‹ Les associations ouvrières au XVIIIe siècleChapitre 105 sur 119 · Arch. nat., ADXl · texte numérisé non relu

Arch. nat., ADXl

Notre-Dame. La municipalité s'émeut, car cette réunion excite les masses ouvrières sur différents points de la capitale, notamment sur le chantier du Panthéon où la grève commence. Une proclamation parait le 29 avril 1791 , puis un arrêté affirmant ce grand principe de Tordre social nouveau « qu'en vertu même de l'idée de hberté, il est impossible d'imposer aux patrons une décision quelconque ». Les compagnons charpentiers, le lendemain même de l'arrêté, envoient une députation à l'Hôtel de ville. Ils ont formé une « Union fraternelle des ouvriers en l'art de la charpente » et ont demandé aux patrons d'écrire d'un commun accord un règlement. Les patrons refusent, ils rédigent ce règlement, seuls, déclarant que le minimum de salaire sera de 2 fr. 50 et non de 30 ou 40 sols comme auparavant ; puis ils viennent réclamer la médiation — c'est-à-dire l'appui — de l'autorité communale.

La municipalité demande alors une loi à la Constituante ; elle se sent sans force et désarmé devant l'émeute. La loi Le Chapeher fut votée le 14 juin pour satisfaire au désir exprimé par la municipaUté.

D'autant que les patrons ne restaient pas inactifs. Ils adressaient à l'Assemblée, au nom des charpentiers et des maréchaux, une pétition. Ils laissaient craindre une « coalition générale de 80,000 ouvriers dans la capitale ». D'ailleurs, cette foule était guidée par des compagnons qui se croyaient « divisés d'intérêts et de principes avec le reste de leurs concitoyens », c'est-à-dire par des membres du compagnonnage.

Voici le texte de cette pétition ; il est d'autant plus intéressant, qu'il nous permettra de connaître les sentiments de terreur qu'inspirèrent les coalitions ouvrières au patronat et au législateur à la veille de la loi Le Chapelier.

« Juin 1791. A Monsieur le Président du Comité de constitution de l'Assemblée nationale.

« Les entrepreneurs de charpente de la ville de Paris

sont venus déposer dans le sein de l'Assemblée nationale, les sollicitudes que l'insurrection et les vexations de leurs ouvriers leur occasionnent, et ils attendent de votre justice un remède au mal dont le public et eux sont nécessairement les victimes.

« Les maréchaux de Paris viennent également aujourd'hui réclamer l'exécution de vos décrets et demandent à être soustraits de l'espèce de tyrannie que leurs ouvriers exercent contre eux. Leurs griefs sont les mêmes; ils ne vous exposeront pas de nouveau ici, ils se contenteront de vous rappeler une vérité que vous avez sans doute déjà saisie, Messieurs, et que l'expérience ne justifie que trop : c'est la coalition générale de 80,000 ouvriers dans la capitale ; c'est la réunion d'une masse immense d'hommes qui croient devoir être divisés d'intérêts et de principes avec le reste de leurs concitoyens. Les serruriers, les cordonniers, les menuisiers, commencent déjà à suivre les traces des charpentiers et des maréchaux, les autres n'attendent que la réussite des premiers pour suivre les mêmes errements.

« Si vous croyez que cette coahtion n'a rien de dangereux sous vos yeux, Messieurs, et qu'elle ne puisse entraîner de suites fâcheuses dans la capitale, il peut en résulter un autre inconvénient plus à craindre sans doute : une foule de ces ouvriers, entraînés par l'esprit d'insurrection, se reportent dans les différents départements d'où ils sont sortis et ils y répandent les principes dont ils sont pénétrés, principes capables d'occasionner les plus grands désordres parmi cette autre portion de citoyens que l'enlèvement prochain des récoltes rassemble en grand nombre dans les campagnes.

« Il est sans doute fâcheux. Monsieur, d'avoir à se plaindre de ceux que la confiance de leurs frères a placé à leur tête pour faire exécuter vos décrets, mais nous ne pouvons vous dissimuler et vous ne vous le dissimulerez pas, en effet, que

l'ignorance de ces devoirs ou plutôt la faiblesse de la municipalité de Paris est la cause de tous ces désordres ; elle a protégé, elle a toléré les rassemblements d'ouvriers et lorsque, éclairée par le cri général, elle a senti ses torts, il était trop tard pour y remédier ; et il n'en naît de la part des ouvriers que le mépris le plus profond pour les avis que la municipalité avait fait afficher et qui ont bientôt disparu. »

Les ouvriers ne restaient pas sans réponse. Ils exposaient à cette même municipalité de Paris, que les patrons incriminaient, la condition précaire de leur état, « le plus pénible, le plus fatigant et le plus dangereux ». Et cependant leur sort n'avait pas été amélioré; on les payait « fort mal », malgré l'augmentation progressive des comestibles et des choses nécessaires à la vie et à l'entretien. Ils auraient pu « se prévaloir du besoin journalier et indispensable de leurs bras pour arracher leur augmentation de traitement. Et animés du plus pur civisme ils n'ont point, dans des temps de troubles ou de fermentation, augmenté les embarras et la solUcitude de l'administration, ils ne connaissent que les voies légales et constitutionnelles ». Leurs journées qui étaient de 30 sous, il y a cinquante ans, sont encore au même taux bien qu'ils fournissent une longue journée. Levés à 4 heures du matin, ils travaihent sans relâche jusqu'à 7 heures du soir : « Souvent ils ne trouvent pas le temps de prendre de la nourriture ; car tant qu'il y a de chevaux à ferrer, il leur est interdit de se reposer... Une vie aussi peu réglée pour les repos et aussi pénible a bientôt ruiné les tempéraments les plus robustes. Ils demandent instamment à la municipalité de porter le prix de leurs journées à 40 sous ou tout au moins à 36. Cette augmentation ne sera pas contestée par les maîtres « puisque plusieurs d'entre eux ont été assez équitables pour l'accorder de leur propre mouvement et offrent même 4 livres de plus par mois aux ouvriers les plus distingués ». Ils réclament en même temps une diminution de la journée, d'une heure

seulement. Au lieu de la faire de 14 heures ils souhaitent de la voir réduite à 13. Ceci leur est dû d'autant mieux que leurs salaires leur sont payés en assignats qu'il faut convertir en argent, et ce change devient de plus en plus désavantageux.

Les patrons rédigèrent une réponse à ce mémoire ; ils discutèrent plusieurs assertions de leurs ouvriers et soutinrent que « d'après les principes de liberté décrétés par l'Assemblée nationale, les magistrats ne pouvaient pas plus faire droit à la requête des garçons maréchaux qu'aux observations des maîtres, et, le Maire observait fort judicieusement « qu'il ne pouvait disposer ni des bras des ouvriers, ni de la bourse de ceux qui les employaient; les prix ne peuvent être déterminés entre les uns et les autres que de gré à gré » .

D'ailleurs, au nom de ces mêmes principes de liberté, les maîtres signalaient aux membres de la Constituante la coalition formée par leurs compagnons et les résolutions « qu'ils se sont engagés par serment à faire exécuter même de force. C'est une véritable inquisition qui doit être proscrite dans un moment de liberté générale » .

Les patrons charpentiers associent leurs protestations à celles des maîtres maréchaux et leurs ouvriers leur répondent, faisant valoir qu'ils réclament une augmentation de salaire, 45 à 50 sols au heu de 30 à 40 qu'on leur donnait. De plus, ils accusent hautement les patrons d'ignorer tout sentiment d'humanité en les empêchant de créer un service de secours pour leurs confrères malheureux ou victimes d'accidents.

« L'homme honnête cherche à adoucir le sort de ses semblables : eh bien, telles sont nos intentions et ce ne sont pas les leurs ; car ils s'opposent autant qu'ils peuvent à rétabhssement que nous faisons. Nous formons une caisse de secours mutuels et les infirmes si fréquents dans notre état Nous nous rendrons utiles dans cet établissement

et il ne serait pas complet si nous ne le mettions à portée de pouvoir soutenir les membres qui y seraient attachés. Pour y parvenir nous composons une école fraternelle où l'on démontrera tout ce qu'il est nécessaire à cet art si utile à la patrie et aux citoyens en particulier ; et pour prévenir les abus, nous établissons une correspondance qui servira d'instruction sur la probité des uns et des autres. »

Les maîtres ne leur donnaient pas même le temps de prendre toutes les précautions nécessaires pour garantir une vie qu'ils risquaient dans ces opérations, tour à tour pénibles et dangereuses, et si fréquentes dans l'art de la charpente «Tranquilles et à l'abri de tyranniques accusations, nous attendons des lois la douce satisfaction d'être reconnus pour amis de la vérité et persuadés de leur protection, nous veillerons avec toute l'exactitude que demande la sagesse de leur ordonnance, à ne nous égarer jamais du sentier de la vertu ; et en hommes libres, nous nous ferons toujours un devoir de mettre sous les yeux de la nation entière que de tels citoyens (les maîtres) ne prononcent le mot sacré de patriotisme que pour séduire sous les apparences de fraternité'. »

La lutte est d'autant plus vive qu'elle aboutit à un résultat : une augmentation des salaires et à une diminution de la durée de la journée de travail. C'est du moins ce qu'affirmeront les patrons dans un mémoire écrit le 16 septembre 1817. « En 1791, les maçons, les charpentiers, les menuisiers, les couvreurs et beaucoup d'autres artisans retranchèrent dans la ville de Paris, deux heures sur la journée de travail, qui commençait alors à cinq heures du matin et ne finissait qu'à sept heures du soir. Ils ne la commencent plus le matin qu'à six heures et la terminent le soir à la même heure. Le prix de la journée est ainsi augmenté d'un sixième ; malgré les fortes réclamations qui se sont souvent

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