Cf. Rouchon, op cit. Revue d'Auvergne
cher du vin et tous les ouvriers boivent ; si l'ouvrier désœuvré n'est pas ivre à cette première visite, il va quêter sa rente dans un autre moulin ; sinon il y retourne le lendemain et suit ainsi toute la rivière avant de demander du travail. « Un aprenti entre-t-il au service d'un nouveau patron ; il doit payer 5 livres à ses nouveaux collègues ; quand il a fini son apprentissage on lui réclame 3 livres 10 sols pour le droit de s'asseoir à table ; pour occuper la première fois la place qui lui est destinée au travail, il paye encore 3 livres 10 sols et pour prendre le nom de compagnon il luy en coûte encore 30 sols. » Vient-il à changer d'emploi dans le moulin, à être plieur au Heu de leveur? Il luy en coûte encore 4 livres. Tout cet argent est consacré à des libations. Et le compagnon dont l'estomac refuse la trop grande quantité de liquide absorbé est tenu au « droit de gueulage ». Il doit immédiatement 40 sols ; cet argent s'emploie sur-le-champ en vin ; on recommence à boire et s'il arrive que d'autres tombent dans le même cas, la débauche ne cesse que lorsqu'elle est arrivée aux derniers excès. Pendant ce temps, aucun travail ne se fait dans l'usine et on doit payer quand même les salaires ; la crainte de voir renouveler ces débordements engage les maîtres à ne pas prendre d'apprentis, aussi la main d'œuvre est-elle d'autant plus précieuse que les ouvriers capables de fabriquer de beaux papiers sont très peu nombreux; de là l'insolence des salariés toujours certains lorsqu'ils quittent un maître de trouver du travail alors que ce maître n'est pas sûr de pouvoir embaucher de nouvelles recrues.
En mai 1766, à Castres, les fabricants de papier se plaignent que leurs garçons papetiers ont « formé entre eux une association pour faire cause commune et ont fait des règlements entre eux dont ils mentionnent l'observation par des amendes qu'ils prononcent et qui sont toujours payées par la crainte d'une cessation de travail; cette espèce de police séditieuse vient d'être portée à son cora-
ble, puisque lesdits garçons ont entièrement abandonné toutes les fabriques depuis ce matin, tandis que les matières étoient prêtes à être employées, et ont prononcé une amende de 60 livres contre chacun des garçons ou ouvriers qui continueroient de travailler auxdites fabriques, et qui se sont môme j actes d'avoir écrit aux garçons ou ouvriers des autres fabriques, des autres diocèses et provinces de ne venir travailler qu'autant qu'on leur augmenteroit lem^ salaire. Et à l'instant, ont comparu une troupe de jeunes gens qui ont dit être garçons papetiers, lesquels nous ont dit que le salaire que leur paient les fabriquants de papier n'est pas suffisant pour leur nourriture et entretien, qu'ils en ont prévenu leur maître, et que sur leur refus ils ont quitté et cessé leur travail ». Le subdélégué de Castres écrivait ' à l'intendant que ces ouvriers papetiers continuaient leurs sévices contre un de leurs collègues, Antoine Caroll, qui ne voulait ni ne pouvait payer une amende, « parce que sortant de l'hôpital où il a resté longtemps malade, il n'a pas le sol, et qu'ils se sont associés et ont cabale pour l'empêcher de travailler jusqu'à ce qu'il ait payé ladite amende ». J'ai cru, « disait le subdélégué, devoir envoyer chercher les plus principaux auteurs de cette cabale. Ces garçons m'ont répondu d'un ton impertinent, qu'il fallait que ledit Caroll payât l'amende et qu'il l'empêcheroit de travailler, que s'il falloit aller en prison ils iroient ». En juin 1786, les difficultés entre patrons et ouvriers paraissaient aplanies, mais en août les mutineries recommencèrent. L'intendant par une ordonnance enjoignait aux garçons papetiers de Castres de reprendre leur travail dans leurs atehers et leur défendait de s'adjoindre des compagnons sans l'autorisation de leurs maîtres. En même temps, l'intendant de Languedoc prescrivait aux patrons et à son subdélégué la prudence. Un ou deux mois
1, Archives départementales de l'Hérault, c. 2,669.
après, les grèves se terminaient par un arrangement à l'amiable. En 1789, les mêmes difficultés renaissaient dans les papeteries de Castres '.
En Dauphiné, à Rives, les frères Mongolfler ont à lutter contre les associations de leurs ouvriers papetiers. Elles présentent des formes identiques aux groupements deThiers, de Castres. « Leur association a pour but de maintenir les conventions faites entre eux, qu'ils appellent modes, qui consistent principalement à ne laisser travailler dans les diverses fabriques que les ouvriers qui sont de leur choix ; à en exclure les étrangers ou même les nationaux des provinces différentes, et aux ouvriers qui n'ont pas payé à partie d'entre eux les sommes qu'ils en exigent pour l'agrégation à leur corps; à imposer les amendes à ceux qui sont contrevenues à leurs conventions ou qui ont consentis à ce que leur maître exigeait sans avoir pris l'avis du corps tout entier. » Ainsi, dans l'association ouvrière comme dans la corporation, règne un esprit d'exclusivisme ; on lutte contre les maîtres, mais on veut accaparer le métier au profit de quelques privilégiés. Dans la papeterie, le groupement professionnel renforce les privilèges de quelques camarades et défend cette coterie contre les maîtres. On ignore le groupement qui tend à procurer au plus grand nombre le plus de bien être possible.
Ces associations se présentent cependant non point comme isolées, mais ramifiées et unies dans tout le royaume. Rappelons le texte d'un arrêt de 1777, constatant que « les ouvriers des manufactures de papiers du royaume se sont liés par une association générale au moyen de laquelle ils arrêtent ou favorisent à leur gré l'exploitation des papeteries et par là se rendent maître des succès ou de la ruine des entrepreneurs... faisant entre eux des règlements dont ils maintiennent l'observation par