Germain Martin, Les paiieteries d'Annonay, pp. 9 et
stable. Los villes dans lesquelles les documents d'archives permettent de sig-naler de nombreux compagnonrages sont : Paris, Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux *, La Rochelle, Nantes, Tours, Blois, Orléans, Angers, Chartres, Nevers, Lyon. Mais ce serait une grave erreur de penser qu'hors de ces centres les compagnons sont isolés. Le groupement existe, mais il joue un rôle moins utile, car ces villes ne sont pas sur le trajet du tour de France. On appelait ainsi le voyage qu'accomplissait un apprenti ou un ouvrier, afin de voir les différentes manières dont on pratiquait le métier dans les villes indiquées. Ces pérégrinations offraient une grande utilité aux artisans, si leur travail consistait dans « un tour demain », résultant de bonnes habitudes : maçons, charpentiers, serruriers, forgerons. Nous comprenons moins aisément aujourd'hui cette nécessité de connaître l'habileté des charpentiers de Tours, par exemple, ou des serruriers de Bordeaux. La machine unifie les modes de fabrication et par cela môme supprime l'habileté professionnelle, on ne connaît plus le « Tour de France », mais on saisit l'importance que pouvait avoir pour les travailleurs du xviii^ siècle le compagnonnage : association dont toutes les ramifications disséminées au travers de différentes villes, offrait aux ouvriers un centre permanent de réunion ; le nouvel arrivé dans la cité rencontrait des amis ou tout au moins des camarades bienveillants et un local où le père et la mère le logeaient et le nourrissaient.
Un tel groupe qui offre des avantages considérables, sur lesquels il faudra revenir, n'accepte des affiliés qu'à bon escient. On ne devient compagnon qu'après une réception.
Les compagnons des métiers n'ont pas indistinctement le même intérêt à se rencontrer. Certaines professions n'exigeant aucune aptitude spéciale, aucun « tour de main », le
1. Les compagnonnages de Bordeaux comptent jusqu'à IGO ou 170 membres par profession (serruriers). Archives Indre-et-Loire. E IGO.
"Tour (le France » y est inconnu. En 1791, les professions organisées en compagnonnages étaient les suivantes : blancliers-chamoiseurs, bourreliers, chapeliers, charpentiers, charrons, clouticrs, cordiers, couteliers, couvreurs, doleurs, ferblantiers, fondeurs, forgerons, maréchaux-ferrants, menuisiers, plâtriers, poêliers, chaudronniers, selliers, serruriers, tailleurs de pierres, tanneurs, corroyeurs, teinturiers, toiliers, tondeurs de draps, tourneurs, vanniers, vitriers. Ces artisans n'observent pas un seul rite ; on connaît, en effet :
1° Les enfants du père Soubise qui comptent les charpentiers compagnons passants du devoir surnommés bons drilles ;
2" Les enfants de maître Jacques qui comprennent de nombreux métiers ; les plus anciens sont les tailleurs de pierre dits compagnons passants, les menuisiers et serruriers du devoir dits les dévoirants ou dévorants ; dans ces deux rites on vénère le père Soubise et maître Jacques, deux conducteurs des travaux du temple et quiconque rirait de ces ancêtres, regardés comme les fondateurs des rites, s'exposerait à un mauvais traitement ;
3° Les autres compagnons ne veulent pas reconnaître des origines moins lointaines. Ils se prétendent enfants de Salomon ; ce sont les charpentiers dits renards de liberté, des cordonniers, couvreurs, menuisiers, serruriers dits gavots, des tailleurs de pierre dits les loups ; des tonneliers dits petits brocs. Les deux premiers rites paraissent assez unis entre eux, mais ils ne manquent jamais une occasion de lutter contre leurs collègues, enfants de Salomon. Dans les deux camps les compagnons sont très fiers de leurs anciennes origines, ils vénèrent leurs ancêtres ; comme dans la corporation on tient à célébrer le saint patron qui honora le métier. Mais ce n'est pas là le seul trait qui rapproche l'union des compagnons de l'association des maîtres. Dans l'une comme dans l'autre règne un esprit jaloux, qui fait désirer le mono-
polc du travail pour les membres de l'association. Les compagnons de maître Jacques voudraient retenir toutes les places vacantes chez les patrons pour leurs seuls camarades. La lutte continuelle contre les ouvriers exerçant le même métier, mais se disant enfants d'un autre rite ou se déclarant indépendants, est une des obligations qu'impose le compagnonnage. Le compagnonnage s'intéresse donc à l'amélioration de la situation matérielle et morale de ses fidèles et prononce l'anathèrae contre les étrangers. On n'a encore aucune idée dans les milieux ouvriers du bonheur de la masse ; cette conception ne pouvait naître dans des cerveaux simples entourés de castes, qu'après la proclamation des idées égalitah'es en 1789.
Ajoutons que tous les membres du rite ne jouissent pas d'avantages identiques ; il ne faut pas oublier que le compagnonnage fut surtout organisé pour répondre aux nécessités du tour de France ; aussi tout ouvrier qui ne doit plus voyager, sans être exclu du milieu où il a vécu, reçoit en quelque sorte l'honorariat. Dès que le compagnon se marie, il ne peut plus songer à se transporter de ville en ville ; il devient un ami de ses anciens collègues, leur procurant du travail, et à cette filn il est mis au courant des correspondances que les enfants d'un même rite, mais habitant différentes villes, échangent entre eux. Il n'assiste plus aux réunions secrètes ; on craint des indiscrétions de la part du «pays » auprès de sa moitié, et le compagnonnage redoute le bavardage des femmes. Les mères (dont nous décrirons le rôle) ne doivent jamais entendre le récit des assemblées en chambre du secret, et cependant elles font presque partie du compagnonnage. Elles sont mariées à un ancien qui porte le nom de père et dont il faudra étudier le rôle. Les collègues du père n'oubUent pas non plus qu'ils furent compagnons ; lorsqu'éclate une grève la solidarité s'impose et quand il importe de lutter contre les maîtres les rites se réunissent en une étroite union. En 1770, à
Tours \ les maîtres menuisiers supplient le lieutenant de police de les protéger car les gaveaux, les compagnons du devoir et les entants de Salomon se sont ligués tous ensemble contre eux et ont causé la mort d'un juré ; puis ils ont tous quitté la ville. Dans une ordonnance, de 17:30, du marquis de Castries, gouverneur du Languedoc, on lit que les menuisiers et charpentiers ont entrepris « de faire un syndicsit entre eux, de prendre même des délibérations contre le corps des maîtres », ils forment la réunion des enfants du devoir...., il est venu à sa connaissance que les autres compagnons nommés gavots se sont avisés de suivre un aussi pernicieux exemple qu'ils ont nommé un capitaine « de sorte que les voilà syndiqués les uns contre les autres et tous ensemble contre les maîtres menuisiers qui ne peuvent pas faire les travaux que les particuliers leur donnent à faire " ». Mais ces cas d'union exceptionnelle rais à part, le compagnon jeune et sans aucune éducation aime la lutte ; lorsqu'il n'a pas de motifs pour combattre les maîtres il se plaît à brimer ses collègues qui ne pratiquent pas le rite auquel il est affilié. Les anciens eux-mêmes excitent la fougue de leurs jeunes recrues. Le père intrépide de Mâcon qui reçoit les gavots déclare :
« Sur le devoir l'on éprouve Que danger, crainte et soupirs Et sur les gavots l'on trouve La source de tous plaisirs -K »
En février et juin 1762, à Orléans, une rixe violente éclate entre différents compagnons menuisiers au nombre de 40; la maréchaussée intervient et il y a sept personnes blessées ; les ouvriers sont poursuivis pour coups et blessures, perturbateurs de l'ordre public réunis pour faire le devoir.