Arch. du Loiret, B
qu'un « esprit de haine et d'animosité entre les compagnons des différentes associations éclate par les violences et le» voies de fait qu'ils exercent les uns contre les autres et se réunissent le plus souvent pour les exercer contre les compagnons qui ne veulent pas entrer dans aucune association )) . Si on cherche la cause de cette animosité, on la devine dans l'intérêt qu'avaient les ouvriers à éloigner de leur ville les collègues d'une société rivale, concurrence permanente hors des temps de grèves. Les gaveaux, par exemple, prenaient les places que les devoirs désiraient, les maîtres n'ignoraient pas ces compétitions et offraient des salaires moindres que s'ils se fussent trouvé en présence d'un seul compagnonnage capable de monopoHser la main d'œuvre. L'ouvrier indépendant était l'ennemi de tous les compagnonnages ^
Ne peut pas se dire compagnon tout ouvrier salarié, il faut avoir été reçu tel. La cérémonie de réception comprend une partie mystérieuse. C'est du moins ce qu'atteste une déclaration de la faculté de théologie de Paris du 14 mars 1655. Elle condamne les pratiques mystérieuses et sacrilèges des chapehers, tailleurs, selhers. Les tailleurs « choisissent un logis dans lequel sont deux chambres, l'une contre l'autre ; en l'une des deux ils préparent une table, une nappe à l'envers, une sahère, un pain, une tasse à trois pieds à demi-pleine, trois grands blancs de roi, trois aiguilles. Cela étant préparé, celui qui doit passer compagnon jure sur le livre des Évangiles, qui est ouvert sur la table, qu'il ne révélera pas, même dans la confession, ce qu'il fera ou verra faire. Après ce serment, il prend un parrain, et ensuite on lui apprend l'histoire des trois compagnons, qui est pleine d'impuretés, et à laquelle se rapporte la signification de ce qui est en cette chambre et sur la
1. Les syndicats modernes n'agissent pas autrement que les anciens compagnonnages. Voir L. Vigouroux : la Concentration des forces ouvrières dans l'Amérique du Nord. Paris, Colin, 1898.
table. Le mystère de la très-sainte Trinité y est aussi plusieurs fois profané ' ».
M. Lcvasscur, dans le tome I"de son histoire des classes ouvrières avant 1789, donne aussi des détails sur le formalisme des réceptions au xvif siècle ; il paraît assez compliqué. Au xviii' siècle au contraire, les règlements que nous possédons révèlent un formalisme moins complexe et moins rigoureux ; voici par exemple les cérémonies obligatoires pour une levée de sac à Mâcon en 1757.
« Pour la reconnaissance du sac le capitaine dira à quoi reconnaissez vous votre sac, mon pays et le battant aux champs lui dira : je le reconnais par vue et lumière que Dieu m'a donnée à la grosseur de mes épaules, il est entre les mains des jolis compagnons ; ils en disposeront à leur volonté. Ayant dit ces paroles le battant aux champs mettra le genoux gauche par terre et le capitaine lui dira de quelle main recevez vous votre sac, mon pays ; le battant au champ dira : de la main droite pour la porter à la main gauche qui est la main du cœur.
« La reconnaissance du sac étant finie le capitaine et le battant aux champs avanceront quatre pas en avant et le capitaine dira au battant aux champs en se tournant vers la ville : voilà une ville fort agréable, qui regrettez-vous dans cette ville, mon pays? et le battant aux champs répondra : je regrette les johs compagnons, le père et la mère et son bon vin et le capitaine criera à haute voix : mes pays vous saurez que ce compagnon regrette les johs compagnons le père, la mère et son bon vin alors les compagnons crieront : il lui en faut faire boire ^ »
On ne saurait d'ailleurs s'étendre longuement sur ces pratiques secrètes qui varient non seulement avec les différents
1. D'après le père Lebrun : Histoire critique des pratiques superstitieuses qui ont séduit les peuples et embarrassés les savants, pp. 54 à 68.
•2. Publié par M. Levasseur. Rapport à l'académie des sciences morales et politiques, 1898.
rites mais encore suivant les villes ; puis les papiers compris dans le secret des compagnons ne contiennent aucun formulaire intéressant; la raison en est dans ce fait que jusqu'au xix^ siècle le compagnon fut tenu d'apprendre oralement d'un « pays plus ancien » les formules sacramentelles. Mais au début de notre siècle le compagnonnage subit l'influence de la franc-maçonnerie et lui copie ses formulaires ; nous en avons une preuve dans ce fait que les livrets maçonniques de réception de la fin du xviir siècle se retrouvent mot pour mot dans des livrets de réception compagnonnique de 1850 environ \ Quelle société a fourni à l'autre ses modèles ; la réponse semble difficile à donner ; toutefois nous ferons observer que les documents sur le compagnonnage au XVIII* siècle ne paraissent sous- entendre que très peu de cérémonies mystérieuses ; au contraire les documents maçonniques de la même époque contiennent beaucoup de réticences et les livrets de réception comportent au XVIII' siècle toutes les complications que nous retrouvons dans les réceptions compagnonniques seulement au xix® siècle.
Il est probable que des compagnons durent aussi être membre de sociétés maçonniques et, admirateurs des cérémonies du rite écossais qui se répandit en France au xviii^ siècle, ils le firent admettre dans les chambres du « secret » . Il ne faudrait pas conclure de ce fait que le compagnonnage et la franc-maçonnerie sont une seule et même société au xviif siècle. Dans le compagnonnage on ne rencontre que des artisans ; dans la franc maçonnerie on trouve bien des ouvriers mais surtout des officiers, des gens de Cour, de grandes dames, comme M"* de Lamballe; des philosophes; si la franc maçonnerie poursuit un but philanthropique elle s'attache non moins aux questions d'intérêt général et de
1. Voir l'ouvrage que M. Martin-Saint-Léon va publier sur les « compagnonnages ».
politique qui passionnent l'aristocratie plus que les ouvriers ; puis on se rencontre dans les loges entre gens du monde pour causer, donner des fêtes analogues aux fêtes de charité, où les mondaines font montre de belles toilettes plus que de sentiments altruistes. Les réunions des loges sont défendues en principe comme associations illicites ; mais rarement on poursuit les délinquants ; ce sont de trop importants personnages. Cependant nous relevons en septembre 1737 un arrêt poursuivant des Francs Maçons réunis dans un cabaret; cette maison sera murée pendant six mois; mais aucune peine n'est prononcée contre les assistants ', on se contente de signaler qu'ils avaient des carrosses et qu'au repas ils revêtaient des tabliers de toile ou de peau blanche, des cordons de soie bleue et or au bout desquels pendaient un équerre, une truelle et un compas. Le pouvoir royal s'il ne tient pas à emprisonner les membres d'une association dont le grand maître n'est autre en 1775 que le duc d'Orléans, et le second dignitaire de Montmorency ^ attache une certaine importance aux décisions prises dans les loges. Aussi a-t-il des espions qui le renseignent sur tout ce qui s'y passe :
« Monsieur j'ai l'honneur de vous rendre conte que la loge des francs maçons escossaise doit enfin se tenir Dimanche prochain ; ils seront aux environs quarante personnes y compris douze Récipiendaires; il doit estre du Beau. Si l'on n'arrestait pas cette loge, de longtemps on ne pourra parvenir à en arrester attendu que M. de la Valette officier irlandais qui doit-être le grand maître est sur son départ pour l'armée. Comme toutes celles que nous avons arrestés çà esté dans la cérémonie du récipiendaire et que l'on ne doute plus de ces sortes de cérémonies. Si Monseigneur juge
1. Voir De Fréminville, op. cit. p. 11. — Encyclopédie méthodique, t. II de la Jurisprudence, p. 205.
2. Voir Archives de la Bastille, cartons consacrés à la Franc-maçonnerie.
à propos nous les arresterons à table où il se passe une autre cérémonie que l'on ne scavait pas encore. Ils sont avec leurs cordons bleus et les habits de cérémonies ; d'ailleurs le décor sera splendide en maigre et en gras ce qui fera double contravention à cause du carême .
« Le fruit est déjà commandé chez le fruitier Crouyé. Il faut que je donne deux louis pour un récipiendaire. -J'ay l'honneur d'attendre vos ordres incessamment afin de me mettre à porté de ne pas le manquer et Monsieur sera encore en estât d'aller l'après midy à Versailles * . »
Un autre jour, de Rochebrune et des exempts se rendront « chez le nommé Mornay, lapidaire dans sa maison proche la barrière de la rue de l'Oursine ou étant entré nous avons trouvé dans une salle donnant sur les jardins de la dite maison, les trois premiers officiers et un frère servant de la loge dont j'ay l'honneur de vous parler. Monsieur le commissaire les a fait arrêter, on a trouvé sur le frère servant nommé Louis, jardinier et concierge de cette maison un écrit de convocation pour tenir loge, chez Briand, marchand de vin rue Gallande. Ladite convocation signée de sept frémassons au nombre desquels sont les trois officiers arrêtés, un se nommant Potel, etc. Nous avons conduit ces quatre particuliers dans différentes prisons ou nous les avons écroués de l'ordre du Roy et mis au secret en attendant que vous en ayez ordonné, séparés les uns des autres " ».
Parfois à côté des officiers ou de personnages suivant la cour on rencontre des ouvriers, des garçons boulangers ou bouchers. Ceux-ci risquent d'être arrêtés plus que les officiers ou les grandes dames :
« Monsieur, j'ay l'honneur de vous rendre compte que le samedy jour de la Chandeleur il y a eu loge tenue chez Lavillette Etaher, boucher, demeurant rue Philippe et que la