Arch. d'Indre-el-Loire, E
§ l". Émeutes et grèves de 1786 a 1790. — Le législateur de 1791 et les Physiocrates. — Idées d'Adam Smith sur les associations ouvrières. — La misère en France dès 1788. — Émeutes de Saint-Ètienne en 1787, en 1790. — Troubles de Lyon en 1786. — Révoltes de Nimes en 1787. —Les élections municipales de Nimcs en 1791. — Le pillage des boutiques de Réveillon et d'Henriot à Paris en 1789. — Quel rôle ont joué les ouvriers dans la prise de la Bastille ? On craint les Héros du 14 juillet et on les invite à reprendre le travail.
Le 17 mars 1791, l'Assemblée Nationale supprima les corporations. « A compter du 1" avril prochain il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d'exercer telle profession art ou métier qu'elle trouvera bon. » C'était la fin du règne des monopoles. D'Allarde, rapporteur du projet l'indiquait «... à une multitude de petits privilèges exclusifs qui se croisent et multiplient sans cesse les contestations et les procès... à des droits destructeurs de toute industrie, aussi inconséquents que tyranniques succédera une liberté générale sous un droit modéré... » A l'ancienne notion du régime policier du travail succède la notion du droit au travail, notion moderne plus en conformité avec la dignité et la liberté humaines. Elle s'affirme par l'égale aptitude de tous à employer leur activité dans les diverses branches de l'industrie. Au nom de quels principes s'opérait cette révolution? D'Allarde invoquait des arguments qui semblent copiés sur le préambule de TÉdit de Turgot : « La faculté de travailler est un des premiers droits de l'homme et les jurandes lèsent ce droit. Elles sont en outre une source
d'abus en raison de la longueur de l'apprentissage, de la servitude du compagnonnage des frais de réception ; elles nuisent au public en restreignant le commerce. » Mais afin d'assurer le respect du droit d'un chacun au travail on va, sous rimprcssion des abus encore récents, tolérés par les corps de métiers, interdire toute association de quelque genre quelle puisse être. Le droit au travail n'appartiendra plus à un groupe professionnel mais à l'homme isolé. C'est affaire à lui d'exercer librement son activité et afin que nul n'empiète sur ses droits, défense est faite de s'associer. Désormais on ne connaît plus que deux puissances : l'État et l'individu. L'État possède la souveraineté parce que l'individu renonce à une partie de ses droits et lui en confie le dépôt sacré, dépôt dont il ne devrait se dessaisir que pour fortifier les droits de l'individu menacés.
Quelles idées guident le législateur de 1791 et doivent l'amener à prohiber les associations de quelques natures qu'elles puissent être? « On peut croyons nous... dire qu'en matière économique la plupart des membres de l'assemblée constituante suivaient les maximes de l'École des physiocrates, dont l'alhance avec celle des Encyclopédistes n'avait pas été un mystère ; de là chez nos premiers législateurs révolutionnaires, le succès de cet aphorisme conçu au XVIII" siècle, par les philosophes et traduit brutalement par .lean-Jacques Rousseau dans le contrat social : Il ne doit jamais y avoir au sein de la société que l'État et les individus \ » On rappelle encore que les membres les plus libéraux de la secte des économistes n'hésitaient pas à blâmer les associations. Adam Smith n'avait-il pas écrit : « 11 est rare que des gens du même métier se trouvent réunis, fut-ce pour quelque partie de plaisir ou pour se distraire, sans que la conversation finisse par quelque conspira-
1. Des Cilleuls : |Les associations professionnelles et les physiocrates, p. 9.
tion contre le public ou par quelque machination pour faire hausser les prix. »
Les hommes nourris de doctrines semblables auraient dû prohiber les associations tant ouvrières que patronales en même temps qu'ils supprimaient les corporations. Et cependant ils ne le firent pas. La raison peut en être cherchée dans les mêmes principes des physiocrates, la réglementation leur répugnait à tel point qu'Adam Smith, malgré sa défiance des associations ouvrières, écrivait: « Il est impossible à la vérité d'empêcher ces réunions par une loi qui puisse s'exécuter et qui soit compatible avec la liberté et la justice ; mais si la loi ne peut pas empêcher les gens du même métier de s'assembler quelquefois, au moins ne devraitelle rien faire pour faciliter ces assemblées et bien moins encore pour les rendre nécessaires. » C'était accepter, non sans regret, la hberté des associations ouvrières.
Le législateur partagea tout d'abord les idées de Smith, mais bientôt il crut devoir rédiger une loi non moins sévère pour les associations ouvrières que les anciennes ordonnances. Le fit-il pour compléter l'œuvre qu'il avait commencé le 17 mars 1791 en supprimant les corporations? Doit-on voir la cause de la loi Le Chapelier dans l'influence des théoriciens physiocrates surmontant la répugnance d'Adam Smith pour la réglementation ; ou, bien au contraire, cette loi fut-elle votée pour répondre à des craintes plus ou moins fondées qu'inspiraient les agissements des associations ouvrières ? La loi Le Chapelier ne serait-elle pas une loi de circonstance ?
M. Jaurès écrit en ce moment une histoire socialiste. 11 dit (page 143) : « La vérité est, comme nous le verrons, qu'on ne retrouve leur action (des ouvriers) dans aucune des journées révolutionnaires; et que cette flottante écume de misère n'a été pour rien dans la tempête. » Est-ce bien exact ?
La grande industrie se développait encore en 1780; on
voyait naître de nouvelles manufactures et l'on pouvait espérer que le siècle ne connaîtrait pas dans ses dernières années les crises de son début. Il en fut tout autrement. Des ministres incapables, l'anarchie administrative donnèrent aux capitalistes tant de craintes que lentement les capitaux furent retirés des entreprises et bientôt les manufactures déclinèrent. Ajoutons que la famine vint augmenter la misère que faisait naître la nouvelle crise industrielle. Dès 1788 on prévoit pour l'hiver suivant un chômage général dans les ressorts des intendances de Paris \ Tours, Poitiers, Limoges ^ du Dauphiné. A Sedan neuf mille ouvriers sont sans travail ; l'Espagne n'achète plus de draps, Paris abandonne la mode des étoffes de cette ville aussi les magasins sont-ils encombrés ^
A Argentée en Bretagne, « sur 2,300 habitants sans industrie ni commerce, plus de la moitié ne sont rien moins qu'à l'aise et plus de 500 sont réduits à la mendicité ». A Dainville, en Artois, « sur 130 maisons, 60 sont sur la table des pauvres ». En Normandie, d'après les déclarations des curés « sur 900 paroissiens de Saint-Malo, les trois quarts peuvent vivre, le reste est malheureux ». Sur <( 1500 habitants de Saint-Patrice, 400 sont à l'aumône, sur 500 habitants de Saint-Laurent, les trois quarts sont à l'aumône ». A Marbœuf, dit le cahier « sur 500 personnes qui habitent notre paroisse, 100 sont réduites à la mendicité, et en outre nous voyons venir des paroisses voisines 30 ou 40 pauvres par jour ». A Boulbonne, dans le Languedoc, il y a tous les jours aux portes du couvent « une aumône générale à laquelle assistent 300 ou 400 pauvres, indépendamment de celle qu'on fait aux vieillards et aux malades qui est la plus abondante ».
A Lyon, en 1787, « 30,000 ouvriers attendent leur subsis-