‹ Les associations ouvrières au XVIIIe siècleChapitre 80 sur 119 · Arch. départ, du Rhonc. C · texte numérisé non relu

Arch. départ, du Rhonc. C

ouvriers fabricants de rubans n'avaient encore fait aucune démarche ni manifesté leurs intentions ; ils s'étaient cependant rassemblés au nombre de cent dans une prairie du midi de la ville de Saint-Étienne. « Si ce fait était vrai, écrivait le subdélégué, il pourrait se faire que la ville fut assaillie au moment où on y penserait le moins ».

Messance rend une ordonnance qui est publiée, mais il n'a pas le moyen de la faire exécuter. « N'ayant qu'un seul et unique huissier et la maréchaussée », sur qui compter pour maintenir l'ordre? Sur la bourgeoisie?— Non, assurément, « l'exemple de Lyon prouve combien peu l'on doit compter sur la bourgeoisie dans ces sortes de circonstance. Cette position vraiment critique m'a fait chercher autour de moi quel pourrait donc être le secours qui pourrait nous sauver. Je crois l'avoir trouvé. » Le subdélégué indiquait qu'il avait fait appel à une compagnie d'anciens militaires.

« Je dois vous dire ce que c'est que cette compagnie : elle est composée des anciens militaires retirés à Saint-Étienne au moins au nombre de soixante ; il y a des grenadiers et des fusiUers, elle célèbre militairement la fête de Saint- Louis. Je l'ai vue cette année diriger l'ordre de la procession des pénitents et tout le monde admirait la discipUne et le silence de ces vieux miUtaires.

« J'espère que le danger qui nous menace ne se réaHsera pas, mais sll me surprenoit avant que je puisse avoir réponse de vous, je n'hésiterois point d'engager le capitaine dont il s'agit à assembler sa compagnie pour rétablir le bon ordre et j'aurois l'honneur de vous en informer. »

Le subdélégué s'alarmait un peu trop vite. Ce fut seulement le 21 juillet que les ouvriers formèrent le projet de s'assembler dans « le bois de Valbenoite ». On eut le temps d'appeler la maréchaussée des villes voisines, de Rive-de- Gier et de Firminy. Le 24 juillet au matin, Messance écrivit : « Le feu couvoit sous la cendre, il a éclaté ce matin, les ouvriers se sont assemblés et ont couru dans les divers

atteliers de métiers à la Zuricoise pour engager les ouvriers sages à se réunir à eux.

« La maréchaussée s'est mise à leur trousse, elle les a trouvé au lieu du Treuil, sur le chemin de Saint-Étienne, à l'Etivallière, elle a couru dessus, ventre à terre, sabre à la main. Cette attaque brusque et bien conduite les a étonné et ils ont démandé grâce, le commendant les a raisonné et invité à se retirer, chacun chez eux, ce qu'ils ont eu l'air de faire.

« J'avois envoyé un homme pour voir ce qui se passait, avant son retour, le commandant de la maréchaussée est arrivé chez moi, et à peine il avoit fait sa narration que mon homme est entré et m'a dit que ces ouvriers étoient actuellement dans le domaine de la Charité, à 600 toises du lieu du Treuil. »

On donne Tordre à la maréchaussée de remonter à cheval. Mais les ouvriers, au lieu de fuir, viennent auprès du commandant et demandent à voir Messance. Celui-ci veut bien recevoir quatre délégués et les interroger. Ils exposent alors pourquoi ils font grève : « on leur préfère des étrangers ». « J'ai demandé au premier qui m'avait parlé d'où il était, il m'a répondu : je suis de Dunières. Je lui ai dit que je lui ordonnais de la part du roi de se retirer dans sa famille jusqu'à ce qu'il y eut de l'ouvrage ici pour luy. J'en ai usé de même à l'égard de quelques autres. J'en ai fait descendre deux et fait monter deux autres. J'en ai renvoyé deux autres, alors on est venu me dire que tous s'en allaient tranquillement. Le dernier qui est resté auprès de moi s'était caché dans la cave de son maître et m'a déclaré qu'on avait enfoncé la porte. J'ai pris le nom de ceux qu'il m'a dit être à la tête de la cabale. Ce jeune homme est de Celliard et il est parti sur le champ pour aller dans sa famille. » Le lendemain, tandis que la maréchaussée parcourait la campagne, on rencontra des ouvriers attroupés, on les poursuivit et quatre d'entre eux furent pris. Dès lors, « l'autorité s'était

déployé, ce ne devait plus être un jeu d'enfants et la justice du roi devait avoir son cours, sauf à la clémence du Roi à en tempérer la rigueur ». Ces quatre tisseurs furent donc mis en prison pour être jugés par le prévôt général résidant à Lyon. Le subdélégué se hâtait d'implorer la clémence de l'intendant : « au vrai ils n'ont fait du mal à personne, ils n'ont touché ni buton, ni pierre, ni aucune autre arme, et si, comme il y a lieu de l'espérer, cette malheureuse affaire se termine au point où elle est, il n'y aurait contre eux que d'avoir couru les ateliers pour se débaucher les uns les autres et s'attrouper. » L'intendant regrettait ces arrestations, car du moment où les délinquants étaient convaincus d'attroupement, on devait les punir suivant la rigueur des ordonnances. « On instruisit donc contre eux suivant les règles de la procédure criminelle. Mais le prévôt général ne rendit pas de jugement. » 11 était, en effet, préférable de les retenu" en prison jusqu'à ce que l'on n'eût plus aucune crainte de nouveaux attroupements. L'intendant motivait ainsi son avis :

« J'ai eu l'honneur de vous prévenir, par ma lettre du 25 du mois dernier, des craintes de tumulte et de trouble qu'occasionnaient les ouvriers de la ville de Saint-Étienne ; je viens d'être informé que ces ouvriers se sont attroupés plusieurs fois dans la journée du 24 juillet et que, pour faire cesser ces attroupements, la maréchaussée a été obligée d'en arrêter quatre et de les constituer prisonniers. On a instruit contre eux une procédure criminelle dont le prévôt général

a suspendu le jugement : tel est l'état actuel Dans leur

tumulte ces ouvriers n'ont amenez aucun désordre, ils ne se sont point armez et ils n'ont fait aucune résistance ; la sévérité des loix ne me paroit pas devoir être exercée dans cette occasion et je pense qu'il seroit suiïîsant de retenir en prison les quatre particuliers arrêtez tant qu'il restera quelques craintes de nouveaux attroupemens et de borner leurs peines à cette détention. S'il n'y avoit point

de plainte rendu contre ces particuliers, s'il n'y avoit qu'une procédure commencée contre des quidams, j'aurois l'honneur de vous proposer de les retenir par de simples ordres du roi, mais il y a une procédure dirigée contre eux, elle est prête à être jugée et elle mérite ou un jugement ou des lettres d'abolition. Un jugement, s'il ne condamne pas les accusez aux peines prononcé par la loi, a l'inconvénient de persuader au peuple qu'il est un certain degré de mutinerie que la loi ne punit point. Si le jugement est sévère, il rendra nécessaire des lettres de grâce et il n'est pas sans danger d'en accorder pour des attroupemens et des émotions populaires. Ce sont ces réflexions qui me persuadent que le parti à prendre seroit d'engager M. le garde des sceaux de marquer au prévôt général ou de me charger de lui mander de suspendre le jugement de ces quatre particuliers, de lui envoyer la copie de la procédure instruite contre eux, de les retenir en prison en vertu du décret prononcé jusques à ce que le roi ait fait connaître ses intentions et de l'informer du moment auquel les circonstances permettront de leur rendre leur liberté et d'expédier des lettres d'abolition ou d'amnistie généralles pour tous ceux qui auront été compris dans la procédure et qui mettent les quatre qui sont décrétés à l'abri des poursuites auxquelles le décret peut les assujettir.

« Telle est mon opinion, Monsieur, sur le sort des quatre particuliers arrêtés; mais les circonstances exigent des précautions pour les suites : elles sont d'autant plus essentielles à prendre que la rareté des soies influe essentiellement sur le commerce de la ville de Lyon, que l'on commence à y craindre du trouble et du désordre. Une partie de ces précautions devrait tendre à remédier à la première cause qui est la cherté des soies. Cette partie regarde le département de la finance ; je n'ai pas une connaissance assez approfondie de ce qui a occasionné l'augmentation du prix pour lui proposer des moyens d'y remédier, j'écris à la Chambre du

commerce de Lion pour qu'elle me propose à cette égard les vues qu'elle croira propres à remplir celles du conseil ; l'autre partie des précautions est d'assurer la sûreté publique. Je marque en conséquence au prévôt général de laisser à Saint-Étienne un nombre suffisant de brigades pour y contenir les ouvriers jusques à de nouveaux ordres. Mais cette ressource est insuffisante, elle est même nuisible au service généralle de la province. Je penserois qu'il seroit plus convenable de placer un régiment dans les casernes de Lion et d'en envoyer un détachement considérable à Saint-Étienne pour y rester jusques à ce que le commerce ait repris toute son activité '. »

« P. S. — Je fais part de cette lettre à M. le garde des sceaux et à M. le contrôleur général »

Le contrôleur général intervint le 3 août 1737. 11 suffisait de garder en prison les quatre ouvriers arrêtés et il demandait aux membres de la Chambre de commerce de Lyon de lui faire connaître : 1° quelle est l'augmentation réelle du prix de la soie ; 2° quelle en est la cause, si elle provient d'une disette réelle, suite d'une mauvaise récolte, ou de droits nouveaux imposés à leur sortie de l'étranger ou de droits qu'elles acquitent à leur entrée dans le royaume. Une suspension momentanée de la perception de ces droits pourrait-elle modifier cet état de crise ?

Malheureusement, les causes du chômage étaient multiples et les troubles devaient bientôt renaître. Dans la métallurgie même, la main d'œuvre devenait rare. Le 13 juin 1790, Charles Perratin et son fils se plaignent au Conseil du commerce des vexations de leurs collègues qui prétendent les forcer à quitter le travail parce qu'ils sont nouveau venus ^

Dans les premiers jours du mois d'août, une nouvelle

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