‹ Les associations ouvrières au XVIIIe siècleChapitre 81 sur 119 · Arch. nat. F · texte numérisé non relu

Arch. nat. F

émeute éclata parmi les tisseurs, mais combien plus terrible qu'en 1787. La rareté des grains en avaient lait augmenter le prix à tel point que le peuple ne pouvait plus s'approvisionner. La municipalité s'efforçait d'amener sur le marché des quantités de blés qu'elle vendait à perte, mais des meneurs insinuaient que les aristocrates accaparaient le blé ; ils excitaient les artisans à se soulever et à piller leurs maisons. Un commis des aides, accusé bien à tort d'accaparer les grains, est massacré ; la garde nationale avait refusé de maintenir une foule en délire et de protéger le malheureux employé. Pendant deux jours, les ouvriers mutins furent maîtres de la ville. Ils nommèrent une municipahté révolutionnaire et menacèrent de brider les demeures de riches bourgeois que l'on pendrait ensuite. Heureusement, la maréchaussée, plus forte que la horde des mendiants, rétabht l'ordre et arrêta les principaux meneurs : deux faiseurs de fiches, un faiseur de pincettes et une polisseuse. L'assemblée nationale fut saisie de l'affaire et, le 13 septembre 1790, elle rendit un décret, attribuant la connaissance de l'émeute des cinq et six août au présidial de Lyon. Quelques jours après, on craignait de nouvelles révoltes ; des ouvriers menaçaient de piller des fabriques situées dans les fauxbourgs. Les notables de la ville s'efforçaient de fonder une société d'instruction populaire : « Le peuple sort à peine de l'esclavage : le joug humiliant du despotisme qui jusque là le tenait courbé vers la terre ne lui a pas permis d'acquérir encore ces lumières qui lui permettraient de distinguer facilement ses amis de ses ennemis. » On espérait ainsi modifier ces mouvements irraisonnés qui pouvaient produire les plus regrettables conséquences '. Entre temps, le tribunal de Lyon instruisait le procès des meneurs; le 3 novembre, il condamnait les trois ouvriers et la femme arrêtés au lende-

1. L'idée des Universités populaires de la fin du xix^ siècle n'est donc pas nouvelle.

main des révoltes à être guillotinés. Ils furent exécutés le 4 novembre 1790.

Les troubles de Saint-Étienne étaient d'autant plus inquiétants qu'il coïncidaient avec les émeutes de la ville de Lyon. Dès le mois d'août 1786, la ville fut agitée. L'archevêque avait la liberté de percevoir un droit sur la vente du vin, mais il n'usait pas de cette faculté, lorsqu'en 1786 il crut pouvoir le faire. Les cabaretiers fermèrent leur boutique^ ce qui mécontenta les ouvriers. Ceuxci virent même dans cette circonstance un excellent moyen de se mettre en grève pour obtenir une hausse des salaires. Ils se retirèrent donc dans des quartiers des Brotteaux et des Chartreux qui ne relevaient pas de la juridiction de l'archevêque. Des désordres s'y produisirent et, le 8 août, le consulat rendit une ordonnance portant défense « de faire des assemblées en plus grand nombre que celui de cinq » ; on enjoignait aux ouvriers sortis de leurs ateliers de les réintégrer immédiatement. D'autre part, les magistrats municipaux prescrivaient de hausser les salaires. Le calme revenait lorsqu'un accident se produisit aux Brotteaux. Une collision entre émeutiers et chasseurs du régiment de Gévaudan força les tisseurs à se disperser; ils voulurent passer le pont Morand et rentrer en ville. Mais on devait payer un péage aux employés qui gardaient le pont. Deux compagnons chapeliers et un ouvrier en soie, trop pressés, bousculèrent les contrôleurs et refusèrent de payer; ils furent arrêtés et mis en jugement. Le Présidial s'attribua, au détriment du consulat, la connaissance des faits d'émeute et les condamna à être pendus. Le 13 septembre, le roi accorda des lettres patentes de pleine et entière amnistie qui assurèrent l'impunité à tous les autres révoltés *. L'esprit de rébellion ne devait pas disparaître de Lyon ; bien au contraire, la misère ne pouvait

L J. Godart, pp. 298, 299.

que rendre les ouvriers plus mutins. Dès 1788, les chômages sont fréquents. Le baron de Breteuil espère y remédier enétablissant une caisse de secours pour les plus malheureux et en créant une condition des soies qui permettra de régulariser les prix *. Les fabricants ne trouvent plus de débouchés et leurs bénéfices diminuent, ils réduisent les prix ordinaires de la main-d'œuvre ^ Les cahiers des États constatent ces faits : « On a vu plusieurs négociants contraindre l'ouvrier à travailler à moitié prix et forcer des pères de famille en travaillant eux, leurs femmes et leurs enfants, dixsept à dix-huit heures chaque jour, à ne pouvoir subsister sans recevoir les bienfaits des citoyens pour les souscriptions ouvertes en leur faveur ^ »

Ainsi, dès que Paris aura donné l'exemple de la rébellion, les ouvriers de Lyon imiteront la capitale. Le 26 juillet 1790, la municipalité de Lyon informe l'assemblée nationale qu'à quatre heures après midi 2,000 ouvriers, réunis sur la place de Bellecour, se rendent en marche réglée à la place des Terraux sur laquelle est l'hôtel commun. La démission de M. Dervieux-Duvillart, commandant de la garde nationale, excite les regrets des ouvriers. Comme on ne paraît pas satisfaire à leur demande, ils jettent de grands cris et s'agitent avec violence. Les ouvriers envahissent l'hôtel de ville, se portent à l'arsenal, le pillent et font feu sur la garde nationale. Il y a eu un homme tué et un autre blessé. On menace d'appUquer la loi martiale et on fait appel au régiment de Sonnemberg, puis on envoie chercher des renforts à Grenoble \

Et durant plusieurs mois le drapeau rouge, indiquant que la loi martiale est en vigueur, flotte à la fenêtre principale de la façade de l'hôtel de ville.

.3. Cahiers des États. Voir M. Wh al : Les origines de la révolution à Lyon. 4. Arch. parlementaires, t. XVIl, p. 4-36.

Nîmes ne sera pas moins agitée ; d'autant que les troubles économiques sont compliqués non plus par des causes politiques, mais bien religieuses. Sur 54,000 habitants, les protestants ne sont que 12,000, ainsi, le grand commerce est entre leurs mains ; ils possèdent les manufactures ; ils font vivre 30,000 ouvriers. Mais, dès 1787, on ne peut plus assurer un travail constant ; l'intendant de Balainvillers fait prévoir au contrôleur qu'il y a tout lieu de craindre une révolte semblable à celle de Lyon. Il apprend qu'on a affiché le placard, dont voici le texte et qui est à son adresse :

« 14 avril 1787, avis à Monseigneur l'Intendant du Languedoc '.

« Le 30 juillet 1787, a été assemblé un grand nombre de faiseurs de bas pour se révolter contre les marchands et la police et contre toute la justice si on ne fait pas donner de l'ouvrage . Il pourrait se faire qu'on mette le feu à la ville ; il arrivera comme dans Lyon, parce que ces Messieurs de police ne veulent pas faire donner de l'ouvrage et nous sommes à la dernière de misère. Nous ne savons pas comme donner du pain à nos enfants. Ainsi, Messieurs, nous vous prions de vouloir bien faire attention à ce billet, car autrement nous allons agir en conséquence ^ »

Le premier Consul a reçu, de son côté, une lettre anonyme dont le ton ne le cède en rien aux placards les plus passionnés des anarchistes de la fin du xix^ siècle.

« Monsieur. Je vous prie de vouloir bien faire attention au mot de lettre que je prends la peine de vous écrire. Vous vivez sans vous mettre en peine d'une foule de malheureux qui gémissent dans la plus grande de toutes les misères faute de travail de la part de ces fanatiques qui plus cruel que ces coquins qui vont sur les chemins ôter la vie à ceux qui

1. A côté de la date est un dessin grossier représentant un bourreau qui pend l'Intendant. Arch. nat. H. 1033.

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