CHAPITRE I
m L'ASSOCUTIOn DS t-RODOCnOR.
L'idée d'assodation est vieille comme le monde, pilisqtie c'est elle qui a forme la faibillè, la tritm, l'État. L'idée même de l'associatioD ouVriÈre est loin d'être aussi moderne qu'on se le figure généralement. Rome B eu ses collegia opîfiam, l'Allemt^tie et l'ancienne France leurs gilds. Mais il faut le dire, ces collera et ces gilde ressemblent bien plus aux corporaiions de métiers, qu'a détruites la Révolution, qu'aux associations ouvrières telles que bous les voyons s'établir. Elles n'ont de commiin que le principe même de l'association, mais pour le reste tout diffère. On peut dire que, en Ëdt, l'&ssôciàtioa, telle qu'elle est appli-
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qnée maintenant, est toute moderne, et qui plus est, toute firançaise. Le mouvement socialiste qui ne s'est produit nulle part avec autant de puissance qu'en France aboutit presque tout entier à Ifassociation sous une fonne ou sous une autre. Qu'est-ce que le communisme, sinon l'exagération de l'associationT Qu'est-ce que le fouriérisme avec son phalanstère et ses groupes, Binon une forme particulière de l'association?
D est vrai que chacun de ces systèmes mêlait à une part de vérité des erreurs graves, qui d'avance les frappaient d'impuissance.
L'erreur du communisme est de n'avoir pas tenu compte de l'instinct de propriété, qui est si profondé- , ment enraciné dans les âmes, et d'avoir rendu l'association nécessairement improductive par son principe : de chacwi selon ses forces, à chacun selon ses besoins, d'où résulte que le paresseux grand mangeur aurait droit & un salaire supérieur à celui de l'ouvrier sobre et actif. Sous prétexte d'égalité, il aboutit à l'inégalité la plus monstrueuse, sans avoir aucun moyen d'y échapper. En effet comment déterminer les forces productives d'un homme autrement que par la scMume de ses produits? La puissance musculaire n'est rien sans la force morale qui la met en œuvre; or, c'est précisément cette force morale dont le système communiste ne tient pas compte. De plus, qui peut être juge des besoins, si ce n'est celui qui les éprouve? C'est-à-dire que le système appliqué h la rigueur ne peut avoir pour effet que d'encourager la paresse en surexcitant les appétits de toutes sortes , à moins de supposer chez les hommes une persistance de dévouement et un attachement inviolable au sentiment du devoir, ce qui est une utopie tellement manifeste,
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qu'il est difficile de concevoir qu'oa ait pu s'y laisser prendre. Quant au fouriérisme, son grand défout c'est l'encasernement, c'est la nécessité du travail en com< mun, c'est la complicatiou de ses moyens, c'est surtout la contradiction qui existe entre son point de dépari tout psychologique, la reconoaissancedes passions comme seuls mobiles, et ce déploiement en quelque sorte mécanique de moyens factices ou puérils, destinés à les mettre en mouvement. Uneerreurnon moins grave, c'est la suppression de la propriété véritable, que ne supplée pas le moins du monde Vac&m, qui est censée la représenter. L'homme s'attache à son champ, à son jardin, bien autrement qu'il ne le saurait faire quand il ne serait plus que copropriétaire de la propriété commune. Ces enclos, ces barrières que Fonder veut supprimer répondent à un besoin de la nature humaine, parce que précisément elles sont le signe et la garantie de la propriété individuelle, qui est la seule propriété réelle. II y a certainement beaucoup de vues justes dans le fouriérisme, surtout dans la critique des institutions existantes; mais ce qu'il propose pour les remplacer est le plus souvent utopigue et témoigne d'une méconnailsance absolue de tout ce qui touche h la vie individuelle. Qu'on supprime autant que possible les causes de haines entre les hommes en harmonisant les intérêts et les relations des individus, je le veux bien, mais la première condition c'est de ne pas étouffer l'individu lui-même au profit d'une harmonie désormais sans fondement. En somme le fouriérisme n'est pas le communisme naïf, comme nous le trouvons dans les livres de Cabet, mais c'est un communisme savant et mitigé, qui ne me paraît guère plus propre à assurer le bonheur de l'hu-
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maDÎté. L'association telle qu'i] la conçoit n'est possible qu'à la condition de mutiler l'individu, et de supprimer plusieurs de ces instincts et de ces passions dont il est le premier à proclamer l'absolue légitimité.
Le saint-simonisme a plus feit que les deux doctrines précédentes pour propager le vrai principe de l'sssociation, quoiqu'il soit venu avant elles. C'est que en effet il proclame un principe bien supérieur : Achacun suivant sa capacité; à chaque capacité suivaat ses œuvres. Mais en même temps, au moment même o{i il semble constater par là le droit de l'individu, il le supprime par sa théorie sur le rôle de l'État : « Dans la doctrine de Saint-Simon, dit M. Louis Blanc, le Pouvoir est tout, il fait tout. Après avoir tiré en quelque sorte de son propre sein le droit de s'imposer à la société, il la façonne h son gré. C'est lui qui classe les capacités*, c'est lui qui distribue les fonctions, c'est lui qui préside au travail de tous, c'est lui qui pourvoit à la distribution des richesses. Dans la doctrine de Saint- Simon, l'Etat, c'est le pape de.l'industrie. L'intervention de l'État dans l'industrie est permanente: l'action de la société s'efface entièrement derrière l'action du pouvoir. » C'est-à-dire que communisme, fouriérisme, saint-simonisDQe, tous trois à des degrés et par des moyens différents aboutissent à la suppression de l'individu, à l'anéantissement plus ou moins complet de la liberté, confisquée au profit de la communauté, de la phalange ou de l'État. L'homme n'est plus qu'un cbifh^, qu'un rouage d'une grande machine, à laquelle 11 vit endialné et dont le poids l'écrase.
En cherchant à réformer la société, chacun des trois systèmes a supprimé ou faussé une partie des données du problème, afin d'en faciliter la solution. Or, la pre-
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miôre condition pour le résoudre d'une maniàre sérieuse et durable, c'est de le prendre tel qu'il est, avec touB ses élément» et toute sa complexité, c'a^t-'à-dira de considérer l'homme avec tous ses instinatq, toutes ses passions, tous ses besoins moraux et physiques, sans lui supposer dea vertus ou des vices qu'il n'a pas ou qu'il n'a que par exception. Le dévouement de chacun à tous et de tous à chacun auquel fait appel le communisme, ne saurait offrir une base solide à une constitution sociale. J^e sacriQce érigé en devoir ne peut faire qu'une société de victimes. Le saint-simonisme et la fouriérisme n'ont pas plus d'avenir, parce que l'un suppripie en fait la vie et la propriété individuelle ; l'autre immola l'individu à l'État et soumet toutes les manifestations de la vie k la réglementatioa et k l'ar- bitraire du Pouvoir, et que tous deux pqr là mécon-' naissent éga.lement plusieurs des bénins Us plus impérieux et les plus naturels de l'humanité.
Du reste il (iut leur rendre cette justice, qu'ils ont fait beaucoup pins de peur que de mal. Ce ne sont pas eux, comme on le croit trop généralement, qui ont soulevé les passions en 1848, mais ils ont été adopté^ par elles. Ce ne sont pas les systèmes socialistes qui ont inspiré à la population ouvrière la haine de lacoiir currence, de la liberté industrielle, du capital, l'appel incessant & la protection, c'est-à-dire à l'oppression de l'État. Non, tout cela se trouvait d'avance dans l'esprit de la foule; toutes ces erreurs étaient des conséquences naturelles da son î^or&nce des questions économiques et des conditions normales des sfciélés. (fest pté- Gisement là ce qui a fait à la fois le succès et la iaibles*e des doctrines socialistes. Elles |gpt devenues rapidement populaires, parce qu'elles »aient en coq-
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formilé avec les tendances les plus géaérales ; elles ont été impuissantes, parce qu'elles ne faisaient que reproduire sous des fonnes plus ou moins systématiques les illusions et les erreurs de la multitude.
l. Bûchez et VEwropitn.
organisation de l'usociatioa.
Longtemps avant l'explosion socialiste de 184B, à une époque où l'on ne parlait guère de communisme, de saint-simonisme et encore moins de fouriérisme, un bonune était arrivé par le mouvement de sa propre pensée à concevoir que rassociation seule pourrait donner à la population ouvrière le point d'appui qui lui manquait. Cet bomme qui a passé toute sa vie au milieu des préoccupations de la réforme sociale et dont, malgré les erreurs inséparables de tous les commencements, nous ne devons pas laisser tomber le nom dans l'oubli, c'est M. Bûchez. C'est surtout à lui et à son école que revient l'honneur d'avoir nettement posé la question et d'avoir tracé le cadre réel de l'association ouvrière. Le journal l'Européen qu'il publia en 1431 et 1832 développe celte idée sous tous ses aspects, s'attache à démontrer que l'association n'a aucun des inconvénients de l'aDcienne corporation, qu'elle seule peut soustraire la population ouvrière & la prépondérance tyrannique du capital, et lui permettre d'entrer en concurrence avec la grande industrie. Toutes ces vues sont parfaîtNnent justes ; et ce n'est pas un médiocre honneur pour les premiers propagateurs de l'association ^vrïëre d'avoir compris que les progrès de l'industrie -devaient nécessairement entraîner une
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modification profonde dans les conditioos générales du travail. Leur erreur, et elle eat grave, est de n'avoir pas assez considéré les nécessités de la nature humaine, d'avoir trop compté sur le dévouement, et de n'avoir pas assez vu que dans des questions de cette nature, la condition fondamentale et essentielle est de donner avant tout satisËiction au sentiment de l'intérêt personnel. Les ouvriers ne s'associent que pour échapper k la misère; il ne faut donc pas qu'ils la retrouvent dans l'association elle-même. Or, c'est le résultat auquel aboutissait h système de M. Bûchez. Trop préoccupé des souvenirs des communautés religieuses, qui avaient trouvé le moyen d'être riches, sans violer leur vœu de pauvreté, il voulait que le fonds social des associations fût inaliénable, indivisible, et qu'il s'augmentât indéfiniment par le prélèvement d'une part considérable sur les bénéfices, si bien que l'association, ou pour mieux dire la communauté, pût accroître sans cesse son capital, sans que les associés y pussent rien prétendre, car la durée de la société était illimitée. C'était supprimer un des stimulants les plus nécessaires à la prospérité des associations.
Une autre erreur, non moins grave, était de repousser systématiquement le travail à la tâche, le seul cependant qui soit capable de stimuler efficacement l'activité du travailleur, par la perspective d'un salaire proportionné à son effort et à son habileté. Par une conséquence nécessaire du même principe, la part des bénéfices qui n'était pas attribuée à la communauté ' était répartie entre les associés au prorata du nombre de leurs journées de travail, sans tenir aucun compte de la quantité réelle de travail fournie par chacun d'eux. Dès lors à quoi bon se fatiguer, se donner de la