TT
56 ASSOCIATIONS OUVBJËRES-
fondées sur le modèle de celle de Rocbdale, et légalement enregistrées, rien que pour l'Augleterre et le pays de Galles.
Les associations qui figuraient dans ce rapport comptent ensemble 90 458 membres. Leur capital en actions soldées montait à 10 732 875 fr. Le total des ventes annuelles était de 50 291S5Û fr. et celui des bénéfices de 4125000 fr.Le Lancashire seul possédait 98 de ces associations, et il est bien certain que sans elles la misère qui, en 1862, a si cruellement sévi sur ce district essentiellement manufecturier, aurait été bien plus effrayante encore. Les épargnes antérieures des ■ associés leur ont permis de supporter tant bien que mal la crise.
La statistique des associations coopératives pour 1863, publiée cette année même par ordre de la Chambre des communes, porte à kbk le nombre des associations ouvrières, dont les statuts ont été enregifrtrès. Il ne s'agit toujours que de l'Angleterre et du pays de Galles, les relevés de la statistique des associations d'Irlande et d'Ecosse n'étant pas encore imprimés. Sur ces 454 associations, il n'y en a que 381 qui aient envoyé le compte rendu de leur situation. Elles comprennent 108588 membres, c'est-à-dire 285 en moyenne pour chacune. Leur chifii"e d'affaires s'élève à 65668525 fr., en moyenne 172 358 fr.; et les bénéfices à 5 340 575 fr., en moyenne à 14043 fr.
Ces 5340575 fr. représentent la somme qu'auraient eu à payer en plus les 108 588 associés, si au lieu de s'approvisionner aux magasins ils s'étaient adressés aux détaillants. C'est, en moyenne, 50 fr. par an que chacun a gagnés, rien que pour avoir acheté à l'association ; plutôt qu'ailleurs, sans coiBpter tous les
ASSOCIATIONS dUVBIËRES. 57
avantages accessoires, moraux et matériels, qu'ils lui doivent'.
Il faut du reste bien remarquer que le nombre réel des associations dépasse de beaucoup le chiffre ofSciel, car il s'en fonde tous les jours, et leur usage est de ne se faire enregistrer que quand un fonctionnement de plusieurs mois leur a permis d'apprécier leurs chances de durée et de succès. D'ailleurs il y a aussi en Irlande et en Ecosse un grand nomjire d'associations analogues, sur lesquelles nous n'avons pas encore de renseignements précis".
S VI. Effets matériels et moraui de l'associaticm.
Quelques-unes des associations qui font le plus d'affaires viennent d'imaginer encore un moyen de diminuer leurs frais d'achat. Au lieu d'acheter aux marchands en gros, elles ont des agents dans les pays mêmes de production et se font envoyer directement les produits, en se dispensant de tout intermédiaire. Les avantages de cette manière d'opérer attirent foheniQOt l'attention dea autres magasins, et l'on parle beaucoup d'oi^aoiser des sortes d'agences centrales qui
1. l'emprunte les chiBres relatif» 1 1863 au jonnial fÂitociaUon, tuthtin itiUmational dit tociiié* wopéroiiwt, que Tient de fonder U. Bérand, et qui me semble, ï en juger par le nom de aon fondateur etparceni des collabonlenn qu'il s'est adjoints, appelé à rendre de grands serricfis à la population ouvrière, par les renseignements et les conseils qu'il pourra lui donner.
1. Le mouvement coopératif est si npide en Angleterre qu'il &ndrail cliaqne jour modifier les chiffes donnés. La Raau tÉiimbmtTg, du mois d'octobre 1864, porte i 800 le nombre des associations eoopéralives ; elles comptent 300 000 membres et leur c^ital total est deï&OOOOOOde francs.
58 A880CUTIONB ODVBIÈRBS.
achèteraient au profit de toui. Geni des magcsiiui qnî ont déjà des agents k reztérienr se chargeraient des commandes de toutes les autres associations, et leur livreraient les marehaDdises eana presqne nen retenir au delà de leon déboursés. Si cette eentralisatios S'opërei comme il est probable) ce sera une notable économie pour tous les magasins, même pour ceux qnl pratiquent déjà cet lisage, parce ({u'ils Achèteront des quantités beaucoup plds conBtdénô}les k la fois. Outre les avantages qu'en retireront leà ourriers associés, il j en a un autre dont profitera directement toute U société; c'est que cet usage en se généralisant amènera dans les habitudes du commerce une révolution trèsimportante. On a déjk remarqué que pat-tout où se sontétablies des associations de cette nature, les détaillants ont renoncé aux falsificatioot de denrées et aux fraudes de pesage, qui leur étalËnt habituelles. Ils tint été forcés de comprendre qu'ils ne pourraient soutenir la concurrence qu'en apportant dans leur commerce la itiéme loyauté que les magasins eux-mêmes. Mais lË développement des associations rendra cette concurrence de plus en plus improductive pour le romriierce de détaii; parce qu'il ne dispose ni des m^es capitaux ni dra mémbs inoyeus d'action qtië les magasins. Déjà le nombre des boutiques commence à diminuer. Cette dlmînntioii ne pmi que détenir de plus en plils sensible. Lorsque le système de l'achat des produits sur place aura prévalu, les marchands en gros se trouveront eux-mêmes atteints, eii luSitié temps (Jné l'augmentation des liénéâces des associations attirera a celle!^-Cl dé la part du public une faveut [ilu^ iaàirquée et étendra leurs aiaires en élargissant leurs débouchés.
ASSOCIATIONS onVRIÈRES. 59
Je crois Aonic que l'on peut sans témérité prévoir âanâ un avenir rapproché une réduction assez considérable du nombre des détaillants^ devenu véritablement excessif. Il en résultera hécessairement une réduction proportionnelle des frais généraux du commerce, qui pfesent eh définitive sur le consonunateur- Il est bieh clair en effet; qlie si dans une même ville, il st trouve deux centâ dëtaillantâ pour le même article, il faut que les bénéfices de la vente fournissent de quoi notuTfr deux cents familles. Si ce commerce était grevé d'tlne charge moitié moindre^ il pourrait se contenter d'une somme de bénéfices moins considérable, et chaque boutique ay&nt un jllus grand nombre de clients, pourrait livrer ses marctitlndises & un prix Moins élevé. C'est le résultat qu'on obtiendra par ta multiplication des araociations de consommation. Mais Ce n'est pas tOut. Non-seulement le nombre eiagéré des boutiques dfe détail est une chargé directe pour le public, par la hausse nécessaire iju'il entraîne dans le prix des dehrées, thais il pèse encore indirectement Slir la société en rendant improductiB une fbule de bi-ai <jue l'industrie Utiliserait. La rédiiëtibn des bênëHbefe du fconitoèrte dé détail les lui renvëti^. l!a Sociëtè fétirfeti dohc de l'accrOissèifaeht aes aSsociàlidH^ Uh dtiubië pi-Dflt : ditîiiliutlbh des frais gédéràilx, aufehietitation de la (JUântité des produits.
En attehdfcmt qne l'H+enir rioiJS réVèlb si ces espérances sont ex&géi-ée^; les âssoclitiOns ptoduident dès maintenant assez de bien pour qu'on puisse à la rigueur s'en contenter; L'obligation Imposéb à ^icoiiqbe Veiit ëntt-ër dans l'aseociatiod dé parfaire iidë samOi^ dË ^5 tr. iupdse aux ^nmts uhb sot-te t(6
Stage, qui, joint à celle de payer toujours comptaot, écarte nécessairement tous ceux qui n'ont pas la force de rompre avec leurs habitudes de dissipation. Par là elle eierce une influence morale trèa-efficace. Aussi a-t-on remarqué dans ces dernières années que la tempérance et la prévoyance ont fait de très-grands progrès parmi la population ouvrière. Un grand nombre d'individus, qui avant la fondation des associations n'avaient jamais pu faire un sou d'économie et qui étaient écrasés de dettes, sont parvenus depuis, grAce à ce stimulant, à mettre de cdté des sommes considérables. Cet exemple agit sur les autres, plus que ne l^nt jamais pu faire tous les conseils et toutes les exhortations. Chacun, même parmi les plus misérables, commence k comprendre qu'il en pourrait faire autant. De proche en proche la réforme gagne du teirain, et je ne doute pas que les années qui vont suivre ne réservent bleu des surprises à ceux même qui croient le plus fermement à la possibilité de combattre et de diminuer la misère.
C'est surtout dans les moments de crise que l'utilité de ces sortes d'associations devient manifeste. Les ouvriers l'ont si bien senti eux-mêmes, que c'est surtout lacrisede 1847-1848 qui a co'utrïbuéau développement de l'institution. La crise de 1 86S a également porté ses fruits. Nous avons vu que la décadence apparente qui s'est produite cette année-là s'explique précisément par les bienfaits de l'association. Aussi dès 1863 le mouvement de progression a-t-il recommencé avec une accélération remarquable.
Un autre avantage de ces associations, qoi est surtout à noter pour l'Angleterre, où l'instruction ne relève pas du gouvernement, c'est qu'elles donnent aux
ouvriers le moyen de fooder des écoles, des bibliothèques, des cours de toutes sortes où ils peuvent foire instruire leurs enfants et apprendre eux-mêmes ce qu'ils ont besoin de savoir. Je n'insiste pas sur cette conséquence, malgré son importance, parce quel'organiaatiou de l'instruction en France en atténue pour nous la portée. Les ouvriers, en France, trouvent dans les écoles publiques les secours qui leur sont nécessaires pour leurs enfimts, tandis qu'ils sont obligés en Angleterre de créer eux-mêmes leurs écoles, s'ils veulent en avoir. Hais ce que nous jurons bien d'emprunter aux Aoglais, sauf l'autorisation de la police et du gouvernement, t'est l'inatitutiou des cours particuliers, sur les matières d'enseignement qui peuvent élre le plus nécessaires aux ouvriers des diverses industries. Nous pourrions également, si la police le permet, imiter un usage qui tend h se généraliser dans les associations anglaises et qu'on ne saurait trop encourager, c'est celuid'avoirdesréuaions périodiques pour les membres des associations. Us y viennent avec leurs femmes et leursenfants. Ce sont de véritables réunions de famille. On prend le thé, on cause, on chante, on fait de la musique, souvent mâme on danse. Cela éveille et entretient les < sentiments de sociabilité et de bonne amitié entre les familles qui se retrouvent ensemble; cela doniw aux mœurs et aux habitudes plus de douceur et de politesse. Si cet usage persiste et se généralise, comme il semble devoir le faire, il finira par tuer tout à fait les cabarets.
Ce qu'il y a de très-remarquable dans l'institution des magasins, c'est qu'on peut en fonder partout. Déj& on en a établi un certain nombre, qui réussissent parfaitement, en pleine campagne, dons des villages, et il n'y
«s ASSOCIATIONS OUVBIËRBS.
a pas de raii^an pour que T'exemple du succès n'exerça pas son inQuence sur les ouvriers des champs coDune parmi ceux des centres industriels. Les premiers fonds n'ont pas besoin d'être bien considérables. Une association de Londres, qui possède maintenant deux piagasins et qui encaisse par an plus de 100 000 francs, a commencé arec 5 francs. ËUe les employa h acheter en gros une livre de thé. Le produit de la rente serrit à renouveler l'approrisionnement; i chaque opération on déduisait les bénéSces pour les mettre en réserve et les capitaliser. On peut partout en faire autant II suffit de le vouloir. Les habitants des campagnes, pour toutes sortes de raisons, le voudront plus tard que ceux des villes; mais ils y viendront à leur tour, quand toutes les villes leur auront donné l'exemple.
U;.t.z=.JbïGOOQlc
qpAPjTPE II.
BE L-ASSOCUVIOn Qf! PROnUCnON EN AHGLEHERBE.
Oa peut dire qne, dans l'état présent des choses, cette forme d'association appartient plus spécialement à la France qu'aux autres nations. L'Allemagne a en propre l'association coopératrice de crédit, l'Angleterre, celle qui a pour but la consommation, n est possible que lé hasard soit pour quelque chose dans cette sorte de répartition; cependant je ne le crois pas.
n est dair que si, de ces trois sortes d'associations, l'assocîatioa de production est la plus considérable théoriquement et comme le couronnement des deux autres, cependant elle suppose logiquement leur préexistence. En d'autres termes, si la production peut et doit, à mon avis, être considérée coinme le but définitif de l'assodation comprise dans sa signification la plus haute et la plus générale, l'organisation de la consonmiation et du crédit, en vue de la création du capital et des moyens d'action nécessaires & la production.
64 ASSOCUTIONS OnVRlËRSS.
peuvent 4tre regardés comme des moyeos. Or si le choix que nous avons fait [en courant droit an but dn premier coup prouve de notre part une juste appréciation de la valeur relative des choses, et Ait honneur à la vive et prompte intelligence des oavrierB de la France, il ne témoigne pas moins en même temps de notre caractère impatient et tant soit peu irréfléchi. Pmdant que l'Angleterre, formée par une longue expérience de l'industrie, commençait par se constituer un cqtital avant de se lancer dans la production ; pendant que la prudente Allemagne fiiisait par système raisonné ce que faisait l'Angleterre par esprit pratique, et s'appliquait, bien que par des moyens différents, à atteindre le même but, nous, sans nous inquiéter des conditions matérielles et morales de l'association productive, sans étude, sans réflexion préalable et sans capital, dédaignant les tempéraments, les demi-mesures et les précautions les plus indispensables, nous nous sommes lancés à l'attaque du point culminant, comme des zouaves à l'assaut d'une batterie. Il en est résulté ce que nous savons. La plupart de nos associations ont péri, pendant que celles de l'Angleterre et de l'Allemagne prospèrent ; et ce qui est pire, le principe même de l'association en est resté longtemps déconsidéré chez nous dans l'opinion publique. La foule, la grosse multitude, toujours superficielle, n'a vu que les résultats sans se donner la peine de regarder à quelles causes ils tenaient.
Elle a regardé crouler les associations, sanssedouter qu'elles croulaient uniquement parce que nous avions négligé les soins les plus essentiels, parce que nous nous étions laissé éblouir par des chimères et séduire par des utopies, avec cet entraînement de passion
ASSOOÏATIONS OUVRIÈRES. 65
qui nous est ordinaire et .que le goQVeraemeat avait eu le tort de stimiiier par des promesses de subvention'. Ud très-petit nombre d'hommes en France ont compris que c'est là une expérience qui doit nous instruire, non nous décourager, et ils ont continué^ prêcher l'association, au milieu de l'apathie et l'on peut presque dire de l'hostilité générale.
Cependant Us ne se dissimulent pas les difficultés des associations de travail, et fous ceux qui ont observé celles qui se sont fondées en France pendant les années 1848 et 1849 sont unanimes à en reconnaître les défauts. La plupart d'entre elles, par exagération de l'esprit de fraternité, avaient admis le droit absolu de tous les membres à l'égalité des salaires et au partage égal des bénéfices. La fïaternité et l'égalité sont certainement de très-bonnes choses quand elles sont à leur place. Dans l'association, c'est une duperie. La conséquence ne s'est pas fait attendre. Sans un grand nombre de cas, l'association s'est réduite à l'exploitation réglée des ouvriers rangés et laborieux par jles débauchés et les fainéants. C'est ce communisme qui l'a tuée k cette époque , comme il la tuera chaque fois qu'elle se soumettra à ses prescriptions.
1. Du reste il faut dire qu'une partie de l'aasemblèaqui a voté les trois millioDS de sutiventioD aux associations n'espérait oi ne soahailait leur succès. Beaucoup complaienf sur un échec et D'ont voté la subvention que dans l'espoir avoué de démontrer par les bits l'impossibililé des associalioas. HaJs la décadence des associalioos n'a rien prouvé contre le principe, poisque le principe a survécu, et que les applications s'en multiplient tous les jours. Elle a démontré uniqaement que le système des subventions est détestable, l'intervention de l'Btat désastreuse, et que les associations ne peuvent prospérer que par l'initiative et la persévétance des associés, ne comptant que sur eux-mêmes. A ce point de vue, ta leçon a été boime et il feut espérer qu'on saura en profiter.
66 ASSOCIATIONS OUVBJÈRES.
H n'y a que l'^np-it reiigiew qui puisse, (Jaos une carlaina mesure, s'accommoder du communisme, parce que l'exaltaUoQ des espérances futures fait passer par dessus un grand nombre des inconvénients du présent. Mais les associations ouvrières n'pnt pas la même ressource. Leur but après tout est d9 rendre à chacun la via plus facile. Si «Iles aboutissent au résultat contraire, comme il arrivera toqjours dans les associations fondées sur la communauté, il est certain et uéceEsaire qu'elles ne pourront subsister, tant que chacun tiendra à recevoir le fruit de ses efforts et i ne pas laisser dévorer par les fainéants le profit de son travail.
U faut ajouter que si quelques associations mieux combinées ont cependant péri, la faute en est aux événements, qui ont suspendu en France pour un temps les conséquences naturelles de 1848. Je n'y insiste pas, parce que cette cause de ruine, tout extérieure et accidentelle, n'est pas imputable aux associations ouvrières, et qu'elle tient à des questions qui se rapportent plus h la politique qu'à l'économie sociale.
§ U. Objections âconomigues.
Une objection qui a été souvent répétée, bien que, je l'avoue, j'en comprenne à peine la portée, c'est que si l'association de production venait à prendre une extension considérable, elle nuirait à la consommation, en contrariant la tendance de l'industrie ^ produire au plus bas prix possible, attendu que les ouvriers associés ne pourraient consentir 4 s'imposer à euxmêmes les sacrifices qu'ils sont obligés de subir dans
..ibïGoo'^lc
ASSOCIATIONS DDVBIËflBS. 67
le régime du travail salarié. Il est facile de répondre que si l'association ne peut pas produire aux mâmes prix que les autres ateliers, il n'en résultera pas que les consommateurs auront à payer la différence, mais simplement que l'association, incapable de supporter la concurrence , périra rapidement. Je ne vois pas pour moi d'autre alteinatire. Cette objection revient donc simplement à dire que l'association de production ne pourrait subsister, c'est-ï-dire qu'dle présente un danger, non pas pour le public, mais pour les agsodés qui se seraient laissé prendre à ses belles
La même otyection prise d'un autre côté est encore plus &cîle à réfuter. En supposant que les associations ne puissent pas produire aux prix courants, il est bien dair qu'elles ne pourraient peser sur le marché que quand elles seraient devenues trèsnoiBbreaKS. Or, si elles sont, comme on la prétend, incapables de soutenir la concurrence, elles ne seront jamais nombreuses, et les ouvriers se lasseront vite d'une organisation du travail qui commencerait par les ruiner,' pour leur donner seulement des bénéfices quand Ua seraient devenus mattres du marché, c'està-dire à une époque fort éloignée et où, sans doute, l'objection suppose que la concurrence serait interdite aux autres tonnes du travail.
D'ailleurs il y a au fond de cette objection une erreur singulière sur les conditions du travail. Quel que soit l'abaissement dn prix dhiae marchandise, il est bien clair que, si l'on continue'cependimt à la produire, c'est que en somme elle rapporte au producteur plus qu'elle ne lui coûte. Or les salaires représentant nécessairement au moins la somme dont l'ouvrier a
68 ASSOCIATIONS OUVBIÈRES.
strictement besoin pour vivre, il est évident que les ouvriers associés qui auraient , outre ce salaire, une partie de la somme qui revient sous forme de bénéfices au producteur seraient toujours dans une situation supérieure à celle qu'ils auraient eue sans l'association.
Une autre objection plus spécieuse et aussi plus souvent répétée que la précédente est celle-ci : Il fout dans toute exploitation industrielle un directeur qui la représente auprès du public, qui fasse les achats de matières premières, qui règle ies comptes de chacun des employés, qui surveille le travail, qui lui ouvre des débouchés. Dans l'industrie telle qu'elle est constituée, ce rôle est naturellement celui du patron, qui nécessairement y apporte tous ses soins, puisqu'il y va de sa fortune personnelle.
Dans l'association cette fonction sera remise à un gérant. Mais alors, ou bien il aura une rémunération yiférieure à celle qu'exige l'importance de son rôle dans l'association et alors il n'y apportera pasia même ardeur ni la même application que le patron, et l'association en souffrira; ou bien il sera rémunéré convenablement, c'est-à-dire qu'il recevra une part des bénéfices à peu près égale à celle qu'aurait prélevée It patron, et dans ce cas les ouvriers se trouveront à pec près réduits aux salaires qu'ils touchaient auparavant.
Il y a ici en effet un danger grave. En réalité un ■certain nombre d'associations ont péri faute d'une direction assez énergique et intelligente. Les ouvriers, habitués au travail manuel, ne se rendent pas assez compte de l'importance capitale des fonctions du .gérant, qu'ils considèrent volontiers comme un oisif. Ce
préjugé est un des fléaux de l'association, et il faudra encore plus d'un désastre pour l'effacer de l'esprit des ouvriers. Mais en somme ce mal est une conséquence natu^lle de leur inexpérience, et il se guérira par la pratique même du travail coopératif. Quand ils payeront convenablement leurs gérants, ils en trouveront de capables. Mais il n'est pas du tout nécessaire pour cela qu'ils leur abandonnent dans les bénéfices une part égale à celle qu'aurait prélevée un patron. Le gérant dans la plupart des cas est un ouvrier comme les autres, qui n'a sur ses associés que l'avantage d'une aptitude plus prononcée pour le travail de l'administration, et qui, sans l'association qui le charge de ses intérêts, n'aurait pas pu sortir de la condition où il se trouvait précédemment. L'honneur d'être choisi pour leur chef est déjà pour lui une rémunération qui a son prix ; que si à cela on ajoute une participation aux bénéfices , seofliblement supérieure à celle de ses associés, je suis convaincu que, dans la plupart des cas, il se trouvera fort heureux de sa situation. L'important, c'est que ses appointements, au lieu d'être fixes, soient toujours proportionnels au chiffre d'affaires de l'association. Cette proportionnalité le tiendra en éveil, et en lui permettant d'espérer une rémunération équitable de ses efforts, contribuera activement à la prospérité de l'association.
Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que même dans le cas extrême et invraisemblable où le gérant prélèverait sur lea,,bénéfices une part exactement égale à celle du patron, cependant il n'en résulterait nullement que les ouvriers associés ne fussent pas dans une condition meilleure que des salariés. D'abord ils seraient associés, c'est-à-dire indépendants, ce qui est
70 ASSOCIATIONS ODVMÈRES.
déjft quelle chose, beaucoup même, si l'on songe combien les sentiments d'indépendance et de fierté sont naturels & l'homme. Mais ce n'est pas tout. On ne songe pas assez combien la faculté du travail peut être développée par les stimulants moraui. L'homme libre travaille et produit infiniment plus que Tesclave, l'ouvrier à la tâche, que l'ouvrief à la journée. En généralisant dans les manufactures l'usa^ du travail aux pièces on a cru avoir atteint la limite. Pas le moins dn monde. Je pourrais citer ici les rapporta des inspecteurs généraux des manufactures anglaises, qui constatent que les journées de onze heures de travail fburnissent des produits plus abondants et dfl meilleure qualité que celles de douze. Cela est d'autant plus surprenant qu'il s'a^t d'un travail soumis à des machines à vapeur, et pour lequel par conséquent il ne semblait pas qu'on dût attendre un résultat aussi considérable. A Mulhouse, des expériences semblables ont eu le même succès, et j'ai entendu d'êminénts industriels dire que le maximum de la journée de travail pourrait être, sans inconvénients pour eux, abaissé à dix et même à neuf heures. Il est certain que dans les manufactures de l'Angleterre le travail n'est que de dix heures et demie par jour, et que tout le monde y trouve son avantage. Pourquoi? parce que les ouvriers moins fatigués donnent à ce qu'ils font une attention plus soutenue, parce qu'ils ne perdent plus un instant, parce que la perspective de sortir une heure et demie plus tôt les soutient et les excite. Il en sera de même pour l'association. L'ouvrier qui sait que ses bénéJices seront en proportion de la qualité et de la quantité des produits , travaille avec une ardeur et une persévérance qu'on ne peut pas demander au salarié qui n'a
ASSOCIATIONS OUVRIÈftES. 71
rien à préleildre san bénéfices du patron. Cela, est si vrai que, flans un certain nombre d'exploitations, les patrons intelligents ont pris l'habitude d'Intéresser leurs onwiers à la prospérité de leur établissement, en leur accordant, en sus de leurs salaires, des primes proportionnées & leur travail.
Donc je conclus que le travail coopératif doit fournir des résultats qu'on ne peut attendre du travail salarié, et qu'en prenant celui-ci poOr mesure de te que peut produire l'autre, on s'expose à une erreur Inévitable. C'est pretidréla question par le petit côté, à un point de vue purement matérialiste, tandis que le caractère propre et éminent de l'association, c'est d'être une institution morale, dont toute la supériorité consiste précisément dans l'énergie des reèsorta moraux qu'elle met en mouvement.
g Ql. Difficultés inhérentes & l'association Ae travail.
Tout le monde s'accorde à reconnaître que, si l'association dé, travail est l'association par excellence, elle est en même temt>s']a plus difficile de toutes à réaliser et à mainlenir. Pour réussir, dans la plupart des cas, elle exige dès le commencement des capitaux assez considérables, et surtout elle impose aux associés des conditions morales, sans lesquelles le travail en commun est une source de difficultés, de contestations et de désastres. Par conséquent il est assez vraisemblable que les associations de consommation ou de crédit doivent logiquement précéder l'association de production, à moins que les associés n'aient d'avance capital et crédit, ce qui n'est pas d'ordinaire le fait des ouvriers.
72 " ASSOaATIONS OUVRIÈRES.
En même temps, il est essentiel qu'il; soient bien résolus à apporter dans l'association des qualités qui leur ont manqué trop souvent : il faut que chacun, tout en maintenant fermement son droit contre toute usurpation, évite la roideur et les susceptibilités qui désunissent, et qu'il apporte dans ses rapports avec ses associés un esprit dé fraternité et de conciliation, sans lequel la communauté des intérêts n'est plus qu'une source de querelles. Par conséquent, je crois en ejfet que l'associatioD productive ne peut paraître dans les conditions les plus favorables à son succès que quand l'une ou l'autre des deux autres formes de l'association se sont largement répandues et ontpréparé les ouvriers à comprendre les nécessités morales et économiques de l'association du travail.
Il est vrai également que tandis que les associations de consommation et de crédit ont leur clientèle toute faite, par cela seul qu'elles existent, puisque ces clients sont les associés eux-mêmes, les associations de production ont besoin de s'en faire une, de chercher des débouchés, de disputer le marché aux entreprises particulières, qui en ont pris possession. C'est là une des objections sur lesquelles insistent particulièrement ceux qui ne croient pas au succès des associations de production. Ils font remarquer que cette difficulté est indépendante de l'habileté et de la moralité des ouvriers associés, et qu'elle résulte nécessairement de la situation dans laquelle ils ont vécu jusqu'au moment où ils sont entrés dans l'association. Pour se créer une clientèle, s'ouvrir des débouchés, il fautuntalentd'adminislrateur qu'ils ne sauraient avoir. Où auraient-ils pris l'expérience et l'habileté du chef de maison qui souvent à sa propre pratique joint l'avantage d'une
longue tradition et d'un enseignement qui date de l'enfance? Si par hasard l'un d'eux possédait une aptitude et des talents suffisants, il lui manquerait toujours, du moins au commencement, c'est-à-dire au moment critique pour l'association, l'expérience que rien ne remplace. Gomment d'ailleurs un administrateur élu par ses camarades et ses coassociés pourrait-il avoir l'autorité, le pouvoir absolu du mattre, qui seul peut donner l'unité de direction?
Cette difficulté certes est grave, et elle n'est pas près de disparaître. Elle est même d'autant plus grave que, ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de le dire, les ouvriers, ne connaissant qne le travail musculaire, et étant sans expérience personnelle du travail intellectuel, mille fois plus pénible et plus difScile, qu'exige la gestion d'une entreprise industrielle et commerciale, se figurent volontiers que le chef de maison qui dirige l'exploitation, qui règle la production et la veute, qui surveille la marche des affaires, qui attire et retient les acheteurs, qui prévoit et calcule les besoins de la consommation, est simplement un oisif qui, les bras croisés, s'engraisse de leurs sueurs. C'est là uneerreur funeste et sur laquelle on ne saurait trop éveiller l'attention des ouvriers, car elle est une des causes les plus ordinaires de la décadence et de la ruine des associations. Je l'ai déjà dit et je le répète, car on ne saurait trop le leur redire, ils ne réussiront qu'à la condition de renoncer à ce préjugé. Leur premier soin doit être de choisir pour gérant celui qu'ils croiront le plus capable d'administrer. Mais par une conséqiience nécessaire, il faut qu'ils lui laissent une grande liberté d'action, car s'il est sans cesse gêné, entravé dans ses , mouvements, si chacun a droit de s'ingérer dans ses
76 ASSOQATIONS OUVRIÈRES.
fonctions, h. quoi sertira d'Mofr choisi le plus IntelligenlTUneautreconséquencenonmoinsnécessairè, c'est qne le gérant, & qui incombe la responsabilité du succès, doit avoir dans les bénéfices une part proportionnée à l'importance de ses senices. Les échecs dn communisme de 1848 ont déjà habitué les ouvriers i comprendre qu'à un trarail manuel plus productif doit correspondre un salaire plus élevé. Ce principe, il leur reste à l'appliquer au travail intellectuel de la gér&Dce. S'ils ne le font pas, il arrivera que leurs gérants se lasseront d'une besogne Ingrate et pénible, que les plus intelligents , ceux qui en comprennent la dlfScullé, s'y refiiseront, et qu'elle sera recherchée uniquement par les autres, qui croiront y voir une sinécure et une bonne occasion de vivre sans rien faire aux dépens de leurs camarades. Dès lors o» peut prévoir le résultat, et en effet il ne se ftra jamais attendre.
Ce préjugé de la prédominance du travail phySiqtie, encore trop répandu chez les ouvriers, est tout ce qu'il y a de réel et de sérieux dans l'objection que j'ai rappelée. C'est une conséquence toute naturelle de leur inexpérience des affaires ; mais elle disparaîtra avec la cause qui l'explique. Pour moi je suis convaincu qu'ils trouveront de bons gérants, quand ils voudront les payer, et que s'il n'y a encore parmi eux qu'un petit nombre d'hommes capables d'administrer les affaires des associations, ce n'est pas là une raison suffisante pour affirmer que les associations ne pourront jamais, faute d'administrateurs, prendre un développement considérable. On oublie trop que la condition présente de l'ouvrier salarié ne ressemble en rien à celle de l'ouvrier associé. Dana l'état présent, pourvu qu'en
échange de son travail 11 touche un salaire convenable, il s'inquiôte peu du reste et il ne lui importe guère de savoir si le maître qui le paye est habile ou non. Mais quand il se sera aperçu que son sort dépend de l'homme qui gère les affaires de l'association ; quand il verra autour de lui les désastres causés par l'incapacité des administrateurs, il se prendra nécessairement k réfléchir, à chercher la cause de ces ruines, qui le toucheront de si près ; il s'habituera à se rendre comptedu mouvement des affaires, de leurs eiigences; il se familiarisera avec ces calculs et ces combinaisons qui assurent le succès des opérations commerciales; il pénétrera enfin dans ce domaine hitellectuel, d'où sa condition présente le tient presque nécessairement éloigné. Quand ce progrès se sera fait , et il se fera vite parce que les ouvriers y seront directement intéressés, il se produira parmi eux un grand nombre d'hommes capables de remplir les fonctions de gérants, et les associations ne seront plus embarrassées poQr en trouver.
D'ailleurs il faut bien considérer queles petits industriels qui maintenant même s'établissent àleur propre compte sortent à peu près tous de la classe ouvrière. Donc si, grâce au développement de l'esprit d'association, ils trouvaient moyen en s'assoeiant de s'établir pins tôt, flans avoir besoin d'attendre qu'ils aient accumulé péniblement la somme nécessaire, [puisqu'ils auraient pour opérer les capitaux de l'association, ces hommes ne manqueraient pas pour diriger les entreprises collectives. Parmi eilx, il y en a beaucoup qui sont capables de réussir et de s'élever par leur activité 'et leur intelligence. C'est une pépinière de gérants, toute préparée pour les associations. Qu'on leur ofi^ des
byCoÔgIC
avantages conrenables, et la plupart ne refîiseront pas de mettre à leur service leurs qualités d'administrateurs.
§ IV. L'association ramenée à ses êUments essentiels.
Les autres difficultés disparaîtront de la même manière, par l'expérience. La première condition, c'est que les associés apprennent à respecter les uns à l'égard àe9 autres la liberté d'opinion et de conscience, et qu'ils évitent dans leur organisation tout caractère religieux ou politique. Si chacun prétend imposer à ses associés sa manière de penser, il est bien clair que la concorde ne régnera pas longtemps. Sans doute il est légitime, il est bon que chacun, comme homme, comme citoyen, ait ses opinions personnelles sur tout ce qui peut intéresser rhomme et le citoyen, mais l'association ne doit avoir qu'une opinion : c'est qu'elle doit fournir de quoi vivre à ceux qui ont eu recours à elle pour assurer leur existence et leur indépendance, c'est que son but est de produire , non de discuter. C'est encore du communisme sous une autre forme, du communisme moral, que cette prétention d'imposer à tous un même programme et un même drapeau. Que l'on se groupe plus naturellement avec les geqs dont on partie la pensée sur les points importants, cela est facile à concevoir; c'est même une bonne chose, parce que l'identité des opinions rend plus facile l'accord sur le reste. Mais môme dans ce cas, je crois qu'il est prudent que l'association, en tant qu'association, évite de prendre une couleur politique.
Quant aux difficultés qui résultent du travail, on pour-
rait les éviter en introduisant dans les àssectations une innovation que j'ai vue établie dana une manufacture d'Alsace. Elle consisterait à instituer dans chaque association un comité ou tribunal d'arbitres, composé d'ouvriers choisis chaque année par leurs coassociés, pour régler et juger de concert avec le gératt tout ce qui se rapporterait au salaire et à la discipline, sans jamais pouvoir intervenir dans les questions purement commercialea. On éviterait ainsi de compromettre l'autorité du gérant dans les affaires personnelles et dans les petits détails du travail quotidien '.
Par ce moyen ou par tout autre semblable, eu y ajoutant toutes les précautions nécessaires, on arrivera à écarter dans la mesure du possible les dissensions et les querelles, qui sont un des dangers principaux de l'association.
£n soQune il ne faut jamais perdre de vue que le but de l'institution est: l' de créer aux membres qui la composent un crédit collectif, qui compense la faiblesse de leur capital ; — S" de diminuer pour chacun les frais généraux de l'exploitation ; — 3" de mettre au service du travail de chacun les débouchés de l'association tout entière ; — 4° enfin de substituer au travail passif et indifférent du salarié qui, ne devant avoir aucune part aux bénéfices, tient fort peu k les augmenter et ne se soucie nullement de se fatiguer pour enrichir soQ patron, le travail actif et opiniâtre de l'associé, qui sait que tout ce qu'il gagnera sera pour lui et lui reviendra à la fois sous forme de salaire et de dividende.
Ce dernier résultat de . l'association est à mes yeux
1. Je suis heureux de trouver celte innoTatioa établie dans la plupart des associations qui se sont fondées- en France depuis l'aniiée dernière.
h plus important. L'homme payé à la journée u'a qu'un intérêt au travail, la crainte dïi'chôtimeiit, la peor d'être renvoyé ; aussi ne travaiUe-t-il que dans la inesure strictement nécessaire pour éviter ce danger- Il faut avouer que si cette condition n'est pas favorable à l'accroissement du travail, elle ne l'est pas davantage au développement de l'homme, i l'élévation de ses sentiments d'honneur, de fierté, d'indépendance. Comparez l'ouvrier associé, n est libre, il dépend de lui-même, il est son [propre maître ; son gain est r«glé uniquement sur l'énergie de son travail, son avenir est dans ses mains. C'est vraiment un homme et ua citoyen ; il le Bent, et ce sentimeat donne & son intdligence plus de pénétration et de persévéranoe, & son corp» {dus de ressort et da vigueur. Au point de vue du travail, c'est un instrument perfectionné, et dès lors capable de produire plus que les autres.
Ce sont ces quatre points qu'il faut toujours avoir devant les yeux dans la création des associations. Tout ce qui en écarte ou en distrait, faut ce qui introduit dans l'association des préoccupations différentes est mauvais et compromettant pour l'avenir de l'institution. Voilà ce dont il faudrait que l'ouvrier fût bien pénétré. L'Association n'est pas un instrument à tout faire; il faut qu'elle ait un but bien nettement et strictement déterminé, en dehors duquel elle n'ait rien h jH^tendre. Il n'y a que cette préoccupation constinte et eidusive du résultat cherché qui puisse lui assurer le succès. Malheureusement les ouvriers n'en sont pas assez convaincus.
A un autre point de vue, on peut dù-e que l'Association, débarrassée de ses allures communistes et de ses préoccupations politiques, n'est en sonune qu'use
ASSOCIATIONS OUTMÈEIES. 79
simple aasocintioR de vente, oSrant à ses associés l'avantage ie son crédit collectif et de qes relations commerciales, et bq chargeant de placer le produit de leur travail, après une estimation approiimative de ce produit, à ses risques et périls. Ainsi, pour prendre un exemple, un associé a construit un fauteuil. Le bois et les outils li]i ont été fournis par l'Association, laquelle lui fournira également le moywi de vendre son fauteuil, ou plutât se «bargera de le vendre ellemâme. Pour tooa ces services, l'ouvrier doit une rémunération déterminée & la Sodété, car tous cas services ont exigé de l'argent, du temps et du travail. Mais de' -sen çâté, avec le bois et les outils qui loi ont été fournie, il a fait une œuvra qui vaut plus que la matière bmte qu'il a reçue; il y a ajouté son temps et son travail, dont la Société doit lui tenir compte. A son tour, il devient créancier de l'Association, car la valeur de l'œuvre produite doit être supérieure et à la valeor de la matière fournie, et au prix de la location des outila, et à la rémunération due pour le placement du produit; sansquoi, le travail de l'ouvrier lui rapportant moins qn'il ne lui coûte, U' vaudrait mieux rester les bras croisés.
Mais la question importante est de fixer la valeur de l'œuvre produite et présentée par l'ouvrier h l'Âssociatioo. Cette estimation ne peut se faire évidemment que par comparaison h la valeur courante des œuvres semblables, et par conséquent elle exige des connaissances spéciales. Admettons que le directenr ou le comité chargé d'apprécier le travail soit très-compétent. Il se trouvera en face de deux systèmes bien différents. Devra-t-il le payer au taux convenu dans ta fabrication pour les objets analogues! ou bien
80 ASSOCIATIONS QUVRIËRB8.
vaut-il mieux, après avoir considéré au plus juste les déboursés et les frais de l'associalion, payer exactement à l'ouvrier toute la différence qui se trouvera entre la somme des frais et celle que doit produire la vente de l'objet, c'est-à-dire lui abandonuer le bénéfice total de son travail? Cette combinaison peut paraître plus équitable à première vue, mais elle offre bien des dangers. H en résulterait d'abord que l'association, ne pouvant pas augmenter son capital, serait impuissante à étendre ses affaires, ce qui est fort important pour les associés, et, en second lieu, que l'association resterait seule exposée à toutes les chances de pertes et de mévente, tandis que chaque associé en particulier aurait la prétention d'y échapper, ce qui serait une contradiction et une impossibilité. Je crois que ici, comme dans les associations coopérau-ices de crédit et de consommation, la règle est que l'association fasse payer ses services le plus cher possible, quitte ensuite à rendre aux associés, sous forme de dividendes proportionnels â leur apport et à leur travail, une part plus considérable des bénéfices, représentant l'excès attribué aux services de la société. C'est-à-dire que je crois que, en règle générale, dans l'association, la moyenne des salaires doit être plutôt au-dessous qu'au-dessus des salaires ordinaires, et que l'associé doit surtout compter pour son gain sur le partage des bénéffces.
11 résultera de cette combinaison un avantage considérable pour l'associé. L'ouvrier s'habitue tout naturellement à considérer son salaire comme la règle de sa dépense. Quand le salaire est considérable, il prend l'habitude de beaucoup dépenser, et il devient incapable de se former un capital. Si au contraire son
ASSOCIATIONS OUTRIÈRES. 81
salaire est mâdiocre, il's'acGOutume à s'en contenter, et il peut capitaliser ses dividendes, qui n'entrent pas dans le courant de ses dépenses joarnalîères.'
Dans ces conditions, la plupart des inconyénients et des dangers de l'association de production disparaissent. Il ne reste plus que des ouvriers travaillant isolément, s'il est possible ; ou, si les nécessités de leur industrie s'y opposent, formant de grands ateliers dans des conditions identiques à celles où ils se trouveraient dans les ateliers dirigés par des patrons. Oo a même remarqué que, dans plusieurs des associations qui prospèrent, les règlements et la discipline sont plus stricts et plus sévères que partout ailleurs. C'est en effet une nécessité d'autant plus impérieuse, qu'il ne saurait y avoir derrière le règlement une volonté toute-puissante, comme celle du patron, pour en modi- Ser à son gré les dispositions et pour les interpréter plus ou moins sévèrement. Cependant, en général, les ouvriers s'y soumettent avec une docilité qu'on ne trouverait guère dans d'autres ateliers , parce qu'ils compi-ennent qu'en se soumettant aus règlements qu'ils ont votés eux-mêmes, ils ne font que reconnatlre le droit de leur propre volonté.
S V. ATantages de l'association pour Voaniet et pour le public.
En s'associant, les ouvriers ne feront que suivre l'exemple qu'ils trouvent partout autour d'eux. Ils voient la classe moyenne fljsionner tant qu'elle peut ses ressources, pour créer ces grands établissements qui centralisent le travail et le dominent. Ils voient que des opérations, qui absorbent des milliards, se
82 ASSOCUTIORS OUTRIËBES.
sootienneùt par des souscriptions inâlTidufllles souvent trèlt-peDcoiisidérablea.PotirquoiQ'esaajetalent-Ilïpas, eox aussi, d'uulr leurs forces, leurs épargaes, leor travail , pour se soustraire à l'oppression enrahissanle des gros capitaux et de la grande industrie t Ceux qui combattent leê dévelBppements de l'association ouvrière semblent ne pas se douter que, depula eiflquanta atis, il s'est fait dans les conditions du travail une révolution gui ne permet plus aux ouvriers de rester en dehors dn mouvement Loin de les décourager, de les désespérer par des pronostics Sinistres et par des railleries de mauvais goût, tous ceux qui s'intéressent aux développements moraux et matériels de la société devraient leur prodiguer les encouragements, les conseils, les enseignements; car, si les associations doivent peu à peu relever la population ouvrière, elles profiteront presque également & la société tout entière, en rétablissant Un équilibre nécessaire, dont la rupture est une des causes pnaclpales de ce malaise intime et inexpliqué qui pèse sur tontes les affMres.
Un des fléaux les plus terribles du travail, ce *ont les didmages. Je ne yeox pas parler seulement de ces crises que nous semblons condamnés à subir tous les deux ou trois ans, mais des interruptions de travail, périodiques et régulières, qui pOur Un grand nomt*e de métiers se reproduisent jusqu'à deux fois par an. Bien ne iait mieux sentir aux ouvriers la misère de leur condition que celte nécessité où ils se trouvent sans cesse ramenés d'attendre, quelquefois des mois entiers, le travail dont ils ont besoin pour manger. En temps ordinaire, ils ne gagnent guère que ce qui leur faut pour vivre. Comment font-ils quand le travail
byCOOgIC
ASSOCUTIONS ODTWÈRES. 83
leur manque? On ne peut y Songer sails frémir, et je vondraîs bien voir à leur place ceux qui accusent }ear impatience et leur sourde irrîtatron confre l'état présent. Il est commode d'invoijuer la loi dé Toffre et dé la demande, et de leur dire : * te mal dont tous souffrez est une nécessité de l'industrie. A quoi bon se révolter contre la fatalité t * Mais la question est précisément de savoir si cette fatalité est inélactîdjle. Or elle ne l'est pas, et la preuve c'est que les associations ont trouvé le moyen de s'y soustraire. M. André Gochut a parfaitement fait ressortir et expliqué cette supériorité de l'association sur le travail paP entreprise . particulière : • La grande science du spéculateur, ditil, étant de réduire son prix de revient, il profite autant que possible de la CQucurrence des bras qui viennent s'offrir. Les chômages périodiques né Tinquièfent pas. Es sont entrés dans ses calcula , il les considère comme étant naturels â sa profession. Le bénéfice des bons mois suffit, et la morte-saison n'est pour lui que te temps du repos. Quel intérêt auraît-il d'ailleurs k se jeter dans des combinaisons insolites et à risquer son capital pour occuper constammeût âon personnel? Ne serait-ce pas faire un peu la guerre à ses dépens? L'ouvrier dans l'aisance peut devenir exigeant; mais quand il a pâli pendant la morte-saison, OQ a chance de le retrouver plus actif et 'pVâi souple à. la feprise des travaux.
■ Des ouvriers qui ont assodë leurs feSsourceâ et leurs efforts pour une entreprise ont des tendances directement opposées. Ils oht pour principe de feire la concurrence par la qualité des produits, et non par le bon marché. Maintenir le taux des salaires au niveau le plus convenable, telle est la base de leur politique
commerciale. Toute entreprise qui, après avoir soldé les Crais généraux, laisse aux sociétaires une rémunération jugée suffisante, leur parait acceptable. La considération du produit net, destiné à l'accroissement du fonds social et à l'enrichissement de la Société , n'apparaît qu'en seconde ligne. La pensée de profiter de la détresse d'un travailleur, pour obtenir la maind'œuvre à meilleur marché, ne se présente pas même aux esprits. Quand l'association est en mesure d'ouvrir ses rangs à de nouveaux membres, elle appelle de préférence les nécessiteux, non pour spéculer sur leurs besoins, mais pour les faire participer immédiatement à toutes les acquisitions collectives.
« Le chômage étant la plaie de l'ouvrier, c'est contre le chômage que l'association réunit tous ses efforts, et cela se conçoit. Travailler pendant les époques qui sont ordinairement improductives, c'est augmenter son revenu annuel de 20, de 30, de 50 pour 100, selon les divers métiers, où la morte-saison est plus ou moins longue.
• Chaque groupe, consultant l'état de sa caisse et l'aptitude de son personnel, s'ingénie à trouver une occupation transitoire, lucrative pour les individus sans être onéreuse pour la Société. Ici, on confectionne à l^avance les objets dont le placement n'est pas douteux àla reprise des affaires; plus loin on annexée l'entreprise principale une spécialité qui s'y attache accessoirement. Les menuisiers en fauteuils découpent et dégrossissent les bois de telle manière qu'à l'époque des grandes exportations, ils peuvent livrer les commandes avec une célérité qui ravit les commissionnaires. Les chaisiers fabriquent l'hiver des quantités considérables de chaises qui trouvent leur placement au
printemps. Les ferblantiers font des lampes pendant l'hiver, et, pendant l'été, desuslensUea de ménage et des appareils à gaz. Chez les tailleurs, qui ont six mois de œorta-saison à traverser, la grande préoœapatîon est de pouvoir exercer au profit des ouvriers le genre de spéculation des confectionneurs. Une association de' char|intiers, qui a succombé soua des difficultés aggravées par une malveillance systématique, avait acheté une pl&trière, afin de fabriquer du pÛtpe pendant la stagnation des travaux du bdtiment.
< Dans les conditions ordinaires, le chef d'industrie, faisant valoir un capital qu'il se procure à grands frais, travaille le moins possible à l'avance. Un très-petit fonds d'assortiment lui suffit, et il attend les grandes commandes, sur leaqueUes roule sa spéculation. Lorsque arrive ce que en termes d'atelier on appelle imepoussée, il recrute tous les ouvriers disponibles, allonge la journée, force le travail. L'important pour lui est de faire livraison dans les délais voulus. Pendant ce temps l'ouvrier s'épuise par on surcroît de fatigues et de besoins qui absorbent ce qu'il y a d'exceptionnel dans son salaire. A mesure que s'achève la période des expéditions, l'activité se ralentit. On commence à congédier les ouvriers. Alors il s'établit entre eux une concurrence qui tend à l'abaissement des salaires, tout en ne préservant de l'inaction qu'un petit nombre d'entre eux.
• Bref, le principe pour la destruction du chômage est trouvé. Il s'agit seulement de coordonner divers genres de travaux, ou de réunir deux spécialités dont la période d'activité est différente. Rien de plus facile entre des hommes dont la réunion est permanente, dont l'entente est parfaite, et qui sont disposés d'ail-
]eurs à consacrer une partie de leur avoir pour coostituer UQ tel mécanisme ; mais il n'en est plus de même dans une entreprise particulière dont le personnel est mobile» dont les ressources sont subordonnées ^ l'aisance ou i. la capacité du chef. Ou ob peut exiger rai* sonnablement d'un spéculateur qu'Use £asse aujourd'hui cbarpeotier et demain pUtrier, et cela {UWf des auxiliaires dont il sera peut-être séparé apres-demain *. ■
D'ailleurs, il ne fiiut pas l'oublier, TouTTier ne s'rnstruU gu^e que par les faits , et les leçons de rerpérienca d'autrui lui profitent fort peu. Tant qu'il De verra p«s par des faits et par de nombreux exemples, mullipMs autour de lui, que l'amélioration de son sort est dans ses mains, il gardera la superstition du socialisme, de la souveraineté populaire en matière d'écon(»ni^ sociale, et il cherchera tonjours i se mettre en possession du pouvoir pour faire fonctionner à. son proSt cette grande machine qu'il croit capable de tous les efEst». U haïra le capital, dont Une sent que l'oppreasioo ; il repoussera la oncurrence, dont il ne voit que les inconvénients, sans se dont» que l'un est la condition nécessaire de toute industrie, et que l'autre n'est que la première application de La liberté du travail. Qu'on sa rappelle les lettres d'ouvriers publiées par plusieurs journaux à l'époque de la
1. Lts aiioeiationt ouDrièret ^a.1 Anàii Coehut. M. Cocliut, aneieD. rédacteur du National, aujourd'hui rédacteur du Temps, esl un de» rares écrï vains ^ui n'oQt jamais désespéré des associations. Le passas que j'ai Iranscrit est tiré d'une brochure imprimâe en tSâl , et composée d'articlesqui ont paru dans le Salional, de 1S19 à 1B61, c'estï'dire i UDe époque où la plupart des hommes soi-di&ant compétents coDsi dénient l'association comme une utopie ridicule, comme une trronds /otù, suivant l'osprauLan do U. TÙera.
ivCootjlc
ASSOCIATÏONS OUVRIÈRES. 87
iOuscriptioQ en &veur des ouvriers lyonnais , qu'txi pèse les expresmons de quelques-unes des professionfl de foi et dédaratious aiÔchées sur les murs de Paris pendant les élections de ces deruiéres années ; qu'on lise les rapports des ouvriers parisiens délégués à l'exposition de Londres, en 18ë2j et l'on verra combien leurs préjugés 3ont tenaces, combien leurs erreurs sont persistantes stir un certain nombre des grandes questions qui se rapportent au travail. Eh Jaien I tout cela ne disparaîtra que par l'expérience, que par la pratique sincère et complète de l'association. Quand ils se trouveront eux-mêmes aux prises avec les difficultés et les nécessités de l'industrie et du commerce, ils comprendront combien sont vaines les théories dont ils sont pénétrés, combien désastreuses les illusions dont ils se bercent. Jusque-là ni exhortations ni prédications n'y feront rien. Ils ne croiront que quand ils verront, et Us ne verront que quand ils pratiqueront, c Si les associations, dit M. Gherbuliez ', malgré les allures parfiiitement normales de leur vie pratique, sont demeurées des foyers d'idées subversives e^ de tendances révolatioonalres, c'est que cet esprit, ces tendances proviennent de rapports qui subsistent aussi et de sentiments que ces rapports ne cessent point de fair^ naître et d'entretenir. Tant que les prolétaires se sentiront isolés au milieu de la grande société dont ils font partie et au bien-être de laquelle ils contribuent si essentiellement par leur travail j tant qu'ils ee verront abandonnés, sansappuis et sans guides, aux chances de leur condition dépendante et précaire, tant que la question des moyens à employer pour améliorw