CHAPITRE V
Tout le monde sait que Tindustrie des fers est une des principales sources de la prospérité et de la puissance de F Angleterre. La variété des qualités du métal, l'abondance de la houille dans son voisinage, la facilité des communications : tout, en im mot, favorise cette grande industrie.
Ceux qui ont voyagé de nuit entre Birmingham et Liverpool, se souviennent sans doute d'avoir traversé un vaste district qui semble une réalisation complète de Tun des cercles de Tenfer de Dante. Tout y est feu et fumée ; partout s'élèvent des hauts fourneaux couronnés d'un panache de flammes que le vent
tord et secoue, comme s'il s'efforçait en vain de les arracher de leur base. A la lueur rougeâtre qu'elles répandent, on aperçoit les grands bras des machines à épuisement, qui s'agitent comme des damnés, et de longs convois de minerai lentement traînés par des locomotives essoufflées, sur des voies de fer qui se croisent en tous sens. Privé de toute verdure, le sol lui-même ne se compose que de scories entassées, qui, par leur forme régulière, ressemblent aux écailles gigantesques de quelque espèce d'huître antédiluvienne.
Ici ces écailles trempent dans une mare aux eaux noircies ; là, à peine sorties de la fournaise, elles sont encore rouges comme de la lave en fusion. C'est le Pays noir, le Black Country, qui a Wolverhamplon pour capitale, et occupe la plus grande partie du comté de Stafiford et les districts adjacents. Une population nombreuse et industrieuse exploite les riches mines de fer de cette contrée. La propriété de ces mines est l'une des plus lucratives de l'Angleterre; car les fers du Staffordshire vont dans le monde entier et n'y
connaissent d'autres concurrents que les fers belges. Elles sont pour la plupart dans les mains de sociétés en commandite ; quelquesunes cependant appartiennent à des grands seigneurs, entre autres à Lord Ihidley. On divise généralement cette contrée en North et en South-Staffordshire.
Les autres districts métallurgiques de la Grande-Bretagne sont : dans le centre de PAngleterre, celui du Yorkshire méridional, dont Leeds est la capitale ; dans le nord, ceux de Cleveland, du Cumberland, de Gates-
nead et des bords de la Tweed ; en Ecosse, ceux du Lanarkshire ; enfin, dans le pays de Galles, ceux qui s'étendent sur la rive nord du canal de BristoL
C'est dans le voisinage de ces mines que le fer est travaillé ; souvent leurs propriétaires possèdent en même temps une houillère, des fourneaux, une forge et une carrière de calcaire (1), réunissant ainsi dans la même
(1) On sait qile, dans les hauts fourneaux, une certaine pro^ jportion de calcaire est ajoutée au mélange dé charbon et de tninerai, afin de purifier la fonte.
LA FABRlGAtlON DU FEtt. 111
administration tous les éléments premiers de la fabrication. En outre, dans toutes les grandes villes de ces districts, à Liverpool, à Manchester, à Birmingham, à Wolverhampton, à Leeds, à Newcastle et à Glasgow, s'élèvent de vastes forges où les foutes produites aux environs, ou venues d'autres districts, sont amenées à Tétat de fers doux, parfois d'acier, et travaillées ensuite sous toutes les formes que peut prendre le métal. Dans ces magnifiques établissements, dans ces grands et beaux monuments de notre civilisation moderne, de cette civilisation, prosaïque si Ton veut, mais laborieuse, intelligente, pa-. tiente et puissante, des milliers d'ouvriers travaillent à transformer le métal rayonnant de chaleur et de lumière. Les différents procédés qui composent cette opération divisent les ouvriers en autant de professions. La fonte a besoin d'être purifiée des matières étrangères, et particulièrement des silices et du charbon qu'elle a entraînés avec elle en sortant du haut fourneau. On la refond dans un four à puddler. A l'aide d'une longue tige
de fer, un ouvrier agite le métal en fusion, pour activer la combustion du charbon et la séparation des silicates; peu à peu, le fer s'attache à la tige, s'agglomère et se coagule, formant au milieu des impuretés liquéfiées une boule pâteuse qu'on retire alors pour la placer sous le marteau à vapeur. Ce marteau, à coups redoublés, exprime les scories contenues encore dans les pores dilatés du métal.
Enfin, qu'on veuille faire des plaques de tôle, des rails de chemins de fer, ou de simples lames de fer doux, on lamine la masse chaufiee au rouge entre des rouleaux de plus en plus rapprochés. De là la division des artisans en trois classes : les puddleurs, les marteleurs et les lamineurs, recrutées parmi les apprentis qui travaillent à côté d'eux et dont le concours leur est nécessaire. 11 faut y ajouter une quatrième classe, celle des journaliers ou manœuvres, chargés des travaux qui ne demandent que de la force musculaire.
Pénétrant pour la première fois dans cette ruche où tant d'hommes robustes et intelligents asservissent l'un par l'autre le fer et
le feu, et travaillent avec tant d'ensemble, l'étranger n'est frappé que des triomphes de la science et de l'industrie. S'il cherche ensuite à discerner quelles passions, quels intérêts, quelles espérances animent tous ces hommes réunis dans une œuvre commune, il ne rencontrera qu'obscurités. Les maîtres lui diront peu de chose, les ouvriers encore moins. C'est le grand mérite de la Commission de les avoir fait parler devant le monde entier, et de les avoir confrontés sous les yeux du public. Son cinquième volume est consacré à ce sujet.
Dès les premières pages, on peut distinguer les caractères particuliers de cette industrie, et l'on voit qu'on a affaire à une classe d'ouvriers chez lesquels l'intelligence et l'esprit d'entreprise ont été développés par de hauts salaires et par le travail à la tâche.
Parmi eux, la première place appartient aux puddleurs, parce que leur rôle à la forge leur permet d'y faire la loi : préparant le métal qui passe ensuite entre les mains des marteleurs, des lamineurs et des journaliers, il
lU LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES EN ANGLETERRE.
leur suffit de se mettre en grève pour priver tous les autres ouvriers de travail. Aussi, devant la Commission, est-ce principalement entre les représentants des puddleurs et quelques grands maîtres de forges que s'engage la discussion : discussion plus large et plus ap« profondie que toutes celles que nous avons suivies jusqu'ici. On y voit deux puissances en présence : plus les ouvriers ont conscience delà force de leur association, plus ils se montrent modérés, et Ton ne peut alléguer contre eux aucun de ces actes coupables parfois trop justement reprochés aux membres d'autres professions. Eu discutant la question des salaires, ils prouvent qu'ils connaissent toutes les grandes questions relatives à leur industrie, et qu'ils observent attentivement toutes les circonstances qui pourraient l'influencer. Cette industrie qui alimente le monde entier, étant par cela même essentiellement variable, et la main-d'œuvre, qui est sa principale dépense, étant payée proportionnellement aux prix de vente de ses produits, il s'ensuit que les salaires varient constamment, et que les ouvriers sont
aussi intéressés que les propriétaires à se rendre compte de toutes les fluctuations du marché (1). Plus de discussions sur les mé- .rites divers de la tâche et de la journée. Cette dernière méthode de travail, réclamée avec tant d'insistance dans d'autres professions, est ici réservée aux manœuvres et considérée par
(1) La Commission a cherché à déterminer la part qui doit être attribuée aux salaires dans Tensemble des dépenses de la fabrication du fer. Les maîtres de forges ne Tont pas aidée efficacement, craignant sans doute de livrer les éléments d'un calcul qui aurait facilement révélé leur situation financière. Ceux qu'elle a interrogés ont estimé cette part aux 4/5** ou même aux 9/10" des dépenses pour les entreprises où la houil* 1ère, la mine de fer, la carrière de chaux, les fourneaux et la foi^e sont dans les mêmes mains ; aux 2/3 pour celles où Ton achète les gueuses. Mais, dans ces chiffres, ils ont compris les salaires fixes des employés, aussi bien que les salaires mobiles des ouvriers. D'ailleurs, ils ont fait justement observer que cette proportion varie selon la production. En effet, il y a des dépenses fixes et constantes : la royauté ou location perpétuelle de la mine, les traitements des employés, l'intérêt du capital engagé dans l'entreprise. Les bénéfices d'une part, les salaires de l'autre, sont donc seuls directement affectés par la production, qui règle la somme dépensée annuellement pour la main-d'œuvre ; et le mélange d'éléments fixes et d'éléments variables, dans un prix variable lui-même, modifie constamment la part proportionnelle de chacun.
les artisans comme uii procédé dégradant pour eux.
Les puddleurs, marteleurs et lamineurs sont payés tant pour chaque tonne de fer .
piiddlé, martelé ou laminé. Le taux de ce salaire à la tonne est réglé lui-même sur le prix de vente du fer, au moyen d'une échelle mobile, établie en 1847 par un maître de forges, M. Thorneycroft, et bientôt après adoptée dans presque toute F Angleterre.
D'après ce système, les puddleurs prélèvent 5 pour 100, et les autres artisans 10 pour 100 sur tout accroissement de ce prix de vente, et, lorsque le marché tombe, leurs salaires sont réduits dans la même proportion. Si, par exemple, la valeur de la tonne augmente d'une livre sterling, ou 20 shillings, le puddleur recevra 1 shilling de plus pour chaque tonne de fer puddlé, le marteleur 2 shillings pour la même tonne martelée, et le lamineur 2 shillings également pour la même tonne, lorsqu'elle aura passé au laminoir. Dans le Staffordshire, les maîtres du district s'assemblent tous les trimestres,
et fixent le prix du fer sur une liste imprimée, qui sert de taux officiel pour le règlement des salaires, quoique les variations du marché ne permettent pas toujours de vendre aux prix qu'elle détermine. La plupart des forges peuvent même rarement les atteindre, et Ton ne cite comme les dépassant parfois que certains fers connus pour leur excellence, tels que ceux qui ont la marque de Lord Dudley. Dans le nord de l'Angleterre, où Téchelle mobile est admise aussi, chaque maître est à peu près libre de fixer ses prix, et par conséquent le taux des salaires ; dans le pays de Galles, au contraire, ceux-ci ne suivent que de fort loin les fluctuations du marché (1).
(1) Cette particularité n'a rien d'étonnant dans une contrée si différente de TAngleterre sa voisine, différente parla langue, les traditions, le caractère, les mœurs, la religion et les idées politicpies. Sa population , celte par Torigine, presque républicaine, active et laborieuse, mais turbulente et inconstante, diffère encore par un autre trait de la race anglo-saxonne : elle comprend autrement Tesprit d'association. Tandis que l'association religieuse s'est développée au milieu d'elle par son opposition à l'Église officielle que l'Angleterre lui impose; tandis que, presque tous dissenters^ ils soutiennent largement
Le système de l'échelle mobile, quoique limitant les dissentiments dont les salaires peuvent être l'objet, ne les supprime pas entièrement. En effet, sa base même peut être modifiée, et Ta été plusieurs fois. M. Thorneycroft avait établi que les puddleurs recevraient exactement 5 pour 100, ou un vingtième du prix de la vente ; mais, plus tard, ceux-ci obtinrent que, sans changer ce rapport pour le calcul de Taccroissement ou de la diminution de leurs salaires, on leur payerait, en sus de ce vingtième du prix de la.vente, la somme fixe de 6** (62 centimes), puis de 1 shilling (1 fr. 25 c.) par tonne puddlée. Ainsi, cette tonne vendue 8 livres sterl. (200 fr.) qui, au début, leur aurait rapporté 8 shillings (10 fr.), dut leur être comptée à S'^ô*^, puis à 9'^^ (10 fr. 63 c. et 11 fr. 25 c). Si son prix tombait à 7 livres sterl. (175 fr.), leurs salaii^es,
leur culte national, qui, comme celui d'Irlande, ne vit que de contributions volontaires, les nombreux mineurs gallois , quoique recourant fréquemment aux grèves, n'ont jamais vu les Unions s'acclimater parmi eux. La seule Union citée devant la Commission fut dissoute, peu après sa formation, parla fuite du trésorier emportant la caisse commune,
abaissés de même d'un vingtième^ descendaient à T^^e^^ et 8*»* (8 fr. 37 c. et 10 fr.); et s'il s'élevait à 9 livres sterL (225 fr.), c'étaient 9^»^ 6^ et 10'^ (1 1 fr. 87 c. et 1 2 fr. 50 c.) qu'ils recevaient. Il se présente parfois aussi des difficultés d'interprétation. Ainsi, deux blocs de fer d'une tonne chacun, et semblables en tous points, sont sortis des mains de deux puddleurs: l'un, après avoir été martelé, se vendra 8 livres; l'autre, après l'opération du martelage, subira encore celle du laminage, et sa valeur se trouvera portée par là à 8 livres et demie : sur lequel de ces deux prix devra-t-on calculer le salaire des deux puddleurs, qui doit évidemment être égal? Le taux de ce salaire ne suit pas toujours immédiatement les variations du marché, comme cela devrait être d'après le principe de l'échelle mobile. Enfin, les perfectionnements récents de certaines machines sont venus troubler l'équilibre de cette échelle. On connaît ces énormes marteaux à vapeur, dont l'efibrt dépasse parfois vingt-cinq tonnes et ébranle h chaque coup tout le terraiu envi-
ronnant^ établis à Sheffield chez Sir John Brown, aux Mersey Iran Works , chez M. Krupp à Essen, et dans quelques-unes de nos grandes usines de France. La fabrication des plaques de blindage a aussi fait construire des laminoirs d'une puissance extraordinaire. Grâce à ces machines, qui ne demandent pas le concours d'un plus grand nombre d'ouvriers, ceux qu'on emploie peuvent, dans un même temps, marteler ou laminer une quantité de fer bien plus considérable qu'autrefois, tandis qu'aucun progrès n'a été fait dans l'industrie des puddleurs, qui continuent à agiter le métal liquide, toujours exposés aux ardeurs de la fournaise, sans pouvoir, dans leur journée, puddler plus de quintaux qu'il y a vingt ans. De là une grande inégalité, si l'on continue à payer tous les ouvriers au même taux. Ainsi, il y a quelques années, grâce à un nouveau marteau introduit dans les Mersey Iran Works j deux ouvriers, qui ne travaillaient pas plus que leurs camarades, se trouvèrent gagner, l'un 400 livres steri. (10000 fr.), et l'autre
450 livr. sterl. (H 750 fr.) par an (1). De là aussi un grand embarras pour les maîtres, qui, s'ils sanctionnent cette inégalité, voient tous les autres ouvriers réclamer au moins un certain accroissement de leur paye, et qui, s'ils veulent réduire le tarif des salaires pour ceux qui manient ces machines, rencontrent chez eux une résistance obstinée.
Les luttes entre les maîtres et les ouvriers ont souvent aussi une autre origine, et parfois ces derniers ont pu alléguer, pour justifier leurs plaintes, des griefs sérieux.
Telle fut pendant longtemps une institution funeste connue sous le nom de Truck-shop, boutique établie par le propriétaire dans son usine, et où il débitait à crédit à ses ouvriers, comestibles, viandes, épiceries, liqueurs, etc., leur faisant payer ces denrées des prix exorbitcmts, employant jusqu'aux menaces pour les pousser à la consommation, et retenant sur leurs salaires ce qu'il leur avait ainsi extorqué. Les plus intelligents parmi les ou-
(1) Le salaire ordinaire de ces ouvriers dépasse rarement 1250 ou 1500 fr. par an.
vriers résistèrent énergiquement à cette exigence, et se mirent souvent en grève pour obliger les maîtres à y renoncer : ils émurent enfin l'opinion publique, et le Parlement, frappé des abus monstrueux auxquels elle donnait lieu, Tinterdit absolument. Aujourd'hui encore cependant, les ouvriers sont de temps en temps obligés de résister à des innovations tendant à rétablir le Truck-shop sous une forme déguisée.
Par suite du travail à la tâche, si un produit est défectueux, les salaires de ceux des mains desquels il sort sont retenus. Cette règle, nécessaire en principe, peut donner lieu à des abus dont les ouvriers se plaignent amèrement. Ainsi, lorsqu'on galvanise la tôle, cette opération fait paraître, dans la qualité du fer, certains défauts impossibles à découvrir auparavant ; si la plaque est condamnée et qu'on refuse leur salaire aux lamineurs, ceux-ci se trouvent lésés par la faute unique du puddleur qui a préparé le métal.
Parfois les ouvriers accusent les maîtres de retenir la totalité de leurs salaires, lorsqu'ils
peuvent faire encore quelque argent des produits imparfaits.
Il y a aussi des cas que T échelle mobile ne prévoit pas toujours : ainsi telle fonte, trèsdifficile à puddler, se vendra, en barres de fer, moins cher que telle autre plus facile à travailler, ou dont le rendement est plus considérable. Les ouvriers qui prépai^ent la première, demandent un tarif plus favorable que celui qui est accordé aux puddleurs ordinaires.
Il arrive d'autres fois que des amendes sont imposées aux puddleurs, lorsque les produits qu'ils livrent sont jugés défectueux. La loi anglaise interdit cette pratique ; mais nombre d'ouvriers ont affirmé devant la Commission qu'elle n'en subsiste pas moins, et que les intendants retiennent sur leurs salaires le montant de ces amendes arbitraires, si bien que parfois il ne leur reste presque rien entre les mains : réclamer, disent-ils, serait tout simplement demander son renvoi. De pareils faits doivent être rares ; mais il n'en faut pas beaucoup pour réveiller chez l'ouvrier des défiances mal assoupies. Enfin,
comme dans toutes les industries, l'existence même des Unions est la cause première de bien des luttes. Certains maîtres affectent de les ignorer et refusent de recevoir leurs représentants. D'autres vont plus loin encore, et excluent rigoureusement de leurs forges tous les unionistes. A quelques-uns même on a reproché d'avoir, sans que les ouvriers leur en eussent donné l'exemple, dressé de ces listes noires dont nous avons vu plus haut le funeste rôle. De là naturellement des grèves nombreuses. Mais, si, des deux parts, on peut citer certaines persécutions contre les ouvriers qui ont refusé de s'associer aux grèves, et contre les chefs qui les ont dirigées, les témoignages recueillis par la Commission, la discussion publique entamée devant elle, ont prouvé que ces griefs réciproques étaient exagérés. Et, en revanche, on est heureux de ne rencontrer ici aucune de ces règles protectionnistes que nous avons vu, dans d'autres industries, certaines Unions s'efforcer de faire prévaloir.
Aucun temps de service n'est imposé aux apprentis, ni aucune limite à leur nombre.
LA PABRIGÂTION DU F£R. 125
Bien plus, là où il y a des non-unionistes, les membres des Unions ne se refusent pas à travailler avec eux, et les uns et les autres font presque toujours cause commune ensemble. Enfin, de Taveu même des maîtres, les Unions ont, dans plusieurs cas, exercé sur les ouvriers une heureuse influence : elles ne tolèrent pas le rattening, et elles ont extirpé l'usage frauduleux de dérober des pièces de fer et de les jeter dans le four pour en augmenter le rendement.
Les Unions que nous trouvons aujourd'hui parmi les ouvriers des forges sont toutes d'origine récente. Une société fondée en 1 845 s'était dissoute en 1847, n'ayant pu résister aux maîtres, qui obhgèrent leurs ouvriers à l'abandonner. Aucune Union n'existait en 1857, lorsqu'un premier accroissement de 6*^ (62 centimes) fut ajouté au tarif des salaires des puddleurs.
UAssociation nationale des ouvriers du fer^ comprenant principalement des puddleurs, fut fondée en 1862, et son siège établi dans le Nord, à Gateshead. Celle des
Ouvriers en fer de la Grande-Bretagne , qui a choisi pour capitale la ville de Brierley- Hill, se forma Tannée suivante, au milieu d'une grève dont elle assura le succès. Tous les puddleurs de l'Angleterre entrèrent dans les rangs de Tune ou de l'autre, ceux de chaque district se partageant généralement entre les deux. Ainsi, la première comptait 450 membres dans le Nord-StafiFordshire, et la seconde 350. Enfin, en juin 1864, les deux Unions s'efforcèrent de se fondre en une seule : elles n'y réussirent pas, mais se promirent un appui mutuel. La prospérité de l'industrie leur donnait alors une grande force : les puddleurs étaient payés à raison de 10'*" 6^ (13 fr. 12 c.) la tonne, taux de salaire plus considérable que tout ce qu'ils ont obtenu avant ou après. La plupart des lamineurs étaient aussi membres de quelque Union : la plus puissante parmi eux, établie également à Gateshead, comptait cinq ou six mille membres, et chaque lamineur devant, lorsqu'elle se mettrait en grève, priver dix hommes de travail, on comprend quelle influence elle exerçait sur
l'induslri^. Enfin on pouvait estimer les Unionistes de toutes professions aux trois quarts du noinbre total des ouvriers des forges.
Mais, tandis qu'ils se fortifiaient par Tassociation, les propriétaires avaient, de leur côté, recours aux mêmes moyens pour résister à cette nouvelle puissance. Il existait, dejpuis cinquante ans, dans le Staffordshire une association de maîtres, qui avait, entre autres objets, celui de régler les salaires et d'en assurer rtmtformtté. Dans le nord de l'Angleterre nous trouvons deux sociétés formées parmi les propriétaires, l'une des hauts fourneaux, et l'autre des forges. Cette dernière, dite V Association des fabricants de fer du nord de l' Angleterre j est une véritable Trade-Union^ avec tous les caractères qui distinguent ces sociétés parmi les ouvriers.
Ainsi, chaque propriétaire assure contre la grève tout ou partie de ses fours à puddler, en s'engageant par écrit à payer, sur la réquisition du secrétaire, une somme déterminée par le nombre de ces fours et le rendement qu'il leur assigne. Si ses ouvriers le
quittent, Tassociatioii lui paye, selon l'assurance, 4 livres sterl. (lOOfr.) ou 3 livres sterl. (75 fr.), chaque semaine, par four, et elle prélève cette somme sur les fonds souscrits par les autres membres. Ces fonds, mis à la disposition de la société, s'élevaient, le 1" décembre 1866, à près de 48 000 livres sterl.
(1 200 000 fr.).
Quoique moins fortement organisées, les Unions de maîtres du Staffordshire sont animées du même esprit. Aucun des membres ne peut payer ses ouvriers au-dessus du tarif qu'elles ont fixé dans l'échelle mobile, et bientôt, resserrant les liens de leur coalition, ils vaincront les ouvriers par l'emploi même des moyens qui ont été tant de fois reprochés à ces derniers. Aussi leur voyons-nous prendre l'offensive, et, dans le district de Leeds, prononcer un lock ont au printemps de 1864, pour imposer aux ouvriers la renonciation aux Unions récemment introduites parmi eux. C'est pour leur résister que les deux sociétés de Gateshead et de Brierley Hill se confédérèrent ; mais ce fut en vain
qu'elles dépensèrent 17000 livres sterling (425 000 fr.) et prolongèrent la lutte pendant six mois. Elles furent vaincues par Farrivée de travailleurs belges qui vinrent prendre la place de ceux qui étaient en grève.
La grande prospérité qui, en 1863, avait permis aux Unions d'obtenir des salaires si élevés, n'avait eu qu'une courte durée. Dès le milieu de l'année suivante, les propriétaires du StafFordshire se virent dans la nécessité d'abaisser le prix de leurs fers. Mais, comptant sur une reprise prochaine des affaires, ils jugèrent plus prudent de ne pas réduire dans la même proportion la paye de leurs ouvriers : ceux-ci crurent alors que le taux des salaires ne serait plus changé tant que le prix du fer demeurerait le même, et, lorsque la réduction si imprudemment différée fut enfin devenue indispensable, elle fut considérée comme une cruelle injustice par ceux qui n'auraient pu s'en plaindre quelques mois auparavant. Les maîtres avaient prévu cette résistance : aussi s'étaient-ils concertés, en décembre 1864, avec les industriels
du reste de F Angleterre, pour faire partout simultanément cette réduction, et se soutenir réciproquement en cas de besoin. Ils annoncèrent que, le 14 janvier 1865, les salaires des puddleurs seraient réduits d'un shilling (1 fr. 25 c), et ceux des autres ouvriers de 10 pour 100. A cette nouvelle, grand émoi parmi tous ceux qui se trouvaient ainsi atteints, mais particulièrement parmi les puddleurs. Leurs deux Unions envoient des représentants à une conférence tenueà Sheffield; mais, quoiqu'ils ne puissent s'entendre sur une ligne de conduite à suivre en commun, ils déclarent avant de se séparer, que la lutte est impossible et qu'il faut traiter aux meilleures conditions, en évitant à tout prix une grève inutile. Une réunion spéciale des délégués de toutes les branches de la société de Brierley Hill confirme cette déclaration, et autorise seulement les puddleurs du North- Staffordshire, qui prétendaient que la vie était plus chère dans leur district que dans les autres, à proposer aux maîtres que la réduction soit fixée à 6*^ (62 centimes). On
croyait que cette transaction serait acceptée, et, malgré Favis des ouvriers du reste du comté, on promit T appui de la société aux puddleurs, en cas de refus. La prévision du refus s'étant réalisée, ils se mirent en grève au jour fixé pour la réduction : tous leurs camarades de forges qui' appartenaient à rUnion de Gateshead en firent autant; mais leur société les abandonna promptement, ne voulant pas sanctionner par des secours leur désobéissance à ses ordres. Ne vivant que de rares dons volontaires, ils rompirent bientôt ouvertement avec elle, et se liguèrent avec les puddleurs affiliés à la société de BrierleyHill,qui les soutinrent, autant qu'ils le purent, avec les faibles ressources dont ils disposaient* En vain les chefs des deux sociétés représentèrent-ils à ces 800 puddleurs les conséquences de leur obstination ; en vain Lord Lichfield, lord-lieutenant du comté ^ se proposa-t41 comme arbitre : ils ne voulurent rien écouter*
L'Union de Brierley Hill leur donnait cependant encore quelques secours ; les mai-
très du South -StafiFordshire résolurent d'y mettre un terme, et d'aider leurs voisins du nord du comté à faire accepter la réduction aux ouvriers récalcitrants : ils fermèrent toutes leurs forges le 6 mars, et déclarèrent qu'ils ne lèveraient l'interdit que le jour où ces ouvriers se seraient soumis aux conditions qu'on leur proposait. Les propriétaires du centre et du nord furent invités à donner le même appui aux usines frappées par la grève, qu^on accusait l'Union de Gateshead d'encourager secrètement. Réunis à York, ils prononcèrent à leur tour un hck ont le 17 mars. Par suite de cette mesure, tous les fours à puddler de l'Angleterre s'éteignirent à la fois : pendant quinze jours, cette grande industrie fut comme anéantie, et elle ne s'en est janiais relevée complètement. Mais une pareille situation ne pouvait se prolonger La société de Gateshead, toujours opposée et étrangère à la grève, n'eut aucune répugnance à donner à Y Union des fabricants du nord de f! Angleterre la promesse qu'on lui demandait, et aussitôt ceux-ci rouvri-
rent leurs établissements. La société de Brierley Hill, jugeant la résistance inutile, avait, depuis le lock outy cessé de secourir ces puddleurs du nord du Staffprdshire qui avaient donné le signal de la lutte, et leur avait, quoique vainement, recommandé de céder.
La voyant agir ainsi, les propriétaires du sud du comté, liés vis-à-vis de leurs confrères du nord, leur demandèrent la permission de reprendre à leur tour le travail, sans attendre la fin de la grève. L'opinion publique commençait, en effet, à se plaindre de ce lock oui qui, non-seulement menaçait de ruiner l'industrie des fers, mais plongeait aussi dans la misère une population nombreuse et laborieuse, qui ne s'était pas mêlée de la querelle, et même la désapprouvait. Les maîtres de forges ne voulurent pas prolonger cette situation, et, réunis à Wolverhampton , ils prononcèrent, le 5 avril, la fin du lock oui.
Les ouvriers du North-Staffordshire persistèrent néanmoins : ils firent appel à des souscriptions publiques, et furent encouragés par les promesses de M. Potter et de la
société de Londres, dont il est le secrétaire. Mais l'argent ne vint pas, et, réduits à la dernière misère, ils furent enfin obligés de céder. Les pertes en salaires, causées par cette grève, peuvent être estimées à 1 20 000 livres sterling (3 000 000 de francs) : par le lock out qu'ils prononcèrent, les maîtres de forges empêchèrent leurs ouvriers de gagner 150 000 Uvres sterl. (3 750 000 fr.) dans le South-Staffordshire, et 50 000 livres sterl. (1 250 000 fr.) dans le nord de l'Angleterre. Cette lutte désastreuse priva donc les ouvriers de 8 000 000 de francs de salaires, sans compter ce qu'elle coûta aux caisses dé leurs associations. Les pertes des maîtres ne furent pas moindres : aussi les uns et les autres s'en ressentent'^ils encore.
L'importance de cette grève rejette dans l'ombre toutes celles qui lui ont succédé:
nous nous bornerons donc à en mentionner rapidement quelques-unes.
La première éclate parmi les lamineurs du North-Staffordshire, à propos des conditions auxquelles ils furent repris à la ren-
trée de leurs camarades dans les fours à puddler : ils obtinrent le taux de salaires qu'ils demandaient (1). En mai i 866, ce sont au contraire les puddleurs de Tusine des Mersey Iron Works (Liverpool) qui se trouvent privés d'ouvrage par une grève des journaliers. Les propriétaires en profitent pour exiger d'eux, à la reprise des travaux, qu'ils renoncent à l'Union. Sur leur refus, le directeur, M. Clay, entreprend de se passer d'eux : il se met lui-même à l'œuvre, enseignant le puddlage à des hommes ramassés de tous côtés, et il fait si bien, qu'il rallume dixhuit fours et oblige les unionistes à capituler. Leurs chefs sont rigoureusement exclus; les autres sont obligés de se faire rayer des listes de leur société, et, privés de son appui, ils ne peuvent plus désormais tenir tête aux maîtres. Ainsi, plusieurs d'entre eux s'étant
(1) Ils n'avaient pas pris part à la grève des puddleurs et appartenaient à une Union indépendante, purement consacrée aux grèves, et qui offre une particularité remarquable ; elle a deux tarifs de souscription, qui, en cas de chômage, assurent à ses membres des secours plus ou moins considérables.
absentés un jour de Tusine sans avis préalable, et ayant été acquittés par les tribunaux devant lesquels le directeur les avait poursuivis, celui-ci ferma immédiatement Tusine, et ne reprit que les ouvriers qui s'engagèrent à le prévenir une semaine avant de le quitter. Enfin, parmi toutes les grèves du nord de l'Angleterre, la plus grave fut celle qui commença le 14 juillet 1866, et, pendant cinq mois, priva d'ouvrage plus de douze mille ouvriers. SoufiFrances inutiles, car, l'industrie dépérissant de plus en plus, il leur fallut accepter la diminution de salaires qu'ils avaient d'abord repoussée.
L'industrie des fontes de fer, intimement liée à celle des fers forgés, qu'elle alimente, a aussi ses Unions; mais elle n'a jamais été troublée par de grandes grèves comme celles que nous venons de décrire. On peut en partie faire honneur de cet heureux résultat à la principale de ces associations : la Société des fondeurs de fer^ aussi sage qu'elle est ancienne et puissante. Formée il y a cinquante-neuf ans, elle fut secrète naturelle-
ment jusqu'en 1824 : ses membres choisissaient alors une nuit obscure pour se réunir sur une de ces landes tourbeuses, appelées moorSy qui couvrent les collines du centre de l'Angleterre. C'est là qu'on recueillait les souscriptions pour le fonds commun; c'est là qu'on préparait la grève qui devait éclater, sans aucune apparence d'entente entre les ouvriers, c'est là qu'on leur distribuait des secours lorsqu'ils avaient quitté l'ouvrage; et, avant que le jour vînt éclairer ces innocentes conspirations, avant que le cri matinal du grouse^ seul habitant de ces vastes déserts, vînt attirer le chasseur sur son domaine, les archives de la société étaient soigneusement enterrées, et chacun reprenait le chemin de la ville voisine. Cette Société s'étend aujourd'hui sur toute l'Angleterre, l'Irlande et le pays de GaUes ; elle compte plus de onze mille membres, et en 1865 ses recettes se sont élevées à 36 297 livres sterl. (907 425 fr.). Mais l'expérience l'a rendue prudente, et sa force ne lui fait pas oublier les conditions nécessaires
au succès de ses entreprises : ainsi, son secrétaire déclare lui-même qu'il ne faut jamais prolonger une grève au delà de six semaines, et que, si, au bout de ce temps, les ouvriers ne Font pas emporté, leur intérêt bien entendu leur commande de céder.
Comme nous Favons dit, la discussion entamée devant la Commission entre les deux parties porte sur les intérêts les plus élevés de la grande industrie qui les fait vivre toutes deux, et le juste taux des salaires est la question débattue de part et d'autre avec le plus d'ardeur. On se reproche réciproquement d'avoir voulu, soit en les élevant, soit en les abaissant indûment, s'approprier exclusivement tous les bénéfices, fruits d'une entreprise commune. Les maîtres accusent les Unions d'avoir amené la décadence de leur industrie en exigeant un accroissement de salaires excessif et inopportun. Les ouvriers leur reprochent, au contraire, de dissimuler sous ces plaintes les profits considérables qu'ils leur supposent encore aujourd'hui. De leurs plaidoyers mêmes il ressort, croyons-
nous, que ces imputations contraires sont également peu fondées. Le dépérissement de rindustrie des fers est indubitable; mais on ne saurait en rendre les Unions responsables.
Ses véritables causes sont, d'une part, l'excès de capital engagé dans cette industrie, amenant un développement immodéré de la production, et, de l'autre, par une funeste coïncidence, une diminution subite et extraordinaire de la consommation. Ainsi, chose remarquable, tandis que l'Angleterre voit l'exportation de ses fers augmenter considérablement durant les années 1864 et 1865 (près de 1 500 000 livres sterL ou 37 000 000 de francs en 1865), la consommation intérieure diminue, en même temps, dans une proportion bien supérieure. Cette diminution elle-même ne saurait être attribuée aux hauts prix des salaires; car, dans ce cas, l'exportation aurait dû en être afifectée la première (1); on s'accorde d'ailleurs à l'at-
(1) L'importation des fers belges en Angleterre ayant été alléguée comme preuve de Finfluence funeste des hauts salaires sur la prospérité de l'industrie anglaise, il faut réduire
tribuer à la cessation des coustructions des chemins de fer et des navires de fer, et à la grande crise financière qui a ébranlé le crédit et interrompu toutes les entreprises à longue échéance.
L'action des Unions sur le taux des salaires se borne à ce que nous disions dans le chapitre précédent : elles en règlent les oscillations, elles peuvent en retarder l'abaissement, en hâter un peu l'élévation; mais elles ne peuvent pas plus changer l'ordre de ces oscillations qu'on ne peut, sur un champ de bataille,
cet argument à sa juste valeur. Les importations de fers belges en Angleterre ont été, en valeur :
En 1863, de 1 946 livres sterï. ou àS 650 fr.
En 1864, de 75 848 — ou 1 896 200
En 1865, de 99 950 — ou 2 498 750,
tandis que, dans cette même année 1865, les exportations de fers anglais étaient représentées par le chiffre énorme de 17 950 000 livres sterl. : soit environ pour 2 millions et demi de francs de fers importés en Angleterre contre 450 millions d'exportés. Ce chiffre donne en même temps une idée de l'importance de Tindustrie dont nous nous occupons.
arrêter avec la main ces boulets morts qui tournent sur place, brisant tout ce qui les touche. S'il en était autrement, comment se ferait-il que les dix mille ouvriers du pays de Galles, qui ne possèdent aucime Union, aient des salaires fort peu inférieurs à ceux de leurs camarades anglais? Personne ne nie sans doute l'influence qu'ont sur le marché, et sur la prospérité d'une industrie comme celle des fers, les variations dans le taux des salaires ; mais ces variations elles-mêmes sont enfermées dans d'étroites limites. En effet, presque tous les maîtres reconnaissent qu'il y a un minimum au-dessous duquel il est impossible de les laisser tomber ; et l' un des plus considérables d'entre eux, M. Smith, agent de Lord Dudley, déclare qu'il ne consentira jamais à les abaisser au-dessous de 7'^ 6*^ (9 fr. 37 c.) et qu'il préférerait même fixer ce minimum au taux actuel de 8^^^ 6^ (lOfr. 62c.). «Mieux » vaut, dit-il avec raison, travailler à perte que » de payer les puddleurs un prix inférieur ; » car ce serait chasser tous les bons ouvriers de » cette profession, devenue trop ingrate pour
» eux (1). » Ils sentent d'ailleurs que des intérêts d'un ordre supérieur leur commandent d'éviter avant tout un funeste avilissement du prix de la main-d'œuvre. Tout prouve, en effet, que la tenue, la bonne conduite et la modération des ouvriers sont en rapport direct avec la rétribution qu'ils obtiennent pour leur travail. « Je crois», dit un mouleur en fonte, « que. les artisans bien payés de » l'Angleterre ont seuls maintenu notre posi- » tion au milieu des crises révolutionnaires » qui ont troublé le continent. Il faut se rap- » peler qu'au moment où les Chartistes ont » si profondément agité le pays, leur cri » était : Pourvu que nous puissions abaisser » la classe des artisans au niveau de celle » des journaliers, nous sommes sûrs d'obtenir » la Charte. »
On peut, d'un autre côté, affirmer que la
(1) Les maîtres de forges travaillent souvent à perte, et ils estiment que, tant que cette perte est au-dessous de 10 shillings par tonne, elle est moindre que celle qu'ils éprouveraient en fermant leur usine. La plupart réduisent alors, comme ils le font aujourd'hui, leur fabrication au minimum, ne travaillant que trois jours par semaine.
moyenne des salaires, même aux époques les plus prospères, ne dépasse jamais un maximum peu élevé ; et, quelle que soit l'assurance contre les mauvaises années prélevée sur la portion que s'attribuent les propriétaires dans les bénéfices de l'industrie, la part des ouvriers dans cette assurance est relativement modérée. Les exemples qu'on a cités de salaires considérables sont des exceptions qui s'expliquent par des circonstances particulières. Ainsi, nous avons déjà parlé de ces lamineurs qui gagnaient 10 et 1 2 000 francs par an, et mon* tré que cet accroissement subit était dû à des perfectionnements introduits dans certaines machines. Lorsqu'un progrès de ce genre est subitement accompli dans une industrie, rabaissement de la valeur des produits ne vient pas toujours assurer tout d*abord au public i^a part du bénéfice : les profits sont alors, soil pour les maîtres, s'ils ne dépensent pas plus qu'autrefois en salaires^ soit pour les ouvriers^ si, comme dans le laminage, ils continuent à prélever pour une moindre quantité de leur propre travail une part proportionnelle, aussi
iàà LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES EN ANGLETERRE.
grande qu'auparavant, sur le prix de la marchandise. Mais l'équilibre ne tarde pas à se rétablir, et le public d'un côté, les producteurs de l'autre, finissent toujours par se partager les bénéfices de l'invention. Les maîtres et les ouvriers répartissent de nouveau entre eux la portion qui leur revient, selon l'état des offres et des demandes, et jamais les travailleurs n'ont pu être exposés au reproche d'absorber longtemps tous ces bénéfices à leur profit.
D'autres exemples, analogues à celui des lamineurs, prouvent seulement que, même dans ce rude métier, l'intelligence de l'ouvrier a une bien plus grande valeur que sa force musculaire. Ainsi, dans les Mersey Iron Works, les premiers marteleurs ont des apprentis dont le travail leur est payé 3 livres sterl. ou 3 livres sterl. 10*'' (75 fr. ou 87 fr. 50 c), et auxquels ils ne donnent qu'une livre sterl. (25 fr.) par semaine; eux-mêmes, payés à la journée, touchent pour leur propre ouvrage durant la semaine 1 1 livres sterl. 10*'' et 12 livres sterl. 10*' (287 fr. 50 c. ou 312 fr. 50 c), et se fout ainsi annuelle-
ment de 700 à 900 livres slerl. (17 500 à 22 500 fr.). Mais aussi une grande responsabilité pèse-t-elle sur eux : un seul coup du marteau à vapeur mal appliqué peut faire perdre toute sa valeur à la pièce qu'on travaille, par exemple à Tun de ces énormes arbres de couche, nécessaires aux grands navires de guerre, et qui se payent de 2500 à 3500 livres sterl. (62 500 fr. à 87 500 fr.) chacun. Il arrive ainsi que la réputation de rétablissement dépend souvent du tact et du coup d'œil d'un seul ouvrier, qui peut légitimement demander un haut prix pour ses services. Mais ce sont là, nous l'avons dit, de rares exceptions. La moyenne des salaires d'un bon puddleur ne dépasse guère la somme de 52 livres sterl. (1300 fr.), et n'atteint qu'avec peine le chiffre de 60 livres sterl.
(1500 fr.) dans les circonstances les plus favorables. On voit donc que les deux limites extrêmes du prix de la main-d'œuvre enferment ces variations dans un cercle fort étroit, et en restreignent par conséquent beaucoup l'influence.
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La concurrence de tous les peuples producteurs, sans cesse invoquée dans cette discussion, ne permettait pas à la Commission d'envisager la question des salaires à un point de vue exclusivement anglais. Maîtres et ouvriers s'empressèrent d'ailleurs de la transporter sur un terrain beaucoup plus large, où les commissaires n'eurent qu'à les suivre.
La situation des Unions aux États-Unis, le seul pays qui jusqu'à présent ait emprunté cette institution à l'Angleterre, devait particulièrement appeler leur attention. Les dépositions de M. Hewitt, ce maître de forges américain que nous avons déjà cité plus haut, et qui s'est distingué par sa sollicitude pour ses ouvriers, offrent sur ce sujet de précieux renseignements. Consacrées uniquement aux affaires du métier, les Unions américaines sont dépourvues de tout fonds de secours mutuels (1). Cependant elles sont rarement
(1) La loi anglaise qui annule les contrats et engagements contraires à la liberté du commerce est en vigueur en Amérique ; mais il ne paraît pas qu'elle ait jamais été appliquée aux Unions, qui y jouissent de la plupart des droits et privilèges
obligées d'intervenir pour maintenir le haut prix des salaires, et Ton ne cite qu'une seule grève dans l'industrie des fers, celle des puddleurs en Pennsylvanie : encore, ajoute M. Hewitt, n'y avait-il parmi eux presque pas d'Américains ; c'étaient pour la plupart des Irlandais élevés dans la tradition de ce genre de luttes. Pendant la guerre contre le Sud, TurgenQe des travaux commandés par le gouvernement fédéral était telle, que les ouvriers obtinrent tout ce qu'ils demandèrent.
Mais ce n'est pas à ces circonstances passagères qu'il faut attribuer le haut prix des salaires américains. Le peu de valeur de la terre est un contre-poids infaillible qui prévient Tavilissement du salaire. En effet, tout ouvrier pouvant acheter des terres à TEtat à un prix presque nominal et moyennant une simple annuité, le forgeron quitte l'usine le jour où il s'aperçoit que sa paye n'est pas supérieure à ce qu'il gagnerait en cultivant un champ ainsi acquis. Rien ne retenant l'Américain ni
qu'elles réclament en Angleterre. Ainsi, la loi de l'État de New- York les reconnaît commV personnes morales, et les autorise à posséder en leur propn nom.
us LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES EN ANGLETERRE.
auprès de son clocher, ni dans sa profession, la perspective de devenir propriétaires dans
le Far-West brille constamment aux yeux de tous les ouvriers salariés, et ce n'est qu'en leur offrant des avantages considérables qu'on peut les garder à l'atelier. Il en résulte que, dans l'industrie des fers, la main-d'œuvre se paye trois et quatre fois plus cher qu'en Angleterre, proportion qui n'est nullement justifiée par le prix de la vie. De là, d'une part, la protection nécessaire à la métallurgie américaine, malgré les magnifiques avantages dont la nature l'a dotée, et, d'autre part, le rôle de l'Amérique dans la balance de notre monde civilisé. Plus les relations à travers l'Atlantique déviendront faciles, plus les préjugés et les traditions qui empêchent Touvrier européen de quitter les lieux où il vit difficilement s'effaceront, plus les nobles liens qui l'attachent à la patrie seront relâchés par la double action d'amères déceptîôlis autour de lui et de la fascination croissante qu'exerce à juste titre la grande république : plus il faudra, pour le retenir, lui assurer des conditions équivalentes^ celles qu'il y trouverait,
et Téquilibre des salaires se rétablira ainsi naturellement des deux côtés de T Atlantique. Si aujourd'hui T Amérique est obligée de recourir à la protection, c'est que les fers viennent d'Angleterre plus aisément que les ouvriers, et que, par conséquent, ceux-ci restant chez eux à travailler avec de moindres salaires que les ouvriers américains, les fers qui sortent de leurs mains peuvent se vendre moins cher que les produits des forges pennsylvaniennes ; mais l'émigration tend chaque jour davantage à ramener partout à un même niveau le prix de la main-d'œuvre (1), de celle-là du moins qui exige à la fois intelligence, expérience et adresse, et dont la valeur s'accroît d'autant plus que les progrès de la civilisation remplacent par le travail automate des machines le labeur grossier qui ne demande qu'une certaine force musculaire. L'Angleterre se trouve placée sous ce rapport, comme elle Test géographiquement , entre l'Amérique d'un coté, et la France, la
(1) Aussi un grand nombre d'Unions anglaises ont-elles un fonds spécial destiné à encourager l'émigration ,
Belgique 9 T Allemagne de l'autre. Position singulièrement favorable pour elle en ce moment : elle est protégée contre la redoutable concurrence de TAmérique par les hauts salaires qui prévalent dans ce pays, et contre celle du continent européen, où le prix de la main-d'œuvre et de la vie, où les besoins de l'ouvrier sont moindres que chez eUe, par les difficultés que la situation des divers gisements oppose à l'exploitation lucrative des richesses métallurgiques qu'il contient (1).
Ce mouvement d'élévation graduelle des salaires se fait d'ailleurs sentir partout à la fois. En France, l'introduction de puddleurs anglais, largement payés, a permis bientôt à nos puddleurs, devenus aussi habiles qu'eux, au dire même des étrangers comme M. He-
(1) Le pays le mieux doté en ce genre, la Belgique, ne fait concurrence qu'à une seule classe de fers anglais, ceux du Staffordshire. Et quant à la France, tout le monde sait les difficultés de transport contre lesquelles est réduite à lutter notre industrie métaUurgique. On est heureux de voir Thommage que lui rend M. Hewitt, déclarant à la Commission que ces difficultés empêchent seules Tusine du Greuzot de donner à meilleur marché des produits au moins aussi beaux que ceux de TAngleterre.
witt, d'obtenir pour leur travail les mêmes prix que s'ils étaient à Liverpool ou dans le StafiFordshire. D'autre part, dans certains districts de l'Angleterre, où la rémunération du travail purement manuel était très-faible, les maîtres vont sans doute l'élever à un taux plus juste, et renonceront spontanément aux avantages que ce système leur assurait sur le marché. En efifet, ils ne les obtenaient que grâce à l'emploi des femmes pour les ouvrages les plus rudes et les plus grossiers : aux grandes forges de Merthyr Tydfil, par exemple, ce sont des femmes qui empilent les grosses barres de fer, après qu'elles ont été martelées ; et elles ne reçoivent qu'un shilling (1 fr. 25 c.) par jour pour ce labeur, qu'un homme vigoureux et bien portant ne consentirait pas à faire pour moins de 2*** 3"* (2 fr. 81 c). Le sentiment public condamne cet usage funeste à tant d'égards, injuste pour les femmes, dont le travail excessif est si mal rétribué, et aussi pour les hommes, dont cette concurrence abaisse indûment les salaires.