CHAPITRE IV
L'INDUSTRIE DES BATIMEMS
Nous avons indiqué l'organisation des Unions. Voyons-les maintenant à Tœuvre dans les principales industries étudiées par la Commission, en suivant Tordre qu'elle-même a adopté.
Elle a choisi d'abord T industrie des bâtiments, la première, en Angleterre, après l'agriculture, par le nombre de personnes qu'elle emploie. Ce nombre s'élève à près de neuf cent mille. Elle a ioterrogé vingt-six témoins, dont dix maîtres et seize ouvriers, et le journal des séances qu'elle a consacrées à leurs dépositions n'occupe pas moins de quatre volumes in-folio.
Par suite de la situation particulière de cette industrie, les deux classes y sont plus profondément divisées que dans toute autre.
En effet, d'une part, elle ne craint pas la concurrence étrangère, ni même celle de district à district, toutes les grandes cités anglaises étant bâties de briques qui se font à leurs portes. D'autre part, les entreprises de cbemins de fer lui ont donné, il y a quelques années, une impulsion prodigieuse, et, par Tappât de bénéfices temporaires, y ont attiré un excès de capital. Dans ces conditions, la double concurrence, d'une part entre les particuliers, pressés de faire construire et limités dans leur rparché, et d'autre part entre les entrepreneurs, stimulés par la rivalité de capitaux sans cesse renouvelés, a, loin de se balancer, amené un renchérissement, d'abord du prix des constructions, puis de celui de la maind'œuvre. Les ouvriers, très-recherchés, pouvant seuls se déplacer, ont éaisi cette occasion pouj' obtenir un accroissement de salaires. Mais il leur a fallu pour cela engager des luttes très-vives, et plus d'un désastre est
venu interrompre le cours de leurs succès.
Pour soutenir ces luttes, il s'est formé dans chacune des professions attachées à F industrie des bâtiments : charpentiers et menuisiers, peintres en bâtiments, briquetiers, tailleurs de pierre, plâtriers, maçons de briques, maçons de pierre [hricklayers et stone-masons, professions entièrement distinctes), et journaliers, un grand nombre d'Unions, les unes ayant des branches dans toute T Angleterre, les autres, au contraire, tout à fait locales et parfois même se faisant la guerre entre elles de ville à ville. Il est difficile de connaître exactement le nombre 4;otal de leurs adhérents : un maître l'estime à 10 et demi pour 100 seulement du chiflFre des ouvriers employés dans cette industrie, ce qui le porterait à 90 000 ; mais cette assertion est fortement contestée, et il est probable que les unionistes comprennent plus du tiers des artisans adultes et valides.
L'élévation du taux des salaires, premier objet de toutes ces sociétés, peut être obtenue de deux manières : soit directement par
n LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES EN ANGLETERRE.
raccroissçment de ce que le patron paye à l'ouvrier pour une journée de travail ou pour une tâche donnée^ soit indirectement par la diminution du nombre d'heures de travail, sans réduction correspondante du prix de la journée. Sous toutes les formes et dans toutes les industries, nous trouverons toujours les Unions poursuivant ce double but. Mais les coutumes et les règles qu'elles cherchent à faire prévaloir, comme devant plus facilement leur procurer ces avantages, diffèrent souvent et sont parfois même fondées sur des principes opposés. Ainsi, le travail à la tâche, le plus équitable en théorie, le plus conforme à la liberté individuelle, n'est, dans, l'industrie des bâtiments, accepté que par les peintres et les briquetiers : toutes les autres professions, accusant les patrons, qui visent avant tout au bon marché, de s'en servir pour exciter entre eux une concurrence qui aboutit à l'abaissement de leurs salaires ou à la prolongation de leur journée de travail, le repoussent énergiquement, et il faut croire que, dans cette industrie, il est en effet d'une application diffî^
cile et dangereuse, puisque les principaux entrepreneurs s'accordent sur ce point avec leurs ouvriers et préfèrent les payer à la journée. Mais, si ce dernier mode de salaire est généralement accepté de part et d'autre, la manière de l'appliquer n'en est pas moins une cause fréquente de dissensions. Les ouvriers prétendent le soumettre à divers règlements que les patrons refusent de reconnaître. Us accusent surtout ceux-ci d'engager quelques travailleurs, en leur assurant indirectement toutes sortes d'avantages, afin d'obtenir qu'ils fassent plus promptement leur ouvrage et que leur exemple soit un stimulant pour les autres. Ces ouvriers, connus sous le nom de chevaux à sonnettes [bell horses)y sont particulièrement en butte à l'animadversion de leurs camarades.
Quelques Unions, surtout celle des maçons de briques [bricklayers)^ ne se contentent pas de combattre le système de la tâche : elles prétendent limiter le travail de chacun, afin d'arriver à une égalisation complète des salaires* Eu effet, le payement à la jour*
née n'empêche pas les ouvriers recherchés pour leur adresse et leur activité d'être mieux rétribués que les autres, et c'est ce juste avantage qu'elles veulent leur enlever par l'obligation inique de ne produire par jour qu'une moyenne de travail déterminée.
D'autres Unipns, quoique moins despotiques, fixent cependant pour tous leurs membres un minimum de salaires. Elles affirment que, sans cela, les maîtres profitent de la misère d'un ouvrier pour lui imposer une paye réduite et abaissent ensuite, dès que l'occasion s'en présente, le taux de tous les salaires à ce même niveau. Les maîtres, au contraire, répondent que cette limite est un véritable maximum, et que, pour compenser ce que les mauvais ouvriers reçoivent en sus de la juste rétribution de leur travail, ils sont obligés de refuser aux bons ouvriers les avantages qu'en d'autres circonstances ils leur auraient assurés comme encouragement.
Dans cette question, il est facile de le voir, l'amour-propre des deux parties joue un plus
grand rôle que leurs intérêts matériels ; car la moyenne du travail est tellement uniforme qu'elle ne peut être dépassée que par quelques ouvriers exceptionnels, qui, en tout état de cause, sont toujours sûrs de trouver à se placer avantageusement.
C'est toujours en vue de l'accroissement des salaires que les ouvriers unionistes attachent une importance particulière à ce qu'ils appellent la protection du métier (protection of tradejj expression qui a d'autant plus de succès, qu'elle est plus vague et que chacun Tinterprète à sa façon. Mêlant des idées de monopole, dignes d'une autre époque, à des notions justes et équitables, ils réclament, comme des privilèges du métier, le droit de limiter le nombre des apprentis, et d'interdire l'exercice de leur profession à tous ceux qui n'ont pas passé par un apprentissage régulier, et, à défaut d'une sanction légale, ils demandent aux Unions d'intervenir pour leur assurer le maintien de ces droits prétendus.
Dans la plupart des professions de l'industrie des bâtiments^ le novice doit encore
aujourd'hui signer avec un patron un contrat d'apprentissage (tdenture)^ par lequel il s'engage à le servir, pour des salaires réduits, durant cinq ou sept ans. Lorsqu'il est devenu aussi expérimenté qu'un artisan, il ne fait, en travaillant ainsi à prix réduit, que payer à sa façon l'instruction qu'il a reçue et qui lui tiendra lieu de capital ; mais les ouvriers avec lesquels il a été à l'œuvre disent alors, non sans raison, qu'ayant employé une partie de leur temps à lui donner des leçons, c'est à eux et non au patron que le prix devrait en être payé. « Et si elles doivent être » gratuites, ajoutent-ils, nous avons bien au » moins le droit de les refuser, ou de limiter » le nombre de nos élèves au chiffre qui nous » convient. » Quand l'apprenti est devenu artisan à son tour, il considère comme une véritable propriété l'instruction qu'il a achetée par tant d'années d'un travail si mal rémunéré ; il regarde comme un intrus et un concurrent de mauvais aloi tout ouvrier qui n'a pas passé par la même épreuve, et même celui qui, ayant été apprenti dans une autre
profession, voudrait ensuite passer dans la sienne, ou empiéter, ne fût-ce que pour une chose insignifiante, sur ce qu'il considère comme sa spécialité. « Nous ne demandons » pas, dit-il, que la loi intervienne pour » étendre à cette propriété la même protec- » tion qu'aux privilèges des avocats, des mé- » decins et des autres professions dites libé- » raies : nous cherchons à nous l'assurer par » la formation des Unions. » Et ce système qui, poussé à l'extrême, serait sans doute funeste à l'industrie, a du moins l'avantage de n'employer aucune restriction légale pour arriver à ses fins.
Il ne faut voir dans les règlements protectionnistes de quelques Unions que les erreurs d'une puissance encore bien inexpérimentée, obéissant à des préjugés plus anciens qu'elle. Ces exemples sont heureusement peu nombreux. On en trouve surtout parmi les briquetiers, qui se sont trop souvent distingués par leur intolérance et leurs violences, sans parler des deux meurtres dont ils se sont rendus coupables à Manchester. Ils vont, la
nuit, chez les patrons qui leur déplaisent, fouler aux pieds les briques non cuites, ou, pour employer leur langage, promener le cheval aveugle; et, lorsqu'ils en veulent à quelqu'un de leurs camarades, ils sèment des milliers d'aiguilles dans la terre que cet ouvrier doit pétrir. Il n'est pas étonnant qu'ils aient été hostiles à l'introduction des machines, quand ils les croyaient destinées à diminuer leurs salaires. Mais cette hostilité, bien aveugle alors, ne s'est pas apaisée lors même que les patrons leur ont offert une part des bénéfices nouveaux que ces perfectionnements devaient réaliser. Ils n'ont voulu voir dans les machines que des bras artificiels qui leur faisaient concurrence et devaient priver de travail quelques-uns d'entre eux ; et, oubliant que la production à meilleur marché leur assurerait, bien plus facilement de l'emploi à tous, par l'accroissement de la consommation, ils n'ont songé qu'à obliger les patrons, au détriment même de leurs salaires individuels, à répartir une tâche donnée sur le plus grand nombre pos-
sible d'entre eux. Puis ils ont prétendu appliquer le système prohibitif au territoire même, qu'ils ont divisé en une intinité de districts. Chaque district doit vivre par lui-même : les maîtres briquetiers qui Thabitent doivent employer exclusivement des hommes du district, ne cuire que de la glaise du district, et ne vendre de briques que dans le district, sous peine d'être mis à Tindex.
Les ouvriers enfin, s'appuyant sur la force de leurs associations, cherchent à obtenir des maîtres, d'une part, la garantie d'un avis préalable donné une ou plusieurs semaines avant qu'on leur signifie leur congé, et, d'autre part, la réduction des heures de travail.
Comme nous l'avons dit, cette réduction, si le prix de la journée reste le même, n'est qu'un accroissement déguisé des salaires; mais, si ce prix est proportionnellement diminué, si, par exemple, il est fixé à tant par heure, ce n'est plus qu'une question d'hygiène physique ou morale : question fort importante, car il est certain que, dans un grand nombre de métiers, un travail journalier de douze ou même
de dix heures est un excès nuisible : il y a certaines mines où le maximum a dû être fixé à six ou sept heures, et le Parlement a été obligé d'intervenir pour imposer une limite aux journées des fabriques. Pourvu qu'elle n'appauvrisse pas les sources mêmes du travail qui fait vivre l'ouvrier, cette réduction est encore plus importante au point de vue de son instruction et de sa vie intellectuelle. D'ailleurs, si l'abandon du système des longues journées a été un bienfait public, les Unions n'ont jamais prétendu les interdire complètement, mais obtenir seulement que toute prolongation de travail, regardée comme exceptionnelle et payée plus cher, pût être refusée par l'ouvrier sans qu'il manquât à son contrat.
Pour appuyer leurs demandes, les Unions n'ont jusqu'à présent d'autre recours que les grèves: aussi le nombre en est-il incalculable dans l'histoire de l'industrie des bâtiments depuis quarante ans. Mais, comme cette industrie est essentiellement locale, les luttes qui la troublent le sont généralement aussi
et prennent rarement des proportions considérables.
La fin désastreuse de Tune des premières et des plus grandes à la fois porta aux Unions un coup dont elles furent longtemps à se relever. C'est en 1833, huit ans après la révocation des lois contre les coalitions, que les Unions commencèrent à faire sentir leur pouvoir à Liverpool, et, comme il était facile de le prévoir, après avoir usé de ce pouvoir nouveau pour améliorer sérieuse^ ment la situation des ouvriers, elles ne tardèrent pas à en abuser. Non contents de leur résister, les maîtres déclarèrent la guerre à leur existence même, et, pour les combattre, formèrent à leur tour une véritable coalition, s'engageant entre eux à imposer à tout ou-^ vrier, avant de l'employer, une renonciation solennelle à l'Union. C'était fermer la porte à tout compromis et atteindre l'ouvrier anglais au point le plus sensible, dans son besoin d'indépendance : aussi cette condition fut-elle unanimement repoussée. Les maîtres répondirent en fermant leurs ateliers, contrç-
grève désignée en Angleterre sous le nom de « lock ont » . Les ouvriers persistant dans leur résistance, toutes les affaires cessèrent, et à la prospérité commune succéda bientôt la ruine pour les uns et une affreuse misère pour les autres. La consommation de briques, dans la seule ville de Liverpool, tomba subitement d'un million à vingt mille par semaine. Les entrepreneurs ayant fait venir des ouvriers d'autres parties de l'Angleterre, les Unions postèrent des sentinelles autour de leurs ateliers pour exhorter les nouveaux venus à n'y pas entrer, les reconduire au chemin de fer et leur payer leur retour chez eux. Elles empêchèrent ainsi les maîtres de continuer leurs travaux; mais elles ne purent obtenir pour leurs membres la faculté de reprendre l'ouvrage sans signer l'acte de renonciation qui était l'origine de la querelle. L'appui qu'elles avaient cherché hors du Lancashire leur manqua bientôt. Les délégués de toutes les associations de l'industrie, qui représentaient plus de trente mille personnes et s' étaient, pour soutenir leur cause,
réunis à Manchester, se séparèrent après avoir coûté fort cher et fait très-peu de chose. Toutefois, tant qu'elles eurent un penny en réserve, elles ne se tinrent pas pour battues. Enfin, après plus de six mois de cruelles privalions, il fallut céder. La perte de leurs salaires durant ce temps équivalait pour les ouvriers à plus de 72 000 livres sterl. (1 800 000 fr.), et ils avaient [dépensé en outre près de 18 000 livres sterl. (450 000 fr.) par Fintermédiaire des Unions. Celles-ci furent abandonnées pour le moment ; mais elles ne pouvaient manquer de se reformeràlapremière occasion.
C'est à Londres que nous allons d'abord les retrouver. Depuis 1847, les ouvriers de la capitale poursuivaient simultanément l'accroissement direct des salaires et la réduction des heures de travail ; mais, leurs demandes ayant toujours été satisfaites, l'influence des Unions n'avait pu se révéler. Les journées de travail avaient été successivement élevées de 5^\ (6 fr. 25 c.) à 5«\ 6^ (6 fr. 87 c), puis à 6'\ (7 fr. 50) ; en outre', il avait été convenu que le samedi, quoique payé inté-
gralement, se terminerait, d'abord à quatre heures, puis à une heure de Faprès-midi.
Mais les ouvriers avaient vainement jusqu'alors sollicité que la journée ordinaire fût réduite de dix à neuf heures. Enfin, en 1859, les différentes Unions, coalisées sous la direction de V Association des ouvriers de Londres et de son secrétaire M. Potter, résolurent d'obtenir cette nouvelle concession, et elles ne cachèrent pas leur intention, une fois ce point gagné, de se remettre à Tœuvre jusqu'à ce que la journée fiit limitée à huit heures de travail, sans aucune réduction correspondante des salaires (1). Un grand nombre de leurs
(f) Cette limite a été adoptée en Australie, où la maind'œuvre fait la loi par sa rareté. Elle est aussi fort usitée aux États-Unis, où elle a été l'objet de vives discussions. Plusieurs Etats, celui de New-York entre autres, ont reconnu les huit heures de travail comme la journée légale, celle qui est sousentendue dans les contrats où le contraire n'est pas spécifié, et enfin elle a été récemment introduite dans les arsenaux fédéraux. Mais les ouvriers n'y ont pas trouvé le profit qu'ils en attendaient; car, par utie réaction inévitable du marché, les patrons ont réduit proportionnellement le prix des journées ainsi raccourcies, et le gouvernement fédéral ne s'est pas fait faute de leur en donner l'exemple.
membres étaient alors sans emploi, et elles comptaient qu'en réduisant la journée de dix à neuf heures, il faudrait dix ouvriers au lieu de neuf pour faire le même travail, et que par conséquent les bras inoccupés trouveraient plus facilement de Touvrage. Ce calcul eût été juste s'ils avaient consenti à partager entre dix la rémunération touchée auparavant par les neuf. Mais pour pouvoir mettre, ainsi que les Unions le voulaient, le salaire du dixième ouvrier à la charge du patron, il aurait fallu que Tétat des affaires leur permît de se montrer exigeantes, et que l'intérêt des entrepreneurs fût de supporter de nouveaux sacrifices plutôt que d'affronter une grève.
Elles auraient dû comprendre que ce manque d'ouvrage, auquel elles voulaient remédier, était la conséquence d'une stagnation des affaires qui devait rendre impossible le succès de leurs demandes. Dans ces circonstances, le public n'étant pas disposé à élever ses offres, les maîtres devaient préférer un chômage complet à un accroissement de charges.
J-.es ouvriers concentrèrent toutes leurs
forces contre la grande maison de MM. Trollope ; et ceux qu'elle employait, réclamant la journée de neuf heures, se mirent en grève, tandis que leurs camarades, continuant partout ailleurs à travailler pendant dix heures, les soutenaient de leurs souscriptions. Ils espéraient en avoir ainsi raison, et amener, après elle, les autres à composition. La lutte avait commencé le 23 juillet 1859, après d'assez longues négociations entre M. Potter et quelques patrons, représentant une société formée d'environ soixante-dix maisons de Londres, qui, fondée depuis vingt- cinq ans, ne s'était cependant jamais encore mêlée de questions de salaires. Décidées à résister, ces maisons (MM. Trollope étaient du nombre), avaient, dès le mois d'avril, convoqué tous les entrepreneurs de Londres pour demander leur appui. De cette assemblée sortit une puissante coalition qui ne tarda pas à agir sous le nom d'Association centrale des maîtres constructeurs. MM. Trollope n'ayant pu en quinze jours remplacer les ouvriers qui les avaient quittés, elle prononça un lock out
(grève des patrons), et tous les maîtres constructeurs congédièrent leurs ouvriers, dont le nombre total s'élevait à 7856. Non-seulement ils annoncèrent que cette mesure sévère serait maintenue tant que durerait la grève chez MM. Trollope, mais, comme à Manchester, ils décidèrent que désormais ils n'emploieraient que des ouvriers étrangers à toute Union. Une déclaration contenant une renonciation formelle à ces sociétés fut affichée dans leurs ateliers et dut être acceptée par tous ceux qui venaient y chercher de l'ouvrage. Au bout de quelque temps, MM. Trollope ayant pu enfin engager quatre cents anciens ou nouveaux ouvriers, les autres maîtres levèrent l'interdit ; mais ils continuèrent à exiger la renonciation à l'Union.
Malgré leur détresse, les travailleurs en grève refusèrent de se soumettre à cette condition, et la grève se prolongea jusqu'à ce qu'enfin on se fît des concessions tacites qui y mirent un terme. Les ouvriers, abandonnant la réduction d'une heure qu'ils réclamaient, retournèrent en masse chez MM, Trollope, et les
maîtres, arrachant les affiches de leurs ateliers, n'exigèrent plus aucun engagement contraire aux Unions. Les résultats de cette lutte étaient donc nuls de part et d'autre : les ouvriers n'avaient pas obtenu la journée de neuf heures, et les maîtres n'avaient pu dissoudre les Unions ; heureusement du moins, malgré les passions qu'elle soulevait, elle n'avait été l'occasion d'aucune violence. Formés par la pratique du droit d'association et de coalition, plus instruits que leurs camarades de la province et désireux de leur donner l'exemple en tout, les ouvriers de la capitale avaient fait preuve d'une modération à laquelle leurs adversaires eux-mêmes rendirent hommage.
La partie n'était que remise : les ouvriers serrèrent leurs rangs, tandis que les maîtres furent bientôt divisés par la concurrence.
Aussi, dès 1861, la question des neuf heures était-elle déjà de nouveau sur le tapis. Mais cette fois la conduite des maîtres fut plus sage et plus habile ; loin de résister directement aux demandes qui leur étaient faites, ils proposèrent aux ouvriers une légère augmentation de
salaires et la substitution du payement par heure au payement à la journée. Cette proposition équitable, qui séparait deux questions confondues auparavant, celle de la longueur des journées et celle des salaires, fut acceptée et a obtenu l'approbation des deux parties^ Depuis lors, la rémunération de la journée dépend du nombre d'heures dont elle se jcompose, et le prix de Theure, fixé, en 1861, à 7*^ (0 fr. 73 c.) s'est, sans lutte, élevé successivement à 7**^ (Ofr. 78 c.) en 1865, et h S' (Ofr. 84 c.) en 1866.
L'exemple de la ville de Londres ne fut pas suivi partout. La- grève qui avait précédé cette transaction pouvait se justifier au moins par l'objet important que se proposaient ses auteurs ; mais celle qui éclata à Manchester, en avril 1 864, montra que souvent, plus la cause de ces luttes est futile, plus elles sont désastreuses dans leurs effets; car, l'amour-propre étant alors en jeu à la place de l'intérêt, l'obstination y tient lieu de raison. L'administration municipale de Manchester faisait construire les Assises, grand et bel édifice qui
relève un peu la monotonie de cette cité enfumée. Un conducteur des travaux (en anglais, foreman\ nommé M. Kettle, déjà mal vu des ouvriers comme étranger à la ville, plaça à la tête des journaliers un nouveau venu qu'il avait amené avec lui. L'usage eût voulu que ce nouveau venu prît rang le dernier, les premiers ou plus anciens ayant l'avantage de pouvoir seuls régulièrement être employés.
Les journaliers protestèrent, et le comité de leur Union ayant réclamé en vain auprès de M. Kettle, ils demandèrent son renvoi à l'entrepreneur, puis à l'architecte, et, essuyant un refus, se mirent en grève. Le travail des hricklayers ayant été interrompu par cette dispute, ceux-ci prétendirent que M. Kettle en était l'auteur, réclamèrent 25 livres sterl. (625 fr.) d'indemnité, et, ne les ayant pas obtenues, se mirent en grève à leur tour. La lutte s'engage alors avec une passion qui se réveille devant la Commission, lorsqu'un acteur principal, tel que M. Kettle, vient lui en faire le récit. Des ouvriers sont mandés de Londres pour prendre la place de ceux qui refusaient
l'ouvrage, mais la Société des bricklayers de la capitale intervient pour les en empêcher en payant leurs frais de retour. M. Kettle cherche des travailleurs dans toutes les parties de l'Angleterre : il rencontre toujours l'Union de Manchester décidée à les lui enlever à tout prix. Elle place des sentinelles, elle supplie, elle menace les nouveaux venus.
C'est en vain que M. Kettle les établit dans les constructions inachevées, les y loge et les y nourrit : la police qui les entoure ne les défend pas de la séduction, et bien peu résistent à l'offre de 5 livres sterling (125 fr.), ou même de 7 livres sterl. 10 shill. (187 fr. 50 c), par laquelle leurs camarades achètent leur départ. L'entrepreneur qui a voulu garder M. Kettle est mis en interdit dans tous ses travaux. Enfin, lorsque, malgré tous leurs efforts, les bricklayers voient que la maçonnerie va être terminée, ils payent les menuisiers pour se mettre en grève à leur tour; mais en vain : les Assises s'achèvent sans eux et malgré eux. Dans cette lutte malheureuse pour elle, l'Union des bricklayers de Man-
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chester avait dépensé la somme de 920 livres sterl. (23000fr.), que son comité particulier, investi cette année -là du pouvoir exécutif dans la société, dont il n'était qu'une branche, puisa dans la caisse générale. Ses ennemis lui reprochèrent vivement cette violation des statuts ; mais elle fut régularisée plus tard par le vote général, auquel il aurait fallu recourir avant de disposer des fonds communs.
On voit jusqu'où peuvent mener, de part et d'autre, les querelles entamées sur une simple question personnelle. Une fois la grève engagée, l'unanimité des ouvriers est la première condition du succès. Si les uns travaillent pour un patron que les autres veulent mettre en interdit, les privations que ces derniers s'imposent sont parfaitement inutiles. De là pour eux la nécessité d'obtenir non-seulement le concours de toute l'armée disciplinée des unionistes, mais aussi la connivence de leurs camarades non-unionistes, de ceux qui sont en dehors de l'association. Comme nous l'avons vu, ils payent souvent cette connivence des prix exorbi-
tants. S'ils ne peuvent Tobteuir, ils en arrivent bien vite à se disputer avec eux. C'est ce sujet qui revient le plus souvent dans les interrogatoires de la Commission. Tous les maîtres, tous les ouvriers ont leur mot à dire, leur histoire à raconter, soit pour accuser les Unions, soit pour les disculper. Parmi les premiers, M. Mault, secrétaire d'une association de patrons de Birmingham, attaque les Unions dans un plaidoyer plein de verve et de talent. 11 cite contre elles un certain nombre d'exemples fâcheux et même d'actes^coupables ; mais il nous semble qu'il conclut parfois trop facilement du particulier au général, et qu'il rend les Unions responsables de bien des opinions qui sont professées, de bien des actes qui ont eu lieu là où ces sociétés n'ont jamais existé*
Les principaux chefs d'accusation contre elles sont, d'une part, de rendre les grèves plus fréquentes et plus longues, et, d'autre part, d'exercer une triple tyrannie sur les non-unionistes, sur les unionistes eux-mêmes^ et sur les patrons ^
Répondant au premier point, les défenseurs désunions n'ont pas de peine à démontrer que, dans bien des districts où il n'y a jamais eu de sociétés de ce genre, les grèves ne sont pas moins nombreuses que là où on leur reproche de les avoir fomentées. Ils affirment que, si parfois elles en prolongent la durée, en revanche elles en préviennent souvent l'explosion. M. Williams, secrétaire d'une grande société de plâtriers {National Association of plas-terers)j cite l'exemple d'une grève à Aberystwith (pays de Galles), où les plâtriers employés à la construction de deux hôtels, profitant de l'urgence du travail, exigèrent subitement une élévation de salaire et une réduction de la longueur de la journée.
'L'entrepreneur fit appel à M. Williams, et rUnion, jugeant que les ouvriers avaient tort, non-seulement refusa de les soutenir, mais lui en fournit d'autres pour remplacer les déserteurs. M. Williams apporte à la Commission une lettre où l'entrepreneur reconnaissant déclare que les conseils des Unions rendent les plus grands services
à Tindustrie. Un patron de Scarborough, à court de travailleurs, s'adresse aussi à lui, et nous voyons alors T Union prendre auprès des maîtres le rôle de pourvoyeuse d'ouvriers.
D'autres exemples encore prouvent que le conseil exécutif des grandes Unions est souvent intervenu pour faire cessw les grèves de leurs branches locales.
Accusés d'être une minorité despotique, qui, par la force de son organisation, asservit à ses volontés une majorité indifférente à ses vues et étrangère à ses intérêts, les unionistes répondent : « Que leur nombre est » d'abord beaucoup plus considérable qu'on » ne le croit, et que, dans plusieurs professions, » ils forment non une minorité, mais une im- >:> mense majorité ; que d'ailleurs ils comp- » tent parmi eux ce qu'il y a de plus actif et » de plus laborieux dans chaque métier, et » qu'enfin il ne faut pas croire à cette pré- » tendue hostilité ou même indifférence des » non -unionistes vis-à-vis des unionistes.
» Quoique étrangers à l'association, ils n'en » ont pas moins les mêmes aspirations et
» les mêmes besoins que leurs camarades, » et, quoiqu'ils ne contribuent pas de leur » bourse à soutenir TUnion, ils n'en sou- » haitent pas moins le succès de ses entre- » prises; car ils savent bien qu'ils en profite- » ront par contre-coup, et, dans les questions » de salaires, ils font presque tous cause com- » mune avec elle. Si l'on ne tolère pas leur » présence dans les ateliers où les unionistes » sont en grande majorité, c'est que la société » ayant pour effet d'élever les salaires de » tous les ouvriers qui y travaillent, il n'est » pas juste que quelques-uns profitent de » ses efforts sans prendre une part de ses » charges. D'ailleurs, sauf les tristes exemples » de Manchester et de Sheffield, également » réprouvés par tous les honnêtes gens, cette » prétention n'est soutenue que par des » moyens parfaitement légaux . Si les patrons » sont libres de choisir leurs ouvriers, si » ceux-ci sont libres de rester étrangers à no- » tre association^ nous autres unionistes, nous » sommes bien libres aussi de laisser le»
» uns et les autres en tête-à4ête^ quand il
» arrivé que la situation d'un atelier ne nous » convient pas. »
Mais leurs adversaires montrent alors comment ces exigences et ces exclusions , en s'âppuyant sur Texercice d'un droit incontestable , arrivent à justifier parfois le vieil adage : « Summum jus y summa injuria.» Ainsi quelques patrons (M. Howroyd, à Bradford, M. Dixon à Blackpool) ont vu leurs travaux désertés parce qu'ils employaient leurs propres fils, et que ceux-ci n'étaient pas entrés dans l'Union, ou parce qu'ils portaient à un chiffre trop élevé le nombre des apprentis de l'atelier. 11 y a enfin une certaine catégorie d'ouvriers, souvent mentionnés dans la Commission, avec lesquels l'Union est en guerre ouverte. Ce sont les « moutons noirs » (black sheep) qui profitent des grèves pour s'assurer temporairement des salaires élevés, sauf à aller en chercher ailleurs, lorsque les portes de l'atelier se rouvrent pour leurs camarades vainqueurs ou vaincus. Dans certaines professions et certains districts, parmi les briquetiers du Lancashire, par exemple, il n'y
a pas d'avanies auxquelles ils ne soient exposés. Quelques Unions dressent contre eux une véritable liste de proscription, appelée la c< Liste noire ». L'interdit est prononcé contre quiconque y figure : défense est faite aux unionistes de travailler avec lui (1). On trouve sur cette liste, à côté des ouvriers qui ont refusé de s'associer à une grève, ceux qui se sont querellés avec l'Union pour tout autre motif, ceux qui ont violé un de ses règlements, et même parfois ceux qui, par leurs simples dépositions en justice, ont fait condamner quelque camarade accusé d'avoir poussé au delà des limites légales son zèle pour l'Union. Une société de maçons a, dit-on, une liste noire de plus de 2500 noms, sur laquelle quelques-uns sont inscrits depuis 1841. Les
(1) Parfois, lorsque, pour un motif ou un autre, les unionistes craignent de recourir à cette extrémité, l'interdit consiste à ne pas adresser la parole à l'ouTrier désigné à leur animadversion. C'est ce qu'ils appellent « envoyer à Coventry ». On a TU des individus travailler ainsi pendant des semaines, au milieu d'une troupe nombreuse de camarades, sans pouvoir obtenir d'eux un mot de réponse à leurs questions les plus pressantes.
passions éveillées par de longues et pénibles luttes peuvent expliquer de pareils procédés; mais elles ne sauraient les justifier:
aussi, après avoir allégué que les hommes ainsi mis en interdit ne méritent généralement par eux-mêmes aucun intérêt, les principaux défenseurs des Unions cherchent-ils seulement à prouver que ces exemples ne sont pas fréquents, et que plus d'une fois la provocation est venue de la part des maîtres. D'après eux, si telle est la conduite de certaines Unions locales, les grandes sociétés sont loin de l'approuver, et elles tendent à faire prévaloir un esprit moins intolérant.
L'oppression exercée par les Unions sur leurs propres membres est un autre grief qu'on leur adresse fréquemment. On en donne comme preuve les amendes qu'elles leur infligent s'ils violent les règlements, ou même de simples usages que le bon sens condamne, quoique la tradition les consacre.
Tel est celui qui interdit aux ouvriers de porter plus d'un certain nombre de briques à la fois. Mais il a été démontré devant la
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Commission que, si quelques sociétés sanctionnent d'aussi inexcusables prétentions, beaucoup d'autres Unions, au contraire, n'emploient l'arme redoutable de l'amende que pour améliorer moralement l'ouvrier, en frappant les ivrognes et les mauvais sujets.
Enfin, l'on accuse les Unions d'être aussi tyranniques envers les maîtres qu'envers les ouvriers, et l'on a cité, entre autres exemples, celui des briquetiers de Manchester, qui ne tolèrent pas l'emploi des machines, et qui ont obtenu des maçons la promesse de se mettre en grève toutes les fois qu'un entrepreneur voudrait employer des briques faites autrement qu'à la main : même engs^ement a été pris vis-à-vis des tailleurs de pierre, qui craignaient la concurrence de certaines machines. Il est très-vrai que les Unions ont souvent employé leur influence à entraver la liberté d'action des maîtres, lorsque, à tort ou à raison, elles croyaient servir ainsi les intérêts des ouvriers. Mais comment des hommes souvent aigris par la souffrance ou la lutte n'abuseraient-ils point parfois d'une
puissance nouvelle formée de leurs mains?
Et parce que Tarbre a besoin d'être élagué^ faut-il le condamner à être coupé, et prétendre qu'il ne peut porter que des fruits amers ? Quelle est donc l'institution humaine dont l'origine est pure d'actes arbitraires?
Heureuses et rares celles qui, à aucune époque de leur existence, n'ont brigué la protection de lois iniques et oppressives 1
Dans ces luttes, d'ailleurs, les ouvriers n'ont pas été les seuls à dépasser parfois la mesure. Certaines associations de maîtres ont emprunté aux Unions ce qu'on leur reproche le plus. 11 y en a qui, elles aussi, ont publié leurs Listes noiresy interdisant à tous leurs membres de donner de l'ouvrage au simple ouvrier qu'elles proscrivaient, en y plaçant son nom. Ainsi désignés, les chefs des grèves, de nombreux témoignages le prouvent, ont été en vain frapper de porte en porte, rejetés partout comme des ennemis dangereux (1).
(1) La plupart des maîtres ne considèrent cependant ces mesures si rigoureuses que comme des représailles, et quelques-uns d'entre eux, les condamnant sévèrement, ont toujours refusé de s'y associer.
Parfois aussi, ces coalitions de maîtres ont exercé sur le taux des salaires une action aussi opposée à la liberté des contrats que les règlements les plus protectionnistes des sociétés ouvrières , lorsque , par exemple , elles ont imposé à tous leurs membres l'obligation de ne pas élever ce taux, en faveur des ouvriers qu'ils emploient, sans l'autorisation des associés.
Au milieu des accusations réciproques que cette question a fait naître, il est curieux de remarquer que le rôle naturel des deux parties semble être interverti lorsqu'elles discutent l'élévation des salaires. Cette élévation est le but avoué des Unions ; mais au lieu de la leur reprocher, les maîtres veulent prouver qu'elles n'y ont pas contribué, et que le cours ordinaire des affaires aurait, sans leur coûteuse intervention, assuré les mêmes avantages aux ouvriers. Ceux-ci soutiennent, au contraire, que, sans les efforts de leurs associations, le prix de la main-d'œuvre serait moins élevé qu'il ne Test aujourd'hui, et qu'elles sont par conséquent responsables de
L'INDUSTRIE DES BATIMENTS. i05
raugmentation de frais imposée aux entrepreneurs. Certains exemples confirment sans doute la première assertion. Nous en citerons un emprunté aux dépositions d'un homme impartial et expérimenté, M. Rupert Kettle.
Une grève eut lieu à Wolverhampton, au moment où le gouvernement faisait construire à Portsmouth de vastes fortifications. L'Union envoya à Portsmouth les ouvriers qui chômaient à Wolverhampton, et ils y trouvèrent facilement du travail. Mais, par leur concurrence, ils empêchèrent les salaires de monter à Portsmouth, tandis que les patrons qu'ils avaient quittés, ruinés par Tinterruption absolue des travaux qu'ils avaient pris à forfait, ne purent faire aucune concession pour mettre fin à la grève, et trouvèrent moins onéreux de la supporter que de se soumettre aux exigences de leurs ouvriers. Sans l'intervention de l'Union, au contraire, il se serait établi une concurrence naturelle entre le gouvernement, pressé d'achever ses forts, et les maîtres, non-seulement de Wolverhampton, mais de toutes les grandes villes
d'Angleterre, qui auraient craint de perdre leurs ouvriers et de manquer à leurs contrats. Cette concurrence aurait infailliblement fait enchérir le prix de la main-d'œuvre. Mais il ne faudrait pas déduire de ce fait des conclusions générales. Les Unions sont un instrument à deux tranchants, qui semble d'abord d'un maniement facile, et qui ne tarde pas à blesser ceux qui s'en servent mal à propos. Toutes les fois qu'elles ont tenté de faire ouvertement violence aux lois qui règlent l'équilibre du marché, elles ont échoué d'une manière éclatante. Elles n'ont jamais pu produire une hausse factice des salaires lorsque le marché était en baisse ; mais elles pèsent aujourd'hui dans la balance d'un poids qu'on ne saurait négliger. Lorsque les circonstances sont favorables, elles peuvent hâter la hausse et la pousser jusqu'à un point qu'elle n'aurait pas atteint sans leur intervention, et, lorsque, par suite du mauvais état des affaires, le prix de la main-d'œuvre s'abaisse, elles peuvent en retarder et en modérer l'avilissement. Une preuve irréfutable de
cette action a été donnée à la Commission :
c'est que dans la même profession, dans la même ville, et à qualité égale d'ouvriers, il arrive assez souvent que les salaires des unionistes sont fort supérieurs à ceux qu'obtiennent les non-unionistes.
Ce n'est pas par un esprit de stérile critique, mais pour montrer les dangers que maîtres et ouvriers ont à éviter, que nous avons recherché ce qu'il y avait de fondé dans les reproches qu'ils s'adressent réciproquement. Nous n'aurons plus à y revenir en détail; car heureusement nous rencontrerons moins fréquemment, dans les industries que nous allons avoir à examiner, les abus, les erreurs et les violences que nous avons dû signaler en parlant de celle des constructions.