I. LES TAILLEURS
Jusqu'en 1834, les ouvriers tailleurs de Londres étaient payés à la journée. Il subsistait parmi eux un reste des anciennes corporations : c'étaient les H ouses ofcall, ou maisons d'appel. Les ouvriers étaient divisés en dix-sept ou dix-huit petites sociétés, compre-
(1) Une grève analogue en Amérique interrompit, pendant huit jours entiers, tout le service d'une des principales lignes du nouveau monde, le chemin de fer de TÉrié. On peut se figurer quel trouble une pareille interruption dut apporter dans la vie de tous les habitants du pays desservi par ce chemin de fer.
nant chacune de 1 00 à 800 membres, et ayant leur siège dans quelque cabaret. Tous ceux d'entre eux qui étaient sans ouvrage devaient s'y réunir chaque soir pour répondre à un appel nominal: lorsqu'un patron voulait en-* gager quelques hommes, il s'adressait à ce cabaret, et on lui fournissait les premiers inscrits sur la liste.
Mais de véritables Unions se formèrent dès 1832. En 1834, elles demandèrent une augmentation d'un shilling (1 fr. 25 c), et une diminution de deux heures de travail par jour, ce qui leur aurait assuré 7 shillings (8 fr. 75 c.) pour dix heures, au lieu de 6 (7 fr. 50 c.) pour douze heures. Mais, après plusieurs semaines de grève, elles furent vaincues et même réduites à se dissoudre, entraînant dans leur chute l'institution des maisons d'appel. Bientôt après cependant, les maîtres s'entendirent avec les ouvriers pour changer le système des salaires. Ils les payèrent désormais à la tâche, d'après un tarif appelé log booky qui était établi sur l'ancienne moyenne de 6 shillings (7 fr. 50 c.) pour une journée de douîse heures,
En 1858, les tailleurs cherchèrent de nouveau à s'organiser, et fondèrent deux sociétés. Celle des Journaliers tailleurs unisy fut formée, comme son nom l'indique, par la réunion de plusieurs associations antérieures. UÀssodation protectrice des tailleurs de Londres se forma le 10 novembre 1865 : elle se développa rapidement. Deux ans après, elle comptait plus de 7000 membres, divisés en dix-sept branches. Quoique organisée essentiellement en vue des grèves, elle assurait à ses membres un secours en cas de maladie, et une somme pour leur enterrement. Enfin, elle se déclara hautement en faveur du travail à la tâche. Elle montra bientôt aussi un esprit difiérent de celui de la plupart des Unions, qui concentrent leur influence sur leur industrie particulière. Non contente de faire ce qu'elle appelle une alliance avec les autres sociétés de tailleurs anglais, V Association des tailleurs de Londres est entrée dans V Alliance des métiers organisés du Royaume-Uni ^ confédération strictement défensive, destinée à résister aux lock oui y et qui ne compte cepen-
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dànt dans son sein aucune des grandes sociétés anglaises; elle est affiliée à la Ligue internationale des travailleurs , et enfin elle cherche à combiner ses efforts avec ceux des tailleurs de Paris, de Berlin et d'Amérique.
Tout le fruit de ces alliances s'est borné jusqu'à présent à d'insignifiants secours, envoyés, à ce qu'il parait, de Londres à Paris, en 1 867. Elles ne sauraient aujourd'hui rendre des services efficaces aux intérêts qu'elles ont pour but de protéger. En effet, elles se proposent de s'entendre avec les travailleurs étrangers à l'Angleterre, afin que les patrons en lutte avec leurs ouvriers ne puissent les combattre en faisant confectionner ailleurs pour opposer ainsi l'une à l'autre les mains-d'œuvre des différents pays. Mais une pareille combinaison ne saurait opposer aux maîtres une entrave sérieuse, tant qu'ils trouveront, sans sortir de l'Angleterre, un certain nombre d'ouvriers n'appartenant à aucune société, prêts à répondre à leur appel, et qui les dispenseront de s'adresser à la France ou à l'Allemagne pour faire exécuter leurs commandes.
En 1 866, les deux Unions des ouvriers tailleurs réclamèrent et obtinrent une élévation du tarif des salaires. Trois patrons seulement la leur refusèrent et furent frappés de grève : ils appartenaient à une Union de maîtres, récemment formée, qui, par esprit de corps, crut devoir les soutenir. Ceux de ses membres qui venaient de s'entendre avec leurs ouvriers leur fermèrent la porte pour aider leurs coassociés à maintenir des prétentions qu'euxmêmes n'avaient pas jugées raisonnables.
Mais, au bout de dix jours, une conférence entre les deux parties, tenue dans la grande salle de S. James's Hall, remania complètement le tarif et éleva de 15 pour 100 les salaires.-
Cette entente ne fut malheureusement pas de longue durée. Une nouvelle querelle s'éleva, dès le mois de janvier 18(57, à propos de ce tarif : les ouvriers accusaient les maîtres d'y avoir dérogé peu à peu, et leur demandaient de le rendre uniforme pour toute la ville de Londres ; les patrons affirmaient, au contraire, que cette demande ne faisait que déguiser un
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nouvel accroissement de salaires. Plusieurs conférences tenues entre eux n'ayant pas abouti^ les ouvriers se réunirent, le 22 avril 1 867, à la salle de TAlhambra, décidèrent de se mettre en grève contre quatre-vingt-huit maisons , et quittèrent leur ouvrage , au nombre de près de 3000. Quelques-uns émigrèrent. La plupart, demeurés hnv le pavé de Londres, organisèrent un service de sentinelles autour des maisons des patrons, pour les empêcher de recruter des remplaçants.
Les maîtres, ainsi mis en interdit, résolurent d'employer contre leurs adversaires toutes les ressources que pouvaient leur fournir les lois citées au début de cette étude. Ainsi que nous Tavons dit plus haut, non-seulement ils poursuivirent et firent justement condamner, devant le tribunal de police, des ouvriers convaincus d'avoir employé les menaces et la violence pour détourner leurs camarades de se rendre au travail ; mais ils attaquèrent même le système du picketing pacifique, et pour le seul fait de l'avoir organisé, traduisirent devant la Cour criminelle.
comme coupables de conspiracy , le président de TAssociation des tailleurs de Londres, M. Druitt, et quelques-uns des membres du comité. Les accusés ayant promis que les sentinelles seraient levées, le procès fut différé ; mais rUnion refusa de ratifier rengagement qu'ils avaient pris, et élut d'autres chefs à leur place. Les uns et les autres furent alors cités devant la Cour, et le jury adopta avec le juge rinterprétation que les maîtres donnaient à la loi. La jurisprudence était établie ; tout le système du picketing, qui jusqu'alors avait été pratiqué sans entraves, était frappé par la loi : cela suffisait aux maîtres, et, sur leur demande, aucune sentence ne fut prononcée contre ceux que la justice venait de déclarer coupables. L'Union était vaincue, ses fonds étaient épuisés, ses membres l'abandonnaient par milliers, et la grève fut terminée. Les chefs de l'Union n'avaient cependant négligé aucun moyen de défense : ils avaient même cherché à retourner contre leurs adversaires les armes dont ceux-ci se servaient pour lès accabler. Us découvrirent que MM. Mitchell et
Harris avaient adressé aux autres membres de r Association des maîtres une circulaire, pour leur dénoncer un certain nombre d'ouvriers unionistes, et leur recommander de ne pas les employer. Aussitôt M. I)ruitt, assisté de Tun des premiers avocats de TAngleterre, Sir John Coleridge, assigna le président et le secrétaire de cette association, comme ayant à leur tour conspiré pour priver les ouvriers ainsi désignés des moyens de gagner leur vie. Déboutés de leur plainte, ils crurent, à tort ou à raison, que la loi avait deux poids et deux mesures; que, par un reste des anciens statuts qui consacraient autrefois leur infériorité, ce qui leur était défendu était permis aux maîtres ; et ce grief vint s'ajoutçr à ceux dont ils demandent le redressement à la Commission, ou plutôt, par son intermédiaire, au Parlement et à Topinion publique.