‹ Les associations ouvrières en AngleterreChapitre 17 sur 24 · IV. LES FILATEDRS DE COTON · texte numérisé non relu

IV. LES FILATEDRS DE COTON

L'industrie du coton n'était pas de celles dont la Commission, dans son enquête, eût à s'occuper directement (1). Dans ces derniers temps, ce ne sont pas les grèves qui ont éprouvé la laborieuse population qui s'y consacre. Mais tout le monde connaît les

(1) Elle s'est bornée à recueillir sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres industries, des documents écrits, qui seront sans doute joints à son rapport, ou, pour parler pluî* exactement^ à ses rapports; car, nous Tavons dit, ses membres» comme on pouvait le prévoir, se sont divisés sur les conclu* sions à tirer de leur longue enquête, et il est à croire que la minorité présentera, dans un compte rendu séparé, ses vues, plus favorables sans doute aux Unions que celles de la majorité. A rbeure où nous écrivons (février 1869), ces intéressants rapports n'ont pas encore été imprimés. Le public ne possède pas non plus le procès-verbal des derniers interrogatoires, qui formera probablement un onzième volume. Les dépositions qui y ont été recueillies, curieuses sans aucun doute, ajouteront seulement quelques traits à un tableau dont elles ne sauraient changer l'ensemble. Aussi n'avons-nous pas cru devoir attendre l'époque incertaine de leur publication pour offrir à ceux qui s'intéressent aux discussions dont les sociétés ouvrières vont être l'objet dans le Parlement anglais, une étude qui, nous l'espérons, pourra les aider à les mieux suivre et comprendre. >

souffrances inouïes qui Font accablée au moment de la lutte civile d'Amérique. On sait avec quelle patience elle les a supportées, avec quel courage elle a persisté dans ses sympathies pour la grande cause abolitionniste, quoique la guerre entreprise pour soutenir cette cause fût la source de tous ses maux ; on sait aussi tout ce qu'un grand mouvement national a fait pour les soulager.

L'industrie cotonnière de la France, qui, après avoir traversé une crise aussi terrible, lutte avec peine aujourd'hui contre des circonstances défavorables épargnées à l'Angleterre , intéresse trop vivement tous ceux qui ont à cœur notre grandeur nationale, pour qu'il ne soit pas utile de jeter un coup d'oeil sur la situation actuelle des ouvriers fîlateurs anglais. Il est resté un salutaire souvenir du généreux effort fait en leur faveur ; mais si cet effort n'avait pas été essentiellemeat provisoire, il serait devenu une funeste école de corruption, car il eût paru créer un double droit : pour ceux qui reçoivent l'aumône, droit à une oisiveté prolongée ; pour ceux qui

la donnent, droit à une servile reconnaissance. En effet, quelque auguste que soit la charité, elle ne saurait, avec ses secours et ses aumônes, servir de base aux relations réciproques des citoyens d'un pays civilisé, lesquelles ne peuvent être fondées que sur Testime mutuelle et la solidarité d'intérêts. Ce sont ces sentiments qui, nous l'espérons, pré- , vaudront de plus en plus dans les rapports entre les propriétaires et patrons de filatures et leurs ouvriers. Nous allons montrer en peu de mots les grands progrès accomplis déjà dans cette voie (1).

Qui n'a vu dans les villes manufacturières ces immenses édifices où des milliers d'hommes, et aussi de femmes et d'enfants, à la fois maîtres et esclaves de quelques-unes des plus ingénieuses machines conçues par l'esprit humain, métamorphosent les ballots informes venus d'Amérique ou des Indes en étoffes

(1) Nous croyans avoir puisé aux meilleures sources les quelques renseignements recueillis ici. Nous citerons, entre autres, l'autorité d'un vieillard simple et laborieux, M. Maudsley, secrétaire de la Société unie des filateurs du nord de l'An" gkterre.

solides, souples et légères ? 11 y aurait malheureusement bien à dire sur cet emploi immodéré des femmes et des enfants, système funeste à rinstruction, à la moralité, à Tesprit de famille ; mais ce n'est pas là notre sujet. On peut diviser en trois branches principales le travail de ces fabriques. Celui des machines cardeuses qui démêlent le coton ; celui des spinningjennySy armées de centaines de bobines qui tordent le fil ; et celui des métiers qui le tissent. Ces deux dernières opérations absorbent la plus grande partie des bras employés dans la manufacture. Le tissage est aujourd'hui presque exclusivement entre les mains des femmes et des enfants, tandis que le maniement des jennys est plus souvent confié à des hommes. Aussi n'existe-t-il guère d'Unions que dans cette dernière branche:

les tisseuses n'en ont pas formé entre elles, quoique quelques femmes figurent sur les rôles des sociétés de filateurs.

Tout le travail de ceux-ci est aujourd'hui payé à la tâche, et jamais, depuis l'adoption de cette méthode, ni les maîtres, ni les ou-

vriers n'en ont mis en doute les avantages. Le système de l'apprentissage est complètement inconnu dans cette industrie.

Les filateurs commencèrent à former des sociétés secrètes çn 1824, et bientôt la nou^ velle loi sur les coalitions vint permettre à leurs associations de s'organiser ouvertement. C'est l'époque où, grâce aux machines d'Arkwright, singulièrement perfectionnées, l'industrie entrait à pas de géant dans la voie nouvelle où elle a trouvé une si prodigieuse prospérité. Le public qui paya les cotonnades moins cher, les industriels qui les fabriquèrent bien plus facilement, s'enrichirent dans cette révolution î les ouvriers filateurs seuls n'en profitèrent pas ; leurs salaires demeurèrent stationnaireS) et leur situation empira plutôt qu'elle ne s'améliora. Entassés en trop grand nombre dans des ateliers mal ventilés^ assujettis^ même les femmes et les enfants^ à 'des journées de travail dont la longueur dé^ pendait uniquement du bon plaisir du manufacturier (1), ils étaient soumis à des règle-

(1) Certaines manufactures marchaient jour et nitit.

ments rigoureux et arbitraires, à des amendes fréquentes, et enfin exploités par le système des Truck-shops. Aussi usèrent-ils bientôt du droit de coalition, pour fortifier leurs Unions et améliorer leur situation. Les grèves et les lock oui vinrent constamment alors troubler r industrie du Lancashire. Mais peu à peu les abus disparurent, tantôt abandonnés par les maîtres, qui discernaient mieux leurs devoirs et leurs vrais intérêts, tantôt condamnés par le pouvoir législatif. Les salaires furent augmentés et payés, non plus à la journée, mais à la tâche ; comme nous l'avons déjà dit, la loi intervint pour abolir les Truck-shops ; elle défendit aussi aux maîtres d'employer des enfants qui ne fréquenteraient pas l'école ; et enfin, par le Factory Ad, le Parlement limita à dix heures la durée du travail dans les manufactures. A mesure que ces progrès s'accomplissaient, l'esprit d'hostilité qui avait si longtemps animé les ouvriers contre les chefs d'usine, disparaissait, et faisait place à cette confiance et à ce respect réciproques qui se sont révélés dans la grande crise de 1862.

Cependant les Unions continuaient à se fortifier, et en 1853 les sociétés diverses qui existaient dans les quatre comtés de Lancastre, de Chester, d'York et de Derby, se confédérèrent pour former V Equitable Association des filateuirs.

Lorsque la disette du coton vint, pendant la guerre d'Amérique, paralyser toutes les filatures, les difi*érentes sociétés formées par les ouvriers. Unions et caisses de secours mutuels, disparurent, rapidement épuisées par la misère universelle. Mais elles reprirent de la vie aussitôt que la crise fut passée, et se relevèrent si bien, que l'Association des filateurs, composée de 4000 membres en 1857, en compte 8000 aujourd'hui, c'est-à-dire plus, des deux tiers de tous les ouvriers qui suivent cette profession dans les districts où l'Union existe. Réorganisée définitivement en 1868, elle est gouvernée par un conseil de délégués, dont chacun représente deux cents membres, et par un comité exécutif. Véritable confédération, elle laisse la plus grande indépendance à ses trente-six diffé-

rentes branches : chacune a sa caisse particulière et peut à volonté T affecter exclusivement aux dépenses des grèves, ou en destiner une partie à assurer des secours à ses membres malades et infirmes. L'administration centrale ne prélève régulièrement pour sa caisse ([u'un quart de penny (2 centimes et demi) par semaine sur chacun de ses membres, et ne leur garantit d'autre secours qu'une indemnité de 30 à 50 livres sterl. (750 fr. à 1250 fr.), s'ils éprouvent un accident dans l'atelier. Mais elle fixe à 10 shillings (12 fr. 50 c.) par semaine l'allocation accordée aux premiers ouvriers en cas de grève ou de lock oui; à 4, 2, et 1 shilling (5 fr., 2 fr. 50 c. et 1 fr. 25 c.) celle de leurs aides : aussi se* réserve-t-elle, d'une part, la faculté de proposer à toute la confédération une levée extraordinaire pour venir en aide à telle de ses branches qui ne pourrait continuer ses payements, et, d'autre part, le droit de refuser sa sanction aux grèves qui ne lui paraîtraient pas suffisamment justifiées. Grâce à ce pouvoir, elle a souvent obtenu qu'une tran-

saction entre maîtres et ouvriers vînt prévenir des luttes près d'éclater. Celles qu'elle n'a pu empêcher sont peu nombreuses et faciles à énumérer : une à Preston et à Wigan en 1853, qui fut suivie d'un lock oui; une autre, la même année, et une en 1867 à Stockport (1) ; et enfin une dernière, en novembre 1868, contre un filateur du Cheshire qui refusait de reconnaître TUnion. Ces grèves ont été exemptes de toutes violences, et Ton est heureux de constater qu'aucune passion vraiment hostile n'est venue affaiblir les souvenirs de 1862. On a vu, au contraire, les maîtres et les ouvriers de presque toutes les villes manufacturières se rencontrer, durant ces dernières années, dans des conférences où ils ont rédigé en commun des tarifs de salaires. Acceptés de part et d'autre comme une loi, ces tarifs sont élevés ou abaissés de tant pour cent, selon que l'état du marché permet d'augmenter ou oblige de diminuer

(1) Dans cette grève, la plus importante de toutes, les ouvriers finirent par réussir, mais après avoir dépensé ZiOOO Uvres sterl. (100 000 fr.)

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le prix de la main-d'œuvre. L'objet principal de Tassociation est d'obtenir la fixation de ces tarifs partout où ils n existent pas encore, de les faire respecter dans tous leurs articles, et détudier les cours des produits bruts et ouvrés, afin de demander à propos l'accroissèment des salaires, et de ne résister à leur réduction que si elle n'est pas nécessaire. Elle se propose aussi de veiller à l'observation de la loi qui limite à dix heures le travail des manufactures , et d'obtenir même que cette limite soit graduellement réduite à huit heures, réduction que les ouvriers de presque tous les métiers considèrent comme une importante garantie d'indépendance et de progrès intellectuel.

En cherchant à régler ses démarches d'après la situation véritable du commerce, l'Union réfute une des accusations qu'on a le plus souvent dirigées contre les associations ouvrières. Au moyen d'un registre fort complet où il inscrit toutes les variations du marché, son secrétaire peut toujours contrôler les assertions des maîtres et les réclamations

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des ouvriers. Se dégageant des étroits préjugés de caste, TUnion, à mesure que les grèves deviennent plus rares, voit son rôle s*élever, et le ton de ses relations avec les maîtres se ressent d'un si heureux changement. Ainsi, dans une lettre adressée, au moment de la grève de 1867, aux fîlateurs de Stockport, qui voulaient réduire les salaires, c'est sur le terrain de l'intérêt général qu'elle se place pour leur répondre : a Les » guerres, les crises financières, leur dit-elle, » ont paralysé nos exportations : ce serait le » moment, non d'augmenter la production » et de chercher en vain par un abaissement » de salaires, à rouvrir un marché fermé par » encombrement, mais au contraire celui de y> réduire la production. Mettez plutôt les » ateliers à la demi-journée de travail. »

Nous ne rechercherons pas si ce conseil était ou non le meilleur dans de pareilles circonstances ; mais cette lettre montre bien, ce nous semble, l'esprit nouveau qui anime les ouvriers dans certaines industries, et la manière dont leurs grandes associations.

lorsqu'elles sont bien dirigées, exercent Tinfluenee qu'elles ont conquise.

11 y a loin des absurdes règlements par lesquels certaines sociétés ont prétendu asservir rindustrie à leurs fantaisies, de ces prohibitions qui devaient isoler tous les districts les uns des autres, au langage si sensé et si réfléchi des unionistes dç Stockport. On voit maintenant que les Unions diffèrent tellement les unes des autres, qu'on n'a le droit d'étendre à leur ensemble aucun des reproches adressés à quelques-unes d'entre elles.

Nous terminerons par une remarque encourageante pour l'avenir : c'est que plus ces sociétés s'étendent et se fortifient, plus aussi elles se modèrent dans leurs allures. Lorsqu'elles sont peu nombreuses et isolées, un esprit intolérant les anime souvent: à mesure qu'elles grandissent, elles sentent mieux la responsabilité de leurs actes; le mécanisme électoral pratiqué constamment dans leur sein amène presque toujours à leur tête des hommes de mérite, et la plus grande partie de la classe ouvrière a le bon esprit de les

écouter et de les suivre, quoiqu'ils ne se fassent pas les instruments de tous les préjugés et de toutes les passions qui peuvent subsister chez elle.

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