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CHAPITRE IX

On a vu la formation des Unions, leur caractère , leur développement et Tusage qu'elles ont fait de leur puissance. Nous avons, aussi fidèlement qu'il nous a été poBsible, mis S0U8 les yeux du lecteur tout ce qui peut servir à les juger. Nous résumerons ici, en quelques mots, les principaux chefs d'accusation qui ont été dirigés contre elles, et les arguments les plus concluants qu'elles y ont opposés.

Un examen impartial a suffi pour dissiper les cruels et injustes soupçons que les crimes de Sheffield avaient fait peser sur la totalité des Unions. Quelques scélérats se

sont rencontrés qui ont prétendu servir par ces actes abominables les associations auxquelles ils appartenaient; mais leurs attentats ne sauraient retomber sur les Unions en général. Celles-ci n'en sont pas plus responsables que les anciens chefs de la Ligue ne le furent autrefois du meurtre de Henri IV, ni récemment les généraux confédérés de l'assassinat de M. Lincoln.

On leur a reproché de nombi^euses violences ; on les a accusées d'organiser un système d'intimidation contre tous ceux qui leur résistaient, et la preuve en a été faite devant la Commission pour im certain nombre de cas. Mais ce nombre pauaîtra peu considérable à ceux qui tiendront conipte de l'énorme population au milieu de laquelle on a pu choisir des exemples ; et ces exemples montrent que les sociétés ouvrières ont besoin d'être éclairées et parfois mieux dirigées, nullement qu'elles méritent une condamnation générale. D'ailleurs, si cette condamnation devait être prononcée, elle atteindrait la classe tout entière des travailleurs et non les

Unions en particulier; car, à côté des faits blâmables imputés à leur influence, on peut en citer au moins autant auxquels elles ont été absolument étrangères.

Les critiques qui leur sont adressées au point de vue économique semblent mieux justifiées au premier abord : cependant, examinées de près, elles perdent une grande partie de leur valeur.

Sans doute l'esprit de monopole et de privilège s'est jusqu'à im certain point réveillé chez elles; mais il a été surtout entretenu par les luttes ruineuses que, tantôt à tort, tantôt avec raison, elles ont engagées contre les maîtres.

On les a accusées en bloc de vouloir rétablir les anciennes corporations, en limitant le nombre des recrues de chaque profession, et en leur imposant le système de l'apprentissage. Mais elles ont trouvé ce système consacré par une coutume bien des fois séculaire ; et si elles l'ont maintenu, obéissant en cela à un sentiment naturel à l'homme, qui n'aime pas à voir ses plus jeunes concurrents affran*

REMËDËS AUX.. GRÈVES. 263

chis des entraves auxquelles lui-même a été soumis autrefois, elles n'ont cependant jamais cherché à l'introduire là où il n'existait pas.

Quelques-unes ont voulu défendre à l'ouvrier de travailler au delà d'une certaine mesure, et faire passer sur tous, par l'égalisation complète des salaires, le niveau de la médiocrité. Mais celles-là sont peu nombreuses, et l'opinion de la classe même à laquelle elles appartiennent, éclairée par la discussion, a déjà décidé plusieurs d'entre elles à abandonner cette prétention. Les associations ouvrières n'ont pas éteint cette émulation et cette féconde ambition que donne à l'homme la conscience de sa valeur intellectuelle. Les maîtres entendus par la Commission ojit apporté eux-mêmes la preuve vivante de ce fait; car, parmi ceux de ces témoins qui sont fils .de leurs œuvres, un bon nombre ont appartenu à des Unions alors qu'ils étaient ouvriers.

Le grief le plus souvent opposé aux associations ouvrières est tiré des grèves nom-

breiises auxquelles elles sont mêlées. C'est à peu près comme si Ton disait que Tinvention de la poudre est la cause de toutes nos guerres. En introduisant dans ces luttes une tactique plus habile, elles en ont certainement augmenté la gravité; mais elles ne les ont pas rendues beaucoup plus fréquentes.

Elles ont plus d'une fois, en cherchant à conquérir leur place dans Tordre social, dépassé les limites de leur légitime influence ; mais, cette place conquise, elles peuvent un jour devenir à la fois un élément nouveau de force productive et un gage sérieux de concorde :

quelques-uns même de leurs chefs appellent déjà hautement de leurs vœux cet heureux avenir.

Pour ce qui est du travail à la tâche, nous voyons que, loin d'être condamné par ces sociétés, il est accepté par elles dans presque toutes les industries étudiées par la Commission. Deux seulement font exception, celle des bâtiments et celle des machines. Encore, pour la plupart des métiers qui dépendent de la première, les principaux entrepre-

neiirs se sont-ils prononcés, comme les Unions, en faveur du payement à la journée, et il a été reconnu que bien souvent ce système de salaire était le seul possible.

« Pourquoi d'ailleurs serait-il si mauvais», remarque spirituellement un témoin dans sa déposition, « puisque, depuis le premier » ministre de Sa Majesté jusqu'au dernier » mousse de la marine royale, tous les em-

» ployés de TEtat sont payés à la journée et » n'en remplissent pas moins bien leur » devoir? »

Quoi qu'il en soit, au reste, de ces jugements divers dont les Unions sont l'objet, leur existence est un fait : elles ne peuvent être détruites;' elles sont puissantes, et leur force s'accroît tous les jours. Quel avenir leur est réservé? Voilà ce que chacun se demande, à bon droit, avec un mélange d'inquiétude et d'espoir. Cette puissance, mal dirigée, peut augmenter d'une manière funeste le trouble inévitable que sa seule apparition a jeté dans l'industrie. Mais, d'autre part, ne peut-on pas, nous l'avons dit, attendre d'elle une action

salutaire? Ne peut-on trouver dans ces associations mêmes une garantie efficace contre le retour de ces luttes industrielles qui nous ont toujours rappelé le duel japonais où chacun des deux adversaires est obligé de se donner la mort de sa propre main?

Nous le croyons, et il nous semble que la Commission a jeté sur cette question une lumière rassurante.

Nous ne nous arrêterons pas aux recommandations qu'elle pourra faire au Parlement, ni aux lois que celui-ci pourra voter.

Ces lois ajouteront, nous l'espérons, une nouvelle pierre à l'édifice des libertés anglaises. Les Unions sortiront de la fausse position où elles se trouvent aujourd'hui : une mesure définitive remplacera le bill temporaire de M. Russel Gurney, quoiqu'il soit difficile de prévoir encore qui l'emportera, de ceux qui soutiennent dans la Chambre les vœux des Unions, ou de ceux qui veulent réduire leur puissance. Les premiers obtiendront-Us pour elles toutes les garanties qu'elles désirent, entre autres la suppression

des poursuites pour conspiration, le droit d'enregistrement, qui en ferait des personnes morales, et la protection de leurs fonds contre les caissiers infidèles (1)? Ou bien les alarmes des seconds prévaudront-elles dans le Parlement, et les associations seront-elles obligées de partager leurs fonds entre deux caisses, Tune destinée aux grèves, l'autre fournissant les secours aux malades et aux vieillards, sans virements possibles entre elles? Quelque importante que soit, en cette occasion, la décision parlementaire, Tavenir n'en dépendra pas. Ce n'est pas la législation, c'est Texpérience qui peut tracer aux associations ouvrières le rôle efficace qu'elles doivent aspirer à jouer. Comme Texpérience d'un peuple peut profiter à un autre, nous terminerons cette étude en recueillant dans l'enquête de la Commission royale les exemples qui prouvent que les Unions actuelles, ou

(1) Sir Fowell Buxton avait présenté, Tannée dernière, un projet de loi qui assurait aux Unions toutes ces garanties; malheureusement il ne pourra le défendre dans le nouveau Parlement, où il ne siège pas.

peuvent servir à consolider l'harmonie entre les ouvriers et les patrons, ou, dans des circonstances favorables, cèdent facilement la place à des associations plus capables d'assurer cette heureuse entente.

L'Angleterre doit à quelques esprits pratiques et entreprenants de pouvoir déjà citer un certain nombre de pareils exemples. La Commission a interrogé trois de ces hardis novateurs qui ont particulièrement bien réussi dans leur œuvre de conciliation.

L'aperçu que nous allons donner est en grande partie extrait des dépositions de M. Kettle, juge du comté de Worcester; de M. Mundella, fabricant à Nottingham et membre du nouveau Parlement; et de M. Briggs, propriétaire de houillères près de Normanton.

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