CHAPITRE PREMIER
Tout le moode reconnaît aujourd'hui les avantages que la classe ouvrière peut retirer de l'association, personne ne lui conteste le droit d'en user; mais l'expérience seule lui apprendra à manier cet instrument à la fois si puissant et si délicat. Aussi chaque peuple a-t-il le plus grand intérêt à se rendre compte des efforts tentés par ses voisins dans cette voie, afin de discerner ce qu'il peut leur emprunter et les écueils qu'il doit éviter.
En France, les esprits, poussés par la logique, ont essayé de préférence la forme d'as-
sociation, la plus parfaite peut-être, mais en même temps la plus difficile à appliquer : la société coopérative de production. L'Allemagne est déjà couverte comme d'un réseau par l'admirable institution des banques de crédit populaire, auxquelles M. Schulze- Delitscli a attaché son nom. Enfin, en Angleterre, croissent et se développent les sociétés coopératives de consommation, si bien décrites par M. Jules Simon, qui associent le consommateur aux profits du marchand en détail, et rendent ainsi l'épargne possible à ^ouvrier, dont la vie quotidienne absorbait auparavant le salaire tout entier.
Mais l'objet de cette étude n'est pas de montrer les avantages de ces diverses institutions : elles sont déjà connues et appréciées. Nous nous proposons ici de parler d'une autre espèce d'associations ouvrières, très-puissantes en Angleterre, qui n^ont pas débuté sous d'aussi heureux auspices et n'ont pas conquis dans tous les rangs les mêmes sympathies. Ce sdnt les Trades^UnionSy ou ligues de métiers ! vastes coalitions d'où-
Les crimes de shkffIeld. â
vriers, douées d'une organisation complète et permanente^ dont Tinfluence sur l'industrie britannique est devenue trop importante pour ne pas mériter aujourd'hui d'attirer notre attention.
Formées au milieu de ces luttes funestes qu'on appelle les grèves, elles ont conservé le caractère de machines de guerre. Aussi comptent-elles des adversaires et des défenseurs également passionnés. Ceux qui reconnaissent le plus leur puissance sont ceux aussi qui les redoutent le plus. On a voulu faire peser sur elles la responsabilité de quelques crimes isolés ; on les a condamnées sans appel pour avoir professé quelques erreurs économiques ; enfin on ne s^est pas demandé si ce cheval de bataille ne pourrait pas un jour s'atteler à la charrue, et rendre ainsi à la société de précieux services*
Mais l'opinion publique en Angleterre ne confirme jatnais les jugements précipités:
avant de se prononcer, elle veut s'éclairei" par une discussion sérieuse et approfondie* Des circonstances particulières viennent de
provoquer cette discussion et d'appeler Tattention de tous sur ce sujet. En effet, d'une part, la réforme par laquelle TAugleterre a élargi la base de sa représentation nationale, devant assurer peu à peu une grande influence aux classes ouvrières, donne déjà une importance nouvelle à tout ce qui les touche.
D'autre part, répondant à un vœu unanime, le gouvernement lui-même est intervenu pour favoriser le débat contradictoire ouvert sur les ligues de métiers. Il a nommé une Commission d'enquête, composée d'hommes appartenant aux opinions les plus diverses, dont les travaux, fidèlement publiés de mois en mois, ont jeté sur cette question un jour nouveau et seront la base principale de cette étude.
L'origine de cette enquête remonte à deux faits, particuliers en apparence plutôt que d'une importance publique, mais qui devinrent des événements considérables par leurs conséquences.
Le premier eut pour théâtre la ville de Sheffîeld. C'est au centre de l'Angleterre, dans le voisinage de plusieurs houillères, au
fond d'une vallée encaissée et toujours enfumée, qu'est située Tactive et populeuse capitale de la fabi*ication de T acier. On y voit les plus puissants marteaux à vapeur de TAngleterre et les immenses coupelles de Bessemer, cornues gigantesques où bouillonnent à la fois cinq à six tonnes de fer. On y fabrique des canons et des plaques de navires cuirassés. Mais, à côté de ces industries modernes, subsiste la vieille industrie de Sheffield, la coutellerie. Elle a perdu son antique monopole : quelques-unes de ses branches ont à soutenir maintenant une rude concurrence, et parmi celles-ci aucune ne souffre plus que la fabrication des scies. Les ouvriers couteliers, peu nombreux, jaloux et exclusifs, ont formé, dans chaque spécialité, des associations de l'espèce appelée Trades- Unions y espérant obtenir par là l'élévation de leurs modiques salaires. Ils n'y ont pas réussi, et il en résulte de fréquentes querelles entre eux et leurs patrons.
Un ouvrier nommé Fearnough s'était séparé de Tune de ces sociétés, l'Union des
repasseurs de scies, à laquelle il appartenait. Aux yeux de ses camarades, il avait déserté devant T ennemi. Le 8 octobre 1866, une violente explosion ébranla la modeste maison qu*il occupait aviec sa famille, y fit de grands dégâts, et les habitants n'échappèrent que par miracle. Une boîte de poudre, déposée avec une mèche allumée dans sa cave, y avait éclaté. L'auteur du crime demeura ignoré.
L'opinion publique s'en émut d'autant plus, qu'un pareil attentat n'était pas isolé. Depuis quelques années, Sheffield avait vu plus de dix explosions analogues et plusieurs couteliers victimes de meurtres sans que presque jamais la justice fût satisfaite. Ainsi, en 1859, un ouvrier nommé Linley avait été tué au milieu d'une salle pleine de monde par une balle silencieuse sortie sans doute d'un fusil à vent, et personne n'avait pu découvrir l'assassin. Ces attentats ayant tous été dirigés contre des personnes hosliles aux Trades- Unions, la voix publique avait fini par les attribuer à ces sociétés. Elles repoussèrent avec indignation une pareille supposition.
L'Union à laquelle Fearnough avait appar* tenu se distingua entre toutes par le zèle qu'elle déploya pour aider la justice à trouver Fauteur de l'explosion du 8 octobre.
Son secrétaire, appelé Broadhead, se mit même à la tête d'une souscription destinée à augmenter la récompense promise au dé* nonciateur; mais tout fut vain : le mystère ne s'éclaircit point, les défiances s'accrurent, et Tesprit public demeura troublé.
Une affaire d un tout autre genre vint, peu de temps après, occuper l'attention publique. Au lieu d'être exposées à des accusations plus ou moins vagues, les Unions se trouvèrent, au contraire, cette fois être la partie plaignante. En effet, le trésorier de Tune de ces sociétés avait volé à la caisse quelques centaines de francs. Poursuivi devant le tribunal de Bradford, il avait été acquitté : les magistrats avaient jugé que, l'Union contenant dans ses statuts des prescriptions contraires à la loi, ils ne pouvaient lui reconnaître le droit de posséder. Le 16 janvier 1867, la cour du Banc de la Reine confir-
mait en appel cette décision. Son arrêt fixait la jurisprudence : aussi Talai^me fut-elle grande parini les ligues, qui apprirent ainsi que leurs caisses, contenant parfois plusieurs millions, étaient à la merci d'un trésorier infidèle. Leur situation n'était pas tenable, qiioique, hâtons-nous de le dire à Thonneur des modestes employés dé ces grandes associations, aucun d'eux n'ait, depuis Tarrêt, trahi son mandat : il leur fallait, ou se dissoudre, ou obtenir une législation protectrice de leurs intérêts. C'est alors qu'elles demandèrent à la Couronne de nommer une commission d'enquête qui pût préparer cette législation. Lorsque, dans un pays libre, l'opinion publique s'empare d'une question, elle ne tolère aucun délai. Aussi la Commission était-elle formée dès le 1 2 février, et, le 1 8 mars, elle tenait à Londres sa première séance publique. Cependant le souvenir des crimes de Sheffield s'était réveillé; on en citait d'autres commis à Manchester dans des circonstances analogues; les adversaires des Unions prétendaient en rejeter la responsa-
bilité sur l'ensemble même de ces sociétés.
Elles ne pouvaient rester sous le coup d'une pareille imputation. Pour leur donner les moyens de se justifier, le parlement autorisa le ministre de Fintérieur à nommer deux souscommissions, chargées de rechercher l'origine de$ attentats de Sheffield et de Manchester, et les investit, pour atteindre plus sûrement ce but, de pouvoirs extraordinaires.
Ces différentes commissions, conduisant l'enquête qui leur était confiée comme un débat contradictoire, ont par leur impartialité, leur patience et leurs lumières, rendu un grand service à l'Angleterre. Elles ont donné au public les moyens de discerner le bien et le mal, de revenir sur plus d'un préjugé, et ont offert aux intérêts qui se croyaient les plus opposés l'occasion de se confronter, de s'expliquer, et souvent de se rapprocher les uns des autres.
Avant d'étudier l'histoire et l'organisation
des Unions dans les séances delà Commission
royale de Londres, il est nécessaire de réduire
à ses justes proportions l'accusation qui pesait
10 LES ASSOCIATIONS OllVRIÈRES EN ANGLETERRE.
sur elles, et de suivre d'abord dans leur enquête les sous - commissaires de Sheffield et de Manchester.
La première avait une tâche singuUèrement difficile, car il lui fallait découvrir la vérité là où toutes les recherches de la police avaient échoué. Mais elle devait trouver un grand secours dans les pouvoirs extraordinaires qu'elle avait reçus et qui Tassimilaient à une cour de justice. C'est un principe tutélaire de la procédure criminelle en Angleterre, que le témoin, obligé par serment à dire la vérité devant le tribunal, ne peut être, s'il s'accuse lui-même, poursuivi sur les aveux ainsi obtenus de lui. La Commission eut le droit d'accorder la même immunité aux témoins qu'elle appelait, et ce droit devint entre ses mains un instrument bien plus puissant qu'il ne peut l'être dans colles d'un tribunal ordinaire, puisque rien ne limitait le champ de ses recherches, et que, n'ayant pas de sentence à prononcer, pas d'accusé à condamner, elle s'empressait d'envoyer sur le
LÏS CRIMES DE SHKFFIELD. H
banc des témoins tous ceux que lui désignaient les vagues soupçons de Topinion publique. Si leur confession était sincère et complète, les commissaires devaient leur donner un certificat d'amnistié, Spécifiant les crimes ou délits dont ils seraient reconnus coupables. Les complices qu'ils dénonceraient n'auraient qu'à les imiter pour obtenir la même immunité. Mais le témoin qui commettrait un seul parjure, qui dissimulerait la moindre vérité, serait exposé à toute la rigueur des tribunaux.
La Commission, composée de trois légistes (MM. Overend, Barstow et Chance), ouvrit ses séances à Sheffield le 3 juin 1867. Deux avocats suivaient ses débats, représentant, l'un les patrons, associés pour l'aider dans ses recherches, l'autre les Unions qui avaient demandé la formation de ce tribunal.
L'émotion était grande à Sheffield : on ne pouvait croire au succès. Mais, dès le début, l'enquête, conduite avec tact et jugement, souleva un coin du voile, et le double stimulant, (}u châtiment pour les récalcitrants, de l'in).
punité pour les crimes avoués, aida bientôt la Commission à le déchirer complètement. On eut alors, pendant vingt-cinq jours, le spectacle étrange de coupables racontant leurs méfaits et apportant un soin scrupuleux à n'omettre aucun détail. Parfois, après s'être accusés eux-mêmes, ils mettaient d'abord leur point d'honneur à ne pas trahir leurs complices; mais, compromis bientôt par d'autres dépositions, ils venaient reconnaître qu'ils n'avaient pas dit toute la vérité, et faire une confession complète pour mériter le précieux certificat. Le lien secret qui existait entre tous ces crimes se montrait enfin ; le rôle des coupables se dessinait : on voyait apparaître linspirateur, les exécuteurs, et les complices qu'ils avaient trouvés dans quelques sociétés, heureusement peu nombreuses. A mesure que l'indignation publique s'amassait sur leurs têtes, la vérité, en se faisant jour, dissipait aussi les vagues soupçons qui avaient pesé sur les ligues en général, et leur représentant pouvait, à la dernière séance, déclarer publiquement qu'elles s'applaudissaient d'avoir contribué à
provoquer cette enquête. Dans sa sécheresse même, le compte rendu de cette dernière séance a quelque chose de particulièrement saisissant. Les coupables, ou leurs mandataires, se présentent l'un après l'autre devant la Commission pour recevoir leur certificat, et, si quelqu'un de leurs crimes n'y est pas inscrit, ils le rappellent en réclamant instamment son insertion. Ils sont libres désormais et protégés contre les poursuites de la justice humaine ; mais, inviolables comme Gain, ils emportent comme lui, empreinte sur le front, la marque de l'infamie.
Tel est le dénoûment de ce drame étrange.
Pour en suivre le fil, pour comprendre les mobiles de tant de crimes qui paraissaient jusque-là inexplicables, il faut connaître les circonstances au milieu desquelles ils se sont produits, se rendre compte des préjugés qui régnaient parmi les ouvriers de Sheffield, et des passions qui, s' emparant de quelques natures perverties, ont pu les pousser jusqu'au meurtre. Imbues de Tesprit de monopole
ià LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES EN ANGLETERRE.
qu'elles semblaient avoir hérité des corporations du moyen âge, la plupart des sociétés de couteliers ne se contentaient pas de soutenir les grèves, ce qui était le but avoué de leur institution. Elles prétendaient exercer sur leur industrie une influence absolue, imposer aux patrons toutes les volontés de la majorité de leurs membres, y asservir la minorité, et pour cela obliger tous les ouvriers à entrer dans leur sein. Quiconque s y refusait était considéré comme un ennemi, et sa libre concurrence, ou même sa simple résistance aux ordres impératifs de l'Union, prenaient, aux yeux des associés, le caractère d'un véritable délit. La plupart croyaient sincèrement qu'en ne leur donnant pas les moyens de le punir, la législation commettait contre eux une grave injustice. De là, à la réparer de leurs propres mains, il n'y avait qu'un pas. 11 fut souvent franchi. Pour punir et intimider les récalcitrants, on dérobait secrètement leurs outils (1 ) . Les ouvriers victimes de ces vols savaient très-
(1) C'est ce que les ouvriers anglais ont appelé le rattening.
Lies GRIMES DE SHEFFIELD. 15
bien quels en étaient les auteurs ; s'ils persistaient, les persécutions continuaient ; s'ils se soumettaient à l'Union, son secrétaire leur rendait aussitôt les objets dérobés. L'immense majorité de ceux qui approuvaient ces procédés aurait reculé d'horreur à la pensée de les pousser jusqu'au crime; mais les plus violents et les moins scrupuleux parmi leurs chefs, une fois sortis des voies légales, ne devaient pas s'arrêter devant une pareille extrémité.
Il s'en trouvait un parmi eux, destiné à une triste célébrité : c'était ce même Broadhead qui, au moment de la tentative d'assassinat contre M. Fearnough, avait élevé la voix plus haut que tous les autres dans le concert de l'émotion publique. Veut-on savoir maintenant pourquoi l'auteur en était demeuré inconnu? C'est que le coupable n'était autre que Broadhead lui-même. C'est lui qui avait désigné la victime et payé l'assassin chargé de la faire sauter. Mais ce crime n'était que le dernier incident de toute une série d'attentats systématiquement ordonnés par lui, et dont il déroule devant la Commis-
ia LES ASSOCIATIONS OUVRIÈKES EN ANGLETERRE.
sion TefFrayant tableau. En 1854, un ouvrier nommé Parker avait été blessé d'un coup de fusil : c'est Broadhead qui a payé et a posté l'assassin. C'est lui qui a fait tuer M, Linley: son principal agent, nommé Crookes, devait donner une leçon à celui-ci en le blessant avec un fusil à vent. Une première fois, la victime avait été atteinte, mais la blessure avait été jugée trop légère ; Crookes s'y reprend une seconde fois en 1859, mais alors vise trop bien et frappe mortellement.
Broadhead adopte ensuite un autre système, et l'explosion de la maison Fearnough est la neuvième dans la liste de celles dont il s'est reconnu l'auteur. Crookes, presque toujours chargé de la besogne, choisit ses associés.
Broadhead les paye, selon les circonstances, de 100 à 500 francs chaque fois. Le prix est prélevé sur les fonds de la société dont il est trésorier, car jamais une vengeance personnelle ne semble avoir inspiré ces giietapens : ce sont les intérêts de l'Union qu'il prétend servir en poursuivant les membres de la même industrie rebelles à ses ordres.
5000 francs ainsi déboursés sont inscrits sur les registres, sous des titres supposés, ou même en blanc, et aucun de ceux qui étaient chargés de vérifier les comptes ne paraît avoir cherché à s'en expliquer l'emploi, preuve évidente de leur connivence. Mais cette connivence, loin de faire courir aucun risque aux assassins, les aidait à atteindre le but qu'ils se proposaient. Il fallait que le secret qui couvrait le coupable laissât cependant deviner les motifs du crime. C'était à quoi on avait parfaitement réussi. La main de l'Union était toujours reconnue, on pouvait se dire à l'oreille que le lendemain un antre récalcitrant irait grossir la liste des victimes, et l'Union régnait par la terreur et s'élevait au rang de ces fameux tribunaux de la Sainte-Vehme qui prononçaient des arrêts dont l'exécution seule demeuraît enveloppée de mystère (1).
(1) Quoique les révélations de la Commission aient ouvert les yeux à tous ceux qui avaient indirectement et involontairement encouragé ces crimes en approuvant les petites persécutions contre les non-Unionistes; quoiqu'elles aient inspiré une salutaire terreur k ceux qui seraient aujourd'hui disposés
Broadhead d'ailleurs avait des émules dans d'autres sociétés, et la Commission a relevé, outre deux meurtres, une quinzaine de voies de fait et de tentatives d'explosion commises depuis dix ans à l'instigation des employés de diverses Unions ; et, si la complicité de ces sociétés n'a pas été établie, c'est qu'elles se sont en général empressées de détruire leurs livres, qui contenaient sans doute contre elles des preuves accusatrices (1 ). La Commission d'enquête de Manchester siégea pendant quinze
aies renouveler, quelques-unes de ces sociétés, les plus compromises dans ces déplorables affaires, ont montré T esprit qui les animait eu bravant ouvertement l'opinion et Thonnêteté publiques. Ainsi F Union des fabricants de manches de scie a persisté à conserver, comme trésorier, un homme qui avait confessé lui-même avoir donné 7 livres, 10 shillings, pour payer en partie les assassins de M. Fearnough. On peut donc craindre que le système des meurtres de ce genre ne soit pas encore tout à fait abandonné. Mais si, par malheur, quelques crimes analogues venaient encore s'ajouter à tous ceux dont l'origine est aujourd'hui connue, l'opinion publique n'en serait pas émue comme auparavant, car elle saurait à qui les attribuer, et elle ne les ferait pas retomber sur ceux dont la Commission a prouvé l'innocence.
(1) Toutes ces sociétés, sauf une, celle des briquetiers, sont formées parmi les couteliers.
jours, du 4 au 21 septembre. Les crimes et délits dont elle eut à rechercher Torigine avaient presque tous pour cause des querelles entre les ouvriers briquetiers et leurs patrons, et, pour intimider ceux de ces derniers qui résistaient aux volontés des Unions, on s'était attaqué plutôt à leurs propriétés qu'à leurs personnes. Des chevaux avaient été égorgés, des vaches empoisonnées, des meules de foin incendiées, des briqueteries détruites, et c'était seulement dans les combats nocturnes auxquels ces actes coupables avaient donné lieu, qu'un meurtre et de nombreux actes de violence avaient été commis. L'Union des briquetiers de Stockport fut seule convaincue d'avoir directement favorisé ce brigandage. Quelques autres s'accusèrent ellesmêmes en détruisant les preuves qui pouvaient les compromettre. L'une d'entre elles, par exemple, refusait de livrer ses comptes : on finit par saisir cinq caisses où elle les renfermait ; on les porte triomphalement au siège de la Commission; on accorde vingtquatre heures de délai au trésorier pour
venir les ouvrir; puis on les force : elles étaient vides ! Soit avant, soit après la saisie, une main habile avait soustrait tous les documents qu'elles contenaient. Un nommé Kay était désigné par la voix publique comme le chef et Tentrepreneur à forfait de ces expéditions nocturnes, dont il se faisait, disait-on, un gagne-pain ; mais, ne voulant pas sans doute imiter les aveux cyniques de Broadhead, il disparut de Manchester, et confirma ainsi les révélations qui ne tardèrent pas à être faites par ses complices. Cependant, sauf ces exceptions, on ne put reprocher aux sociétés de briquetiers et de maçons du district de Manchester que d'avoir, par d'absurdes règlements sur l'industrie, encouragé chez les ouvriers une hostilité contre les patrons qui poussa plusieurs de leurs membres à commettre les actes de violence que nous venons de mentionner.
Persuadé qu'il faut, en abordant l'examen d'une institution comme celle qui nous occupe, avoir tout d'abord les yeux bien ou-
verts sur les dangers qui peuvent en naître, nous nous sommes arrêté un moment sur ce triste sujet. Mais nous n'aurions pas entrepris une pareille étude si nous n'y avions trouvé l'occasion de montrer les vraies limites du mal, et de faire, une fois pour toutes, justice de bien des exagérations. En parlant des Trades-Unions, nous aurons à citer encore quelques actes isolés de violence, à blâmer encore bien des erreurs, bien des préjugés, bien des abus de la puissance de l'association ; mais nous croyons que les esprits impartiaux, insensibles à de fausses alarmes, ne verront dans ces excès aucun motif de condamner sans retour une institution vigoureuse qui tâtonne et cherche encore sa voie.
Aucun esprit de parti n'avait inspiré la composition de la Commission royale. Elle contenait tous les éléments nécessaires pour provoquer une discussion complète et approfondie, car ses membres, au nombre de dix, présidés par l'un des juges les plus respectés de l'Angleterre, Sir William Erle, apparte-
naient aux opinions les plus opposées. La Chambre des pairs était représentée par Lord Lichfield, désigné par ses efforts pour réconcilier en 1865 les maîtres de forges et leurs ouvriers; celle des communes par quatre de ses membres : un seul d'entre eux, Sir Daniel Gooch, directeur du Great Western Railway, connu surtout par la part qu'il a prise à la pose du câble transatlantique , appartenait au parti ministériel; les trois autres étaient Lord Elcho, libéral modéré; M. Roebuck, Téloquent avocat membre indépendant du parti radical; enfin M. T. Hughes, l'auteur populaire, qui professe des opinions démocratiques. A côté d'eux se trouvaient un avocat, M. Harrison, l'allié fidèle de ce dernier; Sir Edmund Head, ancien gouverneur général des deux Canadas; M. Booth; M. Merivale, ancien membre du gouvernement des Indes; et un maître de forges, M. Mathews, qui représentait la grande propriété industrielle. Des divergences d'opinions apparurent dès les pre-^ mières séances, dans l'interrogatoire même
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des témoins. Chaque membre ayaut naturellement le droit de leur poser des questions, ceux-ci se trouvaient toujours soumis, après leur premier examen, à ce que la procédure anglaise appelle le contre-examen y de la part d'un commissaire désireux de scruter la valeur de leurs dépositions, ou de leur faire atténuer ce qu'elles pouvaient avoir de trop contraire à ses propres vues. Aussi est-il probable que la Commission, qui n'a pas encore terminé ses travaux, se partagera à la dernière heure, et ne pourra s'accorder pour signer un rapport unique; mais cela ne vaut-il pas mieux que d'avoir conduit l'enquête d*un point de vue partial qui lui aurait fait perdre toute son efficacité? Dans cette longue procédure, qui a duré près de deux ans, la Commission a entendu des témoins de toutes les classes, de toutes les professions. Les maîtres et les ouvriers se sont assis devant elle sur le même banc ; les uns et les autres, d'ailleurs, se sont empressés de prévenir son appel. Les représentants des Unions devaient être les premiers à venir lui exposer
leur situation et leurs vœux ; les mtutres, qui avaient eu à lutter contre eux dans les grèVfcs, ne pouvaient manquer de se présenter pour leur répondre. Des deux parts, on cherchait des auxiliaires dans le camp opposé. Les maîtres hostiles aux Unions présentaient des ouvriers qui se disaient victimes de ces sociétés. Les adversaires des patrons demandaient à ceux d'entre eux avec lesquels ils vivaient en bonne intelligence une déposition favorable.
En obligeant les deux parties à ne pas se contenter de vagues déclamations, mais à préciser leurs griefs, à exposer leurs vues et à s'écouter réciproquement de sang-froid, la Commission a pu adoucir bien des passions ennemies, et elle a accompli ainsi une œuvre plus importante, plus durable, que toutes les lois dont elle pourra préparer la rédaction. Malgré son zèle, elle ne pouvait embrasser, dans les dépositions orales qu'elle recevait, tout ce sujet immense qui lui était soumis. Elle a du les borner à Tétude des types principaux qui se retrouvent dans toutes les Unions, qui ont servi partout de modèle à leur organisation.
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et à rexamen approfondi des luttes qui ont troublé quelques-unes des plus grandes industries de l'Angleterre. Parmi ces industries, elle en a choisi quatre : les bâtiments, la métallurgie du fer, l'exploitation de la houille et les constructions navales, et elle a complété son enquête par des recherches sur la solvabilité des Unions, sur les grèves des"^ tailleurs, des verriers et des typographes, et sur la formation des conseils d'arbitres. Enfin aux dix volumes in-folio déjà publiés, et qui contiennent, sous la forme de vingt mille questions et d'autant de réponses, le compte rendu de quarante-huit longues séances, elle a joint d'autres documents : les grands industriels et les représentants des principales Unions ont rempli à sa demande un formulaire comprenant les objets principaux de son travail, et Lord Stanley a rassemblé pour elle et publié une collection de dépêches de tous les représentants de l'Angleterre à l'étranger, donnant de précieux renseignements sur les associations ouvrières dans les différents pays où chacun d'eux était accrédité.
La Commission royale nous offre donc tous les éléments d'une étude sur les Trades- Unions en Angleterre. Nous naurons qu'à la suivre pas à pas, guidé^i par son impartialité dans ses patientes recherches. Cette tâche sera parfois un peu ardue, et d'avance nous devons réclamer l'indulgence du lecteur.
L'ordre qui nous était imposé par les travaux de la Commission nous amènera à faire successivement le tableau de bien des grèves : il pourra, nous le craignons, pa»
raître parfois monotone; mais il est indispensable pour découvrir les différences profondes qui, sous leur apparente uniformité, distinguent entre elles toutes ces luttes, et les diverses populations ouvrières qui les ont soutenues.