CHAPITRE II
l. — l'origine des trades-unions.
La prétention de régler le prix des salaires en dépit des variations du marché, reproche adressé de nos jours aux Trades- Unions, est un legs des législateurs du moyen âge, et c'est au contraire pour résister à cette tyrannie que se sont formées en Angleterre les premières associations ouvrières. Aussi nous faut-il, pour indiquer leur origine, remonter un instant jusqu'à l'époque de ces lois oppressives.
La terrible peste de 1348 avait enlevé un <|uart de la population et plongé le reste dans une affreuse misère. Mais, comme le
cours naturel des affaires humaines apporte d'ordinaire le remède à côté du mal, la rareté de la main-d'œuvre en augmenta bientôt le prix, et allait assurer aux survivants de l'épidémie les moyens de se relever, lorsque le Parlement, alarmé, intervint. 11 voulut ramener ce prix à ce qu'il était avant les ravages de la maladie, en fixant un maximum, et crut ainsi avoir supprimé une des funestes conséquences de la peste. Les assemblées des siècles suivants ne songèrent longtemps qu'à renchérir sur son œuvre par des lois de plus en plus restrictives. En compensation de ce maximum qui frappait les artisans, il fallut soumettre à un autre maximum les matières premières et les objets de consommation, afin qu'ils pussent les acheter à un prix modéré.
Puis il fallut aussi les protéger contre la concurrence en mettant toutes sortes d'obstacles à l'admission de ceux qui voulaient entrer dans leurs rangs : de là des règlements sévères sur l'apprentissage, cette dernière forme du servage, dont nos sociétés modernes ont tant de peine à se défaire. Mais, si l'industrie an-
glaise était ainsi soumise au funeste régime du maximum, en revanche elle échappait au monopole absolu des corporations exercé si longtemps chez nous par les maîtrises et les jurandes. Leurs privilèges étaient, pour la plupart, limités à telle ou telle ville, et en dehors du territoire des bourgs le travail jouissait d'une liberté relative. C'est même sans doute par T effet de cette différence qu'un grand nombre de vieilles cités anglaises ont été frappées de stérilité, s'arrêtant dans leur développement, ou tombant même dans cette décrépitude qui les a fait appeler « bourgs pourris » , tandis que la vie et l'activité fécondaient de simples villages, qui, par suite de cette récente origine, ne furent pas même représentés au Parlement avant 1832, et qui portent aujourd'hui les noms célèbres de Birmingham, de Manchester, de Newcastle, etc. L'industrie anglaise se développait donc malgré bien des entraves, mais sa croissance ijiême devait lui faire sentir de plus en plus les gênes qui lui étaient imposées. Aussi des sociétés secrètes
ne tardèrent-elles pas à se former pour s'en aflfranchir et élever le taux des salaires, La loi les frappe avec rigueur : sous Edouard VI, on coupait une oreille à Thomme convaincu pour la troisième fois de sV être affilié.
Lorsque le maximum tomba en désuétude, ces sociétés lui survécurent, et avec elles les lois qui les condamnaient. L'abolition des dernières restrictions imposées à la liberté du marché ne date que des premières années du siècle, et ce ne fut qu'en 1824 que les sociétés ouvrières cessèrent d'être poursuivies, et que le délit de coalition, quia subsisté chez nous jusqu'en 1864, disparut des codes anglais.
Cependant, grâce à la liberté politique et à la prospérité commerciale, ces sociétés purent, dans les années qui précédèrent leur affranchissement, se multiplier et se fortifier au point d'exercer une sérieuse influence sur l'industrie. C'est l'époque des grandes violences. Obligées de conspirer pour préparer et diriger les grèves, elles sont naturellement intolérantes et ne savent
recourir qu'à la force; privés de l'usage d'un droit naturel, leurs membres se lient entre eux par des formules cabalistiques , des cérémonies bizarres et des serments coupables : les crimes se multiplient, et Broadhead a parmi eux plus d'un obscur prédécesseur. L'histoire des ouvriers de Nottingham, entre autres, prouve combien la législation qui leur a permis de s'associer ouvertement, loin d'envenimer leur hostilité contre les patrons, a contribué à amener l'heureuse entente qui y a succédé.
En 1811, l'industrie de la bonneterie de Nottingham souffrait cruellement. Les ouvriers, mal payés, achetaient à des prix exorbitants l'usage des métiers appartenant aux patrons pour lesquels ils travaillaient à domicile. L'introduction des machines, qui menaçaient de réduire encore leurs salaires, en faisant concurrence à cette industrie casanière, amena l'explosion. Comme presque toujours en pareil cas, c'était le moment où les maîtres, à peu près ruinés eux-mêmes, étaient le moins en mesure de faire des
concessions à leurs ouvriers. Le résultat fut, non pas une grève, mais une véritable insurrection. Réunis la nuit en conciliabules secrets, les ouvriers déclarèrent la guerre aux nouvelles machines, et formèrent des bandes armées pour les détruire. Toutes les manufactures furent attaquées, plusieurs pillées ou brûlées ; la contagion s'étendit aux comtés voisins, et bientôt les Luddites (nom emprunté par ces bandes à l'un de leurs chefs) exercèrent leurs ravages sur la plus grande échelle. Leur secret fut si bien gardé, qu'ils échappèrent d'abord aux recherches les plus actives. Pendant six ans, ils reparurent à certains intervalles, malgré l'exécution de la plupart de leurs chefs.
Dix-huit d'entre eux furent pendus à York en 1813. Depuis lors jusqu'en 1817, on les traita avec la même rigueur, et la peine de mort fut décrétée contre quiconque serait convaincu d'avoir brisé un métier. Traqués enfin de toutes parts, les Luddites devinrent de vulgaires pillards, et disparurent.
Mais cette sévère répression n'avait pas re-
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médié aux souffrances de la population de Nottingham, dont la moitié n'avait vécu en 1812 que de Tassistance publique. C'est alors seulement que se fondèrent dans cette ville de nombreuses associations ouvrières, qui devinrent des Unions lorsque la loi contre les coalitions fut rapportée. Cet acte de justice ne pouvait cependant détruire en un jour une hostilité fondée sur de pareils souvenirs : elle subsista encore pendant quarante ans, au milieu de querelles sans cesse renouvelées sur la question des salaires.
Enfin, il y a trois ou quatre ans, par une admirable transformation, l'ancien foyer du Luddisme est devenu la ville modèle où les ennemis d'autrefois font, par leur accord, apprécier à toute l'Angleterre les heureuses conséquences de la réconciliation.
Pour ne pas multiplier les exemples, ajoutons seulement que plusieurs des Unions actuelles , comme celles des typographes de Londres et des mouleurs en fonte du Staffordshire, existaient dès les premières années
du siècle, les unes sous la forme d'associationsayant un but licite, les autres comme sociétés pecrotes.