CHAPITRE PREMIER
Le Dépistage des Tuberculeux
Nous avons indiqué en étudiant l'armement antituberleux français, quel est le statut des dispensaires et exposé la situation des offices départementaux d'hygiène. Ces organismes, auxquels il appartient avant tout de faire le dépistage des cas de tuberculose, vont être dans l’obligation de s’adapter à la loi des assurances sociales, afin de pouvoir continuer à rendre aux populations les inappréciables services qu’ils ont déjà rendu depuis la guerre.
Et cependant, cette utilité des dispensaires est encore malheureusement mise en doute dans quelques milieux. Aussi nous semble-t-il nécessaire, au seuil de ce chapitre, de rappeler que leur valeur prophylactique a pu être étudiée et démontrée scientifiquement. Le docteur AMSLER et Mlle FÉVRIER, par exemple, ont récemment apporté d'importantes précisions sur ce point. Voici les résultats qu’ils ont constaté dans leur clientèle des dispensaires du département de Maine-et-Loire : si l’on considère, à la troisième génération, le bilan des morts par tuberculose dans 50 familles, où il existait un membre de la première génération atteint de tuberculose contagieuse, et où aucune prophylaxie n’a été exercée, on atteint le chiffre de 190 morts, sans que l’on puisse estimer close cette liste.
Si l’on considère les 184 descendants directs de 50 familles dans lesquelles l’un des procréateurs était atteint de tuberculose pulmonaire, on constate que 124 sont morts, dont 110 de tuberculose, parmi lesquels 84 avant la troisième année. 17 sont trouvés atteints de tuberculose parce qu'aucune mesure de prophylaxie n’a été observée.
Par contre, si l’on envisage 46 familles dans lesquelles il existait un tuberculeux contagieux, et qui ont bénéficié, en temps utile, de l’action du dispensaire, après un recul de deux à huit ans, sur les 119 enfants, 9 sont morts de tuberculose, 82 sont indemnes, 18 sont touchés, parmi lesquels 14 qui ont été l’objet de placement sont actuellement en voie de guérison.
Cinquante familles, enfin, dans lesquelles un membre était tuberculeux contagieux ont eu 173 enfants. Le dispensaire a mis en œuvre à temps les mesures appropriées de prophylaxie. Après un recul de deux à huit ans, il n’est mort par tuberculose que 6 enfants, dont 3 âgés de moins de 2 ans.
Ces chiffres suffisent à légitimer définitivement les lourdes dépenses nécessitées par la création et le fonctionnement des dispensaires. Il serait donc déplorable au moment où la loi du 5 avril 1928 modifiée va entraîner un remaniement de l’armement antituberculeux français, de sous-estimer l’importance et la valeur de ces centres de prophylaxie et de diagnostic.
Essayons donc de préciser la situation que doivent occuper les dispensaires vis-à-vis des caisses d’assurances sociales.
Certains auteurs ont prétendu que, par suite des Assurances sociales, les dispensaires perdraient la majeure partie de leur clientèle. Il est à craindre, suggèrent-ils, que le malade, examiné gratuitement (ou presque) chez son médecin, ne préfère la discrétion du cabinet de consultation aux promiscuités inévitables du dispensaire. Ils disent encore que le médecin français de caisse, rétribué à l’acte médical, n’a aucun intérêt comme son confrère allemand rétribué au forfait, à se débarrasser de son malade et à l’aiguiller vers le dispensaire, mais qu’au contraire, il doit tout faire pour garder son client.
Il est aisé de répondre à ces arguments. Tout d’abord il y a lieu de considérer que toute une catégorie de malades non assurés, a toujours besoin du dispensaire ; que d'autre part le malade, de plus en plus éduqué, préférera être radioscopé au dispensaire plutôt qu'ausculté simplement chez le médecin. Au surplus, le but du dispensaire, NOUS aurons à y revenir, est d'apporter, grâce à ses ressources techniques, des précisions au diagnostic hésitant du médecin praticien, il n’est nullement de faire de la thérapeutique.
Par ailleurs, il est très inexact de dire que le médecin allemand est honoré à forfait, comme on le croit généralement en France. Il y a bien somme forfaitaire réservée périodiquement par la caisse au payement des médecins, mais cette somme est répartie au prorata des actes médicaux accomplis par chaque médecin : la situation est en définitive celle du médecin français. D’ailleurs, nombre de praticiens envoient aujourd'hui leur malade au dispensaire. Le payement direct étant admis par la loi, aucune modification dans cette attitude ne semble justifiée.
Dans tous les pays où les assurances sociales fonctionnent, les dispensaires n’ont pas eu à pâtir de leur application. Les dispensaires alsaciens-lorrains très actifs avaient en 1929 examiné et suivi 24.576 malades et décelé 13.956 cas nouveaux. En Allemagne, nous eûmes l’occasion de visiter nombre de dispensaires importants dont la clientèle était presqu’uniquement fournie par les assurés. Il nous apparaît donc, en conclusion, que les dispensaires ne sauraient être désertés par suite de l’application des assurances sociales.
Il n’y a, par contre, aucune raison pour qu’ils soient envahis pas une foule sans cesse grandissante de consultants. O n a trop dit et répété que les Assurances sociales
créent chez les bénéficiaires une fâcheuse « manie revendicatrice », un besoin de regagner d’une façon ou d’une autre les versements effectués ; qu’elles risquent d’engendrer chez beaucoup une psychose grave caractérisée par la phobie des maladies et le besoin de se faire examiner au moindre malaise.
C’est là une exagération manifeste, inspirée en partie par le trop fameux ouvrage du Docteur Liecx : Les Méfaits des Assurances Sociales. Sans doute y aura-t-il des abus ; mais ils seront individuels et non généralisés. D'ailleurs, les dispensaires sont gratuits avec, comme sans les assurances sociales. Chacun peut s’y faire examiner aussi fréquemment qu’il lui plaît, et si chaque médecin de dispensaire connaît dans sa clientèle quelques rares « tuberculophobes », il doit reconnaître que ces sujets sont, heureusement, aussi exceptionnels qu’encombrants. La loi des Assurances sociales ne change rien sur ce point : il n’y a aucune raison, ni pour que les dispensaires soient abandonnés, ni pour qu’ils soient astreints à un énorme surcroît de travail.
Donc les dispensaires d'hygiène sociale continueront à jouer un rôle important dans la nouvelle organisation des soins médicaux et toute la question revient, à notre sens, à démontrer aux caisses de création récente, qu’il est de leur intérêt bien compris d’user largement des dispensaires antituberculeux préexistants.