X ' PRÉFACE
m'exhorlant à fuir prompteroent moi-mê me, et en m'offrant son appui et sa protection à la cour de Saxe, il partit, dan»
la nuit même, pour Dresde. En quittant la France , je me promis de ne point profiter de ses offres ge'néreuses ; je passai en. Angleterre, où j'ai long-temps séjourné; delà j'allai en Suisse, ensuiteje nie rendis à Berlin , où je reçus des nouvelles du comte de Sch***; il étoit parfait^nent converti depuis cinq ans; il mourut, dix-huit mois après , dans les plus grands sentimens de piété (i).
(i) M. de Sch"' , ainsi q^e Hobbes et beaucoup d'antr« athées , avoil une peur invincible des revenons ; cet homme, d'une yalenr ai renommée et qui ne croyoitpB» à rimmoitalité de l'Ame, ne pouvoit rencontrer un enterrement sanspAlir; et comme il étoit chambellan du'^ieux duc tTOrl^ns , il fut obligé , après Xa mort de ce prince , de se rronver à rouyerture de son corps : il fui tellement frappé de ce spectacle qu'il me confia que , depuis ce moment, pendant trois semaines , il fit coucher son yalet de chambre à c6té de son lit.
-L'Écriture-Sainte dit que la crainte du Seigneur ett & epmmencementde laioge^se, vle^ae tous ceux qui cratgnertt le Seigneur ont un sens droit. ( Psaume iio. } Les iniensés , qui repolissent telle crainte salatatt« j
Jinliz.d.vGoOgk"'
PltÉPACEi xl
On répète depuis long-temps qu'e/ tiest point d'athée 'véritable ; sans doute ^ il n'en existe- point que le raisonnement ait pu convaincre; mais la Divinité' des déistes, qui ■ ne veut point de culte , qui est audessus de nos hommages et de notre amour, et qui toujours tolère et pardonne, n'est qu'un fantôme : tel étoit le dieu de Roberspierre ; on sait si cette idée de TÉtre- Suprêhie a pu arrêter le cours de ses assassinats, de ses crimes et de tous ceux de sa factionJ Quoi ! Dieu ne dédaigne pas de conduire l'Univers matériel, les astres , les étoiles, lés végétaux, etc., et dé régler les saisons; et il dédaigneroit de gouverner l'homme, la seule créatiu*e sensible et raisonnable qu'il ait formée!..;. L'athée repousse toute espèce de rûsonnement, pour se livrer à toutes ses passions; il s'enfonce volontairement .dans la seule ignorance
InmTent bien pis ; car ils sont liyrë* dans la solitude absolue , on dans le silence des Doits , à tonte l'anxiété des' temurt vagues et tùiânensea qui , Imu de les éclairer , ne font quo 1» tio«bler et confondre leur iinaginatioii épôn-
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coupable, celle de l'auteur de son être; il ferme constamment les yeux , et il dit :
Je ne vois rien, H n'est point de conviction parfaite dans l'erreur; ainsi nulim^ pie, de quelque genre qu'il puisse être^ et quelle que soit l'effronterie de ses discours, n'est convaincu. Voilà, je crois, la véritable définition de l'athéisme ; ainsi donc, au lieu de répéter cette phrase vide de sens, qu'il n'y a point d'athée de bonne foi, il seroit beaucoup plus exact de dire qu'un déiste n'est qu'an athée honteux, qui, pour causer moins d'horreur, et pour ne pas s'engager dans toutes les inconce^ vables absurdités qui résultent du système inepte d'attribuer toutoa hasard^ prend le parti d'admettre un Créateur de l'Univers (i). Pour montrer l'ascendant nature de la vertu et de la pureté, sur le vice mênie, j'ai voulu que l'héroine de ce roman
' (i) I-é pfttple r^olté^, qui dûpnte k * pouToir Intime , et qiJ «e è.i%a^ àe l'olxIsMiDoe qu Idl cBt doe, finit bi(«t6t par ledétt^ntr totit-à-hk; de m<.u« un prétenda dëùte qui ne reconnoh point de lob divines.
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PRÉTACE. jiij
B&dl te modèle d'une jeune personne par-r &ite; et pour la peindre telle, j'ai dû la représenter pieuse, douce, humble et pénétrée de l'idée qu'il tst impossible, dans la ieunessé, de se passer des conseils de l'expérience ; une bonne éducation , de l'instruction, de l'esprit, des inclinations heureuses, d'«xcellens*principes, ne suffiront jamais, dans le grand monde, pour préserver une jei^ne personne d'une, infi-r nité de fausses démarches dans lesquelles entraînent toujours U .présomption et l'inexpmence , elle doit donc choisir un juge éclairé^ sévère, qui puisse la diriger et la conduire ; j'ai remarqué que, surtout aujourd'hui, la jeimesse croit que chaqu« situation porte avec elle l'instruction nécessaire -. par exemple , une pensionnaire, en sortant du couvent pour se nuuier, ne doute pas qu'elle ne, soit en état de gouverner parfaitement une maison, parce
qai se «oustratt à toute »jibnrdîn«tion, parvient prompteiment à détrôner son Diea imaginaire , et à dr plus recoBr aollre , povr r^nlateun de ses actions et de «a conduite, que iea impulsions' et le pouToir de la nature.
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qu'on l'en .déclare la maîtresse; cette espèce de folie produit les prétentions les pliis ridicules, et souvent les fautes les plus graves : on méprise , on rejette les avis d'une belle-mère, d'une parente, on devient présomptueuse , arrogante ; la mésintelligence dans les familles^ le désordre dans les affaires, et quelquefois la perte de la réputation, sont les suites presque inévitables de cet esprit'de révolte et d'indépendance.
J'ai intitulé cet ouvrage les Athées conséquens, et en effet ceux que j'ai peints le sont autant que des athées peuvent l'être , c'est-à-dire qu'ils ne sont arrêtés par aucun scrupule et par l'horreur d'aucun crime, lorsqu'il s'agît de satisfaire leurs passions. Mais, d'ailleurs, leui^ sensations, le manque total de raisonnement, leurs terreurs , leur donnent , en mille occasions, la plus, extravagante inconséquence. La seule doctrine morale , toujours conséquente , est celle de l'Evangile , et les hommes, constamment religieux, sont les seuls conséquent.
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tR±FA.GE. XT
Les inconséquences incompréhensibles, qui se trouvent dans tous les ouvrages des philosophes modernes, sont des preuves évidentes et sans réplique de la fausseté de leurs principes et de l'absurdité de leurs systèmes; c'est ce que j'ai tâché de prouver, dès mes premiers essais (i).
La seconde épigraphe de cet Ouvrage, prise de Jean-Jacques Rousseau , of&e la plus inconcevable inconséquence .philosophique qu'on ait jamais citée : l'auteur, qui a parlé de l'Athée avec tant de mépris, d'horreur et d'exécration, voulant représenter, dans son roman diHéloise, un homme parfait par sa raison , ses ver*- <; tus, sa sagesse et sa'conduite, le représente en même temps plongé dans un athéisme incurable! Il est heureux que
(i) Dans la Religion considérée comme Funique base du bonhear et, de la vérittzble philosophie ; Adèle et Théodore; les Feilléei du Château; les nouTellei intîtnlées : le Mari corrupteur ouphiiosophe ; la Femme philosophe ; les Artisans philosophes ,et.c.; et dans mes deiniets onTrages , les Dîners du baron d'Holbach } les Veillées de la Chaumière ; FEmploi du temps j ^s Prison- ^niera , etc. , etc. , etc.
XVJ 1>RÉF&CB.
ces infâmes doctrines soient toujours unies à des folies si révoltantes, si burlesques, et à des ridicules si frappaos!
J'ai fait précéder ce livre par tous ceux dans lesquels je vouloisacikevvc de démontrer à la jewiesse l'inooiiéreace et la folie des systèmes modenles philosophiques. Je suis loin d'avoir épuisé cette matière , qui a d'ailleurs été traitée, avec beaucoup plusde science, de détails etdetalent, par des écrivains d'un mérite supàieur, mais j'en ai assez dit pour la jeunesse bienvdllante pour moi, et qui, depuis tant d'années, veut bien lire tous mes ouvrages ; ainsi , je n'ai point placé dans les Athées conséqaens de disaertations corAve le phUosopkdsme , leseni^(d.opédùtes , et les chefs de-tout ce parti. Ces disoissions eussent retardé la mardie de cette œuvre pincement morale et littéraire, dont je vouloi» que le plan fiât rapide et l'intérêt soi^au.
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Les ministres , les hommes d'État, les grandd magistrats , les guerriers renommés , les gens de Lettres, les voyageura célèbres devroient tous, h la fin de leur carrière, écrire des Mémoires qui ' offriroient à la postérité de précieux monumens historiques, ou des destaiptions des contrées lointaines, ou enfin d'utiles réflexions sur la littérature ;. il seroit mâme h désirer que les souverains, faits pour honoret le trdne , suivissent cet exemple. Après avoir, durant la vie,' ' employé la puissance et l'autorité à soutenir la religion, k épurer les mœurs, à réprimer le vice , à récompenser la vertu , combien seroit -persuasive leur voii augustt, s'élevant de la tombe j pour donner des avis paternels à ceux qu'ils ont r^ardés comme leurs enfans ,^t dont ils ont fait le bonheur I ■ ■ .
Je n'ai , pour écrire mes Mémoires , aucun
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6 LES ATQÉBS CONSÉQITENS.
des titres que je viens de détailler ; aussi n'ai-je ét^ (pie le témoin dfs événemens exlraordjnaireg dont on verra le détail -dans cet ouvrage : ma vie, grâce au Ciel et à l'éducation que j'ai reçue, a été pure ; -les passions n'en ont jamais troublé le calme et l'heureuse monotonie. Néanmoins , j'ai beaucoup souSert, mais uniquement comme confident et comme ami ; et n'ayant connu que ce genre de peines, j'y ai sans doute été plus sensible que n'y pourroient l'être ceux qui en seroient distraits par leurs chagrins personnels. Je ne serai donc dans ces Mémoire» que narrateur exact , observateur attentif, historien scrupuleusement fidèle.
Je naquis i Paris en 1746,61, six ans après, ma mère mit au jour une fille qui lui ooilu la vie en naissant. Le comte de Linaqges , mon père, avoit goôté, dans l'union la mieux assortie, tout le bonheur dont on peut jonir sur la terre ; sa douleur fut vive et profonde; il ne chercha point de consolations dans une dissipation frivole qui ne peut distraire que des peines causées par l'imagination ou par l'ambition déçue; il savoit qu'on n'oublie point une félicité légitime que la raison approuve, que la religion sanctiËe , et que se la rappeler dans tous les instans , c'est la regretter toujours. Mabil savoit
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LBS ATBÉIfa-CtMraÉQUEITS. - f-
aussi que ces regrets vertlieux , modéra par la réi^nation, kia d'alMttret'Étme, rélèrent^la fortifient , conservent dans rimagiaation (comme' un feu sacre) toutes le» idées pures , nobles , générenses ; la verlan peut avoir des soavmirs douloureux , maisà moÎDs d'événemeus extraordinaires et tragiques, elle n'en a point d'amers et de déchirant.
Mon père quitta Paris ausutât qne ma sœur fut sevrée ; il nous emmena dans une terre qu'il . possèdent en Dauphiné , \ quelques lieues de. Greo<^le; s» soeur cadette, Mlle de Linanges, âgée de vingt-neuf ans, l'y suivit. Jeune encwç. et d'une figure agréable, Mlle de LiQange& n'avoit jamais voulu se marier pour ne point se séparer de son frère et de sa belle-sceur qu'elle avoil tendrement aimée. Elle avoit une piété angéjique, destalens, de l'instruction ; elle protesta qn'^le consacreroit sa vie à ma sœur, qa'dle seroitpour nous une seconde mère; elle a tenu parcde.
Anssitât après notre établissemëut en Daupbiné, mon père s'pccupa du soindeme <^ercher on instituteur; il n'en fit point venir de Paris, persuadé, avec raison, qu'on en petu trouver d'aussi bons en province ; il cherchoit des lumières et de» vertus , il les trouva dan* un
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s LES ATHÉES ÇO«St<tVETSi.
respectable ecclésiastique qui consemità quitter Grenoble pour venir se coQÛner avec nous, dans notre vieux château. Nous passfimes là neuf ou dix ans sans faire un seul voyage à Paris. Pour die taire aimer la fieligion , source éternelle de toutes lumières, on me la fit bien connoltre; pour me faire abhorrer la fausse philosophie moderne , on me lut par extraits une grande quantité de passages tirés des livres p^ilosopAi'^uej dont le ridicule, le galimathias incompréhensible , les contradictions et les inconséquences sont si palpables, qu'il est impossible qu'il n'en reste pas à jamais le plus profond mépris pour les écrivains et pourleursdoctrinés. Ma soeur recevoit de Mlle de Linanges une éducation fondée sur les mêmes principes qui ont fait depuis toute laconsolà tion de sa vieorageuse, et le charme constant de la mienne. Mon père avoit à Grenoble un ancien ami de collège qui venoit souvent nous voir; il amenoit toujours avec lui un jeune homme à pen près de mon ûge dont il étoit tuteur, et qui, orphelin dès. son en&nce , annonçoit déjà toutes les vertus qu'il- a portées depuis au plus haut degré de perfection. La jeunesse pour s'attacher, n'a nul désir de bien connoître; elle a. un tel besoin d'affections qu'elle les place trop souvent au
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LES AtaàBS COHS^QtlEHS. 3
hasard : elle .veut que son cœur Ini. produise promptement toutes les jouissances qu'il peut .procurer , conune l'avare qui ne veut pas garder ches lui un argent mort. Je ressentis cet empressement pour le vicomte de *** ( on appeloit ainsi le jeune homme 'dont je viens de parler ) ; il réprouva de même pour moi ; mais pour cette £)is l'instinct nous servit aussi-bienrunetTautre que l'auroientpu faire l'expérieDËe et la raison. • La belle province que nous habitions si féconde en merveilles^ de la nattire, nous donna le goât de l'histoire naturelle; cène fut d'abord pour nous qu'un amusement; mais eo- . suite , cette étude , conjime . toutes i^elles dea sciences bien dirigées, fortiâa nos principes de religion. Mlle . de Linanges et Adeline , ma scear, nous accompagnoient dans toutes nos courses dont elles augmenioient Tagnîment par leur surprise, leur curiosité, et surtout leurs questions qui rendent si aimables les femmes qui ont le goût de l'étude. Notre amour-propre veut bien voir en elles ce goût de l'étude qui rend toujours pour nous leur conversation plus variée et leur commerce plus agréable, mais nous lïe voulons pas qu'elles aient la prétention d'avoir approfondi les choses sérieuses dont eJles s'occupent ; faits pour être leurs protecteurs et leurs
J.,r,l,z<,d^;,G00gIf
io LB9 A.rnivat cossAoukuis.
défeoseurs , noua n'admettons pas moralement emre elles et uous une parfaite égalité, et na-. turellement nous le» r^ardons toujours un ,peu comme des espèces Ag pupilles qui doivent à tous les âges être prêts à nous consulter , i nous, écouter sur toutes les matières élevées et graves.. Ma tante, Mlle de Linanges, étoh à ceti^ard,comme à tant d'autres, un modèle parfait à pro-. poser h. toutrs les pei'sonnes de sofi sexe. Sans, fausseté, comme sans artifice, elle trouvott ungrand plaisir à. garder le silence devant les hommes instruits , et à les &ire parler des choses mêmes qu'elle savoit le mieux , car elle était persuadée que ceux, qui ont fait de bonnes étude& hien suivies, ont toujouis une grande supériorité sur une femme.
. Cette modestie quHa mettait à l'ahri de l'enfr vie, lui concilîoit sans cesse des suffrages , que le désir de se faire valoir n'auroit jamais obtenus. On se figure communément dans le grand monde , que les dévots sont tristes , minulieiîi ,. qu'ils se scandalisent d'un rien'; et qu'ils sont paiement maussades et génans dans la société : ce jugement ne. peut s'appliquer qu'à la fausse dévotion , aussi différente de la véritable , que la pruderie l'est de la pudeur. La vraie dévotion doime toutes le»qaalités les-plus agréables
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.£E3 AraÉsa coire^QuEns. ti
que l'on puisse porter, sinon dans le grand monde, du moins dans sa famille, et dans la société intime. Elle n*a point la gaieté &ctice et caprî- ,cieuse qu'inspire la malignité; mais elle seale possède la paix constante de Tâme ; elle seule est toujours prête à goûter tout le charme d'une joie innocente ; c'est elle encore qui fortifie tous les liens sacrés du sang , de l'amitié et du mariage; et qui assure la droitute parfaite des pro* cédés, et lu fidélité de tous les engagemens, Mlle de Ltnanges , par sa conduite et son caractère , offrait celte admirable pôunion d'agrémens et de vertus. Elle alloit bien rarement dans le grand m<mde; néanmoins ,' lorsqu'elle ^toit forcée de s'y trouver , elle en imposoit par sa réputation iceux qui la renconlroient pour la première fois ; mais on étoit bientôt rassuré par sa grâ«e et sa doiicear. Les personnes mondaines qui passent poîir être aimables , ont toutes à peu prés le même gem-e d'agré^ment ; elles ont une vivacité presque uniforme , et ce qu'on appelle du trait dans l'esprit j c'esl-i-dire qu'elles placent datis le cours de chaque conversation , trois ou quatre épigrammes plus ou moins malignes. On sait d'avance ce qu'elles diront sur tel ou tel personnage , mais la perfection ne se devine pas , surtout par les gens
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IS LB8 ATHÉBS COKSÉQUEMS^
du monde , et c'est pourquoi HUe de-Lînanges . leur a toujours paru aussi piquante qu'elle est respectable.
J'avois dix-ueuf ans, et ma sœur en avoit treize, lorsque mon père résolut de me meneç. à Paris pour m'y faire "suivre plusieurs cours de sciences; il se chargea d'y conduire le vicomte de *** , que son tuteur lui confia ; mon père promit de le loger et de veiller sur lui ' comme sur moi-même. Hatanteetma sœurres' tèrent dans le château. Nous- promîmes de revenir en Dauphiné sous sept ou huit mois. Nous arrivâmes à Paris vers le milieu de l'hiver 1 769. Ma vive amitié .pour le vicomte , mon respect .pour mon instituteur^ ma confiance et mon attacheMent pour mon père, me préseryèrent du danger des liaisons douteuses et de la frivolité d'une vaine dissipation. Le vicomte et moi nous étions inséparables , et la communication réciproque de nos idées donnoit un charme toujours nouveau h nos occupations et à nos plaisirs , qui tous avoient quelque chose d'ins- ' tructif. . Le vicomte avoit une piété bien rare dans un jeune homme de dis-neuf ans ; il ne voulut aller ni au spectacle ni au bal, et j'imitai sans effort cet exemple. Nous passions une païtie de nos maUnécs à l'Oise, et ensuite
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LES ATHÉES CONSÉQUEItS. l3
' dans des cabinets de curieux ou d'amateurs de tableauï', et quelquefois dans les ateliers de manufactures. Le reste du temps, jusqu'au dîner étoit consacra h nos cours de physique , de chimie et d'histoire, naturelle. Nous «unions toujours chez mon père , où nous nous entretenions délicieusement de tout ce que nous avions fait et tu. Sur le soir , le" vicomte , plus studieux et plus solitaire que moi , s'enfermoit dans sa- chambre ; nous y faisions quelquefois de la. musique ensemble; mais le plus soaveat il y restoit seul , pour s'y livrer sans distractions à- l'étude et à la lecture ; alors j'allois avec mon père , faire quelques visites de famille , et trois fois la semaine , passer la soirée entière chei ~ une de mes parentes.
3e poitois depuis trois ans la croi^ de Malte: car, dés l'âge de quinze ans , après avoir lu l'intéressauie Histoire de Malte, je me passionnai tellement pour cet ordre" respectable, que je conjurai mon père de me faire agréger au nombre de ces vaillans chevaliers. Mon père m'obtint la croix que je reçus avec enthousiasme, en montrant un désir passionné d'atteindre le moment où je pourrois fcire mes caravanes et pnmonceT mes vœux. Mon père me répondit que le temps settl pourtoii prouver la réalité de
DiailizodbvGo.Ogle
]4 LBS ATBÈES COMSéQB&MS.
■ ma vocation , etilmedéienditdeluî en reparler - jusque-là; j'obéis, mais je conservai ÎQtérienrement ma Fésolutioa'- Notre séjour se proloDgça à Paris ; nous y restâmes dir-huit mois.
Au bout d'un an , mon père me proposa UA mariageavanta^ux; je lui rëptmdis que je persistois tonjoura avec la ntéme ardeur dans le dessein de m'attacber irre'vocablement par des vœux h l'ordre de Malte ; mon père n'insista point; il ne fut plus question de ce tnariage.
Nous fetoumlmes mi Daupbiné , où je retrouvai , avec une grande joie , ma tante «t ma soeur t cette dernière étoit grandie , embellie et cbarmaute h tous égards , par sa figure, sa modestie , son caractère , sou instruction et ses talens. Elle étoit dans sa seizième année, elle aefitque tropd'imiwesÛMi sur mon jeune amt-l... Avec toute l'innocence de son âge , Adeline jifl dissimnla nen du plaisir qu'elle ^rouvoit h le revoir ; le vicomte reçut avec autant d'émotion que de sensibilité les témoignag«s ingénus -d'une amitié « pure , m&is il n'exprima point ce qu'il ressentoit, il avoit un secre>t i cacber, et ce fiit le premier qu'il n'osa nie confier.
Taût que dans la jeunesse, on conserve une imepure, tous les lieux' qu'on babitesont^ux,. parce qu'on est heureux partout j comme cewge
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SES' Avaim GOzrsâQuiirs. i5
de V«iUi]uité(i) an porte lotts sf.s biens a^ec toi. Op ne peut coanoiire que ies peines deTabsence des objets qui nous sont chers ; ou ne regrette jamais telle ou telle habitatioa. Les souvenirs
- de» paHsipns sont déroraDs , ils consument la vie au-delà même de la durée de ces pasnons, par les images dangereuses qu'ils conserveot et par le Tidc afireux qu'iU laissent dans l'âme. I^es oocupatÙHui innocentes et- Tertueuses tiennent lieu Ak patrie et de bonheur même, elles sont d'heureuses habitudes qu'on letrouve dans tous les pays, ^qui;promptepient,semblent~s'y na»
turaliser< J'avois adaiiré à Paris la bsauté des
* monumens^des édijtces, et j'arois profité damoa mieux des l'esSoarcesetdesbieofaits-que d'utiles ^tablissemeoE y préseuteut de toutes parts i^ la iéunesseatuiiteuse; enânje revoyoisaTecplïiûr notre antique châteiHi; les douces idéesdc paix, . d'ijaRooence et d'études étoienc eu ha Rinoaiie avee tout le reste de ma vie , et c'est ainsi que les souvenirs de l'enfanoe sont yentabLenient déUt fùeux, taadls qiii'ils n'offrent que des xegrats amers Ji çeMx qni se sont livrés aux aviations turbulentes du vice et des sentmieus violens*
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l6 LES ATHÉES CONSéqtlBHS.
Nous étions depuis six mois en Daui^iaé , lorsque mon père reçut des lettres de Paris, qiU J'obligeoient , me dit-il, d'y retourner sous deux mois , et m^me de s'y établir. Peu de jours après , il me dit en particulier qu'il étoit question d'un excellent mariage pour ma sœur ; la chose est tout-à-fait décidée , couiinua-t-il , sous la seule condition que les deux futurs se conviendront , ce qui ne me laisse aucune inquiétude, ajouta mon père; car 'j'ai tu le jeune homme, qui est charmant et qui jouit de la meilleure réputation ; et certainement , quand il conuottra Adeline , il ne sera pas ten'té de rompre.
Mon père , achevant dem'instruire, m'appiit que le futur étoit le marquis de Berville , fils imique d'un père qu'il avoit perdu t^ès son enfance. Il jouissçit de toute sa fortune qui , sans être immense , pouToit suffire à une ambition raisonnable ; sa mère , la baronne d'Ermond , s'étoit remariée , elle avoit eu un iîls de ce se- ' cond mariage ; et veuve pour la sbcoode fois , elle TÎToit , dans la même' maison , avec ses deux fijs depuis la mort de son mari ; mais il fut convenu d'avance que , lorsque l'aîné se marie- ^ roit, elle prendroit un logement séparé avec le comte Isidore d'Ermond » son fils cadet.. Ce
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L8S AtHteS CON^QUERS. ly
dernier étoit }>eauGoup plas jeane que son frère
«l ne songeoit point «icore à se marier.
L'annonce du mariage proebaiu de ma sœur, ne me plut pas. J'avois eu vaguement une autre . idée pour elle; il nxe sembloit que l'homme du monde qui pouToit le mieux faire son bonheur , ^toit le vicomte de *** ; mais son nom n'avoit' point d'éclat, et sa fortune étoit médiocre. J'appris dés-lors à mépriser la fortune en connoissant combien les seules richesses
ont d'influence sur les destinées humaines!
•Ma tattte, qui ne mecachoit rien, m'avoua en secret qu'elle aroit eu la mâme pensée sur le vicomte. Nous nous consolâmes en songeant que l'innocence et la modestie d'Adeline et la* parfaite réserve du vicomte, les avoient préservés l'un et Vautre d'une inclination -qui auroit pu troubler leur trânquillité. Je crus^ devoir (et de toutes manières) annoncer au vicomte celte nouvelle de famille ; tandis que je parlois , je remarquai avec émotion sur son visage une altération sensible ; j'attendais une confidence, il n'en fit point, il répondit cjuelques mots instgnifians et il changea d''entretien;
Ma tante me dit qu'Adeline, à la nouvelle de son mariage, avoit rougi et soupiré; nous
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l8 LBS ATHÉES COHSÉQUENS.
jugeâmes que son jeuiue cœtir avoit reçu aussi quelque impression secrète , dont sûrement elle ne s'etoit pas doutée jusqu'à ce moment, niais que le devoir a'auroit aucune peine à efiàcer. Les visites du vicomte devinrtint beaucoup plus rares, et bientôt elles cessèrent entièrement. La surveille de notre départ pour Paris, j'allai à Grenoble lui faire mes adieux ; Je le trouvai triste, mais calme; il me dit que nous nous verrions, sous quelques mois, à Paris où il iroit terminer plusieurs affaires, et qu'ensuite il partiroit pour long-temps,. parce qu'il comp* toit faire un grand voyage qui dureroit au moins ti'ois ou quatre .ans. J'avois toujours eu le désir de voyager, et ce projet du vicomte acheva de me décider. Je lui proposai de raccompagner; il me répondit de la manière la plus affectueuse; il fut convenu qu'après le ma liage :de ma sœur, nous en parlerions à mon père.
Nous arrivâmes tous à Paris, sur la fin de l'automne, mon père, ma tante, ma sœur et moi. Mon premier soin fut de prendre des, informations sur le beau-frére qu'on alloit me donner, et, en général, elles furent très-satisfaisantes. Le marquis de Berville , après la mort de son père, fut confié aus soins d'un digne
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IE9 ATflÉBS COSsâîtrENS. ' 19
■ eeclésiastiqiie , que son mérite éminent éleva depuis à l'épisGopat. Le marquis reçut l'éducation la plus vertueuse et' il sut en profiter ; il «voit une belle âme , un caractère plein de douceur , d'heureuses inclinations , une piété sincère; il avoit fait d'excellente» études, avantage inappréciable dans un jeune homme bien né, parce tju'il conserve toujours en lui, le goût deâ lectures Solides et des occupations sérieuses. Le marquis sa voit parfaitement l'histoire, le latin, le grec, et lorsqu'il fut en âge d'entrer dans le monde, il voulut de lui-même apprendre la géométrie, et ensuite l'astronomie. Il se distingua tellement par son savoir , qu'avant l'âge de trente-trois ans, il fut reçu h ■ l'Académie des Sciences. Il est remarquable ' que dans ua inonde qui ne se nourrit que dô frivolités, rien ne donne plus de considération qu'une grande instruction reconnue telle , surtoutauz gensdela Cour. C'est apparemment parca qu'on ne les regarde pas comme des rivaux , et qu'on ne craint pas de les trouver sUr son chemin. En même temps on se moquft généralement des femmes savantes; elles ont beau n'avoir aucun des ridicules decelles de Molière, les autres, femmes ne leur pardonnent pas de s'élever ainsi au-dessus d'elles , et de pouvoir
L ,-<,::.. Coen^l'C
30 LEii ATHÉES COSSÉQUESS.
soutenir im genre de conversation qu'elles ne seraient même pas en état de comprendre.
Je n'ai point encore parlé d'Isidore d'Ermond, fi'èredu marquis de Bervillejcependanlîl jouera malheureusement un si grand rôle dans celte histoire , que je ne dois pas omettre de donner ici une esquisse de sou portrait ; it étoit alors âgé de TÎngt-troîs ans ; sou frère aine eu avoit trente-cinq ; sa figure étoit belle , noble et ré* gulière ; il y^voit, malgré sa jeunesse, quelque chose d'imposant dans son maintien à la lots , grave , audacieux et sévère ; son regard étoit pénétrant , sa physionomie sombre et son sourire presque toujours ironique.Onuepouvoit le juger d'après sa réputation, parce qu'il n'eiistoit point ' d'opinion fixe et générale sur son caractère et même suisaconduite. Tout le monde s'accordoil à lui trouver beaucoup d'esprit, mais d'ailleurs, les uns louoient l'aiistérîté de ses moeurs et de SCS principes , landisque beaucoup d'autres l'accusoient d'une profonde dissimulation; enfin il avoit une certaine originalité inquiétante et indéfinissable que je n'ai vue qu'à lui.
On connoissoit au premier coup d'œil qu'il ne ressembloit à personiie ; on le regardott avec étoimement; on n'entreprenoit point de l'exa-
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LES ATHEES CONSÉQDEITS. 21
min^; on sentoit «tonfus^nient qu'il s'étoh puissammcat armé contre toutes les observations.
Isidore lit sur moi l'Impression la plus désagréable. Je trouvai son aspect repoussant, et je me promis bien de ne jamais me lier avec lui. Il eut néanmoins envie de me plaire , mais . ses avances 6n ce genre ressembloienl toujours à un interrogatoire : ses questions minutieuses ^ > faites avec gravité, son regard inquisitif et per'- Çant, soQ sourire ^rdonique, achevèrent en - deux oO' trois entretiens dé m'éloigner entiéremeut de lui. Mais son frère m'inspira des sentlmens bien diftérens , je sentis qu'après le vicomte de "*, je l'hurlas- choisi pour beau-frèrede ; préférence h. tiout autre ; ma sœnr l'agréa volontiers pouf époux; elle nous dit même que lasnpérioritéd'âge qu'il avoit sur elle, étoità ses yeux un mérite de plus dans celui qui deroi t être le guide de ses actions ëf. le protecteur de sa vie.
Ma stéur se maria le jour de sa naissance ; elle avoit seize ans en allantàramel. Huit jours après, le vicomte arriva; j'obtins facilement de naon père , la permission de voyager avec lui , à condition que uous emmèneriiHis un ancien domestique que j'avois avec moi depuis mon
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enfance. Je promis de revenir dans deus ans et nous partîmes sans délai.
t Ou trouva singulier dans le monde que mon père, sans me donner un mentor particulier, m'eût conûé pour un aussi long voyage à un jeune homme de vingt-sept aus , qui n'avoit aucun droit sur moi ; mais mon père nous connoissoit l'un et l'autre ; il m'avoit donné des lettres de recommandation pour les personnes les plus respectables des grandes villes où uous devions séjourner j il éioit bien sûr que nous ne ferions pas d'autres liaisons et il pensoît , avec raison , que les grandes routes, les auberges et les pays étrangers offriroient à moniîgebeaucoup moins de dangers que le séjour Labituel de Paris ; enfin les voyages peuvent seuls compléter l'éducation d'un jeune homme né studieux et ob- ' servateur ; et lui donner les moyens de fortifier et d'accroître s<m instruction et par conséquent ses lumières ; c'est lui donner aussi de nouvelles armes contre les séductions du monde et des passions.
Lorsqu'on n'est, ni un homme d'état , ni ua artiste , ondoit , en voyageant , s'occuper beaucoup moins de la politique et des arts que de la morale , et de tout ce qui s'y rattache ; je n'ai ni dessiné , ni décrit des paysages et des.
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LES ATHJËKS COHSÉQUERS- 33
monumens , et je n'ai conoervc de toutes ces choses <[u'une idée secondaire. La narration de. mes voyages n'aura rien de matériel ; .elle ne contient que des souvenirs dont l'éloignement des lieux et les années ne sauraient aHoiblir le touchant intérêt : le temps altère ou détruit tes chefs-d'œuvre de. la peinture, de la sculpture ou de l'architecture j raafe tout ce qui pénèue l'âme, tout ce qui persuade la raison est immuable ; étendre ses Êicukés intellectuelles , pour les bien diriger , c'est actpiérir quelques portions des trésors de l'éternité , qui renferme dans son sein, la lumière céleste , la véritable I science et la- perfection.
Gomme ta santé du vicointe étoit fort dé-, rangée," et que l'on avoit quelques craintes pour sa poitrine , j'engageai secrètement son médecin à lui ordonner les eaux de Pise. Il me fut pénible de partir un mois après le mariage de ma sœur ; mais j'étois véritablement inquiet de l'état de langueuii où je voyois le vicomte ; et le motif que j'y supposois , et qui n'éloit que trop réel , ajoutoit encore à ce vif intérêt. Je ne voulus point qu'il pût attribuera la complaisance ce que je faisois pour lui : l'idée qu'il m'en coûtoit un sacrifice , auroit pu lui donner de l'ipquiétude; j'aimai mieux lui laisser igno» .
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rer mes motifs j^une véritable amitié n'a nul besoin de rèconnoissanee , elle ne songe qu'à se satisfaire , et non à se faire un mérite imaginatre ou réel. ■ i
IVous avions emporté une petite caisse dfe livres que nous ne pouvions nous lasser de relire; le vicomte étoit rempli de lalena eharmans; il peignoit agréahlelnent ; il avoit l'une des plus belles voix que j'aie entendues , et il étoit d'une grande force sur la harpe ; j'aimoû aussi beaucoup- la musique et je jotioia de la flûte. Le vicomte n'oublia pas d'emporter une petite harpe^ c'est-à-dire d'une moyfinue grandeur , et à pédales ,«x qu'il ût mettre sur l'impériale delà voiture ; durant tout notre voyage , il en eut un soin particulier qui me parut biearre % je lui en demandai plusieurs fois la raison , il ' sourit À ces questions , et n'y répondit jamais. Cependant je l'entendois souvent , dans les auberges, exercer sa belle voix , lorsqu'il étoit seul dans sa- chambre; je ne pouvois disiingnet- les. paroles, mais je remarquois qu'il chantoit toujours un air plein d'expression et d'originalité, qui m'étoit inconnu ; je le questionnai encore à cÀ égard , il me répondit qse cet air étoit de SB composition; j'imaginai que c'éloit une espèce de cantique dont il faisoit une prière
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IiEtf ATHÉES COHSÉQDEnS. 2[> .
soir et matin lorsqu'il en avoit le tem|)s , et je, n'ossi lui âemauder de l'entendre.
lÀ Sftnté du TiccHUte étoit toiijoars languissanté , et dépendant je Ttiydis diaque jour se calmer l'agitation de sbn esprit et le trouble de sodi âme. Une passioti inalheuFeuse ne bodleverse point un oœnf- Tcritàbledient rdigieuz ^ qtii jamais ne à'j livre avec vitJence; loin de l'entretenir par de dangereuses Téreriès, l'homme édàiré par la pi<5té en repousse touà lés souveiiirs ; l'ikiiaginÀtion exaltée par les plus niblimes méditattonâ , iie peut s'enflainmèr pônr des obj ktÀ terrestres , et de célestes pensées en éfbceût l>ientât les impressions involontaires v des àenitimens fiigiti& que la raison et la vertu condanment.
^ous restâmes huit mois à Pise , et de U , nous allâmes k Iï6me : je ne puis dépeindre 1*6x3)1311011 religieuse que prodaisit en nous cette ville aUébre , jadis l'un des plus fameux berbeatis de l'errébr, capitale de l'empire le plbs étendu des Païens, etdeventie le ccfttre de la chrétienté ! Nbiis Contemplions , avec ravissement, ce monnment admirable (1), où la religiori , victoriense des pilssions humaines
(1) L'églkse de Saiitt-Pierré flè Rome.
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et des illusions du paganisme, et rivale triomphante des ruines antiques , paroissoit offrir , pai'ses dimensions immen^etsa hauteur majestueuse , un emhléaie frappant de la forcetoule-puissante et de l'élévation incomparable de l'auguste et sainte vérité! Et peut-on se défendre de l'enthousiasme le mieux fondé , en songeant comment ces merveilles se sont opérées , en se rappelant que ce ne furent, ni des armées nombreuses, ni des guerriers, ni dés conquérans qui renversèrent les autels et qui dctL'uisirent les temples des faux dieux i- mais que des hommes obscui? , voués h I9 pauvreté,, en proposant unenouvellemorale aussi inflexible qu'austère, ont demandé aux grands delà terre et à tous les hommes d'adopter une croyance qui prescrit de renoncer à tout ce qui flatte lessens , à tout oe qui favorise les penchans naturels, à tout ce qui satiisfait l'oi^eil et qu'ils l'ont obtenu !... '
7f otre séjour à Rome fut à peu près de dixhuit mois. Lorsque nous eûmes vu toutes Jës solennités religieuses , si belles dans tous les Etats catholiques, et si pompeuses et si touchantes dans cette capitale de l'empire chrétien et des arts; après avoir, à la fête de Saint-Pierre, prié sur les tombes des apStres et suivi les somp~
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tueuses proce&sioiu de la Féie-Dieu ; après avoir monté la scala sancta {i), admiré la crois lumineuse éclairani seule , le vendredi saint , l'immense édifice de Saiot-Pierre , image hrillante, symbolique et sublime de la simple croix de bois , qui , à pareil jour , sur le calvaire , éclaira le monde entier; nous nous arrachâmes de Borne , et , suivant le désir' que j'exprimai k mon ami , nous nous rendîmes à Malte : là, sur le rocher ennobli , sanctifié par la religion et partant de Wut^ faits, la piété n'a point de souvenirs à repousser ; ceux mêmes de la gloire humaine et des exploits guerriers de tous geares, les navigations périlleuses, les si^es , les batailles, tout s'y rapporte, tout s'y rattache à la foi chrétienne : 'notre piemîer soin fut de visiter la belle église de Saint4ean, remplie des maguîfîques tableaux de Velasquez et des, toiobes des hc'ros de l'ordre de Malte; nous nous arrêtâmes surtout au lambeau de l'Ile-
(i) L'ascalier saint. Suivant' une tradftioa reipeclabic , cet escalier fut apporté de Jérusalem , et c'est cehiî que ' Itotre Seigneur descendit le]oDr<}esa paMion. Le» marcbes en iDiit trèa-baules et revêtues de cuiTie , on ne le monte qa'i genoux : on ne le descend jamais. Au haut de cet escalier , se iToure une cbapetts et une porte de derrière , par laquelle OQ sort de ce lieu consacra'
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28 I,ES ATHÉES CONSÉQUEns.
Adam, et je ne lus pas, sans .une profonde émotion, cette épitaphe : Ci gU ta vertu victo~ lieuse de la fortune : pÂixJes admirables qui expriment tout ce que les destinées humaines peuvent oSrir de plus noble et de plus intéressant.
Nous fûmes bientât admis dans la société intime du giand-mattre , qui nous combla dé marques de bonté. Cette cour, h ta fois religieuse, chevaleresque et guerrière, est unique dans le monde ; son austérité n'a rien de froid , elle s'uhit à l'exaltation des plus gr^ds sentimens ; et , «n suivant les lois et les statuts de l'ordre , le souverain n'agit , ne donne des fête» et ne combat que pour Dieu , que pour o1>tenir ïa seule renommée qui ne puisse périr , celle qui retentira dans l'éterjiité, et que célèbrent les anges !. ;.'
Une des choses qui nous frappa le plus, fut, à la féiesoleniiene de la Saint-Jean, nne grande messe où tous les chevaliers se trouToient rassemblés ; nous éprouvâmes une sensation inexprimable, lorsqu'à l'évangile et ait son d'une musique religieuse et guerrière , nous vîmes ces vailians chevaliers se lever tous à la fois et précipitamment, en tirant leui-s épées , comme ^ur promettre au Diea des armées de s' exposez
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âi tout, et decombattre jusqu'au dernier soupir pour soutenir la cause sacrée de la religion et de la foi. Cétoit celle aussi de la véritable morale çt des seuls principes qui puissent assurer , le bonheur du genre humain.
Je me rappelois avec dâices , et d'une manière si frappante, toute" l'Histoire de Malte que ï'avois tant admirée dans ma première jeunesse, qu'il me sembloit que j'avois été témoin de ces grands événemens et que j'y avois participé.
' Le séjour de Malte eut tant d'attraits pour nous, que nous y restâmes sept mois entiers j cependant l'air brûlant de cette île étoit visiblement contraire à la santé du vicomte } nous voyagions depuis deux ans, et je lui proposai de profiter de l'occasion d'un vaisseau prêt à mettre à la voile pour Toulon , et sur lequel s'embarquoient plusieurs chevaliers qui retournoient en Frauce; le vicomte, sans Aie faire une seule objection, y consentit. J'allai prendre congé du grand-maître qui connoissoit ma résolution inébranlable de me consacrer sans retour à l'ordre de Malte, et je lui promis -que je reviendrois dans le coûts de l'aunée , pour prononcer mes vœux. Nous partîmes' sur la fui de juillet, notre passage fut heureux; le
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vent le pliis favorable, qui ne nous abandone point, nous conduisit à Toulon avec une extrême promptitude; ce fut là qu'en de'barquant , nous eûmes des nouvelles de France qui nous causèrent beaucoup- de surprise et qui chauffèrent entièrement la situation du vicomte : un capitaine de vaisseau, de nos amis, revenant de Paris , nous apprit qu'un vieux célibataire nonvné Dorival , qui n'avoit point de prodiCS pareus, venoit de mourir, et -que ce riche financier , au grand élonnpment de tout le monde, laissoit , par un testament en bonnes formes et non contesta, toute sa fortune au vicomte. A ce récit, je ne pus m'empécher de m'écrier du premier mouvement : Voilà un héritage qui vient trop tard! Je pensois que deux ans plus tôt, cette succession auroit fait le bonheur de ' mon ami , parce qu'alors il auroit obtenu sans peine la main de celle qu'il aimoit : jl m'entendit, et répondant à ma pensée : Non, dit-il, car maintenant je sens mieux le prix de la fortime, puisque j'en counois mieux le véritable emploi. Il parloit avec une parfaite sincérité; j'admirois sans cesse en lui le pouvoir bienfaisant de la religion j il étoit guéri d'une passion malheureuse , sans éprouver ce y\A,e afireux que ' laissé au fond de l'âme un sentiment' que riefi
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LSS ATHiBS COirSÉQCIEHSv 3l
Be remplace; une piété vive et profonde sembloit développer eu lui de nouvelles facultés et de nouvelles vertus j son imaginaiion avoit acquis le plus haiït degré de force et d'élévation; son détadiement de la vie ne lui donnent que la candeur de caractère qui double le coulage, et qui fait mépriser tout ce qui est f riyole ; mais dépouillé de tout égoïsme , il étoit plus sensible, plus compatissant/ et nul élre sur la terre n'étoit capable d'un dévoûment plus généreus. et plus héroïque pour ses amis et pour ses semblables.
Le surlendemain de notre arrivée à Toulon j il me déclara que se.s voyagea n'étoîent pas finis, et que le plus intéressant de tous lui restoit à Ëiire ; enfin , il me conBa qu'il vouloit aller âi . la Terre-Sainte. Mais , poursuivit-il , ^vant de me donner le temps de lui répondre, vous avez en France un tendre père, une sœur et iine tante chérie , qui comptent les jours de votVe absence : nos vocations sont devenues différences ; je remplirai la mienne , suivez la vôtre : retournez k^ Paris , j'irai seul h Jérusalem. Pauvre orphelin dès mon berceau , je n'ai que dés'parens éloignés et très-iudiSerens sur mon sort; je puis x disposer de moi ; nul ne désire mon retour; je ne manque i personne.. — Kh!
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Sa LSS J.TBÉES CXUISÉQUEKS.
quoi , mou ami , lui dis-je,' vous me comptes dontï pour rien ? A ces mots , il me serta la main , 'et je vis ses yeux se remplir de larmes.. . . Après un moment de silence, reprenant la parole : Ne sais-jerpas, dil-il, que vous n'avez quitté Paris el que vous n'avez fait ce long voyage que pour ■ ne pas abandonner un ami malheureux? votre générosité fiit muette, ma reconnoissance a dû l'être. J'ai respecte votre touchante délicatesse ; j'aurois craint d'en ternir la pureté, en vous laissant voir que je la devinoîs. J'ai remis avec délices cette dette du cœur entre les mains dé celui qui paie avec usure les bienfaits dont il est le seul confident. Séparons-nous , continoa-t-il ; vous pouvez m'étre fort utile à Paris, en vous informant si ce testament dont je suis l'objet ne blesse en rien la justice ; et alors nous conviendrons de l'usage que je ferai de cette fortune el de la somme que Vous me ferez passer sur-lechamp , et que je destine aux gardiens du Saint- Sépulcre et aux pèlerins malheureux ; enfin , j'attendrai ici votre réponse, qu'il- iîiudra m'envt)jer par un courrier. ,
' Le voyage de la Terre-Sainte ne devant naturellement durer que cinq ou six mois, je résolus intérieurement de faire aussi ce grand pèlerinage , d'autant plus qu'allant à Paris , je pou-
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la certitude que le vieui Dérivai avoit pu légi-. timement disposer d'une fortune dont'il étoit l'artisan. Muni de la procuration du vicomte , je me fis donner pour lui une somme considérable , et je me disposai h repreaidre la roule de Toulon.
Mon père consentit à me voir entreprendre si promptement mon second voyage , et, ne s'opposant plus au projet de me lier par des vœux à l'ordre de Malte , il loua même ma constance à cet égard. Ma sœur , durant mon absence , étoit. devenue mère; ellectoit accouchée, neuf mois après mon départ, d'un charmant petit garçon , qu'elle achevoit de sevrer , et «jui faisoit ses délices. Ma tante jouissoit de son bonheur et de !a perfection de sa conduite; mon beaufrère savoit apprécier une épouse si accomplie ; enfin, toute ma famille étoit heureuse. Je revis Isidore, qui, durant mon absence, avoit fait quelc[ues voyages en Hollande et en Angleterre; je lui trouvai toujours un air aussi solennel Cependant je remarquai qu'il avoit un ton moins sec , moins tranchant , et des manières plus douces et plus polies; il me parut avoir plus d'ascendant que jamais sur son frère, dont il étoit tendrement aimé. Je parlai de lui à ma tante; elle me répondit très^brièyement qu'il
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moniroit beaucoup d'égards et de déférence pour Adeline; elle ajouta que c'étoil là tout ce qui devoit m'iniéressep, et sur-le-champ elle changea d'enu-etien j ce qui me convainquit qu'elle n'étoit nullement contente de son car«ctère , car j'avois remarqué qu'elle parloit toujours le moins possible des personnes qu'elle n'estimoit pas. D'après cette obserralion , Isidore me devint plus suspect que jamais, et je ne pouvois me défendre d'un sentiment pénible en pensant que cet homme équivoque ei mystérieux faisoit partie de notre famille. Mais les craintes wgues et sinistres qu'il m'inSpircit se d'issipoient entièrement, quand je réfléchissois aut vertus d'Adehne , à sa prudence prématurée, à sa parfaite confiance en ma tantej si digne , à tous égards , de lui servir de guide , et enfin à l'union si tendre qui existoit entre elle et son mari.
Au bout de dis-sepl jours, comme je l'a' déjà dit, jepartisdeParis, etje repris laroutedeTou- Ion. Le vicomte fut plue charmé que surpriade me revoir : son âme étoit accoutumée à deviner k mienne. Nous nous embarquâmes aussitôt que le vent nous le permit; dès le second jour, nous fûmes assaillis par une tempête furieuse. Dans ce péril extrême, le vicomte, toujours
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LES ATHÉES COMSÉQtlËNS. ' S5
^arfiitement résigné , paroisaoit même avoir perdu Je souvenir de Jérusalem. Ou moins , lut di*-)e, si nous avions visite les lieus saints ! — Ah ! répondit-il , an mom«it de jouir de la vue deDiim , que peut-on regretter? C'est ainsi que la piété console de tout et répond à tout. Cet orage dura fu-ès de quinze heures , ensuite il se dissipa tout à coup} et, depuis oc moment, nous eûmes toujours letemps le plus désirable. Nous passâmes devarnt ]«s Iles de la Grèce. Le vicomte , qui , durant nos études , avoit eu , «omme un autre , un grand enthousiasme pour là Grèce, ses.héros etsesmonumens, dédaigna ■avec tant de ancérité ces souvesnirs profanes , (jue, pendant toutle temps^qnenouscotoyâmes ces îles £aoieuses, il baissa ou ferma les yeuK; et la patrie des Agamemnon, des Oreste, des Achille , etc. , la patrie d'Homère ne put obte- BÎr de lui un seul regard. Nous arrivâmes à Jérusalem au milieu dé la nuit , et le lendemain , au point du jour, nous nous raidîmes dans relise du Saint-Sépulcre. Nous restâmes prosternés pendant plus d'une heure sur la tombe sacrée. Quand mon ami se releva, je remarquai qu'il étoit excessivement rouge ; je connoissois sa profonde piété, sa vive et belle imagination ( quel sujet pouvtnt en gercer mieux la force
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et l'étendue! ) D'ailleurs, je pouvois juger do ses impressions par les miennes, qui dans ce moment furent inexprimables. On nous fit voir nn fameux crucifix de grandeur naturelle. I^r une ingénieuse mécanique , on détache de la croix la figure du Sauveur; ( tous les ans , leVendredî-Saint ) , lorsque les clous sont arrachés , les bras s'inclinent vers le corps, que l'on enveloppe alors dans un Hnceuil, pour le placeidans le sépulcre : toutes ces choses faites avec une imitation scrupuleusement exacte, à pareil jour, à pareille heure, dans les lieux mêmes où elles se passèrent , et en suivant pas à pas les traces de Jésus-Christ ; toiite cette fidèle représentation du plus grand de totis les événemens et de nos plus augustes mystères, ne seroit pas vue sans émotion par les impies mêmes : on peut juger de l'impression qu'elle doit produire sur des cœurs religieux. Enfin , sur cette terre classique de la religion , chaque pas affermit la foi ; les vestiges sacrés qu'on y rencontre font mieux que retracer les^iraclesd^l'Evangile; ils frappent si fortement l'imagination , qu'on ne croit pas les découvrir pour la première fois : il semble qu'on les ait déjà vus, et qu'on les reconhoisse!....
En sortant de l'église nous nous approchâmes
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LBS ATHÉES CGHSEQUEWS. 5-J
l'un de l'autre; nous étions trop pénétrés pour essayer d'exprimer ce que nous ressentions ; Biais, par un mouvement qui fut mutuellement irréfléchi ^ nous nous serrâmes fortement la main , nous étions devenus véritablement frères. Cette grande méditation, cette touchante conformité de sensations, de réflexions et de sentimens, venoit de resserrer les liens de l'affeciion qui nous unîssoit; nous nous aimions pour l'éternité!
En rentrant dans noire Ic^ement , le vicomte m'avoua qu'il croyoit avoir un peu de fièvi-e , je le pressai de se mettre au lit, ce qu'il fit sur-le-champ. Dans la soirée il eut un si violent redoublement, que je commençai à m'inquiéter, il avoit néanmoins toute sa tête : à minuit , son état empirant, il demanda un de» vénérables religieux gardiens du Saint-Sépulcre; j'envoyai en même temps chen^er- un chirurgien qu'on nous indiqua, qui vint aussitiît, et qui me déclara que le malade lui paroissoit être dans le plus grand danger. Il reçut tous ses sacremens à la. naissance du jour; pendant la cérémonie si touchante de l'extrême-onction , y'élois k genoux au pied de son Ut , et je ne ppuvois m^ lasser de contempler son visage, devenu véritablement angélique : on y voycaç
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briller tous les rayons de la foi et toute l'ex-pression de la béatitude ; on voyoit que ses fei'ventes prières n'étoient que des remercioiens passionnés de la plus heureuse de toutes les morts, et il n'ayoît que ving-neuf ans.'
Il s'aperçut que je pleurois, et ce mouve-mcnt involontaii'e do la nature ne lui causa, que de la surprix; l'approche de la moit n'éloit pour lui qu'une promesse, et l'agonie que l'a-, vant-coureur d'un bonheur éternel et suprême. C'est ainsi que la vie des élus se terpiine, c'es^ ainsi que les saints finissent après avoir pareoura avec ferveur une carrière remplie d'actions et d'espérances sublimes !....,
Le vicomte avoit cru Unir le péleriaage de lit vie avec celui de Jérusalem ; il fut trompe dans son attente : le danger cessa dès le l^idemain , et , au bout de ti-ois jours , il fut en pleine convalescence;. guidés par un des religieux du Saint-Sépulcre , nous parcourûmes toute la ville pour eu bien connoître les monumens; le vicomte se fit oouduire dans le lieu qu'on appelle ia Maison de David j je fus très-étonué d'y voir la petite harpe et ma flûte que le vicomte y avoit fait porter le matin ; il se tourna vers moi en souriant, et me demanda si je voulois prendre ma -flûte et l'accompagner d'oi-eiilc ',
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LES ATHÉES CONSEQUEHS. 3û
, parce gu'il alloit chanter le cantique que je n'avois entendu que de ioio , durant notre voyage. J'y consentis et je lui demandai à mon tour s'il joueroit de ta harpe ; oui , répondit-il , mais non en commençant, ma harpe ne sera nécessaire que lorsque je'parlerai du prophète Roi; à ces mot» il chanla avec enthousiasme les paroles suivantes ;
Lieux révérés , je vous contemple enfin !
Sainte ferreur , enthoiUiasme divin , ' 3e m'abaiidonne à vous , pure et céleste flamme , Éclairez mon esprit , puiifiez mon âme!....
Oùiuis-je, à ciel! (juel bruit harmonieuï t.... Et quels accords mélodieux!,...
Prodige ravissant ! à touchante merveille !
La harpe du proph^C a frappé maa oreille-l Le Jourdain s'est émg , la lallou retettit 1 — Du désert la palme immortelle Sur sa tige se ceaouv«Ue , S'ëlend , s'élère et refieuril ! . . . .
Tnisaos^mas , éeoutoas... Mais, qu'entends-^, il j^k!... Cert la Seignrar'^'â impltirç.
Sa voix poissante et sonore Pi-octame son repentir.
Du Seigneur, lent à punir , 'B invoque la clémence , Il céUbue la poinaBcé!
Il iounprtaiiae en aes chant» , Ses vceux et ses regrets touchant , Ses profondes douleurs , sak pieuse espérance Et sa sublime p^tmce ! '
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4o LES ATHÉES CWtaÉQtlESS.
Du monde et d« la cour frirole aoiivenir,
Eiîace-loi de ma mémoire.
Louange des humains, vain fâutdme de gloire v Tu dois ici t'évanouir.... •*
En abordant cet auguste rirage , On ne voit que le bol d'un périlleux voyage m On De craint plus l'écueil que l'on a su franchir; Près du sépulcre laint , il n'est plus de nuage , Et les vrais pèlerins y peuvent découvrir Le trésor de la foi : l'étemel avenir !
Sur la tombe du Christ assise en triomphante.
L'immortelle Religion Dit à chaque chrétipn d'une voix éclatante :
Le temps qui va finir , n'est iamais qu'une attente^,.
La seule réaurreclion
Est donc la véritable vie.
Prosleme-toi , mortel '■ adore , espère et prie !
Lieux révérés , je tous contemple enfin !
Sainte ferveur , enthousiasme divin ,.
Je m'abandonne k vous , piu« et céleste flamme , Éclairez mon esprit, purifi«E mon line!...
. n faut avoir entendu ce cantique dans Ifr maison de David, et chanté par un pèlerin-, pour se faire une idée de son effet. Ce jour même, levîcomte me déclara rélonnante résolution qu'il aToit prise de s'établir à Jérusalem et d'y finir ses jours. — J'y vivrai , dil-il , sous le nom de Philéas , mon nom de baptême; j'y passerai le reste de ma vie dans une heureuse obscurité ; je veillerai sur les pélerina.et sur les
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LES ATHÉES COHSÉQUEMS. ^l
pieux gardiens du Saint-Sépulcre : n est-ce pas
- s'associer aux anges qui les protègent spécialement?.... J'admirois trop la pieté de mon ami pour entreprendre de la combattre ; je ne pensois pas, comme le monde, qu'elle puisse jamais inspirer des sacrifices exagérés, car il n'en estjpoint de tels pour la foi.
La veille de mon départ , nous allâmes ensemble, au commencement de la nuit, visiter la vallée de Josaphat ; nous admirâmes d'abord la beauté etl'azur éclatant du ciel oriental. La himière douce et brillante de la lune éclairoit notre marche silencieuse. Tout h coup le vi- . comte , s'arrétant sur les bords du Siloë : — Ah ! mon ami , me dit-il, c'est ici que toutes lesil-
- lusions du'monde s'évanouissent! C'est ici que se dissipe l'ensorcellement des niaisenes (i)j c'est ici qu'en quittant pour la vie son ami le plus cher, on ne croit pas se séparer de lui , oui , nous nous reverrons pour nous réunir h jamais! C'est toi que je devrois plaindre, si je ne connoissois pas ton caractère et tes seutimens : je reste dans des lieux où tout me parlera de l'immuable vérité; tu retournes dans un nionde livré à la frivolité , au mensonge ,
(i) Admirable eiprestîon de rËcriture-Sainte.
3,a,i,;t!dbïGoogIe
aux déceptions de tous genres; dans un mondo où l'oi^ueil et souvent la plus puérile vanité honorent du nom de vertu et de gloire des pré" juges barbares, des prëtenûoDs ridicules, des actions coupables et des projets insensés !..••.. Mais tu sauras résister au torrent qui entraîn& tant d'âmes foibles et malbeureuses , qui , n'ayant pas la force dv vaincre le danger, croient s'en affranchir eu le niant. Tu te rappelleras notre am«iiéi nos voyages, nos lectures, no»
entretiens A oe» mots, pour toute répimse,
je me jetai dans ses bras , je le pressai contre mon sein ; de douces ta^-mes s'échappèrent de mes yens, je sentis les siennes couler sur mon visage; mes regards se portèrent vers le ciel, et, dans ce moment, la vue de «e beau ciel étoile me cauaa autant d'enthousiasme que si j'eusse vu pouf la première fois ce ravissant spectacle. — sainte Religion! m'écriai-je, quel charme et quelle puissance lu sais donner à la véritable amitié!..;. Comme je disois ces paroles , nous entendîmes marchera quelque distance de nous; nous tournâmes la tête dececâté, et Dous aperçûmes un objet surprenant ; c'éloit une femme , vêtue d'tkne longue robe blanche , qui s'avançoi t lentement vers les rives du Siloë j sa taille étoit majestueuse, et son visage, écliuré
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LES ATHÉES COHSÉQUBSS. ^3
par la lune , malgré sa pâleur exb'éme , nous parui d'une grande beauté. Elle s'arrêta à trente pas de uoui; elle monta sur un petit tertre de verdure qui entouroit un Buperbe palmier, et, 8'appuyant sur le tronc âe l'aiitre, en croisant . ses brassur sa poitrine, elle resta debout et immobile dam «eue attitude.... On UYiyoit voir s'^ever du tombeau la première créature humaine ressuscitée, arriyaiit au rendez-vous universel, en attendant son aiTet!... Une femme , dont le maintien et les vétemens annonçoient assez qu'elle o'ëtoit pas d'un état vulgaire, et senle la nuit dans cette vallée , oâroit une singalarité remarquable ; nous li regardions avec ëtonnement, lorsque, tout à coup élevant la voix, approf^ez-voiis , nous dit-ell6. 11 y avoit à kk fois dans le ton de cette invitation de la doïi ceur et àe l'autorité. Nous obéîmes , et alors l'inconnue nous attendit , eh baissant son voile sur son visage ; nous l'approcibàmcs en silence et avec unesoitede saisisseoaient. Elle nous denùnda eo. italien le nom de noue paj-s, et, en apprenant qwe nous étions Français , elle ne nous parla plus que dans tiotre langue telle nous fit plueieurs questions, et, sachant -que noua étions <n3nus à Jérusalem -en vrais pèlerins , elle prit toute confiance en nous. Et moi «nssî , dit*
j,.,i,z<»i.vGoogIe
elle d'une voix entrecoupée , je ne suis point une voyageuse !.... Jeunes tîtrangers, la piété seule TOUS a conduits ici ; et moi je suis une infortunée, que les remords etlerepenuryontamenée.
Je veux anticiper volontairement sur la juste punition gui m'est réservée. Nous nous retrouverons, au jour redoutable , réunis dans ces mêmes lieux par la voix du Tout-Puissant ! Là , tous les crimes seront dévoilés ; je vais, en peu de mMs , vous apprendre les miens : ce sera un commencemenld'expiation , et ce récit vous fera. diérir davantage , s'il est possible , la religitui et la foi , qui peuvent seules mettre à l'abri de toutes les eiTeurs humaines. En disant ces mots , l'inconnue s'assit sur le tertre de gazon ,. et nous fit signe de nous établir sur une souche d'arbre qui se li'ouvoit k câté du palmier; ensuite, après un moment de silence , reprenant ,Ia parole :■
« Je suis née, di^elle, sons le beau cid de- Naples; j'épousai à dix-sept ans le comte de***; les premières années de mon mariage furent heureuses , parce cp'elles s'écoulèrent dans. l'innocence ; mais bientôt un abîme affreux s'ouvrit sous mes pas ,. et j'y lus plongée par un. monstre qui avoit usurpé toute l'estimo et toute U confiance de mou époux : il se nommoit Pao-
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LES ATHEES COHSÉQUEnS. 4^
Uni. Il joigaoit à un caractère féroce les passîons'les plus imp^ueuses, une duplicité sans exemple et la plus horrible impiété;' mais il avoit reçu de la nature ou, pour mieux dire, de l'enfer tous les dons dangereux qui éblouissent et (jui séduisent : une belle figure, un esprit souple, insinuant, et l'art perfide de cacher sous les traits de la sensibilité une profonde dépravation. J'eus le malheur de lai inspiref une violente passion, qu'il sut dissimuler à tous les yeux, excepté aux miens. Je n'éprouvai d'abord que de la surprise et l'indignation que devoitm'inspirer celui qui trahissoit ainsi les plus saints devoirs de l'amitié. Il me montra tant de remords et tant de passion, qu'il subjugua ma pitié ; enfin , il parvint ^ corrompre mon esprit et ma raison , et je deùus sa victime !. . . Pour mieux cacher son crime et le mien, ilaflecta pour moi , dans ma famille et dans le monde , une espèce d'éloignement et de sévérité , qu'il joua avec tant d'illusion, que j'en fus souvent désagréablement étonnée ; mais, quand on est aveuglé par la passion, l'indignation la mieux fondée n'est presque toujours qu'une crainte douloureuse et vague ou un mécontentement passager. Pour moi^ incapable de feindre , je ne laissai que trop voir , sinon le
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- 46 LES ATHÉE3 COBSÉQtlBIlS.
sentimeut coupable qui me dominoit , du moins un désir constant (le lui j^ire et^'obteuir en toutes choses son suffrage.
Cependant , loin de goûter un instant l'illu- ■iott du bonheur dans celte liaison criminelle , je n'y' trouvai <|ue des craintes sinistres et des chagrins , dont chaque instant semblait accroître ramertume; je ne tardai pas h m'apercevoirqne Paolini n'aroit (Jus pour moi la passion exaltëe par l'orgueil que lui avoit in^iré le désir de faire une conquête ; il me cachoit ses vices avec moins de scûn , il se glorifioit même de quelques-uns ; il se vantoil d'être ennemi irréconciliable , et toujours implacable dans ses rèssentimens. It me rëpét<Ht avec un^ sorte d'afKîctatioQ i^u'il étoit capable de tout pour se venger. Il ne préténdoit pliis à mon admiration ; son horrible confiance éioit une preuve continuelle de son mépris , elle étoit en même temps un artifice ; n'ayant j^us le besoin d'être aimé , il vouloit surtout m'in^irer de la terreur ; j'avois personnellement une grande fortune , et son insatiable cupidité fondoit sur ma foiblesse , le plus exécrable de tœs les projets. De mon côté , si je n'eusse mortellement redouté de sonder un abîme , en examinant mon cœur , j 'aurois reconnu que je n'avois plus
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L&S ATHÉES COIUSÉQt/BKS. ^7
poar lai cet atuchement que j'avois cru insur» montable ; mais j'étois euchaîn^e par d'affreux sacrifices, par l'habitude > la vauité et la crainte, par un reste de Benliment indéfinissable', que jeregardoîs commema seule eicuse, et que, par cette raison, je cherchois à m'exagérer ; son funeste pouvoir sur nftoi n'étoit plus que la do- Tmination de l'enfer : il falloit pour m'y soustraire, unesecotisse aussi terrible que viol^ite. Lorsque Paolini crut pouvoir disposer entièrement de moi , je remarquai que dans tous nos entretiens , il cherchoit à nie préparer à quelque résolution extraordinaire, il me disoit sans cesse : que la passion autorise tout , excuse tout. Ces odieuses maximes et cette v^émence , flattoient encore mon orgueil, et j'avois l'aîr de les approuver ; j'imaginai confVisément qu'il Touloit me proposer de m'enlever > et j'avois la tête tellement exaltée, qu'il lui eût été facile d'obtenir à cet égard moii consentement ; enfin , chargé par le Koi d'une commission secrète pour Florence , il vint chez moi la veille du jour fixé pour son départ ; je rt^narquai de l'égarement dans sies yeux et beaucoup plus de véhémence dans ses discours. Je le pressai de s'expliquer et de m'avouer avec franchise ce qu'il aitaidoit de moi : alors tirant de son sein
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un petit flacon de cristal ; — Voili , dit-il, une composition qui peut , en quelques heures, nous délivrer pour jamais de Tobstacle qui nous sépare j je restai pétrifiée; Paolini prenant mon silence pour un consentement, osa me proposer sans détour d'empoisonner mon époux. — Monstre infernal , m'écriai-je, sortez et ne paroisses jamais devant moil A ces paroles , il devint immobile , en fixant sur moi un regard affreux, où se peignoit la démence en fureur , et tout à coup débouchant te flacon, il avala ce poi-, son mortel , en disant d'une voix concentrée : ,Tu n'éviteras par l'homicide, âme foihie et vulgaire , c'est toi qui me donnes la mort. A ces mots , je le vis tpmber à mes pieds , je me précipitai sur un cordon de sonnette, et je m'évanouis I.... Eu reprenant l'usage de mes sens , je me trouvai entoui'ée de mes femmes , et j'aperçus avec horreur , h dix pas de moi , Paolini mourant, assis dans un fauteuil et soutenu par le comte de ***, qui , accouru- aux cris de mes femmes , et croyant que son ami venoît d'éu-e frappé d'un coup de sang , lui prodigiioit les plus tendres soins ; Paolini d'une voix basse , demanda qu'on renvoyât mes femmes , qui sortirent aussitôt i alors Paolini se tournant vers mon crédule époux : — toi , dit-il , l'ami de
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Les ATttÉSS COK8EQUBHS. 49
mon enfance , de ma jeunesse et de toute n^ia Tie, tu vas bientôt recevoir mon dernier soupir! sur le Lord de la tombe , je ne veux- point emporter mon secret le plus inlime, jl t'appartient , je le dois à ta gcnéi>euse amitift > tu sauras tout. — Grand Dieu! m'cCTiai-je avec épouvante, qu'allez-vous dire? ^ — Tout, je le répète, reprit-il froidement. A ces terribles paroles , je tombai à genoux en implorant lamiséricorde divine , et je me couvris le visage avec mes deux mains. — 3e meurs empoisonne , poursuivit Paolini. -*— Et qudle est la maiu barbare , int^Tompit le comte? — Celle de votre indigne épouse , repartit Paolini; c'est ainsi qu'elle s'est vengée du mépris que m'a toujours inspiré sa passion adultère ; â mon ami , sépares-vous, de cette iutie , elle flniroit par attenter à vos jours : je devois cette horrible révélation au plus chec intérêt de mon cœur , celui de votre sûreté.
' En finissant cet exécrable discours , Paolini voulut se soulever, pour embrasser l'ami qu'il avoit trahi avec tant de perfidie, et qu'il abusoit dans ce moment par une calomnie atroce, mais il retomba dans son. fauteuil , et aussitôt une affreuse convulsion termina subitemeat sa détestable vie!, ..i... Le comte, glacé ainsi que
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6o LES ATHÉES GOKSÉQBENS.
moi , par l'étonnémeilt^t la stuféur, testa qbel' tiaes instans sans mourement et sans parulef mais, reprfenànt soudain'touter^nergitdelafa-
. teUr, il s'ctança vers moi; ['«Jtoîs'toujoiWs'à-ge- Doux, emièreméilt soumise à mon sort, car le repentir de ihon' crime réel m'iaspiroit toute la résignationqilim'étDÏtnécessaire pour supporter l'accusation la pIUs noire et (a plus calomnieuse. Le comte ihe saisit par mes- longs cheveux, 't[ui âYtoient-détachës et qui flottâientsor tnes épaules; et metraînaiitavecviolenceversIecadaTre dePaolini l'Iilfâme créature, s'écrîa-t-îl, viens contempl'îr ion ouvrage et ta victime ! regarde cet ami fidèle , le plus vertueux des humains , privé de le vie par ta rage ins^sée I
Ah Mui dis^je enfin d'une voix délailli(iite,9jeK pitié de moi.... Ptnnt de pitié , reprit-îl , pour la plus horrible des mégères. Oie^iu hieDim' plorer'la pitié, toi dont la main barbare a fait couler UD poison mortel dans les veines de «et infortuné, qui n'alluma ta foreur' ïneui trière que' par la constance de son fnnitlé ponr'moi et par l'héroïsme de sa vertu ! La pitié pour toi ne seroit qu'utie foiblesse, je n'en 'aurai point; prépare-toi à' sortir de cette maison ditfis'une heure , et pour n'y rentrer jamais. Cette menace
- me fit peu d'eifet;! j'étois' lasse delà* vie, et dé- '
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Les ^[thées cohséqiteks. 5i
^ùt^ de mpi-méme. Djeu , en me.découvrant toule Ja scelA^çesse.du ^npqstçe yui m'aToil sédiiiie, me fil sentir en même temps combien mou égacei))eiit i^toit inexcusable , car avant les derniMs.ûriipçside Pïplijii, je n'a^cùs pu m'a- ;b)]^r sfix ht perfidie ei }i duplicité de son c^t^çjt^, .sur son iinpii^tp et par- conscjfjuent 5Tir.sanimt|iquie absolu jde principes; je n'avois donc inanqué à ^ |Lous,]çs,miei^ que par l'idée que j'étois :a4prée,,ie ,connus alors qu'une passion ^iqainelle n'est au fond qu'un çi^iyrement d'op* guejl, qu'un . aveuglement volontaire, et que , .rçf^Itation d'une iinaginatfpn ardente et dépravée. Çp^^eje frilit qu'un air ^rûlant vient de -pulïéfijer iiitc^lçurçment, semble quelquefois 4ti;e,bo^f^é>,9iqsi l'âpie ^mollicpar le vice qui .la,corro)ifpt , offre souyeut une fausse apparence . '^e ,sc;;^bilit^; .m^is la sensibilitié véritable, .toujours généreuse et -d^ij^téressée , toujours .e^emipte tl'égaïsme . et fl'Qi;gi;ieil , n'appartient qu|aux affûtions pitres et légitimes. Je me jeitai da.ns le sein de la religipn, et ce fut avec confîancej je vepois de,me juger, et de me cou-damner à une pénitence Révère', j'espérai mon pardon.
Le, <^mte! sortit trijistfue^jaçnt ,, et moi, jpour • m'éloiguer de l'objet fune«e que j'avois sous
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5a LES ATHÉES CONSÉQUEHS.
les yeux , je passai dans une pièce voisine , où je donnai un libre cours à mes larmes ; au bout d'un quart-d'heure , Téouyer du comte yint , d'un air graveet solennel , m'annoncer que mes chevaux cloient mis , et qu'il avoit ordre de son. maître de me conduire sur-le-champ chez mon père : j'obéis sans résistance ; quand j'arrivai sous le toit paternel , on me fit attendre dans l'appartement qui m'étoit destiné , et j e frémis, eu apprenant que mon père étoil enfermé avec le comte. Enfin mon père parut, et, s'avançant vers moi avec des yeux étincelans d'indignation et de colère , il m'accabla des plus sanglans reproches sur mon prétendu forfait et sur le déshonneur dont je couvrois ma famille ; je répétai plusieurs fois que j'étois innocente de la mort de Paolini , mon père ne voulut pas même m'écouter ; les discours d'un homme mourant , l'exclamation qui m'étoit échappée lorsqu'il m'avoit menacée de tout direj l'espèce de sévérité qu'il avoit affichée avec moî ; le penchant que ï'avots toujours laissé voir pour lui , tout en effet déposoit contre moi; je me précipitai , aux genoux de mon père qui me repoussa violemment,
en me donnant sa malédiction! Tout mon
courage m'abandonna, et je tombai sans connoissauce sur le plancher. Mon père me quitta.
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LES AT]!(ÉES CONSÉQCENS. 53
mais il m'envoya du secours. Onme mît au lit, et en rouvrant les yeux , je vis à mon chevet im m^ecin ; je ne répondis point à ses questions, mais je demandai avec;instance un pi'élre qu'on alla diei'cher aussitôt ; on m'amena un vertueux eccl^astique , et j'éprouvai une première consolation , en lui faisant l'aveu d'une £sute ignorëè dont il pouvoit m'absoudre , et en lui apprenant qae je n'étois pas coupable du crime qu'on m'imputoit. J'avois à peine fini ma confession , l'ecclésiastique venoit de sortir, , lorequ'avec une surprise extrême je vis entrer le comte de *** ; mon étonnement redoubla en jetant les yeux sur son visage inondé de larmes ; il vint tomber à genoux au chevet de mon lit , en s'ëcriant qu'il avoit reconnu ma parfaite innocence : mon saisissement ne me permît pas de proférer une seule parole; il mê conta rapidement f qu'en examinant mes papiers , il avoit trouvé une lettre de PaoHni ( la seule que j'eusse conservée à son insu) dans laquelle il me déclaroit ses sentimens avec toute la véhémence d'une passion effrénée , et en me inenaçantde s'ôter la ^e , si je persistbisdans uâe résistance qui le plongeoit dans le dernier désespoir ; d'après cette lettre , le comte étoit convaincu que l^avois toujours suivi mon devoir , et qu'enfin
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54 ZJSS ATHÉES COnSËQTIÏSS.
Paolini , en s'empoisonnant en ma j^Vësenct! , avoit effectàé ses menaces- Le cotnte, en détestant ht mémoire de l'impie et per&de Paolini , me conjura, dans lis termes ïesplus supplians, âelni pardonner son erreur , en ajoutant qu'il la répareroit d'une manière éclatante par tons les tt^moignagës d'estinie ,■ d'admiration et d'af^ fection coa|Qgàlé qu'il cri^oit me devoir ; it m« preissa de me lever sans délai , afin de retour* ner avec lui dans son |âldtst
Dans les momeusde surpiise et de saisissement^ au milieu des catasltopfaes dont je vieùs de faire le récit, j'avois entièrement oubliéceite lettre qui fut écrite dans un temps où j'éiois en effet in-r nocente encore i ainsi il ne tenoit qu'à moi , en produisant ce seul écrit , de pCisuàder à mOA époux t à m^ famille i an monde entier, que j'avois toujours respecté mes devoirs, et marche dans les sentiera de la vertu ; mais il auroit fallu soutenir cette réputatioii par une infinité de rnensonges , et par la plus odieuse hypocrisie , car le comte n'aurcHt pas manqué de m'accabler sans cesse de questions sur la perversité de Paolini ; j'aûroîs p\x me taire pout conservCT mon honneur , surtout le sieil , et pour assurer son repos; mais la religion medé^ fendoit de jouer Un rôle ^lein d'imposture , e\
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I^ A.TBSK9 CCNSSÉQUQNS. 35
t-.QboI I s'écria le comtJ^ig^^pér \oiifi va\v^ trahi , et pour ij^i tel sçélfé^at !.. . Lç jointe 9^- IiMoitqiï'ilaytùt lui-iç^i&ia^^tpmpMteni^t la dupe des flattâne». ef de V ^ji^^sçi^, de cç misj^ raUe, mais, il est vr^ àff. ruffiafi ^f e.cettç i^adcn n'avoitnté |M>i^r lui «{u'v'^ ayeij^lç^açnt et non un orijWi9< 4^ le eonjVra^ ^ iji^ç pe^ettve de me fctirer itai^r le rest« de mçs jours dans IV) couvert i il y çon^Qtit par un^ «i^ç de tétç ^iftEobravf , ;at , «à^ç :^)^^ u^e 4cule pArole ^ il 8(piiit« i^ asç quitter. JS'eptra^ J* lendejçjiaii? mém^d^s un couvçnt. ^ç commença^ ày.rçr tro.iiYer qi^çlque tranquillité d^f les exçççicçs^ de la pénitence. , lorsquVifi nouvel infàdçnt yii^i,! ' me ceplon^ev d^ns un tfonble a^e^x. ]e pi'^- ]^e(ços, »u.boiii dçqtielqueîinfi.ois, qv^ je pûrtp^ â$n^ m^ se\^ le fr>;ît înËDftunç', pu d'un i^- )|eur^T %Qîeij , o^t^'i^n ai^ult^ !..... Ilorribjp inc^ftitu(^e gui 4oit boulevprset lî) ccçis- «à^ce dç toute ^u^ qriniine\le ! . . . . Une pen- 4^ ftlfl^Eoyaiite aphev? bientôt dç ifl accabler ; le CQmte ayoi^ iai^ une a^nce de {du^içu^ piois , et le calcul de cette i)bsence pai^yoït ^qi^ner des d(>utfi^ ^UE la légitimité de l'enfant ; je fust^lig^ d'itMlnj^re le cpii^nte dp cpt évé^iefuent j il nt'en^ya (Jire de «etourner dan^ son
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56 LES ATEÉES COHSÉQVBKS. '
palais; j'obt^is , je le revis ea tremblant , je le retrouvai sombre et sileneieux , mais il ne m» dit pas nne seule parole offensante.
L'épocjue de ma délivrance , moment si doux pour une mère vertueuse , fut te plus affreux de ma vie. Je n'osois jeter les jeux sur le malheureux enfant ' que je venok de mettre au jour ; inais je regardai mon redoutable époux, et je frémis; son visage étoit pâle, ses yeux , fixés sur l'enfant , examinoient avec horreur la ressemblance ,hi plus Ërappante et la plus funeste!.... Oïl emporta l'enfant dans une chambre voisine, et \e comte, renvoyant ma garde , se trouva seul avec moi ;. alors , se p^ichant sur mon lit , il me dit d'une voix basae et terrible : Il a tous ses traits! jamais la' Providence n'imprima plus visiblement Tempreinte de l'adultère SUT le visage d'un enfant nouveau né!... Et c'est cet enfant, portant sur sa figure la preuve de ma honte et de votre ignominie , c'est.le fib de votre suborneur et du scélérat 'qui voulut m'empoiçonner ; c'est cet enfiint détesté qui ravit k un frère que j'aime, à des ne- ' veux que je chéris , tout mon héritage , une fortune immense!.... Ici le comte s'arrêta , et après un moment de silence : C'est vous seule , dit-il, qui serez chargée dcTotre enfant; aussi-.
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LES ATHÉES COnsEQUESS. 67
tôt que votre sali Le vous le permettra , vous par- ' tirez pour la terre que je possède en Calabre. Vous y resterez dans la solitude, jusqu'à ce que l'enfant soit eo îge d'être mis au collée. A ces .mots , il me quitta , et , sous le prétexte d'une affaire, -il partit dans la nuit pour se rendre à Rome.
Il &llat me r^udre à voir ce déplorable enfant. Je fus épouvantée moi>métne de la fatale ressemblance , et , cependant , je l'allaitai , et en remplissant tous les devoirs sacrés d'une mère, je n*éprouvoi$ que de la douleur et des remords!... Au bont de ti'ois semaines, je partis pour la Calabre; et je me trouvai avec une sorte de consolation dans un antique château situé au milieu des rochers, et loin de la cour et du monde. Mais comment goûtçr le charme de la solitude, lorsqu'on se reproche un crime irréparable? J'avois détruit tout le honheor et tout le repos de l'homme le plus vertueux , et j'avois introduit dans sa famille un héi'itier usurpatmr!.... Je netrouvois, dans tout ce qui produit les joies maternelles, que des sujets d'inquiétude, de honte et d'amertume. La vue de mou enfant me faisoit frissonner ; l'égarement d'un amour coupable ne pouvoit adoucir oette ■ iïnpr«$sion , puisque la faute ressemblance ne
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5S hXS i.THÈBS CONSÉQDBflS.
me rapp^lpit qu'un moiutce juAtcaieat aUkocrié. H m^^oit imposBible die ne pas supposer vaguemeut que cet enfant isfortuné auroit un, jour l'âme et te caractèice de celui dont il avoit si par* faitemeat le» veut»; je cherchoia TaioeD:tem h reposer moit, imagination dans l'avenir ; y'j re. trouvois toujours mes fautes, use confuûoa inévitaUe , et cet enïant qui ne pouuoit devânir pour moi que plus embarrassaiU et plus redosubtei en grandissent , et n'est ainsi çpa» lé vice e* le désordre déaatiwent touj left-aentimess et bouleversent toutes les 8ituaiion«!.... . .
Mon entant îulbrtttQé ne véeut que dix mois^ je le baignai de larmes, en recevant son dernier soupir : Innocente' enSatore ! jQ'écriaivje , je ne devroia pas te plenrt» ! tu quittes oetteterre ntalhearensa et souillée pour voler au séjour des Anges ! Bu moins , je poujnti d«cvt< mais penser à toi sans tressaillir.
he comte , eu apprenant la nwrt de eet ea^ iant , partit aussitôt fit vint me reli'oiuver ; je fu& Qonsternee du changement que je remarquai sur aa figure ; et comme je lui on témoignai moa inquiétude , je suis oondanmc par tous les m^ deciua, me dit-il : Je sucocHnbe k de vic4âns chagrins, et je viens mourir prés de voua; je nerépondis que par mes pleurs : qu effet, ^■i&.
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ra Aépétiv torts les jrtJTs^ f'appelû de» méàsci« , jV mè «Mvouai à le s«Pvir , if le soigner- Gém éowdftiie *e t<wicha vivemew*; mai», e»
AWim de %rws senftaine», il fut i>éduit 1 1» dernière extrémité. Ce fin •lors^eje'nie rappelai »teé ép&ttvatne <*» terrible» paroles, (pi' une mspitwioD infernide fil proféré» k Paolini : 2\i it'éoiieraspas Vkotmeiàê. J'éloi» cause de la mort de Paojini , et je devoir m'dttribaer enoore celle de- mon ^oux : il expira dans mes brafl^ en su'MsQranc du retour de sa- lendfesse et de »on pardon^ Je ttti (Setai un superbe tombeau ; ei»< suite je retonrûai dan* le «ouvent qtie j'avais quitta! , où je pris la i-ëBol»rion de fiiire le pélê- Hliage de Jérusaleffi-'" Ici ta comtesie cena de parler. Noua la remâm&mes de sa oonfiance et èe son récit qui fourniswit tant de sujets d'utîla njflexioQit; et, cnmiAe je lui idmoignoiê de l'é* tonnemeut sur le profonde dépravation de Pao^ Ëlli î Cette perT«r9ité> dit le vicomte , n'a tiea de gUt|>reilant ; dès qu'un homme ne croit ni à l'immovulité de l'âme, ni k. l'eliitence- de Dieu ; dés qu'il a pu parvenir i oe degré de démmce et.d'aVeugleBi^ent , rieu ne-doit l'arrêter peur satisfaire goq amour , - sa liaiae et ses res- «enùmetts ; et^alurs, s'ti a des passions tiolentes, les plu» grarids crimes ne laotat pour lu» f s'il rai-
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-Oo LES ATHÉES CONSÉQUENSi
sonne bien dans son horrible système)' que des moyens^ naturels qu'il croît absurde de ne pas employer, quand il espère pouvoir échapper sârement h la rigueur des lois. Ainsi ^ Paolini n'étoit qu'up athée conséquent.
Après cette remarque , dont la justesse est incontestable , nous proposâmes à ta comtesse de la conduire hors de la vallée ; elle nous apprit que ses gens l'attendoient à cinq cents pas du lieu -où nous étions. Elle accepta notre bras ^ et nous nous dirigeâmes vers le côté qu'elle nous indiqua. Nous remarquâmes qu'elle étoit oppressée et tremblante ; car , le récit qu'elle venoit de faire, -en lut rappelant de funestes souvenirs, lui avoit causé une vive émotion. Nous étions au milieu de la nuit ; la lune étoit rouge età'dèmi-voUéeparunléger nuage; nous passâmes devant un grand rot^er , d'une forme bizarre ; il étoit entouré de cyprès , et l'on voyoit vers sa base, un laige enfoncement qui ressem- .bloit à l'ouverture d'une caveroe* La comtesse, qpii regardoit fixement ce rocher , s'arrêta tout à coup en chancelant et eu s'éo'iant : Ciel.... 6 Ciel.'.... quel épouvantable objet!.... Ne le voyet-vous pas? — Quoi donc. Madame ? — Grand Dieu !..., Paolini, entouré de flammes^ venant me reprocher son crime et le mienl-»
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LES A.THÉES COITSÉQUEKS. 6l
L'eBteDdez-Tousmedireque^si j'eusse été fidèle à la TCrtu, j'auroù pu l'y rameaer ! oh! garantissez-moi de sa fureur ! En disant ces paroles , avec une ■volubilité qui nepermettoitpas de l'interrompre, elle nous saisit fortement par le bras, comme pour nous empêcher del'abandooner. IVous nous Mtâmes de l'éloigner de cette rodie fatale , et lorsqu'elle l'eut perdue de vue , elle commença i respirer, et son inut-
' gination troublée se calma peu à peu. Nous rencontrâmes enfin ses gens ; elle les r^oignit et nous primes congé d'eUe. -
Ce ne fut pas sans verser des lannes que je me séparai de mon vertueux ami. Songez , me dit-^l , que dans des genres différens , nous aurons désormais l'un et l'autre une même destination , cçUe de nous opposer aux eK>rts impies des infidèles. Vous allez vous engager à les combattre avec l'épée^ et moi je reste ici poui' proK^er contre eux les adorateurs du vrai
. Dieti ; ainsi la sympathie nous unira toujours, puisque nous aurons le même zèle, la même ardeur pour la cause sacrée à laquelle nous consacrerons nos desseins , notre courage et notre vie.
Moins fort quelui, jen'étoispas enétatdelui ■ répondre^mes sanglots me sufibquoieut..: Noos
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63 LfeS ATttÉ&S COHStiQUBASi
U0U6 promîmes de nous écrire ; .il ,ine serrl -contre son cœur avec la plu^ toachante sçnsi* biltté , et lorsqu'ën&u je m'arrachai de ^e5l>ras> il me dit ces pamlos.de i'Ecriture-Sainte : « Cod- «ervez dans Totre, cœur le «auvenir de; volve ami* £eciésiasti^ue , cbap» 17.
}« quittai la Terre^Sainte, et je retournai à Malte où je retrouvai des amis qui medéifiii'* -reat d'autant plus «hersj que Ja religion seule avoit .formé nos liaboD6> Xes prét^idw .^i^ù qiie Ton acquiert -duns le imonde,.au mUiei* d'une folle dissipation , ^éraafiuiœat avec les vains pUiflirs dont les anné^.âtcnt nécessairement le.^ût.; l'aoHtiéifM'w^ipar la vertu i^t -seule invariable et solide, c^^i^lçs liajson^d-^ -i3noe^neiBeidéiiauemj)9int,ci*c»ti)u 'elles retra' ■ oent' les; ^oius; litewreuï 4ei l'ijinoceiv» ^^t. de la
Je restai, à MàltQ kt tf ^ps, nécessaire ,pour-f p£onencer,itk«s.weuxy entité je n^'embaçquai avec : pbisiwrs Auitrefr t^valiers pour comfnenœr.mes caravpae». , quiifureatcette:année. tr^»- Inrillaotes, par oos^suçcâs contre 1^ oor^inçs.
•H'-y avoit < dans. ce temps bet^neot^p.. de religion sur les vaisseaux ,et ceux de Malte se distit^oient à cet égy rd: ent^e tous, les ft^ti^ ; I es . matelots en. g^érBl-é!oi«nt («o^tVfts.sur.t^rre,
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LES AIIH^S >COII9ÏQUEm. 63
et AfMOtisark grand ttèime; (i) les' nâtm dons les belles soirées chantcàent-des cantiques qiti me rappeloient Vhjrntne du -péienn. que mon flmi m'vToit Ëilt entendre dans la TTioùon de David. Â-vec quelleferveur oncâèbre la pui»* sance-etla liom&de l'Eiernel quand on .vogue sur des gouffres « qu'ona perdu de Tue'la terre, etquonnepeutcontenplerquelescieus:!... Au milieu. des iplus-granda d»^ers, une idée dominante soutenoit notre courage^ et nous élevait «uMlessus de nou»aLémea. Nssitnavaux lasau'* toient la liberté des mers , news :^tîoBS'lapo/ïc« aetiveet généreuse de la naTigaléoa'eur<^éennc, wtfin nous combattions . pour JDieii , ' et L' espoir d'obtenir laiprotectioo. divine, nous dou- Boit'à tous leealmeet rmtrëpîdité néoeeaaires .pour commander , ^ou pour < attaquer et se défendre. ■ ^
Notre campagne tenainée^noiu retonmilmes îoyensement h Malte , aat mcms regardions cette île conuBe-iinetigure de Ja: patrie céleste ;: nous -^prouvions toujours Jesmâmes tFansports.en>la revoyant, et nous y déposâmes avec délicea^otrc Imtin , nos :pi4s(HniieiSiCt des' lauriers. véiitablement :glopieKX , puisqu'iUtiteiiae'Aëlrirant
(0 Bspreliicm4e IfÊaitiir^-SwBt*. *
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64 UB ATHÉES CONSBQDERS.
peint (lsDsrétei'nit«!.... Pour que rien nemaa> quât à mou bonheur j au .moment où je me disposois à retourner en France , je reçus une lettre de la marquise de fienrille ma sœur ; cette lettre peint si bien sa candeur , son €»•■ ractère et son âme , que je l'ai toujours conservée : je vais la transcrire ici.
•• Si vos voyages , mon cher^re, n'étoient » pas aussi pieux que vos seutîmens, combien » ils me feroieot gémir et murmurer ! . ; . Et ces *> périlleuses navigations dont je me suis tou- » jours faitune idée si terrible^ quel effroi main- » tenant elles me causeroienti mais je me ré-' » pète que ce n'est ni l'ambition , ni ta cupi- » dite qui vous font braver tantde périls ; enfîu n je songe à vos motifs , à vos intentions si pures^ » si religietues , et je vois toujours votre heu- » reux vaisseau environné , protégé , guidé par » les anges ! et toutes mes inquiétudes s'évau nouissent en priant Dieu , on pluiât en le » remerciant des inspirations qu'il vous donne » et des grâces dont il vous a comble. Oh ! corn- » bien l'amiiié sans religion doit causer de dou- » leurs! Que devient alors une tendre sœur dans » la situation où je suis ? Quels tableaux déchi- » rans doivent noircir son imagination , et pri- » vée de toutes les consolations de l'espérance
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LES ATHÉES COaSÉQOESS. 65
» et àe la foi , comnieul poiiiTôit-elle supporter » ûu eut si vicJent pendant des aimées entières? » Qa en peul dire auUnt de tous les autres senti>- » mens et surtout dëramour maternel , quand H son enfant est malade, à qui cette malheu- » reuse mère a-t-elle recours ? à des mékîcins. » Ah l ses ci'aintes sont toujours si exagérées , u que , pour la rassurer , il ne faut rien moins » que lui donner l'espoir d'obteuir des mira- H clés. Chose admirable que la piété! même en u ne parlant qu'humainement , elle remet dans » nos propres mains le succès et l'accomplisse- M ment de lout ce que nous pouvons légitime- » ment désirer , puisqu'il suffit alors de prier u avec une ardente ferveur I J'ai fait mille fois Il toutes oBS réilexion& , en pensant ik vous et en » r^ardant mou petit Cléophas quand il souf- » froit de ses dents et même souvent lorsqu'il » étoit en bonne santé , puisque le plus léger M-changement dans les traits ou dans la cama- » tion, suËit pour alarmer le cœur d'une mère. » Mandez-moi, du moins, quand vous le saurez » avec certitude, l'époque précisede votre retour, u afin que je jouisse d'avance d'un bonheur dont M nul autre ne peut me tenir lieu. Maintenant » je vais vous parler de moi. Je suis plus heu- M reuse encore que dans les premiers temps de
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66 LES ATHÉES COUSÉQUERS.
» monmarîage; M. de Bèrville est toujours aussi a parfait pour moi ; son caractère est admirable » ainsi que sa conduite et tous ses sentimens: u c'est vous dire assez qu'il a pour mon pèrala » tendresse que je puis lui désirer , qu'il sait ap- » précier ma tante et qu'il est rempli d'égards » etd'aSection pour elle , car pourrois-je être » heureuse s'il ne partageoit pas ma recoiinois- » sanœ et l'attachement que je lui dois? vous » pensez hien , mon ami ^ que de mon côté je » ne perds pas une occasion de me rendre agréa- « ble à ma helle-mére et à mon beau-frère ; » ce dernier , selon moi , gagne beaucoup à être » connu , il a quelque chose d'austère qui peut n repousser d'abord , et j'avoue que l'on trouve » quelquefois autant de sévérité dans sa manière » de juger , qu'il y en a dans son maintien et n dans son regard , et voilà ( soit dit entre nous ) » ce qui éloigne un peu de lui notre bonn e tante M qui n'a certainement besoin d'aucune indul- » gence , mais qui a bien le droit d'exiger des » autres une par&ite douceur ^ car la sienne » jamais ne s'est démentie. Isidore , comme il le Il dit lui-même , n'a nulle envie de plaire , pas » même à ceux qu'il aime, mais il a un grand » caractère , un esprit très-distingué et d'excel- » lens principes ; ma tante voudroit qu'il fût ^
DiaUzodbv.GoOglf
LES'ATHél^S COnsÉQUEIIS. ,67
» aussi pieux que sou frère , et je le desircrois » aussi f nous l'amènerons à cet ctat de perfec- >> tion avec un peu de temps ; on n'entraîne point » du moins promptement un esprit tel que le » sien ; des conseils iàiperieux n'obtiendroient » rien de lui , une •volonté hautaine le révolte- »roil : on ne peut le diriger qu'avec l'amitié » et de la patience. Il a prb beaucoup de con- B fiance en moi , et j'en ai déjà profité pour lui » prêter des livres admirables qu'il u'avoit ja- B mais lus , et qui lui font, j'en suis sûre , une D très-vive impression.
» Vous savez comme je hais la flatterie , et ce a qui m'attache surtout à mou beau-irère, c'est » qu'il est incapabled'employer jamais ce moyen si vil de succès et de séduction. Quand vous » verrea comme il me contredit et comme il » me critique , je suis certaine que vous Tes- » timerez.
» Je vois toujours souvent la comtesse de Ter- »ny; sou mariatoutela perfection du mien; • aussi esi-il son ami intime ; on reproche k la » comtesse un peu de légèreté ; ma tante m'a u défendu de me lier particulièrement avec elle^ » et je lui obéis en cela comme en toutes choses; M Isidore est d'accord avec elle sur ce point ; il » m'a dit, avec sa sévérité ordinaire^ que lors-
68 LES ATHÉES CORSÉQUBRS.
» qug la conduite d'une femme est soupçonnée» » mdme injustement, elle ne doit plus être » comptée au nombre des femmes de bonne w compagnie , parce qu'au moins elle a donne » lieu à la calomnie par de fausses démarcbes » et par des imprudences. Cependant il va » assez souvent chez elle , mais c'est unique- » lûent par égard pour son mari dont il fait le » plus grand cas.
» Ma tante jouit toujours d'une assez bonne » santé , à l'exception de ses violens maux de » tête qu'elle a eus toute sa vie , et qui ne dia minuent point avec, l'âge : qu'il m'est doux » alors de la soigner et de renoncer à toute » société , à tout amusement pour me fixerau- » près de son- fauteuil ou de son lit ! communé- » ment alors, je lis une partie de la journée, » et le soir , je l'endors avec ma harpe , le piano » ou la guitiare, et je jouis véritablement des » talens qu'elle m'a donnés . puisqu'ils peuvent » la distraire de ses souffrances. AJi ! si Dieu » prolonge ma yie j comme je veillerai sur elle » quand elle sera bien vieille , quand elle au- » ra soixante ans ! ces sentimens sont si natu- » rels! n'a-t-elle pas prot^é les pi-emières an- » nées de hotce enfance , ne nous a-t-elle pas » veillés dans nos maladies? n'a-t-elle pas cul-
LES ATHÉBS COHSÉQOEHS. 69
w tivë noire esprit , formé nos caractères j ne ' » s'est-elle pas appliquée à nous communiquer » tous ses talèns ? Que pouvons-nous faire qui M puisse payf riant de hien&îis? oh ! que je plains » les cœui's ingrats I et qu'ils sont en effet di- » gnes de compassion ! .... On s'attendrit sur le n sort d'un aveugle, d'un sourd ^ d'un estropié, » et cependant ils n'ont que des privations ma- » térielles , ils n'ont perdu que des sensations, " ils peuvent toujours connoitre et goûter les » jouissances de Tâme , les seules vérîtablcs , a et l'ingratitude les ravit toutes , voilà donc » surtout ce qu'H laut plaindre!....
» Adieu , mon cher frère , que je serai heu- ■» reuse de recevoir enfin une lettre de vous , » datée d'un port de France î depuis long-temps >> vos dat^ sont superbes, de Rame, de Cotiser tantinùpk , de Saint- Jean-^ Acre , Jéruso' » lem, Mulie ^ Ile de Ooze, etc. , ctc. Mais au » premier coup d'œit , ces magnifiques dates me • faisoient toujoui-s frissonjier malgré moi, et je tressaillerai de joie en voyant celles de Tou- »lon. Adieu, quel plaisir inexprimable j'au- >> rai à vous revoir , i vous questionner et à u vous feire cooter toutes vos belles aventu- » res 1.... a ■ Je recoanns dans' cette longue lettre , non-
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seulement les sentimens touchans, mais touiela candeur , toute l'ingénuité d'Adeline j très- ' convaincu qu'elle s'abusoit complètement sur le caractère d'Isidore , je découvris de plus que ce ténébreux jeune homme employoit beaucoup d'ariiS ces pour gagner son cœur et sa confiance ; sans deviner les moti& qui leiaisoientagir, celte conduite m'inspira mille craintes vagues , et je me promis de veiller sur lui , et d'éclairer ma sœur autant qu'il me serait possible.
Je quittai Halte, je m'embarquai et je fis voile pour la France avec une joie, inexprimable. On sent doublement le bonheur de revoir sa famille et sa patrie ^ lorsqu'on a utilement em}^<loyé les années d'une longue absence , et c'est ainsi que, dans toutes les situations , le devoir et la vertu ajoutent un prix inestimable à tontes les jouissances de la vie. Je ne redoutois point les questions qu'on' alloit me faire , je n'avois rien à dissimuler , rien à cacher ; en répondant avecune parfaite sincérité, j'étois sûr d'avance d'obtenir l'approbation de ceux que j'aimob, et d'intéresser les indififérens mêmes. Je n'avois point la crainte de me contredire , de me couper dans des récits toujours exempts de mensonges et d'exagération : je pouvois me flatter d'exciter l'utile curiosité qu'inspire natu--
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reHemeiit un voyageur véridique , et qui par conséquent n'est domine , ni par l'orgueil ot par l'esprit de système ou de parti , et nul ne sera tel , du moins constamment , sans des senlimens religieux.
Je retrouTai dans ma famille le bonheur et.
la paix dont ma sœur m'avoit fait une si donce peinture. Avec quel emptessemeut je courus d'abord chez mon respectable père , avec quel ravissement \e me jetai dans ses bras!.... Il me parla avec .enthousiasme des vertus angéliqucs d'A-deline , delà conduite de son gendre et du bonheiu'parfaitde cette union si, bien assortie.
Je revis Isidore , et je conservai toutes mes préventions contre lui ; j'examinai sa conduite ' avec ma sœur , et malgré la finesse extrême de ses artifices, je connus- clairement qu'il y avoit de l'afiectâtioa daos ses fréquentes brusqueries avec elle , et qu'au jEbnd il ne laissoit pas échapper une occasion de la flatter dans toutes les choses qui pouvoieut le mieux lui plaire ; par . exemple , il aflïchoit un sentiment passipnné pour le petit Cléophas , il jouoit avec lui des heures entières; Mlle de Linanges- impatientée de ce genre d'adukiion qui L> frappoit comme moi, arracha uu jour Cléophas des bras d'Isidore , en disant du premier mouvement :
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yi LBS ATSÉBS CONSÉQUEN8.
Cela est irop fort ! vous finirez par gâter entièrement cet enfant ; non , mademoiselle ; reprit Isidore ,- c'est lui qui me corrompt , ce petit garçon me sort tout-à-fàit de mon caractère. Rien n'est plus ridicule que de se laisser ainsi dominer par un enfant de quatre ans , et je sui& trèi-décid^ à me corriger de cette espèce d'imbécilliie'. Ma sœur étoit présente à cette petite scène, elle en rit, mais aTec attendrissement j M lie de Linauges et moi nous nous regardâm^, nous nous entendîmes, nous avions dans ce moment la même pensée.
Toutes les soirées des huit premiers jours de mon arrivée se passèrent uniquement en petites réunions de famille, dans lesquelles on me faisoit conter mes aventures. On pense bien que je ne dis pas un seul mot qui pût feire soupçonner le sentiment secret du vicomte j mais le tableau fidèle de son admirable piété attendrit plus d'une fois Adeline, et, quand je récitai l'hymne du pèlerin , je vis couler ses pleurs. Isidore, qui vint aux deux premières soirées, critiqua sèchement ces vers ; il ajouta, avec un sourire amer , que cette scène de mélodrame lui paroissoit étrange dans un tel lieii> Je lui répondis qu'il confondoit avec la bizairerie l'esaltation la plus sublime et la seule au monde qui
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LES ATHEES CONSÉQUEIKS. jS.
. f&t raisonnsble. Pour tout« réponse, il jetaaur moi an regard à la fois insultant et sinistre , qui me glaçai ... On me pressa Tivement de reprendre ma narration, et j'y consentis, pour cacher un trouble insurmontable; mais je ne parlai que quelques minutes, et je n'entamai point la terrible histoire de Paolini , de sorte qu'Isidore ne l'entendit point. Il nous annonça que des affaires indispensables l'empécheroient de se retronver aux soirées suivantes. En effet, il n'y revint point , et j'en fus charmé ; car il me causoit une géiie et un malaise qu'il m'étoit impossible de surmonter. Cependant, lorsque mes récits fui'ent terminés et que nous Qousretrouvimes ensemble , il me témoigna hautement le regret qu'il éprouvoit , disojt-il , de n'avoir pu entendre la fin de mon intéressant journal. S. ce compliment, je répondis, k sa manière seulement, par un sourire plein d'ironie, qu'il eut l'air de ne pas remarquer.
Je vis aussi plusieurs fois chez ma sœur la comtesse de Temy ; mon beau-frère me mena souper chez elle; je la trouvai intéressante : il ' y avoit de l'imprudence et de la bonhomie dans son caractère , qui cqntrastoient d'une manière piquante , aux yeux du monde , avec la finesse de son esprit. Elle avoit l'âme sensible , (bus ses
premiers mouvemensdioienthons, mais ensuite la réflexion sembloit les gâter; elle étoit toujours indulgente et bonne au commencement d'une conversation , et communément à la fin elle devenoit«pigrammatique et mordante. On lui domioit beaucoup de torU dans le monde ^ entre autres celui d'avoir pour Isidore un sentiment beaucoup trop tendre : les uns disoieut que ce sentiment étoit partagé, d'autres soutnnoient le contraire. Pour moi , je remarquai , à n'en pouvoir douter, que Mad. de Terny, qui chez elle moniroit beaucoup de gaîté, avoit toujours de la tristesse et de la préoccupation lorsqu'elle étoit chez ma sœur. La manière d'être d'Isidore avec elle étoit si insignifiante , qu'il ne me fut pas possible d'en tirer la moindre induction. Quelque temps après , le marquis nous dit en secret à ma sœur et à moi qu'Isidore lui avoit confié que , sachant les bruits injurieux qu'on répandoit dans le' monde sûr Mad. de Temy> lien étoit indigné, et que, pour faire tomber sur-le-champ ces odieuses calomnies, il ne vou- - loit plus aller chez elle. Le marquis nous conta ce trait avec une grande admiration pour son frère , dont il loua excessivement les mœurs et la vertueuse austérité. Mon-opinion étoit ^icn différente , mais je gardai prudemment le si-
Jinliz,»!-:,., G OOg If
LES ATHÉES CONSÉQDSSS. ^ 73
lence. Adeliite, avec sa candeur ordinaire, Bt quelques réflexions sur ta méchanceté du monde et sur l'innocence de Mad. de Temy, et elfe ajouta que, si M., de Bervillelepermettoit, elle ne cesseroit poiut de la recevoir avec la même amitié. Le marquis repondit qu'il en seroït charmé, et qu'il regardoit comme un devoir de contribuer àdétruireles/>/wenï/on5yi«Vetoien( élevées contre cette pauvre fenmie.
En effet, M., et Mad. de Terny vinrent plus souvent chez ma sœur , et furent mieux accueil- . lis que jamais; et, comme la comtesse n'y venoit souper que par invitation , Isidore prévenu l'éviioii avec le plus grand soin, ce qui dura tout l'hiver. Les choses restèrent dans cet état pendant prés de dix-huit mois ; au bout de ce temps , un événement , prévu depuis plusieurs années, tripla tout îk coup la fortune de mon beau-frère. A l'époque de son mariage , le marquis de Berville étoit l'unique rejeton d'une famille illustre , dont le nom se seroit éteint s'il n'avoit point eu de garçon ; il avoit une vieille tante, la présidente de Solis, née Berville, et passionnément attachée à son nom; elle étoit veuve , elle possédoit une grande fortune , dont elle pouvoit disposer à son gré. Quoiqu'elle eût plusieurs- autres parens, qui lui faisoient une
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76 ft tBS ATHÉES COHSÉQtTBHS.
cour assidue, 00 savoit avec certitude que, si le marquis de Berville se marioii et qu'elle lui vît un garçon , elle n'héaiteroit pas à lui donner tout son bien par testament. Le marquis , dont les sentimens avoient toujours été nobles et d^ sintcressés , ne fit jamais une seule démarcbe dans la vue d'obtenir ce grand héritage; Uvoyoit très-rarement Mad. de Solis : plus elle avauçoit eu âge , et plus il la négligeoit. Peut-être l'estime due à cette gënéreuse insouciance affermit-elte Mad. de Solis dans ses premiers desseins : il est rare qu'une conduite noble ne soit pas utile tôt ou tard. Lorsque ma sœur accoucha d'un garçon, Mad. de Solis fit, quelques jours après, un testament en bonnes formes, dans lequel mon beau-frère fut institue son légataire univei-sel, ce qui ne fut connu avec certitude qu'à sa mort, six ans après. Cet héiîtage donna au marquis de Berville une nouvelle occasion de montrer la générosité de son âme. Son frère- Isidore n'avoit que dix ou douze mille livres de rente, et n'attendoit presque rien de la baronne d'Ermond , sa mère ; le marquis lui assura siu^ le-champ vingt mille livres de rente. Ma sœur, k cette époque, éloit mariée depuis plus de sept ans; mon neveu, le petit Cléophas, avoit six ans et demi>
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tBS ATHÉES COrrSÉQUEHS. t ^7
Peu de mois après ces événemsas, j'allai aU printemps passer la belle saison avec mon père dans sa terre en Dauphiiié; j'éprouvai un g>aud chagrin au comniencenieat de l'automne : rnoo père dépérissant visibleinent depuis trois mots, loin de se re'tablir, tomba dans l'état le plus inçfuJétaiit ; on lui ordonna les eaux du Montd'Oi", en Auvei^ne', et là j'eus le malheur de le p^tlre sur la fin du mois de novembre de la même année ; ma douleur fut proportionnée à i'attaclietâent que j'avois toujours eu pour lui et tju'il méritort à tous égards ; je reças à nette époque unelettred'Adeline , qui fut pourmoi un grand surcroît d'affliction ; car sa lettre peignoif non-seulement un grand chagrin , mais la situation d'une dme entièremerit afiaisgée , et je m'étonnois que là religion ne soutint pas ma sœur dans un malheur sans doute irréparable , mais prévu depuislong-teraps.DesaOàiresimportantes et indispensables me rappeloîentet me retinrent cinq ou six mois en Dauphiné , et quand je retournai à Pari», jeremarquai dans ma làmille des changemens qui m'afBigérent. Je m'attendois bien , après la perte que nous venions de faire , à ne pas retrouver dans notre intérieur la gaîté que j'y ftvois lai^e, mais l'impression
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78 LES ATHÉES COnSÉQUEWS.
de tristesse empreiute sur tous les visages , avoit quelque chose de sombre et de mystérieux qui mefrappa. J'interrogeai d'abord ma tante qui, dès mes premières questions , ne put retenir ses larmes; je la pressai vivement de m'ouvrirson cœur , elle m'avoua seulement qu'elle avoil des vraintcs vagues et confuses , mais qu'elle ëioit certaine qu'Adeline lui cacboît un secret important. Elle ne voulut pas m'en dire davantage ; je questionnai ma sœur qui , sans nier positivement qu'elle eût un secret', refusa net- , tement de me le conBer; elle exigea même ma parole que je ne dirois h personne qu'elle m'eût fait l'aveu qu'elle cachoit un mystère. Cependant sa conduite étoit toujours aussi édifiante , aussi parfaite ; elle avoit toujours la même affection pour son mari , pour son enfant ; elle rendoit les mêmes soins à matante, rien n'étoit changé dans ses actions , dans son genre de vie , tout paroissoit l'être dans son humeur. Mon beaufrère, de son côté, éloit constamment distrait et préoccupé j j'examinai Isidiire : il me sembla souvent qu'il étoit toujours le même et quelquefois jeliiîlrouvois une bi'usquerieeffrayantejmais jememéfîoisdemes remarques sur lui;jesavois que l'on observe touj ours mal ceux qu'on n 'aime
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LES ATHÉES CONSiÉQUEWS. 79
pas , et que les prévenlions , dfi quelque genre qu'elles soient , rendent la pénétration i peu près inutile.
J'aTois depuis long-tempsl'habitude, quand j'étois^Paris, d'aller passertoute la Semaine-Sainte à l'abbaye de la Trappe, et dans ce dessein , je m'y rendis sur la fin de l'hiver de cette année ; j'y restai cette fois beaucoup plus long-temps que de coutume , pan^ que je voalois faire l'acquisition d'une petite terre plus près de Paris que celle que je possédois en Dauphiné ; j'en trouvai une qui me convint aux environs de la Trappe, je l'achetai , et des réparations, des embellissemens à faire m'y retinrent fixé pendant plus d'un an. J'allai ensuite passer six semaines à Paria pour revoir ma famille ; ma tante, qui étoit ma boussole pour juger de la situation de ma sœur , me parut moins agitée.' Ma sœur , exclusivement occupée de son fib , jouissoit avec joie du fruit de ses soiiis. Cet enfant , âgé de dix ans, étoit charmant par son intelligence , son aimable caractère et sa sensibilité. Isidore voyageoit en Suisse et dans leTyrol. LecomtedeTeruy.attaquéd'un mal de poitrine que l'on croyoit mortel , ne venoit presque plus chez mon beau-frère. Sa femme qui lui rendoit les plus tendres soins , étoit menacée du même
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80 LES ATHÉES CONSÉQUEKS.
mal , et sa conduite , depuis la maladie de sou . mari , avolt changé favoraklemeut pour elle l'o* pioion du monde ; aussi ma sœur avoit-elle pris beaucoup d'amitié pour une personne qu'elle regardoit comme une des victimes d'une longue calomnie.
Je recommençai dans ce temps utie nouvelle campagne sur mer , à la fin de laquelle j'allai à Malte, où je fis un long séjour. De retour en France , j'éprouvai des sujets réek d'affliction ; je vis que tout étoit non-seulement brouillé, mais bouleversé dans ma famille. Ma tante étoit désolée, ma sœur plus mystérieuse que jamais; mon beau-frère paroissoit consterné : Isidore avoit pris sur lui un empire absolu, il commandoit en despote dans la maison ; il étoit aisé de voir que ma sœur le craignoit mortellement : son seul aspect la faisoit pâlir!.,.. Isidore se contraignoit en présence de son frère ; il prenoit alors un maintien d'une extrême sévérité , en même temps il affectait beaucoup de calme et de sang-froid ; mais, lorsque le marquis n'étoit pas dans le salon, il montroit une arrogance que j'essajai plusieurs fois de réprimer , et toujotu^ vainement. Tous ces mystères impénétrables commençoient h exciter la curiosité des indifférons et h donner lieu à beaucoup de
LES ATHÉES COMSÉQUEHS. 81
tablcB scaudaleuses débitées contre' Adeline. On se vengeoit ainsi d'une longue admiration , qui imjiortune les gensxlu monde, surtout quand elle est fondée sur une incontestable vertu. Enfin, un nouveau sujet de conversation vint occuper tous les cercles de Paris. Une jeune personne, dans sa treizième année, débuta tout h coup au concert spirituel comme artiste et comme chanteuse : aussitôt qu'elle y parut , son éclatante beauté charma tous les spectateurs, et son chant et sa voix produisirent le même effet. Elle chanta un motet de Mondonville, et elle fut applaudie avec un enthousiasme universel.' On annonça qu'elle chanteroit dans six jours au même concert. Toutes les loges furent louées d'avance; ma soeur, par complaisance pour une de ses amies , Mad. de*'*, consentit à y aller avec elle,)elesaccompagnairuneetrautre.Monbeaufrères'y rendit de son côté avec Isidore , dont ilne se séparoit plus , mais dans une autre loge , vis-àvis celle où nous étions.- La jeune chanteuse parut, et reçut du public raccueil le plus flatteur. Au bout de quelques minutes, elle tira de sa poche un papier de musique , qu'elle déploya sur un pupitre , et , se tenant debout avec une grâce infinie, ellesedisposaùchanter.Quellefut notre surprise , lorsque , dès la première mesure- G
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( 8a LES ATHÉES CONSÉQUEITS.
qu'elle fît entendre, nous reconnûmes V hymne du pèlerin f qui n'étoit point gravée, que j'avois donnée à ma sœur, la seule personne de la société qui l'eût chantée !... Pour comble d'étonnement , la jeune chanteuse avoit un soii de voix absolument semblable à celui de ma soeur. A la fin de l'hymne, jetant par hasard les yeux sur la loge où se Irouvoit mon beau-irère, je vis qu'Isidore eu sortoit précipitamment. Ma sœur devina que, surpris ainsi que nous, il alloit sans doiite demander à la chanteuse de qui elle tenoit ces iparoles et cette musique. J'eus la même curiosité , et je me rendis sur-le-champ à l'orchestre pour y faire la même question. La jeune personne me répondit qu'elle chantoit ce morc^u depuis i'âge de six ans : elle en avoit treize. Ma surprise rédoubla , ainsi que celle de ma sœur. Comme Àdedine avoit toujours eu plusieurs copies de ce morceau de musique, nous .imaginâmes qu'on en avoit dérobé une . qui avoit circulé ainsi jusque dans la province. Toute la soirée , nous ne parlâmes que de cette canutrice , qu'on appeloit Idalie , dont le talent étoit si précoce , et dont la voix ressembloit «i parfaitement à celle de ma sœur ; nous apprîmes avec peine qu'on alloit incessamment la faire débuter à l'Opéra. Ma sceur s'attendrit sur le
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LES XiaÉSS CONSÉQtTKNS. 83
sort de cette infortunée créature, dont les talens et la beauté aUoientcauser la perte. Comme tioas n'allions jamais au spectacle, 'nous ne formâmes point le projet d'être témoins de son . début. Quelques jours après, mon beau-frère, Un matin, me ût appeler dans sou calûnet; je l'y trouvai seul ; je fus effrayé de sa pâleur et du tremblement coavulsif qui agitoit tou!t son corps; je restai immobile en le regardant iixemeot. Asseyons-nous, me dît-il d'une voix condentrée; et, je vous en conjure, m<m cher chevalier, écoutez-moi avec avec calme, s'il est possible, ou du moins sans m'iatfflrompre. Je gardai le silence, et le marquis prenant la .parole d'une vorx tremblante : Vous n'êtes pcànt venu hier.A.>a8i,pour8uiyit-il,vousignore£qnedepui6 quarantu-hiiit heures , il s'est passé d'étranges
choses d«os cette maison Il cessa de parler^
la pande expira sur ses lèn-es ,- il mit ses deux
■mains sur ses yeux, et je visqu'il pleuroit !
Mon émotion fut portée au comble , car.ilétoit évident qu'il alloit me parler de ma sœur. Je le questionnai vivement; il hé»ta long-temps à me réponihe; enfin, éclatant toutà coup avec une violence que je ne loi avois jamais vue, il me déclara , sans ménagranent et sans aucune préparation, qu'il avoit la certitude que ma sceur
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84 t-^ ATHÉES CON5EQL'EXI3.
ctoit une vile hypocrite et la plus criinineU(> épouse ! Je me levai avec l'indignation qu'auroit produite à mon oreille un blasphème. Je ne puis vous en dire davantage, reprit-il; allez trouver votresœur.revenCT ensuite me parler; si vous lu'assureE qu'elle peut se justifier^ je, vous croirai. Je sortis sur-le-champ avec impétuosité, je volai chez ma sœur, j'eus de la peine i pénétrer jusqu'À elle : elle éloit avec roade- ' moiselle de Linanges, renfei-mée dans son cabinet, et elle avoit défendu à ses femmes d'y entrer sous aucun prétexte- J'obtins seulenierit d'être conduit jusqu'à sa porte; on m'y laissa : je frappai plusieurs fois, mais en vain. Alors je fis entendre ma voix , et , au bout de quelques minutes , Mlle de Linanges , baignée de larmes, vint ouvrir la porte, et j'entrai. J'aperçus ma sœur étendue sur un canapé : elle étoit décolorée , écb^elée et dans un état d'anéantissement qui lui permettoit h peine de lever les yeux; ses longues paupières noires étoient mouillées de pleurs , et cependant l'expression de son visage angélique et son attitude peignoient plutôt l'affaissement qu'une violente • douleur. Je me mis à genoux auprès d'elle , et , saisissant une de ses mains défaillantes, je la .conjurai, dans les termes les plus affectuetuE et
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LES A.THÉ^ CONS^UBm. 85
les plus tendres , de oie confier ses peines. ËUe lit un profond scmpir , me sevra doucement la main , et me dit d'une voix lailguissante : Mes peines seconc tou)our$ un impénétrable mystère ; jugez-en , puisque ma tante les ignore. À ces mots, Vile de Linanges nous fit entendre des sanglots redoublés, qui me petxèrent le cœur. Tout oe que je puis vous dire, reprit Adeline, c'est que je n'ai rien à me reprocher ^ mais, continua-t-elle, sans doute, sous peu de jours, un couvent sera forcément mon dernier asile ! O mon cher Qéophas ! s'écria-t-elle ,
ô toi ! Ici elle s'arrêta en tressaillant, et en
nous. regardant avec un ^rement mêlé à^nquiétude , comme si elle eût craint que nous eussions deviné son impénétrable pensée.... Ma lante se jeta dans ses bras : Chère enfant, lui dit-elle, du moins rien ne pourra me séparer de toi; quand tu serais coupable, j« ne t'abandonnerois point, et dans mes bras tu pleureras ta faute , ou tu jouiras de ton innocence. Vous y croirez donc? repartit Adeline en pleurant. — Oui, si tu persistes à la soutenir. — Pour vous persuader , jon'avois pas autrefois hesoiu' de serment ! ~- Mais alors tu ne me cachois tien. — Hélas I tout est changé dans mon son, je le saisn.. levais payer cher jiuqu'au tombeau
80 LBS ATHÉES COJfSÉQUEnS.
le bonheur doiit j'ai joui!.... Ces jours si paisibles, si beau^t, sont évanouis sans retour!.... I vous, l'amie la plus tendre , la plus indulgente, vous, ma seconde méFe, je dois vous paroître ingrate! J'afflige un frère vertueux et chc'ri, je suis criminelle aux jeu:x'd'un époux abusé , et , par un destin biaarre autant que rigoureux, je suis privée de k consolation de déposer des peine» déchirantes, dans le sein de
l'amitié! ■
Pendant oedisc(Hirsj'ét(M8toujoursàla même place, pétrifié d'étonnement et de douleur: enfin, je me relevai en disant que j'allois retourner chez mon beau-frère afin d'obtenir de lui quelques c< laircissemens qu'il ne pourroit i-efbser k mes vives inftances. Adeline secoua la- tété eu soupirant ; je m'élançai vers la porte et je rae rendis chez le marquis. Je le trouvai dans son cabinet et toujours seul , et sur-le-champ , sans préambule , je lui demandai -dans les termes les plus énergiques , l'explication d'un mystère si mortellement afiligeant pour toute sa famille. Il m'écouia sans m'interrompre , et ensuite il me F^iondit , qu'il lui étoit impossible de dévoiler ce mystère, mais qu'ïMaissoit à sa femme' l'entière liberté de l'expliquer ; que pour lui, il uepouvoitquem'aunoncerlor^ul-
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LES ATHÉES COH3ÈQUBM. 87
lai de ces déplorables évéuemeus ; votre scfiur , poursuîvit-il , est oonvaiiicue , non-seuiement de Taction la plus coupable , mais de la plus odieuse bypocrisifl , pendaut une longue stiite d'années ; ainsi , pendant cet' espacede temps, iput ce qui a pu lui attirer tant d^éloges , toutes les choses lounbles qn'clleapu faire , ne sont au fond que des Crimes de plus et du genrele plus vil et le plus inesî:utsable. Comme je me récriai sur cette accusatitHi sans aucune preuve , il me répéta que ma sœur avoit toute permission de parler et de se défendre , et que , si je le désirois , il alloit en ma présence lui ordonner demWtruire de tout et d'entreprendre de sejus^ tifier. Je le pris au' mot, « sur-le-ohamp uouS' nous rendîmes chez.masoaur. Ëllefrémit en noua, voyant, et aussitôt le marquis Ht en effet routée' qu'il m'a,voit annoncé ; je ne une taia, dit-il, que par ^rd pour vousj jp vous ai renduemaîlressfi de cet- horrible secret , mais je vous autorisé à le déclarer toutenlier à votre, tante et à votre frère y et même je vous l'ordonne. Aces paroles, Adeline mitson mouchoirsur ses jeux et répandit un- torrent de pleurs j et au bout de quelques minutes , faisant- un prodigieux effort sur ellemême :Dieu seul, dit-elle d'une voix entrecoupée. Dieu seul est désormais mon uniquerefuge , il
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88 ' LES ATHlées COSSÉQCEHS,
doit être aussi mon unique confident I.... Je n'ai rien àdire!....etpourleresledenies jours, jeme suis vouée au silence et à la résignation. Grand Dieu , s'écria le marquis, de l'hypocrisie jusqu'au bout , de l'hypocrisie jusque dans le désespoir.... Odieuse créature!.... A ces mots il nous tourna brusquement le dos et disparut!.... Ce moment fut un des plus douloureux demà vie ; Âdeline criminelle > Âdeline hypocrite , étoit pour moi un phénomène iucompréheiisible; cependaJit elle pouvoit parler ; un mari , un maître le lui commandoit; et il étoit prouvé d'ailleui-s que , depuis quelques années ,■ elle cachoit un grand secret à ma tante , et elle s'obstinoit à se taire !.... Abîmé dans mes réflexions, j'avois besoin de me retrouver seul , afin de réfléchir profondément aux. moyens h prendre pour éviter un éclat déshouorant , car il étoit incontestable que désormais masœur et son m^ri ,ne pouvoieni plus vivre ensemble.
Quoique jusque-là Isidore n'eût été mêlé en rieu dans cette affaire , j'imaginai bien qu'il en étoit instruit par un frère qui avoit en lui une confiance sans réserve. Après beaucoup d'hésitation , je me décidai ù demander h Jsidbre un entretien particulier; et, sans se faire prier, il vint chez moi le lendemain matin de très-bonne
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LES ATHÉES CONS^QUE;fS. 8t)
heure, il m'e'couta' avec un air sinon touché , du moins convenable ; il me réi>on(lil qu'il éloit tout aussi surpris que moi , et d'autant plus qu'il connoissoit mieux qu'un autre les principes invariables , la parfiite linccrité de son frère et l'attachepieut qu'il avoit eu pour sa femme ^ quant à la crainte, d'un ëclal , ponrsuivii-il, mon malhetireux frère' est décidé k n'en faire aucun , et voici ce qui est convenu : Mlle de Linanges, dont la généreuse amitié ne se dément point , se dévoue dans celte occasicn à l'espoir de sauvei- , autant qu'il est possible^ la réputation de sa nièce : on sait qu'elle a dit plus d'une fois 'que lorsqu'elle ne seroit plus utile k Mad. de Berville , elle iroit finir ses joors dans un couvent ; elle annoncera donc seulement que le dérangement de sa santé la détermine à se consacrer à la retraite sans délai dans un cloître de province. On trouvera fort simple qne Mad. de Berville la suive pour l'y installer et pour y passer avec elle les premiers mois de cette retraite absolue. Au bout de ce temps , nous dit-ons ici que lamauvaise santé de Mlle de Linanges retient toujouni sa nièc&anprès d'elle, ensuite mon frère fera un long voyage ^ la fin duquel il ira s'établir dans un château à douze lieues de Bordeaux ; les années s'écoulei'ont
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ainsi, letaoode oublie facilement' ceux qu'il ne' voit pas , et celle iristo aventure ne fera point de bniit et ne causera point de scaudale. Après cette courte explication , Isidore prît congé demoi , et je restai seul livré à l'amertume des plus sinistres pensées- Tout se passa en eSet comme Isidore me l'avoit annoncé. Ma' tante > du consentement de ma sœur , dit à nos parens et à nos amis tout ce qui pouvoit naturellement prévenir des soupçons injurieux. L'acquiescement sans aucune résistance de ma sœur h ce cruel départ qui n'étoit au fond qu'une fuite sans retour, son profond silence , malgré les ordres réitérés de son mari , tout devoit me persuader qu'elle étoit coupable, ma raison me le disoit, je le croyois dans de certains momens , mais ensuite je repoussois cette Jdéeav«c horreur, et je n'y irouvois même pas de vraisemblance , en songeant au caractère d'Adeline , à sa piété née avec elle et à sa vie si ooiistammentirréproGhableet pure; d'ailleurs, en cachant , il est vrai , à ma tante , un secret' important , elle n'avoit jamais cherché ik se sous> traire à sa surveillance; toutes 3«s journées s'étoient écoulées sOus les yeux de ce mentor éclairé autant que vigilant, ma sœur avoit méœâ toujours voulu lui oonserrer les même» droiUi
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LES i.TU£ES COIfSSQUENS. gi
elle q'alloit jeolais dans 1« monde sans elle, tout«9 les portes de son appartement lui étoient ouTertes à toute h^ure ^ elle n'avoit pas foimë une seule liaison sans son approboition. Comment donc auroit-elle pu conduire une intrigue secrète? Comment pouToit-elIe être aeousée d'un
crùnej car c'est ainsi qu'on s'exprimoit!
Ces réflexions me plongeoient dans des ansiét^ inexprimables ! Une douleur à la fois vague et profonde est la plus insupportable de toutes , parce qu'alors l'imagination noircie se livre aux plus iMirribles craintes et les réalise toutes!....
Jle ne revis nui tante, et ma sœur que pour pleurer avec elles ; dans ces derniers entretien», Adeline m refusa toujours ayec la même fermeté à< toute espèce d'explication.
J'obtins du marquis, mais non sans peine , ■ que ma sœur auroitJa oonsolation d'embrasser son Gis avant de partir, Quoiquâoetenfant ignorât, tout , il fut vivement frappé de l'état où il vit sa mèi-e} dans Iç trouble affreux qu'^e éprou> voit, elle ne put s'empêcher de s'écrier : AK! pauvre eniant, si tu satois!.... Oh! que deviendras-tu ?... Ces mots nous firent frissonner ; on l'arracha de ses bras ; car elle étoit prête à s'évanouir. Ma sœur et ma tante partirent ; je restai accablé de tristesse et dëvoré des plus mor-
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ga LLS ATHÉES CORSÉQUEjXS.
telles iaqui^tudes ; cependant j'eus le courage d'aller dans le monde , afin de juger de l'effet que produisoil le départ de ma sœur; j'eus 1» consolation deconnoLtre^'en général, l'affreuse vérité n'y étoit pas niéme soupçonnée ; on étoii en ce moment, heureusement pour nous, uniquement occupé d'une nouvelle pièce de théâtre et d'une anecdote scandaleuse très-réceiite et bien avérée.
Rien ne me retenant plus à Paris, j'allai dans ma terre, située auppès de la Trappe; j'y fondai deux écoles pour de pauvres enfans; jeréglai parfaitement ma vie dans cette agréable retraite où je n'ai jamais reçu qu'un très-petit nombre d'amis; j'y relevai une chapelle en ruines; je fis plusieurs plantations, je défrichai le jardin et le potager. Tous ces soins m'occupèrent sans relâche pendant sept ou huit mois, et je connus mieux que jamais que la Religion , le travail et des occupations utiles et bienfaisantes, font supporter avec courage les chagrins leS' plus amers.
Dans le yoisinagedela Trape, j'allolstous les mois reposer mon corps et mon esprit dans cette abbaye si sainte , oii la véritable vertu produit une pais si parfaite , qu'on y sent à peine l'austérité qu'elle prescrit. Comment pourroit-on
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LES ATHÊBS COnSÉQUEEU. 90
remarquer la sévérité de sa réforme ? Là , toutes les bonnes œuvres sont pratiquées sans ostenution avec un sentiment ptein d'ardeur, ■ de zélé et de pureté ; là , tous les sacrifices sont volontaires et faits avec joie ; là , enfin la tranquilUfc de Vâme imprime sur tous les visages et sur touc les maintiens , je ne sais quoi de doux , de calme et de suave qu'on ne voit point ailleurs. AsUe heureux auuni qu'il est auguste ! puisses-tu jusqu'à la fin des temps être le port hospitalier des malheureux naufragés du grand monde et de la vie!,
J'ccrivois souvent à Mlle de Linaoges et k mit soeur.; je m'interdisois dans mes lettres toute espèce de.quesUonsembarrassantes, je leur parlois de n\es établissemens de charité , qu'elles s'empressèrent d'imiter, l^lle-s fondèrent auprès de leur monastère, aux environs de Tours, une école gratuite de jeunes fîUes ; elles ne sortoient que" pour aller visiter cet établissement, qui prospéra, etdevintparla suite très-considérable. Ilyavoitâc la tristesse dans les lettres de ma sœur , mais cette mélancolie chrétienne n'avoit aucune amertune et ne ressembloit en rien à la misanthropie. Après en avoir reçu plusieurs dans l'espace d'une année , je repris l'heureuse conviction tpi' Adeline éioit parfaitement innocente.
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94 I-ES ATHÔBS OOrnSÉQUENS.
L'aigreur et le dëpit se mêlent toujours &u méoontentement secret des cœurs coupabidit; la douceur et la sérénité constantes dans le -malheur, n'appartiennent qu'aux. Étmes religieuses. La persuasion de l'innocence de ma soeur étoit •flans doute une grande consolation pour moi; mais dans cette supposition, sa situation et son silence étoient toujours une effrayante énigme; et l'borrible injustice dont elle étoit l'objet et la victime, me causoit une indignation profonde etdes ressentimens que j'avois peine à réprimer. Deux années entières se passèrent ainsi.
Comme je fus alors dans Tobligation de faii-e un voyage à Malttf, j'écrivis à mon beau-frère pour lui demander avec instances de me confier mou neveii Cléophas, âgé de quinze ans, et auquel ■ce voyage pouvoit être utile soua le rapport de soii éducation. Je fus agréablement surpris de n'éprouver aucime opposition à ce'projet ; an contraire, le marquis s'empressa de me répoiidre et de m'envoyer son fils, conduit par l'abbé Durand , son précepteur , qu'il me prioit d'emmener avec nous. Mon beali-fr^e'fiQisÂort sa lettre, en me disant que je serois birai le maître de prolonger mon voyage , ^en revenant par la Sicile et par l'Italie. Cléophas arriva promptement : tout étoit prêt pour liotie dé-
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LES àTHBBS CON^QUENS. ^
part , je ne le différai point, fesndant 'la roule , je reconnus blentât, même avant de nons em- ' barquer , que mon neveu éprouvoit un chagriit invincible. Quoique je lui eusse entendu souvent esprimer un vif désir de voyager, j'imaginai que le regrei de s'éloigner de son père étoit la cause de sa tristesse ; je lui en parlai , et je vis clairement, par la naïveté de ses réponses, qu'il avoit un autre sujet de peine infiniment plus grand. L'absence de sa mère lui av^t coûté beaucoup de larmes; maisie pensoisque le temps avoit affoibli cette douleur, et que , ne sachant rien de sa mésintelligence avec son pèi-e, il croyoit toujours qu'elle reviendroit dans sa fanttlk. Il refusa netlehicni de me confier ce qui lagitoit ; il ajouta même qu'il aimeroit mille fois mieui mourir que de révéler on si cruel secret. Je restai confondu , gémissant plus que jamais sur cette fatalité de mystères qui couvroit d'un voile impénétrable les sentiinens et les afflictions de toutes les personnes qui m'éloient chères. Je questionnai l'abbé ; il me coniia seulement qu'il avoit découvert qu'en effet Cléophas étoit en proie à la plus violente douleur. Je ne suis auprès de lui, poursuivit-il , que depuis deux mois; son père, en le remettant entre mes mains , in'a surtout reconamandé de le sur-
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§6 LBS ATHÉES COSSËQUEflS.
veiller avec le plus grand soin. Je n'ai riea vu de suspect dans sa conduite ; mais il est absorbe par un chagrin qui le mine. On ne peut , à son âge, Tattribuer à une passion malheureuse :
d'ailleurs, un tel sentiment ne' produiroit pas une affliction si véhémente. !Nous couchons dans la même chambre, continua l'abbe, et ti'ès-souvent , dans la nuit, je IVntends sangloter ; enfin , un jour que je le pressois plus vivement que jamais de me conûer son chagrin, il m'interrompit en s'ëcriaat : Un chagrin! j'en ai trois également affreux et funestes ï
Cet entrelien ne m'empêcha pas de faire de nouvelles tentatives auprès de mon neveu, pour obtenir de lui cette étrange conûdencc ; mais je . trouvai en lui toute l'ohstinatioa de sa mère, et de ce moment je cessai de l'interrc^er. Cet enfant , à peine dans sa seizième année , étoit charmant par tous les agrémens extérieurs et par toutes les qualités du cœur et de -l'esprit. Les sentimens les plus nobles , l'âme la plus sensible, une grande mémoire, le goût de l'étude, de la lecture et des arts, tout promettoit en lui le jeime homme le plus distingué; et je le voyois, dès les premiers jours de sa carrière, arrêté ou du moins suspendu dans une course heureuse et bi-illante. Je le voyois anticiper, à quinze ans,
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tES ATHÉES COHsiQDESS. CfJ
5ur le désenchantement de la vie , non par des réflexions fondées sur la raison et sur l'expérienee , mais par une humeur devenue tout h.
coup irascible et noire; qui lui faisoit rejeta avec dédain les illusions et les espérances les plus douces et les plus innocentes. Un misanthrope de cet âge, r^reltant avec une'profonde ameitume toutes les jouissances qu'il ne pouvoît plus goûter, ayant perdu la gaité, le courage, n'étant plus susceptible d'émulation , enfin ne voulant même plus s'attacher, étoit pour moi un tableau déchirant , et qui m'mspiroil la plus ^ douloureuse pitié!....
Nousnousembarquâmes; lavuedelamêrparut distraire Ctéophas et même l'occuper, mais en augmentant sa sombre mélancolie. Il auroit passé presque toutes les nuits sur le tillac \ contempler les cieux et la mer, si tous les soirs nous ne l'en eussions arraché. Sa santé se ressentit de cette espèce de consompiîon si précoce; il maigrissoit , ses belles couleurs perdoient leur éclat, etje redoutois mortellement qu'il ne succombât bientôt à cet état contre nature.
Cependant le séjour de Malte ranima sensiblement les forces abattues de Cléophas, tout lui plut dans cette pieuse et belliqueuse république, oiirîea ne rappelle les impressions qu'on
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9^ LES ATHÉES COSSÉQUBRS.
a pu recevoir ailleurs. Oui , me disoil-il , j'aime ce rocher sépare par les mers de tous les auUes pajsdu monde. Ici , tous les liens de patrie, de famille, sont inconnus, hriscs ou suspendus; parmi ces braves chevaliers , on ne voit point d'épouses malheureuses , de pères impérieux' et d'enfans infortunés : on n'existe ici que pour punir des brigandages et la férocité de la méchanceté humaine. La gloire y" est toujours belle : rien n'en peut désabuser t puisqu'elle a toujours Dieu pour objet! A,h.! mon oncle, poursuivit-il , obtenez qu'on m'admette dans cette noble association ; j'y consacrerai avec joie ma triste existence! Je lui répondis simplement que je m'en occuperois lorsqu'il approcJieroit de sa majorité. Il soupira , baissa la tête et ne répliquai rien. Néanmoins, pour le satisfaire , je demandai'ce qu'on avoit fait pour moi; j'obtins la croix de Malte , qu'il reçut avec joie, et ce fut véritablement sa première consolation ; la seconde fut défaire une campagne sur mer avec moi ; il s'y comporta avec la plusbrillante valeur. Dans un de nosconibats contre les corsaires, nous fûmes assaillis par une violente tempête , ce qui n'empêcha pas Cléophas de se j^ter le premier h l'abordage sur le bâtiment ennemi. 11 fit de sa main un prisonnier :
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c'étoit un jeune homme de son âge , d'une jolie ligure , et dont le courage avoit si vivement interessé Qcophas, qu'il me demanda la permission de le garder toujours avec lui. Charmé de lui procurer un sujet d*occupatioii,i'y consentis, à condition que, coDJointement avec Tabbé , il lui donneroit régulièrement des instructions religieuses; il le promit^ et il a tenu parole avec beaucoup de suite et de zélé; Il a en lieu de s'en applaudir , car ce jeune homme , ne avec d'excelleus sentimens, a profité de ses soins, et a toujours eu pour lui un atuchement passionné. De retour à Malte , nous le fîmes baptiser ; Cleophas fut son parrain , et lui donna le nom de Valentin, l'un de ses noms de baptême. Eh sortant de l'élite, il lui dit -.Me voilà ton pire spirituel, et je sais quels devoirs sacrés ce titre impose dans tomes les situations; d'ailleurs, je n'aurai jamais d'enfant, tu m'en tiendras lieu. Oc ce jour, en effet, il regai-da véritablement Valentin câmme son fila; il lui apprit à lire, à écrire, à compter et même k dessiner. L'aj^lication et Ito heureuses dispositions jle Valentin lui firent faire en peu de temps d'étonnans progr^ , et je vis avec uxi plaisir inexprimable que Gléophasjouissoitde son ouvrage, et que même, pour encourager et pourTécompenser son élève, • . 7'
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lOO LES ATHÉES COHSÉQUEHS.
il jouoit souvent avec lui aux différens petiU jeux de son âge.
Aimant de plus en plus Ciéoplias , et voyant qu'en dépit de sa misanthropie prématurée . il s'attachoit véritablement h moi , je profitai de la - permission que son père m'avoît donnée de prolonger son voyage autant que je le voudrois- Je le menaieu Sicile, en quittant Malte. Sous le prétexte d'instruire Valentin , il fit un journal de tout ce que les lieux que nous parcourions pouvoient offrir d'intéressant où de curieux; et ce fut ainsi qu'en faisant l'éducation d'un élève qu'il chérissoit, il acheva de perfectionner la sienne. Quand nous revînmes en France , Gléophas étoit dans sa dix-huitième année. Je m'aperçus qa'k mesure que nous nous rapprochions de notre patrie , il s'attristait et retombott dans son premier abattement. Je ne m'en étonnai point, car toutes les nouvelles que nous avions reçues de France produisoient sur moi le même effet. Ma sœur étoit toujours dans le même couvent avec Mlle de Linanges. Ainsi sa Rupture avec son mari ne pouvoit plus être nu secret pour le monde^ ce qui donnoit lieu , dans la société^ aux histoires les plus injurieuses à la réputation de ma sœur. Le marquis étoit resté dans sa terre , et ne venoit à Paris que
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LES ATHÉES COHSÉQDEMS. lOl
(rès-rarement et seulement pour des affaires. On me mandoii de Paris qu'Isidore, depuis mon départ, avoit fait beaucoup de voyages, mais sans sortir de France ; que, lorsqu'il étoit à Paris, il alloit toujours dans le monde, et qu'il ne répondoit aux questions qu'on lui faisoit sur ma sœur que par des mots mystérieux , qui montroient clairement qu'il la croyoit la plus criminelle de toutes les femmes. Je me promis intérieurement de le revoir aussitôt que je serois en France , et d'employer tous les moyens possibles de le faire expliquer positivement sur ce point.
A la vue des côtes de France , Clcophas , dans une extrême agitation , me demanda un eniretien particulier que je lui accordai surle-champ. Il commença par m'avouer qu'il m'avoit trompe , en me faisant croire qu'il avoit écrit plusieurs fois à son père , et qu'il en avoit reçu quelques lettres. Le fait est , poursuivit^ il ,' qu'il ne m'a pas donné la moindre marque de souvenir , et que de mon côté je ne lui ai pas écrit. A ces mots, j'interrompis Cléophas pour lui représenter qu'il avoit manqué à un devoir sacré : Non , reprit-il d'un ton ferme , j'en étois dispensé — Et par qui ? — Par lui-même; il m'avoit défendu de lui écrire; voilà, enlequitiant,
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103 LES A.TBÉES C0M5ÉQUENS.
le seul adieu que j'aie reçu de lui. — Est-il pos* sihie !.. •Vous<|u'ilcbérissoit!Tous,s(Hiûlsunique !.... — M aiotenaui il me hait.... — Qu'avczvous^douc fait , juste ciel , pour vous attirer un semblable traiiemeal ? — Je suis ionoceni ' mais . des crimes ont clé commis ! je n'en connoia qu'un seul , je n'ai pu en être le complice et j'en suis la victime !.... En prononçant ces pàrolesqui me glacèrent , il fondit en larmes, et sur-le-champ se jeltant à mes pieds , il mQ conjura, avecles termes les pluspressans, de le prendre sous ma protection , de le garder toujours avec moi j en m'assurant que le marquis de Berville y consentiroit sans aucune résistance. Touché j usqu'au fon,d de l'âme , je le relevai, je le pris et je le serrai dans mes bras et as le serment de ne le quitter jamais: Ah I s'écria-t-il , en m'embrassaut ik plusieurs reprises, je pourrois donc aimer encore !.... J'essayai de profiter de ce moment d'enthousiasme pour l'engager à me découvrir ses autres secrets. O mon cher oncle , me dit-il , mon protecteur, mon seul appui sur la terre , croyez donc que, si je pouvois parler , vous liiîez au fond de mon cceur et vous sauriez tout. Mais je dois me taire , je dois cacher à jamais ces mystères affreux. Ah ! puissent-ils éire ensevelis avec moi dans la nuit du tom-
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LES iTBÉIS COMSÉQUBKS. I o3
beau !.... Ces paroles me firent frissonner ; je conuois à pre'seat , lui db-je , la candeur, ta sincérité , tes sentimens pleins d'honneur et de droiture ; je n'însislei-ai plus , je ne renouvellerai jamais ce douloureux enlretien;ie veui fermer les yeui «ur le pas^, je me chaîne de ton avc- AÎr, et cCrrain deloninnocence,jc]esui8 aussi de te rendre un jour le bonheur. Celte assurance porta au comble sa recoijnoissance , elle allégeoit pour lui le poids affreux d'un mystère épouvantable , dont l'un des plus grands lourmen« étoit de ne pouvoir me le dévoiler et de résister à toutes mes prières.
. Four rentrer avec une joie vive dans sa patrie , il faut avoir des affections heureuses ; on ne peut m,ettre le pied avec indifférence sur la terre natale , il faut alors éprouver de la joie , ou des sensations douloureuses ; en débar(|uant je j'egardai Cle'opbas , il leva les yeux au ciel ; je soupirai , nous nous entendîmes.
Je me rendis d'abord avec Cléophas et l'abbé Durandjdans ma terre, oii j'avoîs de l'argentà recevoir ; li j'écrivis à Paris pour savoir en quel lieu étoit Isidore en ce moment j on me répondit (|u'il étoit absent depuis prés d'un an , f^u'on ' n'en avoit point de nouvelles , et que le marquis du Berville otoit fort inquiet de lui. Dans les
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sinistres conjectures qui noircissoie/it mon imagination depuis long-temps, j'avois 6ni par me persuader (ju'I»dore éloit }a principale cause des désastres qui désoloient ma famille ; il m'avoit toujours éuÇ siispect , et j'entrevoyois plusieurs choses qui en effet m'ëclairoîent sur quelques vérités, mais il y en avoit un beaucoup plus grand nombre , qui restoient toujours absolument inexplicables pour moi. Tous cessoupçonsm'inspiroient contre Isidore une indignation que je n'avois jamais ressentie , et qui me tourmentoit d'autant plus qu'elle ne s'accordoit nullement avec les principes religieux qui m'avoient guidé jusqu'alors , car ]e ne pouvois me dissimukr,que, si j'eusse rencontre Isidore, j'aurois pu bien difficilement parler et même agir avec la modération que prescrit la religion.
Je ne restois jamais quelque temps de suite dans ma terre sans aller visiter mes bons relir gieux de la Trappe ; l'agitation cruelle et le besoin de calme que j'éprouvois , enfin le désir de leur présenter mou jeune Cléophas étoient pour moi des motifs de plus de les aller voir. A celle époque des aflfeires de famille obligèrent ra]>l>é Durand à nous quitter, il nous promit de revenir sous trois mois.
Pour se rendre de chez moi i la Trappe , iV
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falloit passer devant le. château de mon plus proche voisin , et que j'aimois pariicalièrement; son intérieur offroit le spectacle le plus doux à contempler , celui d'une famille vertueuse dans laquelle régaoît l'union la plus parfaite. Sa femme, âgé de quarante-trois ans, étoitbelle, spirituelle etd'unepiété exemplaire; sa jeunesse s'étoit écoulée en province, ei par son choix :i'étoiscertaine, disoit-elle, detiouverle bonheur dans mon château , et j'ai toujours pensé qu'en allant chercher sans nécessité la dissipation de la cour et du grand monde , c'étoit livrer une partie de son existence aux caprices du hasard. Une raison si rare dans la jeunesse fut récompensée dès ce monde comme elle le sera toujours , lorsqu'on écoutera cette voix intérieure et souveraine qui nous guideroii si bien si nous avions le courage de. la consulter et de lui obéir. Le baron de***(o'étoitIe nom de mon voisin);' avoit trois enfans ; l'aîné de tous , qui étoit un garçon âgé de vingt -quatre ans , avoit embrassé l'état ecclésiastique , et par une vocation qui s'étoit manifestée des son enfance. Une des filles étoit mariée dans le voisinage de ses parens , et passoit la plus grande partie de sa vie avec eux ; la dernière fille , toujours avec sa mère , étoit àpeineâgéede quinze ans : enfin le baron de***, dont la fortune n'auroit pu suffire aux-dépeu
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ses indispetasables h la cour et h Paris , ëtoLt dans une véritable opulence j il me disoitavec vérité* qu'il ne croyoit pas que lui et sa femme eussent à se reprocher une seule dépense dé pure vanité , ou qu'ils eussent jamais éprouvé le chagrin de n'en pouvoir faire une nécessaire ou même utile. On achète « dans les grandes villes (et souvent beaucoup trop cher ), avec duluxe et du faste , un certain genre de considération; mais en Provence, on n'obtient une réputation désirable, et la vénération générale i que par des vertus ; et c'est aussi un héritage précieux qu'on laisse dans sa famille, et dont les énfans tirent toujours un grand avantage. " Depuis mon retour , j'avois reçu plusieurs visites dn baron, et je ne passai' point devant sôD château sans m'y arrêter ; jfi compiois en partir le lendemain, et j'y restai plusieurs jours; nous y fûmes reçus avec la plus charmante cordialité. Cette bonté s'étendit jusqu'il notre jeune corsaire converti , dont Cléophas n'avoit jamais fait un domestique ; il lui donnoii fièrement le titre de son secrëia[ire , et il mangeoit toujours avec nons' ; il fut admis sans difficulté à la table du baron , où il charma tout le monde par ses ■ manières douces et naturelles , et par la vivacité originale de son esprit.
Je criïs bientôt entrevoir que la baronne avoit
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quelques vues éioignées sur mon neveu pour sa ■ jolie petite Marie ( c étoit le nom de sa dernière fille) ; ce projet vague me plut fort, et je desirai vivement qu'il pût un jour se réaliser! je me gardai bien d'en parler à Clêophas , mais je lui demandai unjour négligemment comment il trouvoit la jeune Marie; à cette question il fit un profond soupir, et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. Ah !\dit-il , à cet âge , on pourroit éti'e bien plus iutére^nte !... Ces paroles me surprirent étrangement ; mais, dégoûté de lui demander des -explications, jegaixlai le silence, et sur-le-cbamp il parla, d'autre chose. La veille de mon départ pour la Trappe , je prolongeai la soirée avec le baron et sa femme ; à dit heures et demi^ , Clêophas , Yajentia , Marie et toute la jeunesse du ohiteau , suivant la coutume j étoient allés se coucher ; je restai çn tiers avec le mari etja- femme, et ccmuoe je les félicitai sur leur bonheur : Oui sans doute, ~ dit le baron en souriant", je suis le plus heureuxde tous les hommes , et je l'aurois toujours été sans l'extravagance de la compagne que le Ciel m'a donnée. Je pris ce discours pour une plaisanterie , eu je me mis h rire. Il ne. badine points reprit la baronne d'un ton très-sérieux, mais si ma foli^ l'a tourmenté', elle a été lûeu
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plus cruelle pour moi, car elle m'a reudue pendant plus de quinze ans , la plus infortunée de toutes les créatures. Quoi ! madame , m'écriaije , vous dont on a toujours tant vanté le bonheur incomparable eu toutes choses!.... On n'a rien exagéré , répondit-elle, j'ai joui de toute la félicité que le Ciel peut donner sur la terre> et néanmoins j'ai ressenti toutes les douleurs morales qui peuvent déchirer une âme sensible;^ cependant mes devoirsm'onttoujours ét-é chers, je n'ai jamais eu que des seniimens légitimes, et j'ai reçu, dès ma plus tendre enfance , des principes religieux que j'ai conservés constamment, comme le plus précieux bienfait d'une bonne-éducation. — Et vous avez été /a ^A/^ in-. fortunée de toutes les créatures? Daignerezvous m'expliquer cette énigme incompréhensible? — Un seul mol vous suffira : j'élois superstitieuse ! — Avec, auunt d'esprit et de lumières , TOUS , Madame! vous étiez sup^^titieuje !.... — Je pourrois vous dire, si je cher- . chois à m'excuser, que presque tout dans la religion et dans la nature est mystérieux, voilé, figuré, allégorique, etc. ; mais la suhlime morale de celte religion divine a toujours été d'une si parfaite clarté, que les esprits les plus médiocres peuvent en comprendre presque tous -les
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détails et toute l'utilité; voilà ce qui doit nous suffire. Les mystères doivent seulement nous faire mépriser notre foîble intelligence et nous faire comprendre qu'il seroit coupable autant qu'insensé de vouloir en créer de nouveaux.
C'estprofaner lafoiijued'admettre descroyances qui peuvent moralement nous affecter, et que l'église rejette" : tout ce que l'élise n'autorise paâ dans ce genre est superstitieux et par conséquent criminel. Et néanmoins, avec une piété - sincère, je me livrois aux superstitions les plus puériles; je croyois aux songes, aux pressentimenSf aux présages, aux jours malheureux, à la fatalité du. nombre treize, et à beaucoup d'autres choses plus ridicules encore. Un météore , la lune couleur de sang , un peu de sel renversé à taUe , trois bougies allumées dans une chambre, une glace cassée, le cri d'une chouette , etc. , avoient le pouvoir &ntastique de nie causer les plus violentes inquiétudes ou les plus profondes terreurs. Si ipon mari, à la chasse ou dans les champs, rentroit plus tard qu'il ne l'avoit annoncé , j'éprouvois une agitation que je regardais bientôt comme un funeste pressentiment; alors je me représentois tous les accidens qui peuvent arriver. Je le voyois , emporté par son cheval , tomber dans un précipice , ou blessé d'un coup de fiisil , ou bien attaqué
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par des voleurs pu des assassius ; et si , dans cet élat, j'apercevois un chat-huant, ou si une chauve-souris entroit dans mon cabinet , mes terreurs n'avoientpius de bornes. Ni mon mari, ni mes enfans , n'ont eu de grandes maladies ; mais, s'ils avoient la plus légère îndîsporâtion, le moindre de mes présages me plougeoit dans de cruelles anxiétés. Une absence de quelques jours étoit pour moi im vrai supplice , si , malgré mes prières, ou étoit pirti uu vendredi.
J'admettoîs, il est vrai , quelques présages heu- reux j mais ceux-là étoienten très-petit nombre, et je n'y croyois que foiblement, tandis que tous les autres excessivement multipliés firappoient fortement mon imagination, et me causoient toujours des maux réels , de violentes attaques de neris , des convulsions, des vertiges et souvent des accès de fièvre. Voilà comment s'est écoulée toute ma jeunesse dans des peines imaginaires , qui m'ont empêchée de jouir de tous les biens véritables ; et tel a été le fmit d'une première éducation , vicieuse sur ce seul point , car, je l'ai déjà dit, on s'appliqua particulièrement à mè donner de la religion , mais je fus élevée au fond d'une province dans un vieui château. Au sortir du berceau, je m'y trouvai entourée de femmes de chambre et de servantes , qui àvoienl et qui m'inspirèrent toutes
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ces superstitions ; un& sensibilité trop exaltée les affermit encore par la suite ; lu raison les cambaitit en vain : aimer et craindre était devenu en moi deux choses inséparables. J'osois même mêler la religion à ces folies, que je voulois t^arder comme des avertissemeos du Ciel : cpnnoe si le Souverain suprême, q/ai nous commande une parfaite soumission, oe nous préparoit pas assez, par cet ordre, aux peines qui peuvent nous arriver. En effet ,- la ré»gnation , qui ne nous empêche jamais de goiiter le bonheur actuel , et qui nous dispose à souffrir sa perte avec courage et sans murmures, est mille fois plus utile que toute la prévoyance . humaine , et que ne pourroiént l'être de cruels avertissemens des maux placés dans l'avenir , et dont nous ne sentons point encore les atteintes. , Mettons toute notre confiance dans la divine Providence , prions , espérons , soumettons^ nous; voilà ce que la religion nous enseigne , et ce qu'un digne ecclésiastique a su mepersuader enfin^ il y s cinq ou six ans , mais on m'appr»nant qu'on ne pouvoit se délivrer des superstitions qu'en les bravant toutes, dans la vue de plaire au Juge suprême, qui piinit les folies volontaires , et qui veut que la foi soit toujours autorisée, guidée par les décisions de l'Eglise. Il
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m'en a prodigieusemenr coûté d'abord pour mC
mettre en roule un vendredi ^ pour ne pas prendre de précaution afin de ne pas rëpandrë une salière à table, etc. j mais, en me faisant la violence de n'éviter aucune de ces choses, en -priant Dieu avec ferveur de me débarrasser de toutes ces misères, j'en fus entièrement guéiie au bout de quelques mois et sans retour , car on ne reprend jamais des erreurs dangereuses qu'on a reconnues et abjurées,
Ceiaveuiet ce récit de la baronne m'intéressèrent d'autant plus, que le baron ajouta qu'en reprenant la tranquillité, elle lui avoit fait aussi recouvrer la sienne, parce que toutes ces fdiblesses l'avoient, par contre-coup, rendu très>malheureux. Je regrettai que Cléopbas eût été privé de cette conversation ; mais la baronne eut la complaisance de la renouveler le lendemain , et Cléopbas en fut très-frappé. Il me dit même , en particulier , que la baronne se reprochoit justement ces estravagances , puisqu'au lieu de remercier Dieu des grâces infinies dont il l'avoit comblée, elleavoît passé presque toute sa vie à gémir sur des peines imaginaires.
Quelques jours après, nous allâmes à la Trappe, Les bons religieux , après une si longue absence, furent charmés de me voir; le véné- ■
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table abbé m'annonça que je serois tëmoîn, dans le cours de la matinée , d'un spectacle intéressant et nouveau pour moi , celui que m'offriroit la mort d'un père de la Trappe, qui, réduit k la dernière extrémité, n'avoit plus que peu d'heures à vivre. On Va > suivant l'usage , continua l'abbé, l'en avertir. Voulez-vous me suivre et voir i'eflFet que produit sur lui cette annonce si terrible pour les gens du monde?
J'acceptai cette proposidon , et sur-le-champ le père abbé nous conduisit dans la cellule.du religieux malade , que nous trouvâmes revêtu de son habit ordinaire , mais étendu sur son lit; ses mains croisées tenoient un crucifix appuyé sur son sein ; sa pâleur et ses yeux fermés me firent croire qu'il n'existoit plus. Nous nous tînmes à l'écart, Gléophas et moi, mais placés de manière à voir toujours parfaitement le malade. Le chirui^en s'approcha dé lui , et , après lui avoir tâté le pouls, il lui dit tout haut : Ranimezvous, mon frère, vous n'avez plus que peu
d'înstansà vivre A ces mots, le moribond
rouvrit les yeux, et les éleva vers le ciel avec l'expression touchante de la ferveur et de la joie; ses joues se colorèrent; il se releva doucement , et tout à coup il dit à ceux qui l'entouroicnt : Que l'on me conduise à l'église!... On
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ne fut point obligé de l'y porter, on lui donn» seulement le bras , et notre surprise fut extrême en le voyant se soutenir sur ses jambes; il marchoit sans chanGelet> avec use lenteur qui ressembloit plutôt au r^ueillement qu'à la défaillance. Airivé'à l'église , il y reçut à genoux la communion ; on le ramena^ussitôt dans sa eellule. En y rentrant, ses forces l'ab^udonnètent ; on le posa sur son lit , il y tomba dans une agonie, qui ne fut ni iongue ni douloureuse.
Nous nous mîmes tous à genoux ; on réciu les prières' des agonisans : à peine étoient-elles finies, qu'il expira. Le chirurgien, qui lui tatoit le pouk , nous annonça qu'il rendoit le dernier soupir. Alors tous le^ religieux , par un mouvement subit et généi<al, entonnèrent avec force , non un cantique funèbre , mais un hymne éclatant , qui n'exprimoit que le ravissement et la'reconnoissance...! Il est impossible de se f^ire une idée de la surprise et du saisissement que nous causèrent cet élan de )oie et cette , extâse,uoiverselle, dans un moment si triste et si solennel! Ce lieu^ si différent du reste de la terre , n'offre rien qu'on ait pu voir ailleurs : la mort y est dépouillée de tout ce qu'elle a d'effrayant et de lugubre ; elle n'est là qu'un affranchissement et une victoire I Après les
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nhaqts de triomphe, on psalmodia ceux des morts (i).
Et qu'on ne dise pas que raustérilé de la Trappe y fait regarder la mort comme un bonheur : dans les cachots privés du jour, dans les souterrains creusa par la cupidité, on mèaeun, genre de vie beaucoup plus pénible que celui de la Trappe; et la certitude d'une fin prochaine, loin d'y relever les forces abattues, n'y cause que de l'ëpouvante, les agonies y sont particulièrement douloureuses. Enfin nul n'est malheureux \ la Trappe ; toutes les pensées y sont douces et pures, toutes les acti(His méritoires; une occupation continuelle en bannit l'ennui ; l'harmonie des sentimens , la concoi-de et la charité y maintirament les biens les plus désirables, la sécurité sur les événemens de la vie , la sérénité de l'esprit et la paix de l'âme.
Je vis avec plaisir que cette scène intéressante faisoit une profonde impreswon sur le jeune cœur de Cléoj^as. Quand nous fûmes sortis de la cdilule du défunt, il dit a l'abbé qui nous reconduisait : Ah! mon père, heureux, mille
(i) Rien nest eiagéré dans ce récit , tous les détails en «ont exactement vrais. Cest ainsi qu'on meurt à la Trappe.
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fois heureux qui peut oublier dans celte demeure angélique les orages de la vie, les passions tumultueuses et les vicissitudes du sort!... Mon fils, répondit l'abbé, c'est ce que vous pourrez admirer encore demain. Un homme .dans la force de l'âge, d'une naissance illustre, doue de tous les avantages extérieurs, comblé des dons de la fortune, n'aspirant plus qu'aux trésors de l'éternité, renonce à tous les biens périssables pour se consaci'er à Dieu dans cette solitude. Son noviciat est 6ni ; demain , à huit heures du matin, il prononcera les vœux irrévocables. A ces paroles, j'éprouvai une vive curiosité, persuadé que j'aurois sûrement rencontré ce personnage dans le monde; je demandai son nom. Je ne puis vous le dire en-, core, impartit l'abbé, il m'a fait promettre de ne le déclarer qu'après sa profession ; cependant vous pourrez assister h cette cérémonie, car il m'a permis d'y admettre les étrangers qui pourraient se trouver ici. J'attendis ce moment avec impatience , et le lendemain matin , h sept heures et demie, nous étions, Gléophas et moi, dans l'église- INous y aperçûmes aussitôt celui qui alloit prononcer ses vœux : il étoil dans le chœur, mais prosterné et Ja face contre terre. Je fixai les yeux sur lui, attendant avec une
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sorte d'agilation qu'il se relevât, car je bi-ûloi» dudesirde voir son visage; enfin deux religieux s'avancèrent près de lui pour te conduire à l'auiel. Aussitôt qu'il-ettt soulevé la tête, Cléopbas (K une exclamation, et je restai immobile, en le r^ardant toujours âxement.... Nous venions de reconnoître Isidore!.... Sa ferveur étoit si vive et si profonde , qu'il ne fit nulle attention à nous. Durant toute la cérémonie , il édifia les religieux mêmes par son- recueillement et sa piété. En sortant de l'église , nous retour^ . nâmes dans notre appartement. Cléoplias, q\ii avoit toujours aimé tendrement Isidore , ne pouToit se lasser de parler de la singularité de celte rencontre et de cet événement. Ma préoccupation ne me permettoit pas de lui répondre ; mais plus j'y rëflécbissoi» , plus je m'étonnois que^cet homme, qui m'avoit toujours inspiré tant de méfiance , eût pris un te) parti , et sans doute à l'iosu de son frère, puisque,, dans cet * instant, il n'étoit point i la Trappe; Plus d'une fois, depuis les troubles affreux qui s'éloient âevés dans ma famille, j'avois pensé en secret qu'Isidore avoit dû joUer unrôle malfaisant dans ces ténébreuses aventures; et , dans ce-moment, je me flattai confusément que cette étonnante conversion medévoileroit quelques mystères. Je desirois qu'il pût savoir , à n'en pas douter ,
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IXS LES ATHÉES COBSÉQUERS.
que j'étoîs prés de lui< J'étois certain ^e nuit» distraciion durant la prière ne me feroît reinar->. c[uer de lui (i) ; et , comme , à cause de sa profession , il étoit obligé de faire une ];etraite par^ tjculière , je n'avois pu et je ne pouvois encore pendant long-temps le rencontrer dans les jardins et dans la maison. Je pris le parti de confier à l'abbé que j'avois des raisons particulières et de puissans moUis de charité chrétienne qui me faisoient désirer qu on lui apprît que j'étois. dans le couvent. L'abbé me promit de l'en instruire sans délai , ce qu'il fit en effet le jour même ; et il vint aussitôt me dire que le uou-, veau profês lui avoit demandé U permission de m'entretenir un quart d'heure en sa présence. Je laissai Ctéophas dans notre logement , et je suivis l'abbé, qui me conduisU sur-le-champ dans sa chambre ; Isidore nous y att^idoit déjà. Dés qu'il m'aperçut, il vintse jeterà mes pieds, acte d'humilité que pratiquent tous les rel^ gieus avec les étrangers qai viennent les visiter^ ,Mon extrême émotion me réduisit au. silence; mais Isidore prenant la parole d'une voix fei'me : Hi^ me jetant à vos genoux, dit-il, je remplis plus d'un devoir : d'abord j'obéis à la règle qui
(t) Ce recueiUement eit babitoel et gtoéral parmi Mua
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