I.EG ATBÉBS CORSÉQUKNS. lig
me le prescrit; ensuite, coupable envers vous par les peines qu'ont dû vous causer mes crimes secrets, j'ose vous demander un généreux paT> don. Ces paroles me causèrent un si violepl battement de cœur , que je fus obligé de m'ap* puyer Contre le mur. Ah ! mon frère , lui dii^je» comptez sur un pardon sans restriction , alors même que vo'os ne pourriez réparer vos fautes ! — Ah ! je les réparerai , s'écria-t-ii , et je vaiscommencer. Votre sœur est un auge!.... — Juste ciel! achevez.... -— Oui) Âdeline est innocente ! Je lui ai ravi , par mes cruels artifices» tous les moyens de le prouver; mais je la josti- Çerai, Cette assurance délivra tout à coup mon
• cœur oppre^ d'un poids affreux. Le chagrin que î'éprouvoîs depuis mon retour en Fraiio»
étoît aussi bizarre que cruel , je aavois, seulement qu'un grand malheur portoit le trouble et la divbion dans notre fiimille , "et que ma sœur avoit perdu à la fois sa réputation et sa tranquillité; mai6 j'ignorois entièrement la causs et les deuils de ce bouleversement si funeste. Je gémissois d'une peine inconnue j et dont « par
. conséquent , l'habitude et la réflexion ne {wu-. voient adoucir l'amertume; car une ardente curiositc et la variété de mes conjectures, enfin tous les efierts de latm imi^naticni , me livsoieD t
ISe CES ATHÉES CORSÉQUEHS»
en proie, tous les jours, à des tourÈaens insup^ portables ei nouveaux ! ... Je tendis les bras h Isidore, je le serrai conire ma poitrine, je l'inondai de pleurs ! Je le cpniemplois avec ravissement : tout en lui -éioit changé, sa physionomie, son regard, son mainiien, et jusqu'au son de sa voix , qui avoit pris l'accent le plus vrai de douleur et d'onction. Il n'étoît plus, en effet, le même homme : la grâce divine avoit ouvert son cœur à toutes les impressions vertueuses, i tous lessentimens magnanimes, rïous nous assîmes vis-à-vis l'abbé , qui nous consîdéroit l'un et l'autre avec un vif intérêt. Isidore nous conta que sa conversion étoit un n'ai miracle , et qui me toucheroit particulièrement quand j'en connoî- . trois le détail ; il ajouta qu'il avoit écrit son histoire ( avec la permission de l'abbc) pendant son noviàat, et qii'il étoit autorisé à y nommer une personne qu'il avoit entraînée dans ses égaremens; qu'enlinilavoitremiscemanuscritsousenveloppe et cacheté à Tabbé , en le suppliant de le garder j usqu'à ce qu'il eût prononcé ses vœux , parce qu'ensuite il camptoit ^i faire un usage bienfaiiaat, s'il lelui permettoit, après l'avoirlu. Je ne doute point , poursuivit Isidore , que cette permission ne me soit accordée , car ce manus^ crit ne contient qu'une confession générale de
3,a,l,zt!dbvG00gIf
LES ATHÉES COETSÉQUEITS. 121
mes crimes, et elle peut seule justifier l'innocence opprimée , que j'ai calomniée et persécutée pendant plus de quinze ans. Ainsi donc, quand M. l'abbé aura parcouru cet écrit , il tous le remettra , et tous le présenterez à mon malheureux frère.
Qu'on juge , s'il est possible , de l'effet que produisit sur moi ce premier récit !.... Cependant \e brûlois d'impatience de terminer cette entrevue , afin d'avoir en ma possession le précieux manuscrit.
Jen'ignorois pasqueCIéophasconnoissoitune partie de nos mystérieux malheurs; mais je me décidai à ne lui parler de cette étrange aventure que lorsque j'aurois lu tout entière l'histoire d'Isidore. Je ne reçus ce manuscrit que le lendemain matin & mon réveil ; j'ouvris , avec un trouble inexprimable , le paquet cacheté^ j'y trouvai d'abord un billet séparé qui m'étoit adressé, et qui . contenoit ces mots :
« Voili , comme je vous l'ai dit , mon cher a chevalier , ma confession générale sans qu'il j» y manque rien. . "
n Indépendamment de l'intérêt particulier » que ce récit aura pour vous, vous y trouverez » une chose qui est moralement et reUgieuse- » ment très-curieuse, et dont vous n'avez peut-
j,=,i,z<,d.vGoogIe
132 LES ATHÉES COBSÈQVEJia,
u être pas d'idée ; vous y Yetrez comment la dé- B uravation du cœur conduit à celte de l'espritet u oommenteUesubslituedepitoyablessopbisuies • el le plus vil ëgoïsmeila raison etauxlumière» » naturetlcs;TOusconnoitrezeniin,tout'ce qui » se passe dans le cœur d'un athée , et c'est c« u- que nul d'entr'euz n'osera jamais peindre » qu'après une conversion véritable , et par conu séquent à moins d'avoir cette profonde tumi- M lité religieuse qui ne veut pallier aucune faute. » et qui ne déguise rien.
» Je- me prosterne encore à vos pieds pour » implorer mon pardon et je me recommande u à vos prières. »
Après avoir lu ce billet, je me hâtai d'ouvrir et de déployer le manuscrit, et je lus, avec autant d'avidité que d'émotion et d'élonnement, la narration suivante :
« Pour donner l'horreur que doit inspirer » l'égarement funeste qui par degrés m'a prié- » ciptté dans un abime^je vais peiiîdre l'a- » diëismesousses véritablescoMleurs.Moiides- » sein, avant tout , est de justiHer l'innocence , » mais j 'espère encore que cet écrit me survivra » et qu'il pourra peut-être un jour éclairer » quelques êtres égarés dansl'aSreux labyrinthe >' où je me suisperdu I....
3,a,l,zt!dbvG00gIf
LB9 ATBÊES CORSÉQtTERS. IsS
» n n'est sur U terre qu'un véritable maln heur , c'est, de mal penser^ et celui-là seul a » bouleversé mou existence ; il a produit dans » ma vie- des fautes et des crimes que -je dois » déplorer jusqu'à mon dernier soupir.
M Mamèrese remaria;monpdre n'étoitpoint o céquelestncrédulesappellentu/i esprit/brt,(i) » car ces derniers , malgré leur prétendue^c» i> desprit , ne veulent point être d<»igné8 sous » leur vrai nom ,' celui ttimpie j- mon père ne *> déclamoit jamais contre la religion , il répé- » toit même qu'on doit la respecter , qu'elle » est utile et que' sa morale est sublime , en- » fin il alloit à la messe les fétes et diman- » cbes , mais d'ailleurs il n'y pensoit jamais , » il n'imagtnoit pas que l'on dût en faire la » règle habituelle de ses actions et de sa con- » duite ; il me donna pour gouverneur non un » ecclésiastique, mais un Allemand belresprit » qui pensoit comme lui ; M. Blumer (c'étoit » son nom ; ) étoit auteur de quelques ouvrages » allemandsqui n'avoient eu aucune réputation
(i) Sans soDger, comme l'a ni bien dit La Bruyère, que ce Utre ne leur a été donné que par dérision , ils sent , & cet ^rd , comme les gens du [>euple , qui prennaat loujoara ■érieusement les costre-véritéa.
DiailizodbvGoOgle
134 '^l'BS ATHÉES COtTSÉQUEDS.
» dans son pays , mais qui lui ilonnoîent.
» dans le nôtre une sorte de considération
> que les ^ens du monde accordent toujours
B à c^toc qui ont eu l'honneur de faire impri-
» mer quelques pages. L'indiQerence religieuse
H de mon père et de mon instituteur me per-
» snada, dès mon enfance, que la religion n'étoit
» qu'une chose de forme qui n'avoit rien-de
« commun avec nos sentimens. Je n'étois pas
» né avec un mauvais cœur , et , dans ma
» première jeunesse, mon âme étoitsensibleet
» compatissante , mais tous mes goûts étoieot
» impétueux et tous mes sentimens violens ; on
» voulut les réprimer par des lieux communs
» de morale , toujours tirés des anciens philosor
» phes grecs etlatins ; ces exhortations neme fi-
» rent aucune impression, parce qu'elles ctoient
» sans autorité ; je ne voyois nulle raison de me
« contraindre et de me priver d'unplaisirpour
» obéir aux conseils de Socrate ou de Zenon ,
j> d'ailleurs jetrouvoistoujonrs, sansexception,
» dans les auteurs payens , des maxitpes qui au-
» torisoientàse livrer aux penchans inspirés par
» la nature; la morale ne m'otTrant rien deso-
» lide , me parut bientôt niaise el ridicule, et
» mes inclinations vicieuses, s'exaltant de plus
» en plus, achevèrem de me fortifier dans cette
^lailizodbvGoOglc
lES ATHÉES COPfSÉQOEirS. IsS
opinion. On ëtoit cependant parvenu ^ me
> faire craindre les. lois , parce qu'elles pu- ' Dissent ; alors je pensai qu'avec de Ia pru- 1 dence , de la dissimulation et du myslfc-e , ou I peut facilement échapper à leur,sévéFité.Peu-
• dant tout le temps de mon éducation , l'i- I dée d'un Dieu créateur de l'univers resta va-
> guement dans ma tête , mais on me l'avoit
> peint tellement tWu/^e/i/ que je n'imaginoîs I pas qu'il fût au pouvoir ô!\ïq, faible jnortel ,
I de l'offenser , ainsi Dieu étoit pour moi comme I s'il n'eût pas existé. Aussi ne tardai-je pas à
> l'anéantir entièrement dans mon coeur dé- I nature !....
» Dès l'âge de seize ans, je me fis']intérîeu- ) rement un plaiùr et une gloire d'échapper à i la surveillance de mou iustituteur , ce qui, à « la vérité , ne fut pas difficile , car il avoit peu t de pénétration etheaucoupd'indolenee;^mais » je pris l'habitude delà fausseté, que j'érigeai 1 dès lors en finesse d'esprit et en prudence. Je » parvins de la sorte au dernier degré de cor- » ruptiou. J'abandonnai toute réflexion, jesubs- » tituai les sensations à la raison et au sentt- » ment; j'agissuis sans remords, parce que, me u livrant à toutes mes impulsions, je iie''pen-
• sois jamais qu'aux vils plaisirs que peuvent
J.,:,l,z<»i:,.,G00gIf
136 LES ATHÉES COIfSÉQCENS.
» produire des penchaiis déréglés. JVimois m» » mère et mon frère , non que je regardasse ces » affections comme des devoira, mais parce que » ma mère ëtoit naturellement douce , bonne, » et qu'elle me gâtoit, et que mon frère me » plaisoit par ses manières, son ton, son in- » dulgence : d'ailleurs, il ne pouvoit exciter » mon envie par son mérite personnel, car mon n oi^ueil , qui s'augmentoit diaque jour avec u mes vices , me persuadoit q;ue j'avois sur lui » une grande supériorité , puisque je le trom- » pois complètement sur mon- caractère et sur » la plus grande partie de mes actions. Je » m'enoi-gueîllissois de cette duplicité , qui me » donnoit une haute idée de mon esprit, et je « me promis bien de perfectionner dans le a monde ce talent précoce de dissimulation.
» Ce né fut qu'après la mort de mon père, » que je débutai dans la société; mon iî-ère, à » la prière de ma mère, m'y introduisit. J'avois » dix-huit ans et ^rois mois ; j'y entrai avec le » désir ardent de m'y faire remarquer et d'y sa- » tisfaire toutes mes passions. Conduit par mon u frère, pour lequel j'aflFectois un grand atta- » chemcnt, j'inspirai d'abord une bienveillance « générale. La considération méritée de mon "frère rejaillissoit sur moi, et, lorsqu'il me
,;™:..,Gl yDglf
LES- ATHÉES CONSéqUEBS. 12^
n prt^sëntoit partout comme un jeune homme » rempli de mœurs , de candeur et de seniimens >» religieux , ^e riois intérieurement de sa cre- •> dulité, qui n'étoit k mes yeux qu'une simpli- » cité ridicule. Je m'occupai pendant trois mois » à étudier le monde à soia manière, c'est-à- » dire à de'méler comment on pouToit y réussir » et surtout y dominer. Je ne voyois dans les " geosvwtueux que des dupes, des Itypocrites, » et dans les autres que des personnes inconsi- » dërées et maladroites; je remarquai qu'en gé- » néral , la réserve et la timidité inspirent une 1) sorte de hienveillance, mab ne donnait point » de considération ; que l'eSTOUterie et le vice » sans pudeur et sans voile repoussent eîrévol- ■• tent; enfin, qi^e l'on peut se faire craindre » avec de la méchanceté et l'esprit épigranuna- » tique, mais qu'on se fait haïr ; et je vouloit à •>, la fois étonner, iH'illa' et séduire. Jerecueil-
* lis de toutes mes observati<ms un profond mé- ' pris pour le monde ; je conservai néanmoins le même désir de le subjuguer, et j'y fortifiai » l'espoir d'y obtenir une place distinguée , à » laquelle , selon moi , nul de ceux que je con-
* noissoisnepouvoitaspirer. 11 est deux sortesde > dédain : l'un ntagnanime , l'autre puéril , pré- « aomptaev^etcQiipahle. Le dédain des choses j
1a8 les athées COnsÉQCEKS.
» vient de la grandeur d'âme , qui fait connoîlre » le néant des dignités , des richesses , des places » éminenlesetdetous les biens que le vulgaire •) envie; c'est cette espèce de dédain qui a fait » abandonner volontairement des trônes, et qui » à produit ces célèbres, abdications qui ont » étonné l'univers, ou qui, sanctifié parlare- » ligioo , a conduit tant de pieux persiHinages » dans les cloîtres ou dans les déserts. L'autre >• espèce de dédain est celui des individus : ce- » lui-U ne peut venir que d'un oi^ueil inexcu- » sable; la religion, la raison, l'humanité, le » condamnent également : puisque nous de- » vons aimer nos semblables, il nous est dé- >• fendu de les mépriser. Quelque vertueux >> qu'on puisse être , il n'est que trop possible B de se démentir , et le plus foible , le plus cri- » minel , peut reprendre de la force et se rele- » ver avec éclat ; l'homme sans talens peut en » acquérir; et souvent le temps et l'expérience » ont développé des lumières , un esprit , un » ^énieextraordinairesdansde certains hommes » qui avoient paru jusque-là médiocres, bor- >i nés et même stupides. Je me livrai sans ré- » serve au mépris le plus outrageant pour toute » l'espèce humaine , et je me persuadai que ce u seul sentiment étoit la source et la cause de
LÏS ATfléES CONSÉQCETfS. 120
• toute grande domination , en produisant dans •> ce petit nombre d'hommes privilégia ( que, » l'histoire appelle des héros ) cette volontë " ferme d'assujétir une multitude aveugle sans n pénétration et sans discernement. J'étois forcé » de donner des bornes étroites h mon ambia tion; mais je me promis d'en imposer aux •> sots, de dérouter et d'étonner mes ennemis, 1 de gagner tous ceux dont j'aurois besoin , et i de séduire toutes les femmes qui auroicnt de u l'attrait pour moi. Sachant déjà que tout ce a qui a de l'originalité , lorsqu'elle ne va pas >> jusqu'à la bizarrorie , plaît dans le monde, je » pris peu à peu une tournure toute particu- » lière. Je gardois souvent le silence, mais sans i> montrer la moindre timidité ; au contraire , » i'affectois une assurance que rien ne pouvoit » déconcerter. Je Toulois bien qu'on me regar- » dât comme un observateur redoutable, et en » cela seul je ne me trompois pas, car je met-' B tois tous fnes soins à pénétrer les autres.. Il y » a une espèce de respect dans la crainte qu'ins- » pire un observateur , tant qu'on ignore l'usage » qu'il veut faire de ce qu'il découvre; et, » comme je n'ai jamais mis personne dans le » secret de mon caractère, j'ai toujours joui » pleinement de ce genre de considération : ou
,.,l,z<»i:,.,G00gIf
l3o LES ATBÉBS COITSéQUEElS.
» me redoutoît sans mehaïr. II entroit aussi dans » mes projets de jeter des incertitudes sur ma » réputationjjen'en $ouhaitois point d'absolue, u parce qu'elle âoigne tous ceux d'un parti con- » traire , et que je voulois tout connoilre et , au » besoin , tout concilier en ma faveur. J'ai ac- •• cueilli rarement, mais plusieurs fois, quelu qu^ jeunes étourdis perdus de réputation; » deux entPB autres , qui m'ont prêté sécrèle- » ment beaucoup de mauvais livres, que jede- » sirois lire sans causer de scandale. Ces in- » fâmes productions achevèrent de me p^rertir » et de me pltmger dans les plus horribles pro- » fontTeurs de l'athéisme. Quand mon frère s*a- » percevoit de mes liaisons avec de semblables » jeûnes gens, il m'en pailoit avec douleur; je » montrois alors le plus grand étonnement, com- » me si j'eusse ignoré leur peryei'sité, et qu'ils >> n'eussent osé me la laisser voir; ensuite je rom- » pois avec eus , doucement , sans éclat , et suis •* m'enfairedeseunemis. J'attribuois cesbrouil- » lei-ies aux ordres de ma mère etklupédan' » tene de mon frère. ILs me pardonnoîent ces u ruptures esx faveur de la conËdence, espérant u bien me retrouver, quand l'âge me permettroit » de me débarrasser du joug deyamiUe.
» Mes succès auprès des femmes fur^t trés-
:,,G00gIf
. UES XTKÉEa COaSÈqVMSS. l3l
» multiplia ; j'attirois leur attention , je piquois . a leur curiosité par la singularité de ma toui*- » nure factice , de mon ton et de mes manières. 1 Ma jeunesse et les éloges de mon fràre étoient les garans de ma sincérité; on ne lonpçonnoit b en moi aucune affectation , car je ne forais o rien. Le monde .se défie de l'exagération ,
> mais , lorsqu'on sait garder une certaine me-
> sure , il croit tout ce qu'on veut lui persuader; B quand on ne lui montre pas un enthousiasme a maladroit ou des prétentions ambitieuses , on i> lui paroît toujours naturel : il suffit, pour a cela, de conserver du sang'froid, et d'avoir, » en général, l'air insouciant et distrait. Les s femmes (c'est-à-dire les coquettes) veulent » de la passion , mais elles piéfèrent les hommes » qui semblent en être le moins susceptibles, » lorsqu'ils ont de l'esprit et quelques agré- » mens. Ce genre da conquêtes leur paroît le o pliu bri'lant, et l'amour-propre les encoua ragecontresa difficulté. L'orgueilquidingeoit a mes choix ne sauroit donner la constance , car . n il ne se satisfait qu'en cherchant h. multiplier " fies Ttctoires; d'ailleurs, je me lassai bientôt » d'employer beaucoup d'artifices pour cor- » rompre des femmes qui vouloient être sé- » duites. Je pensai qu'il y avoit de la gloire à ^
DiailizodbvGoOgle
l53 LES ATHÉES COITSÉQUENS.
» leur faire quitter une route heureuse et sâre^ » pour les entraîner dans un chemin tortueux » et rempli d'écueils , mais que l'amour-propre » ne pouvoit s'applaudir d'y conduire celles » qui brûloient d'avance d'y entrer, ou qui » même s'y trouvoient déjà. Commençant à-me » blaser sur le vice, je formai le projet de me » ranimer par un sentiment nouveau ; je cber- » chai un coKur innocent et paisible , dans le » sfiul dessein de triompher de ses scrupules et » dé ce que j'appelois alors des préjugés. Une » jeuueet jolie femme, mariée depuis trois ans, » fixa sur elle toute mon attention ; sa candeur » et sa naïveté eurent un attrait piquant pour a moi. D'ailleurs , sa réputation étoit intacte ; f elle faisoit )c bonheur d'un mari justement u estimé ; elle se trouvoit elle-même parfaite- » ment heureuse : toutes ces circonstances m'of- M froientdes obsiafclesqueje n'avois jamais ren- H contrés; je résolus de les vaincre, et j'en vins » à bout. Je séduisis cette infortunée sans la » pervertir; je détruisis son repos, j'altérai sa » réputation ; je parvins h rendre son repentir » inutile , mais il me fut impossible d'anéantir » ou même d'affoiblir ses remords. Je trouvai » une si frappante opposition entre sa conduite u et son invincible attachement aux principes
3,a,l,zt!dbvG00gIf
LES ATHÉES COUSÉQUEITS. i53
u qu'elle traiiissoit , que cette foiblesse et cette » ÏQCoosëqueace m'inspirerait pour elle le jdu» B profond mépris. D'ailleurs, sans être bornée, » elle avoit peu d'étendue dans l'esprit; elle » étoit dépouillée du charme de l'innocence ; je o la voyois sans cesse noyée dans les larmes : a elle me devint importune et même odieuse.
Cependant je ne rompis point avec elle; di- « vetses raisons de société m'en empêchèrent : » i'éclat de sa douleur auroit tout-à-fait trahi o notre secret, qui n'a jamais été que soup-
çooné; je voulois surtout le cacher à mon " frère, et j'y ai parfaitement réussi.
» L'époque la plus remarquable de ma vie fut
1 celle du mariage de mon frère. Je vis pour la > première fois celle qui devoit être ma belle-
* sœur, Adeline de Lînauges, le jour de la
• signature de son contrat de mariage. Mon o frère , en me présentant h elle avec sa tendresse ' accoutumée, lui dit : Voilà mon ami le plus
cher : c'est mon frère , il est digne de devenir
1 le vôtre. A ces mots , Adeline sourit avec une u expression angèlique, eu baissant ses grands I) yeux bleus, et en déployant sur ses joues de <> rose ses longues paupières noires. Ce sourire o enchanteur , plein de douceur , de modestie •> et de sérénité, auroit dû anéantir les fureurs
:!,a,i,zt!dbvGoqg'Ie
l34 LES ÂTBÊBS CDHsâQDERS.
» de l'enfer , et il les alluma toutes dans mon » ocBur !... Je restai un moment immobile en ta
. D contemplant avec saisissement; elle me parut » un ^tre nouveau, uniquesnr la terre} jepres-
. » sentis que ma destinée alloit dépendre de la >• sienne. JusquchU je n'avois point stmgé à u l'avenir; pour la première fois , j'osai y jeter » les yeux, mais ce fui en uemblant : je n'y M pouToisentrevohrquedesseènes tumultueuses, « UB' chaos effrayanu
â J'eus beaucoup de peine à me contenir pfm- » duitlerestedujour; jene ponvois jeter les yeux » sur Adeline sans tressaillir; les regards péné- » trans de sa tante me troubloicnt, m'inquié- 9 toieiit,etm*inspirèrentponrelleuneiDviucible » antipathie. Le doux nom de frère , qui me fut » donné souvent dans cette soirée j me causa > constamment la plus pénible sensation; je me » relirai le plus agité de tous les hommes :
» j'étois passionnément amoureux. L'idée que » Âdi^ne aUoit être ma belle-sœur me boule- » Tersoit, non que je fusse capable d'éprouver » un scrupule, mais en songeant qu'il faudroit » combattre les siens. De ce moment je formai » mon plan deséductiou, et je lecombinai avec « tout l'art dont j'étois capable ; je ne m'ocru- n pai d'abord que du soin de gagnw sa confiance
3,a,i,;t!dbïGoogIe
LH ATHÉES COnSÉQUBRs; iSS
» et ^'éfadi0t son carac^re. Ban extrême dévo- » tion lie m'en imposa point : j'igoorai si long- » leoips le pouvoir suprême de la religion, sur- » tout SUT un esprit droit et sur une âme élevée » et pure!... Âdeline eût été insensible à la » flatterie, et je nem'en permis jamais avec elle 1 ^ue de si adroites, de si indirectes, que son » inexpérience ne pouvoit les soupçonner. Je M montrois aussi en sa présence .une grande » austérité de principes , ce que j'avois toujours » fait ayec mou frère, et ce qui, par conseil qneat, ne rétonna point j mais A4eline étoit » toujours inséparable de Mlle de Linanges.
» Ainsi pendant long-temps rien ne me donna » respéraoced'obtenirl'aSreuxsuccèsque j'anv » bitioanois; cependant je oouservai toujours > l'espérance , et d'autant plus que je ne vojots 9 point de pjsfiion entremon&èreetsaËMnme :
n ils s'aimoient de l'affection la plus tendre ot » avec une ^ale fidélité,, mais sans aucune dé- » monstration passionnée. Je ne savois pas en- » core que le cœur le plus difficile à conquérir u dans oe genre est celui qui a toujours eu la » sagesse de ne jamais s'ouvrir à dos mouvemens " passionnés , même dans les sentimena l^gi- * times. Néanmoins, si ejle eût eu pour son *> nuiEi ce .qu'on appelle une grande. pUssio/ij
l56 LES A.THiES CONSÉQUBHS.
» j'auToisvudans mon frère un rival odieux , je » Taurois baï, et j'aurois alors été capable de M tout pour me délivrer de lui ; mai^ , persuada » qu'Adeline n'avoit pour lui que de riodiffé- » rence, je conservai le seutiment d'habitude M qui m*attachoit naturellement h lui.
» CepeudantmapassionpourAdeline, nour- » rie surtout pai' l'oi^ueil , s'exaltoit de plus «a » plus par l'effet extraordinaire que produisoit > danslemondecette)eunepersonneparsabeaus té incomparable et céleste , par ses grâces , ses » talens, stmespritet sa conduite. Les femmes, » malgré sa supériorité, ne l'envioient point) » parce qu'elles ne la trouvoient jamais en rij> valité avec elles. Adelinen'alloit point aux
V spectacles et aux bals. Quoique mise avec » une ëléganlc simplicité , elle ne portoit ni
V plumes, ni fleurs, ni diamansj ses vétemens, en » dépit de la mode , étoiént toujours conformes » aux r^les de la plus exacte bienséance et de » la pudeur : aussi rendoit-on justice k sa piété; » les femmes disoient que sa dévotion devoit » être sincère , puisqu'on n'y tronvoit jamais » d'incopséquence. Je n'avojs dans aucun temps M joué le rôleil'bypocrite, parcequ'il estbeau- » coup trop génani, mais j'avois toujours monj> ivé de grands sentimetis religieux. Mou frère '
LES ATflÉBS COHSEQUEirs. iSy
D prévint sa femme que j'avais le plus profond D respect pour la religion j il ajouta en sou- » riant, qu'illa chargeoit de me rendre tout-à- » /ait dévot. Se remarquai qu'Àdeline avoit en u effet ce dessein ; les femmes aiment à faire des » prosélytes : c'est exercer un empire, et peut- D être le plus puissant j je me prétois aux vues D de ma belle-sœur et tous nos enti'etiens rou- » loient ordinairement sur la religion ; comme * ^e prétendois. croire à tous ses dogmes, il n'en a fut point question , noua ne parlions que des u doctrines mondaines qui s'accordent si mal avec » l'Ëvangile; Adelinevouloitsurtoutmeprou- » ver qu'on peut vivre dans le monde sans paru- D gei'seserreursjpourvuqu'onneprenneaucune o part à sa folle dissipation et à ses vains amuse- » mens toujours profanes et dangereux. Je lui '» répondois que son exemple valoit mieux que » ses sermons ; les mots flatteurs que je mélois » quelquefois à mes brusqueries étudiées sem- > bloient lui plaire, mais MUedeLinangesétoit » toujours U et me génoit cruellement ; ses re- » doutables regards, continuellement fixés sur » moi, sembloient me dire À chaque minute :
» P'ous pouvez la tromper^ mais vous netasé- » duirez point. Adeline me prâta beaucoup de ' » 'livres de piété et en outre plusieurs excellens
D,a,i,;t!dbïGoogIe
l38 LES ATBàaS GOmiQVBHS.
» ouvragescoatrelephilo»Dphisineiiioderne;j'a- » voisluIeslivresimpieSfdootlesimpudenBiueJi»- >> soDges Cfmtre la religionavotént adie^é de me » perrerlirentièrement, et jemegardaibiende » lire un seul mot des réfutations , assuré dV » vance, d'après le jugement de iTiejoif/euD, de ~ » n'y trouver que du pëdantisme, la bigoterie la » plus niaise et des inepties ridicules ; mais » en rendaut ces livres î^ ma belle-sœur, je lui 1 persuadai que j'en ëtois édîBé ; j'ajoutai en » passant qu'il éloil seulement ficheux qu'ils » fussent mal écrits ! Comment mal écrits , » s'écria Mlle de Linanges. Ce sont leurs » adversaires qui écrivent mal , ainsi que le » prouvent tous les défenseurs de la morale , » en citant un nombre infini de phrases j^i- » îosopkiques , remplies de galimathias , de » raisonnemens absurdes et de iautes grossières » de langage^ Je ne répondis à œ discours de u Mlle de Liuangesquepar nu sourire ironique, » quej'avois pris rbabitude d'employer dansles u discussions ou les questions embarrassantes ; » l'indignation se peignit franchement daus les » yeux de Mlle de Linanges ; on louoit l'éclat w et la beauté de ses yeux , qui ne m'ont ja- » mais inspiré que de la crainte : j'étois à cet » ^rd comme les femmes fardées qui redou-
,.,l,z<»i:,.,G00gIf
LES A.TSÉES CORSJSQUBHS. jZq
B tent morteUement l'éblouissante clarté de • l'aatre bieoiaUaiit, du jour. ^
1 II j avoit encore dans la famille de ma a belle-sœur une personne qaira'ÏQspiroît aussi n beaucoup de crainte et d'éloignemenl , c*étoit 1 le chevalier de Linanges , frère d'Adeline ; » obseiTateur et dévot, ilétoit de ces gens que » \ea phîhsophes modernes ne ménagent point , » parcequ'ilsn'enatt^identrieo, etqu'ibsont » certains de ne jamais les gagner. Hais le » chevalier laisoit de longs voyages et il m'en- » ^rrassoû beaucoup moins que sa tante.
» J'ai déjà parlé de la liaison criminelle que » j'avois formée dans le miMide , que je consen- » vois sans amonr«t qui même n'éloitpluftpour » moi qu'une chaîne pesante. Puisque je suis
> autorisé k nommer l'objet de cette coupable » iutrigne,iedoi( dire ici, pour l'intelligence de V cette histoire , que cette malheureuse femme ■» si digne d'un meilleur sort, étoit la comtesse
> de TeToy , épouse du meilleur ami de mon B firère.Adelineavoit pour elleun penchant na-
, n turel ; mais la répuution de Mad. de Temy
> avoit beaucoup souffert de mes ancienih» as- D siduités : je cessai tout à coup mes fréquentes , » visites , je n'aUois plus diez elle que rarement » et . les jouTç où elle donnoil k sonper. Cette
J.,r,l,z<»i:,.,G00gIf
l4o LES ^.THÉES GOHSÉQUBi^S.
» conduite soutenue la justifia aux yeux de son » mari et à ceux de mon frère , mais le monde « pensa seulementque j'avois mmpu cet engagep ment pour en contracter un autre. Dés les pre- » miers jours du mariage de mon frère, le comte >> de Temy, dont le père étoit depuis cinq an» » ambassadeur à Copenhague , reçut une lettre » qui aunonçoitqûet'oQ craignait pour ses jotu^ » et qu^il desiroit passionnément le revoir ; le a comte ne balança point entre son devoir et les » fatigues d'un tel voyage ; d'ailleurs des intë- » rets d'affaires dévoient aussi l'engager à l'ea- » treprendj-e ; il partit, comptant ne rester que » quatre ou cinq mois , et son absence dura près u d'une année entière. Mad. de Temy , qui » avoit malheureusement conservé pour moi » une grande- passion, voulut profiter de cet » événement pour, me voir plus souvent ; et » comme ce ne pouvoit être qu'en secret, ce » mystère présenta quelques idées d'amusé- .
» ment à mon imagination dépravée ; j'inventai » des déguisemens et des rendez-vous bizarres » et qui sauvent même n'étoîent pas sans dan- » go^ Mad.deTemyattribuoiltoutèscesfolies.
u à la passion^ et la sienne qui fi'étoit que trop » réelle en devint plus vive encore. Ti-oîs mois a après le départ de M. de Temy ^ son épousa
^lailizodbïGoOglf
LIES ATHÉES COSSÈQVSSS. l4l
>• tomba dans le plus profond désespoir , en con- » noissant avec certitude qu'elle portoit dans » son sein le fruit malheureux de son coupable » amour ; \e la consolai autant qu'il ctoit pos- » sible, en lui disant que lèsdernièreslettresdu » comte annonçant que son père existoit en-.
» core , mais qu'il etoit toujours mourant et qu'il n ne pouvoit le quitter, son séjour en Dane- » marck. seroit nécessairement Irès-prolongé , » d'autant plus qu'après la mort de sou père , p des affaires indispensables le retiendroient en- » core quelques mois, et j'achevai de calmer M Mad. de Terny, enajoutant que, n'ayant point >• de surveillance à craindre, elle pourrolt, sans » aucun obstacle , accoucher secrètement , » que je me chargerois de l'enfant auquel je » ferois donner une excellente éducation , et » qu'enfin décidé à ne jamab me marier, je » pourrois, par la suite , sans trahir notre se- B cret , montrer pour cet enfant une affection » de père. Màd. deXemy possédoit une petite f maison de campagne à trois lieues de Paris ; >> sous prétexte de mal à la pmtrine et de se » meure au lait pour toute nourriture , elle » alla s'y enfermer , n'y reçut personne et y V vécut dans une solitude absolue.
'" Ma belle-sœur , devenue grosse aussft/^t
,l,z<,i:,.,G00^lf
l43 LES ATHiBS COnsÉQUXNS.
M après son mariage , l'étoit absolument de U » m^me époque que Mad. deTemy. Elle en- » troit dans son huitième mois, lorsque mon u frère fut subitement chaîné par la cour, non » d'une ambassade , mais d'une mission im- » portante et particulière pour l'Autriche. II u eut une peine estréme à quitter une femme » chérie qui devoit accoucher dans six semaines i> ou deux mois; mais Adeline , dont la raison » et lecourage ont toujours égalé la sensibilité , » l'engagea fortement à ne point rejetter une » marque honorable de confiance, et qui pou- B voit être utile à l'Etat; d'aiUeurs'il ne pouvoit u avoir d'inquiétude sur les soins qui seroient » rendus à sa femme ; il la laissoit entre les mains t> de Mlle de Linanges et sous la garde du père u le fias tendre , M. de Linanges. Je me char- » geai de lui donner r^uliérement de ses non- ■ » velles en lui écrivant tous les jours ; je n'y B manquai pas, je me trouvois trop heureux » d'avtnr un si bon prétexte de multiptiei- mes u visites chez ma belk-soeur. En réfléchissant à » l'absence de M. de Temy et à celle de mon » frère , je fiis très-frappé du concours fortuit ' » de circonstances qui produisent dans les deux » familles la même situation , puisque les deux n jeunes iemmes, loin des yeux de leurs maris,
LBS-ATH^BS COffSéQTJBNS. l43
4 dévoient accoucher en même temps ! J'ap-
» pris que les couches prochaines d'Âdeline « causoient beaucoup d'agitation téiez Mad. de a Solis , riche veuve financière , tante de mon
frère , et sraur de mon père et passionnément
» atUchéeJisonnom; jen'ignorobpasquey^aans -
• aucun doute , elle institucrolt mon frère son
• légataire universel , si Adeline accouchoit
• d'un garçon. La cupidité n'a jamais été mon u vice dominant et j'eu rends grâces au Ciel ,
> car, dans la fange de l'athéisme où j'étois en-
• gtouti , si l'eusse aimé davantage l'aident et a les richesses , nul forfait ne m'eût coûtépour 1, eu acquérir ; néanmoins je n'étois pas inseo-
> sible à l'idée de voir mon frère possesseur*
> d'une grande fortune , je connoissois sa géné-
> rosité î i'avois des dettes dont j'étois forcé de ■» lui cacher une parUe, parce que j'avois eu re-
• cours à des emprtmts usuraires , chose qii'il
1 aurait justement blâmée. Mad. de Solis avoit
> un cancer incurable ; les médecins assuroient « qu'elle n'avoit pas un an à vivre ; j'étois cer-
> uînd'avani^quem<Hi£rère,enhéritaDtd'tine '
> telle fortune, n'auroit bewMÎn d'aucune sc41ici*
> tation pour augmenter considérablement la
> mienne ; d'ailleurs mon orgueil ëtoit flatté de ' l'idée que, dans ht supppsitiou oii Mad. de
,l,z<»i:,.,G60glf
l44 l^ES ATHÉES COITS^QUEItS.
» Terny accoucheroit d'un garçon , je tirerois cet » enfantd'unéutabjectpour lui assurer ladestin néclaplusbrillaateetlaplusheureuse. Toutes » cespenséesfermenioientdansma tête; j'entre- » Tisqu'ilnemcseroitpasimpossibledemaîtriser » le hasard et les t^énemens' et je m'y décidai M d'autant plus fiacilementquerien en moi ne pou- » Toit combattre des projets criminels; je n'étois » même plus obligé de me répéter intérieure- » ment cet horrible blasphème : tout meurt » avec nous j j'avois adopté cette croyance sans » l'examiner autrement que par l'intérêt des » passions , je sentois confusément que je m y » confirmerois mieux par mes actions et par oi mes moeurs que par des réflexions et des rai- » sonnemens^ j'avois lafoi de l' athéisme, c'esto à-dire , une ioi avfeugle , insensée , qui non-, u seulement redoute , mais qui abhorre la lu- » mière : aussi depuis long-temps je me disois » seulement: lorsqu'on mcprisetousles/)/i^*i^e^, u tout scrupule, de quelque genre qu'il puisse » être , est une foiblesse , une sottise et une in- » conséquence. Je formai plusieurs plans dans N lesquels je ne trouvois d'obstacle que la sur- » TeillancedeMlle deLinangeset de son frère, » M. de Linanges; je ne m'arrêtai point à cette » difdculté,^ parce qu'une éponvantable pensée
3,a,l,;t!dbvG00gIe
LES ATHÉES COMS^QUHNS. l46
» m'offroit ua moyen certaiu de la surmonter, » si le hasard ne m'en présenloil point d'autre. » " entendant le temps s'écouloit ; plusieurs M symptÔDies annonçotent que Mad. de Terny » avoit atteint le terme de sa grossesse, je me hâ- » tai de l'aller chercher à sa maison de campa- » gne, je la conduisis ( sous un nom suppose ), - «à Paris, chez unesagcrfeaime accoutumée à .
» recevoir des demi-coufideiices de cette espècej » cette sage-femme , nommée Mad. Jacquard , »la logea, la cacha et l'accoucha d'un garçon "le surlendemain de son arrivée. J'eus beauu coup de peine à arracher cet enfant des bras N de sa malheureuse mère , qui te baigna de » pleurs , et qui remarqua avec une sorte de » joie qu'il avoit une marque ineffaçable et sin- » gulière au bras gauche ; c'étoit un signe na- , » turel , de la grosseur et de la forme à peu u près d'un petit papillon de couleur brune; » du moins, dit-elle , on ne pourra pas nous le Mf^anger en nourrice!.... Elle îgnoroit encore » mes projcu. La sage-femme se chargea de ' » nourrir l'enfant avec du lait de chèvre , quand » il en auroit besoin. On sent que j'étois déter- B miné à substituer cet enfant , puisqu'il étoit » un garçon , à celui d'Adeline , si elle accouu choit d'une iUle , mais dans le cas contraire,
,:,l,z<»i:,.,G00gIf
l4C LES ATHÉES COlJrSÉQtlfillS.
» je n'aurois pas commis ce crime , puisqu'il a eût été inutile. Aussitôt après l' accouchement » de Mad. de Teruy , je volai vers ma bdle- » soeur pour sav<Hr de ses nouvelles ) rien n'an- » noDçoit encore sa délivrance , mais j'appris u avec une satisractioafét-oce qu'un mal degoi^e » dangereux retenoit au -lit Mlle de Liiuiiges. » Débarrassé d'elle, je n'avois plus à craindre » que son frère, et je ne m'eninquiétai point , » mon parti étoit pris. Je n'étois pas né sangui- » naire , mais dam mes principes, la pitié con- » traire à un grand intérêt, n'étoit pour moi . M que de la stupidité. Je n'empoisonnai point u M. de Linanges, parce qu'il étoit moins dan- » gereux et tout aussi utile de lui faire prendre » un breuvage -narcotique.
» Ufalloitgaguerlafemmedechambre decoorafianced'Adeline, je ne «rus pas la chose difficile, » parce que i e sa vois par expérience, que cette fille u nommée Uosiue , étoit fort avide et fort inté- » ressceietj'éioisasstu'équ'ellenerésîstenàtpat » à l'offre d'une soDome considérable', et d'une » pension pour le reste de ses jours. Enfin j'aa vois depuis long-temps gagné son cceur par B uue infinité de présens , que ma qualité de » frère de son maître m'autorisoit à lui faire, et » qu'elle recevoit presque toujours eh secret.
. ,l,z<,i:,.,G00glf
LES At*éS9 eOirSÉQCIÉMS. 1^7
» pour ne pas exciter, disoit-elle, la jalousie de » ses compagnes. Ayant prévu qne j'aurois be- » soin d'ai^ent , j'avois obtenu sans peine de » Mad. deTerny un très-beau diamant qu'elle » possédoit , que je mis en gage pour dix Aiille » francs, et qui valoit au moins le double. Mu- » ni de cette somme , i'allaichez ma belle^oeur, " j'y trouvai Mi de Linanges établi ; Adeline » étoit renfermée dans sa cbambre où je n'avois »pas la permission d'entrer, mais j'éiois dans » une pièce voisine , bien résolu de ne Sortir » de la maison qu'après l'accouchement. Cette » couche se passa sous de malheureux auspices; « Adeline éprouvoitles douleurs physiques les «plus aiguës, et son âme éioit déchirée par B l'inquiétude que lui causoit Mlle de Linau' » ges, et par le chagrin de l'absence de son mari; ~ «séparée d'objets si chers, elle ignoroit ses «plus grands malheurs , et que la scélératesse » et l'activité bnllaitte d'une passion cflTrénée » veilloient près d'elle ! J'étois dans un salon , » dont son portrait en grand, d'une ressem- » blance parfaite , faisoit leplus grand ornement; » elle y étoil représentée sous la figure allégo- » riqne «t touchante de l'innocence , tenant une » colombe pressée contre son sein. Cette image " céleste, loin de me plaire , me faisoit un mal
1^8 LBS ATHÉES CONSÉQUEHS.
» inexprimable, et me causoit, chaque fois que " j'y jetois les yeux , des tressaillemens involtm- •> uire-s. Quand il ne m'étoit pas possible de « mépriser la vertu , elle me causoit une sorte » de saisissement douloureux ; elle me repous- » soit violemment , son charme le plus doux « n'éloit pour moiqu'uu reproche vague, qu'une » insulte , et mes remords sans réflexion et sans » repentir n'étoient plus que des mouvemens « de colère et de rage, ou des impressions in- » vincibles de terreur. Livré au supplice des es- » prils infernaux , j'avois perdu le plus beau » sentiment dii cœur humain , je n'avois plus )>la faculté d'adniirer !....
a Les doulears d'Adeline augmentoîeni ; on » envoya chercher son accoucheur qui vint sur » le-champ , et qui déclara qu'elle accoucheroit u certainement sur la fin de la journée , et que B son ministère n'étant pas encore nécessaire , 1 il alloit rentrer chez lui , qu'il n'en sortiroît » pas , et qu'on l'enverroit chercher , aussitôt ■> que les douleurs deviendroient plus vives. J'a- » vois déjà gagné Rosine , la femme de cham- » bre de confiance , en lui montrant les dix ■" mille francs ; lui promettant une pension , » et lui apprenant qu'il ne s'agissoit que d'une ' » supposition d'enfent , dans le cas où sa maî-
3,a,l,;t!dbvG00gIf .
IBS ATHÉES CONSÉQBEWS. 1 49
» tresse accoucheroit d'une fille ; ce erime pprut » très-innocent à Rosine , puisqu'il ne devoit «coûter la vie à personne, et qu'il assuroit le » honheurde toute une famille : l'ignorance du " peuple lui fait commettre plus de crimes que B ses maïuvaises inclinations. La garde ne m'emu barrassoit pas; c'étoit Mad. Jacquard que Ro- » sine, à ma prière , avoit dû prendre; je pou- »vois compter sur elle. Mad. de Terny avoit » une garde particulière qui la soignOit sans la » connoître : ainsi tout ^l<«t prëvu et parfaite- » ment dispose. ?Jous dinâmes ce jour-Ii comme s de coutume, M. de Linanges et moi, k tiois » heures ; il avoit la vue excessivement basse , ■ » il me fiit aisé , dans un moment d'alist'nce » du domestique qui nous servoii , de jeter dans » son verrre , sans qu'il s'en aperçût, la dose har- » colique que j'avois préparée ; c'étoit , à son »âge surtout, risquer de l'empoisonner; mais » je fis cette action sans rien éprouver qui pût » ressembler au remord&; le plus grand des scé- » lérats peut se troubler , en medilant un crime, « et même en se le rappelant , mais en l'extîcu- » tant il est toujours sans pitié, parce que , dans »cet instant, il se livre tout entier à l'esprit M infernal qui l'inspire et qui le fortifie. Avant wlâ fia du dîner , M. de Linanges tomba. tonl ik
:!,a,l,;t!dbvG00gIe
l5o LES ATHÉES COSSÉQUEKS.
» coup dans uae léthargie profonde, que je » feignis de prendre pour une attaque d'apou plezie ; toute la maison fut eu rumeur ; je lis M aussitôt transporter le malade chez lui ; il lo- >»geoit dans la même riie. Cet événement me - » donna l'occasion de me débarrasser de tous » les domestiques qui nous génoient, en lesenu voyant de tous côtés en commission chercher » des médecins, des chirurgiens, etc.pourM.de y Liuanges. X]ne heure après, Mad. Jacquard » m'annonça qu'Adeline étoiten travail; je m'é- » criai qu'il falloit aller chercher son accou- » cheur ; comme il n'y avoit plus dans la maison M qu'un vieux domestique goutteux , on char- » gea de ce message un commissionnaire au^ » quel Rosine donna , avec dessein et de vive D voix , une fausse adresse îli l'autre extrémité. »de Paris; il ne revint qu'à dix heures du i> soir ; Adeline étoit accouchée d'une fille. On » dit sur-lfvchamp h. ma belle-sçeur qu'elle ve- » noit de mettre au jour un garçon ; comme il » n'est pas d'usage de montrer k une nouvelle u accouchée son enfant , Adeline ne se plaignit » point qu'on lui refusât la douceur de l'em- » brasser etde le bénir ; on porta sur-le-cbamp j> dans la chambre de Rosine cette innocente pe- » tile créature que j'allois sacrifier : dans celte
. ,;™:,G.OOgIf-
LES ATHÊB3 CONSÉQUEHS. l5l
» même chambre isolée étoic, depuis plus d'une » heure , le. petit gaiçoa qui deroit usurper tous » ses droits , et que j'y avois placé, à la faveur »de l'obscurité de la nuit, en passant par la » petite porte du jardin de la maison , dont je » m'êtiHs procuré furtivement une clef j cette » porte donnoit dans une rue étroite et très- » peu fréquentée. Ce fut ainsi que le hasard ^ B ou pour mieux dire, la Providence , favorisa » mes ûnistres desseins , afin de déyoilcr un' » jour toute la scélératesse de l'impiété, et .de '■> rendre plus éclatant le triomphe de l'innon cence et de la ifertu. ».
Dans cet endroit de cette iàtale narration , le manuscrit d'Isidore me tomba des piains , et je ne pus retenir mestarmes! j'avoisune alléetien de père pour l'intéressant et lualheureus Gléophas , et je gcmissois amèrement sur sa «nielle destinée).... Cependant, impatient de connoitre la suite de cette déplorable histoire, je repris le manuscrit et j'inondai pTusieurs fois de mes pleurs les pages qu'on va lire.
«La couche d'Adeline fut parfaitement heu- » reu$e , elle eut la satisfaction , au bout de dis » ou douze jourSj de voir sa lanle convalescente, »el d'embrasser l'enfant qu'elle croyoit le sien. >4 M., de Linanges fut parfaitement rétabli en
3,a,l,;t!dbvG.OOgIe
l63 tES ATHÉES COHSÉQUEBS.
» moins d'un*; semaine , et j'en fus charmé , » car en Comparaison du crime que j'avois ris- » que', le reste n'éloil rien à mes yeux. J'avois » place , sous un nom imaginaire, la petite fille » en nourrice, mais j'eus contre Mad. de Teiiiy n de. violentes scènes à soutenir pour cçtte sup- ^ position d'enfant ; je ne pouvoîs me passer de » son consentement y. puistjue l'enfant éioit tou- » jours avec elle, entre les mains de Mad. Jao uquaiï], qui savok seulement que cet enfant M étoit mon fils naturel , mais qui d'ailleurs » ignoroit entièrement le nom et l'état de sa » mère ; l'amour maternel me servit puissam- » ment pour triompher des justes scrupules de » Mad. de Terny. Je lui représentai qu'elle » assuroit ainsi à son fils le sort le plus brillant,, u une éducation parfaite, et qu'elle ne le peru droit jamais de vue. Je la décidai , mais à u condition qu'elle veilleroît toujours sur l'en-. » fant infortunée que nous privions de ses pa- » rens, et dont nous bouleversions la destinée i » je le promis , pour la satisfaire. Quand j'eus M fait l'échange , Mad. de Terny prit une autre » garde pour me céder la sienne, et une autre M nourrice pour Ja petite fille que je lui portai , » qu'elle recul en fondant en larmes , et qu'elle » devoit garderauprès d'elle jusqu'au moment eu
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LIS ATHÉES coseéQtJEire. l55
» elle pourroit retournera la campagne. Toutes » ces choses se passèrent avec un mystère im- » pënélcable , et même ma conduite apparente n pendant les couches d'Âdelioe , me fît Beau- » coup d'honneur dans le monde et dans notre »Ëimille. M. de Linanges, persuadé iju'il avoit u eu une attaque d'apoplexie, neselassoltpoint » de répéter qu'il devoli la vie au soin que j 'a- » vois eu de lui envoyer chercher sur-le-champ » un médecin et un chirurgien. Il assuroit aussi u que j'avois été par&it dans l'intérêt vif et » constant que j'avois montré sur l'état de ma «belle-sœur, il ajoutoit toujours que j'avois » un cœur excellent ; je recevois naturellement » tous ces éloges avec sécheresse , car ils me >^déplaisoient; si la conscience ne les repousu soitpas, j'y trouvoisuneduperiç ridiculedans » la bouche d'un homme qui m'étoit indifférent, »mais j'en aimbis les résultats. Adeline nie » remercioit dans les termes les plus affectueux , » et Mlle de Linanges même me témoignoit de » la reconnoissance I....
. » Adeline voulut nourrir l'enfant qu'elle » avoit adopté sans le savoir; elle reçut ainsi « que moi des lettres de son mari , qui mirent o lé comble à sou boiiheur ; mon frère nous I) parloit avec enthousiasme de sa satisfaction et
',:,l,z<»i:,.,G00gIf
l54 us ATHÉES CONSÉQUIZNS.
» de sa joie, et connue il ëtdit natnrellément 1 peu démonstratif, toutes les espressîons si » animées de ses lettres touchèrent profondéi> ment Adcline. D'un "autre côté, j'eus la cer- B titude qu'après l'accouchement de ma belle- » sœur , Mad. de Solis , en apprenant qu'il » existoit un garçon du nom de sa famille, « avoit sur-le-diamp fait le testament qui assu- » roit à mon frère toute sa fortune : ainsi tout » aroit réussi au gré de mes désirs et même au- » delà de mes espérances , et p&r le complot le •» plus ténébreux et le plus criminel, je faisois B entrer d'immenses richesses dans ma maison, » i'assurois la plus brillante existence à mon » bâtard adultérin, et j'avois gagné la con- » fiance d'Adeline , augmenté l'amitié de mon. » frère-, et affaibli les préventions défavorables, u de Mlle de Linanges. Je me répétois inté- M rieurement, avec une joie aussi insensée » qu'insolente, que, s'il eût existé ime provi- » dence, j'aurois échoué dans tous mes des- ■ seins, et craignant néanmoins de lire dans ' » l'avenir , je me rassurois par des blas u phémes.
" Distrait par tant d'événemens , et d'ailleurs • " livré tout enlier à l'amour incestueux qui me » dominoit, je n'avois rien ressenti pour l'enfant
L,:mz<»i:,.,G00gIf
LES ATHÉES CONSÉQtlENS. l5S
<jui me devoit la vie, jusqu'au moment où je le vis pour la première fois dans les bras ■ d'Adeliue ; et en même temps je n'ai jamais pu supporter , sans une émotion pénible , le spectacle, si touchant à tous les yeux, d'Ade-
a line allaitant ce même enfant ! Et quand
' mon frôre revint et que je le vis embrasser • avec transport l'innocent usurpateur de son > nom et de sa fortune , un tressaillement in- » volontaire et ma pâleur auroient trahi mon « trouble afifreux , si l'on eût pu s'occuper de i> moi dans cet instant!... Je me détournai, dans B ce moment j'aperçus ma figure dans une a glace , elle me fit fre'mir. Le crtme ne peut se » soustraire aux sensations douloureuses et aux i> impressions terribles contre lesquelles il ne » s'est pas armé d'avance , et comme tout est » imprévoyance dans une âme dépravée , et ■> surtout celle des remords, le criminel éprouve » sans cesse des tourmens inattendue et souvent a dans les choses même que son imagination o lui avoit représentées vaguement comme des « jouissances. J'ai toujours tout fait, tout en- » trepris pour satisfaire mes goûts et mes pas- » sions , et j'ai été constamment , par mes senlî- V mens intérieurs, le plus malheureux de tous les » hommes.
l56 LES ATHÉES CONS^QUEKS.
» Jedois rendre justiceà Mad. de Temy, j'a- » vois souillé sa vie sans corrompre son âme ; » l'échange des deux enfans lui causoit les plus u rudes remords ; elle avoit remis ta petiie fitle » enlre les mains de Rosine, cette femme de » chambre de ma belle-sœur que i'avoisgagnéej » celle fille conuoissoit notre secret tout entier , » mais i'étois sûr qu'elle ne me trahiroit pas , » puisqu'elle étoît complice de mon crime; nous M lui fîmes une pension de douze cents francs j » elle alla avec l'enfant qu'elle emmena» et pas- " sant pour sa mère (sous un autre nom que le » sien) , s'éublir dans une ville de province à » quarantelieues de Paris; elles'engagea adonner » tous les mois à Mad. de Temy des nouvelles « de la petite fille qu'elle awoit fait baptiser, et » à laquelle on avoit dennc le nom d'Euphémie. » La comtesse de Temy bi^oit du désir de » revoir le petit Cléophas; je redoutois cette » entrevue que je retardai autant qu'il me fut » possible, mais au bout de trois mois il n'y » eut plus moyen de retenir la comtesse; elle » quitta la campagne et revint s'e'tablir k Paris •» uniquement pour faire une visite à ma belle- » soeur ; elle me prévint du jour et de l'heure , et » je ne manquai pas de m'y trouver. Lorsqu'elle » entra, AdeKne tenoit Qéophas sur ses ge^
:!,a,l,zt!dbvGôOgIf
LES 4.THéE9 CONSÉQUETtS. l5y
I nom; le visage de l'enfant éioit caché sous son schall, parce que dans cet instant, elle
> l'allaitoit ; la comtesse pâle et tremblante s*a- « vança en chancelanfc; son aspect me fit frissonner; Mlle de JJnanges, sans remarquer I) son trouble, se leva, alla l'embrasser et la
> conduisit prés d'Adcline qui lui tendit la ' main , en lui disant , avec le ton de la douceur
> et de l'amitié : Vous venez bien tard me féli-
• citer de mon bonheur, mais je n'en suis pas ntoins certaine que vous y prenez part. Oui,
• s'écria Mad. de Terny , et 'mille' fois plus que » vous ne pouvez le penser î... mais, poursuivit-
• elle, montrez-moi donc... l'enfant,..'; elle ne » put articuler ; votre enfant le voici , reprit » Àdeline, en le tirant de dessous son schall; » voyez comme il est beau!... Il ëtoit en effet » aussi charmant qu'uii enfant peut l'être au » maillot. A ces paroles les yeux de Mad. de '> Temy, fixés sur l'enfant, se remplirent de •1 larmes ; Adeline attribuant cet altendris- " sementà son amitié pour elle, lui exprima sa » reconnoissance avec une véritable effusion de » cœur; cette méprise sécha les pleurs de la >• malheureuse mère , Je soulèvement et les » reproches de sa conscience venoient de glacer n sa sensibilité... Mais quelques minutes après
j,.,i,z<»i.vGoogk'
l58 LES ATHÉES COZTSÉQITENS.-
» reportant ses regards snr l'enËiut, elle reprit » toute soa émotion materDeUe : Que vous êtes » heureuse , dit-elle à ma sœur , d'avoir cet M enfant, et tjue je vous envie!... Cela est tout » simple, reprit Adelîné , vous n'avez pas encore » eu le bonheur d'être mèrei... Un soupir fut w laseuleréponsedelacomte^, etpresqueaus- M sitôt elle demanda > d'une voix basse, la per- » mission de prendre Cléophas sur ses genoux, u ce qui lui fut accorde avec reconnoissance. » J'étois aii su)^lic6 pendant cette scène ; je u trouvob que Mad. de Terny se tratissoit grosu sièrement, ne songeant pas qu'il ctoit absolu- » ment impossible de deviner son secret; mais N les coupables croient aisément que les moin- » dres indices peuvent dévoiler leurs crimes. ' » Ma souffrance devint inexprimable , qnand je » vis Mad. de Temy chercher sur le bras gau- » che de Cléophas le signe qu'il avoit apporte en » naissant, et qui offroit, comme je l'ai' déjà » dit , l'empreinte informe d'un papillon ; ctis- » simulant ma colère intérieure, je m'approchai » en riaiit et m'adressant à ma belle-aœur :
» Mad. de Temy, dis-je, à laquelle j'ai conté » la singularité que Cléophas porte au bras, » s'est eilipressée de la chercher , aHii de con- » noitre si je n'ai rien exagéré : En effet, dit
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tES AtHÉ£S COKSéQDENS. iSq
y Afleline en souriant, celte marque est cxtraor- » dinaîre, elle feroil un fort joli effet dans un » roman pour servir à une reconnoissance. II » est fâcheux seulement , repris-je sur le même » ton , que le papillon soit parmi nous l'em- » hlémedelalégèretéjmaiSjditMtledeLinanges, » il i^toit chez les anciens celui de l'immortalité » del'ime, elle symbole le plus noblesera celui » qui conviendra un jour^Cléophas. Cette petite u digression se prolongea encore quelques ins- » tans, et le trouble insurmontable de la com- » tesse ne fut pas remarqué.
» J'allai le lendemain chez Mad. de Temy » pour lui reprocher son imprudence et ce que » j'appeloissafoiblesse; j'éclatai avec une grande ■• violence, et cependant en employant toutes ™ les expressions du dédain , qui s'accordent mal u avec l'emportement. Depuis mon dernier » crime, ma colère s'allumoit facilement, et » j'avois pris tout-à-fait en aversion Mad. de ■> Temy , qui n'éloit pour moi qu'un complice » sans caractère , dont les pleurs et le repen- » tir me fatiguoient et m'attristoient sans me » toucher. Elle m'écouta avec, une sorte de » calme méprisant, que je ne lui avois jamais » vu avec moi ,- et quand j'eus cessé de parler ; ■> Je vois, dit-elle , que vous voulez rompre toui-
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iGo LES ATBÉES CONSÉQQEflS.
» à-fait ayec moi et j'y consens, nous y gagne- » rons tous les deiix , vous ne seres plus impor- » tuné de mes douleurs et de mes remords , et je » ne serai plus indignée de votre tranquillité » dans le crime ; à ces mots , elle se leva , me » tourna le dos et se retira dans un cabinet » dont elle referina la p^rte sur elle ; je restai u confus, mon orgueil seul soufiroit, il fut vëri- » tablement humilie. J'avois cru invincible la » passion de cette femme que j'avois toujours » trouvée si foible, si soumise à mes volontés, n et un moment d'une vive indignation venoit » de triompher de cet amour si véhément!....
» Voilà i quoi tiennent les senlimens criminels;^ » il y a toujours de l'inconstance dans l'amour » coupable, parce qu'il n'a point de racine; le » dérèglement peut être immuable, mais l'a- » mour change facilement d'objet , s'il n'a plus » d'obstacle à vaincre; quand on n'est retenu » ni par la vertu ni par l'estime , on peut tou- . » jours espérer de gagner au changement, ou » du moins de n'y rien perdre.
» Je nourrissois toujours le désir passionné de » séduire AdcUne, mais elle étoit constamment « entourée de ses femmes j d'une sevreuse et de » Mlle de Liuanges; il falloit attendre que » Cléophas fût sevré; néanmoins , j'avois feit
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LES ATHÉES COHSÉQUERS. l6l '
» des pjt^rès dans sa confiaDce , je fortifîois son » amitié ; je perfectionnois dans ma tête le plan » suborneur que j'avois formé , et l'espoir que » je plaçois dans l'aTenir me faisoit sapporter la » contraint de ma situation actuelle ; la seule » beauté d'Adeliiie avoit fait naître ma passion ; u sa douceur , sa grâce ; le charme de son esprit » et deses manières^ l'avoient portée au comble : » son angélique piété,' loin de m'effrayer, ne «.m'ayoit paru d'abord que de l'enfantillage; » mais quand je l'entendis ensuite raisonner sur >> la religion , je connus deux choses qui m'in- » quiétèrenl paiement : l'une qu'elle étoitpuis- » samment armée contre l'incrédulité, et l'autre, » qu'elle aroit supérieurement d'esprit. J'avois » toujours pensé que les dévotes de bonne, foi » en manquement ; et ifc pouvant mépriser ce- " lui d'Adeline , ses principes changèrent en- » fiayeur le dédain que j'avois toujours eu pour M la religion; pour la première fois, elle me » parut redoutable, et mon insouciance, mon « indifférence pour elle devinrent , subitement » une antipathie et une haine envenimée.
>> Mon frère revint , après treize ou quatorze » mois d'absence ; son redoublement d'atfection » pour moi ne changea rien à mes noirs des- » seins ; ma bélle-soeur avoit sevré C'éophas. On
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i6a UB» AiviEs consBQVEsrs.
» parût pour ane maison de campagne siluée ' u à Fontenay-aux-Roses , que mon frère veooit » d'acheter ; je fus de ce voyage , me promettant » bien de profiter de la premièt'e occasion où je » pourrots entretenir Adeline sans témoins. La >t maison n'étoit pas grande , mou frère n'y reçut » que sa femille ; mou. logement étoit fort près " de celui d'Àdeline, et lorsqu'elle ëtoit dans » son cabinet , je l'entendoia de ma chambre » itmâ* du piano, de la harpe et de la guitare ; » eUe chantoit souvent Vhymne du pélei-in , dont » son frère Itti avoit donné les paroles et la mn- » sîque. Sa Toix étoit celle d'un ange, les pre- » miers «ma bi'en causoient toujours un trouble >> douloureux; cette mélodie céleste avoit quel- » que chose de dissonaant pour une âme «ff- » rompue ; elle enchautoit pourtant mon oreille , » et néanmoins j'en Tepoussois la naturelle et » douce impression ; mais bientôt mon imagina- >> tion dépravée par une monstrueuse profà- >> nation, sut transformer en acceus de volupté » ces chants si chastes, si purs , si religieux , et u je m'ahandonnois alors tout entier au charme » ravissant d'écouter une voix vw'itabTenient an- » gélique ! . . . . Ma détestable passion s>'exaltoit » par tout ce qui auroit redouWé la ferveur d'une » âme innocente et vertueuse : c'est ainsi qu'use
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LES ATBÉES GON^tTBlrS. l65
■> liquear binifaîsante par' elle-même peut de- « TentrdupoisoadaiisuDvaseimpnret souillé!... » Mon frère fut obligé défaire un petit voyage i> de quatre ou cinq jourg h Versailles ; je restai n h Fontenay , et ce moment fut d'autant plus » favorable à mes desseins que Mlle de Linanges n étoii à Paris, auprès d'une parente mourante » qui l'aToit fait demander; il n'y avcât alors à la maison que ma mère qui , devenue très-in- •> firme , ne ae IcToit jamais qu'à midi , quoi- » qu'elle se coucbât régulièrement à dix heui-es » du soir. Je savois qu'Adeline étoit fort niatin nale, et qu'elle atioit souvent avec Mlle de » Linanges se jH-omener le matin aux premiers » rayons du jour, dans une partie du jardin » qu'elle affectionnoit particulièrement. Non- » seulement depuis six semaines^ je n'avois ja- » mais cherché à la rencontrer dans ces petites » courses faîtea au lever de l'aurore, mais je ne » connoissois mémepas ce parterre favori qu'elle n se plaisoit h orner de fleurs ; elle n'en parloit » point , n'y menoit personne que sa tante , et « comme l'une et l'autre s'occupoient beaucoup » de botanique , j'imaginois seulement qu'elles » y cultivoientdes plantes. Mon frère partit pour » Versailles à neuf heures du matin ; mon es- » pionnage accoutumé m'apprit qu'une demi-
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l64 LIES ATHÉES CORSÉQUEUS.
» heure après , ma belle-sœur , suivie de plui> sieui-s ouvriers , étoit entrée dans son bosquet u pourf placer quelffues statues qui , emballées u dans une charetie, venoientd'arriver de Paris; » elle avoit dit la surveille qu'elle aiieudoit les s bustes de Touinefort et de Lioné, qu'elle M Touloit^lacerdansunbosquet, et je nedoutai » poiitt.que ce bosquet ne fût celui qu'elle s'é- » toit réservé presque exclusivement. Cette dë- » couverte me foumissoit un prétexte bonpéte » de curiosité très -plausible pour aller visiter » ce mystérieux asyle , mais j'aimois mieux y u surprendre Adeline que de l'y attendre ; je ne u me couchai point ; que la nuit me parut lon- » guel L'impatience en comptoit les heures et n non l'ennui ; car lés passions que soutient l'es- » pérancc n'en éprouvent point, elles inspirent » une telle variété d'idées tumultueuses, de « projets si séduisans , tant qu'elles ne sont pas « satisfaites!... Une passion violente ne doute de » rien , quand elle croit saisir une occasion fau vorable, parce qu'il lui semble que rien ne » peut résister à son excès et à l'audace de sa ,» volonté. D'ailleurs, sans scrupules , sans frein » etdans cette fermenutionde désirs impétueux, » il me paroissoit plus que jamais bien facile de » subjuguer une jeune personne semible , ingé-
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» nnc, sans défiance, et même incapable de » soupçonner un artifice ; je lui reconnoissois , » il est vrai , beaucoup d* esprit naturel ; mais » j'étoîs Iota de lui accorder la supériorité réelle » gu'elleaToitsurmoi, etquelui douaoientsur- » toutsa vertu etsonfaorreur pour levice.sources u éternelles de toutes les véritables lumières. » Les pervers ne trouvent du tact , de la finesse » et de la péuctration qu'aux esprits gâtés par la » malice; l'innocence" et la droiture n'étoient n pour moi qu'une simplieité d'enfant, et j'at- » tendois tout d'un esprit si candide, si pur , et » qui n'avoit jamais été ouvert aux passions.
»- Nous étions aux derniers jours du mois B d'août ; je me promenois à grands pas dans ma » chambreavecuneiaconcevableagitation; tout » est matériel dans les sensations.de l'amour cri- » miœl ; je ne pouvois rester en place une mi- » uute et ce ntouvement pbj^ique pcxrtoit au » comble ledésordrede mes pensées etletrouble M de mes sens ; semblable au malade dont la » forcé n'est jamais proportionnée Scelle de la » fiè^[re et qui la redoubleroit en marcbant « avec rapidité-, je sentois s'accélérer le mouve- » -ment de mon pouls et mes artères battre avec » violence jj'étois dans un étatde délire, lorsque » j'entendis ma pendule sonner quatre heures :
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l66 - LBS À.TBÉBS COSSÊQUBSS.
» aussitôt j'ouvris ma fenêtre donaam sur le » perc et je me collai contre U ialouste baissée, » afiu dVpier le momeat où Adeline aonin>it de • la inaiton pour se rendre dans son jardin , car » «11* éuÀx obligée de passer par un sentier que o je pouvois Toir de ma fenétie ; le jour ne pa* -H roiMoit pas eDc<H% , mais au bout d'une demi- » heure , j'en a}>erçua avec transport les pre- Kjaiers rajons ; Jeté salue, m'écriai-jc, pre- >• mière aurore de ma vie ! Tu vas éclairer mpn » bonheur, la joie que tu me causes en est Siuu
» doute le délicieux pressentiment ! J'atten-
» dis encorejdus d'an quart-d*hmire;maistout- •1 à-coup je u-essaille; Adeline étoit toujours dans la maison et je l'entendis distinetement : n On reconm^t de si loin la vois de celle que
» l'on eiime ' En effet bientôt, sans pouvoir
» éire aperçu d'elle, je la vis paroître suivie ' m d'une femme de chambre , qui portoit u une immense, corbeille remplie de fleurs; u diles prirent l'une et l'autre le chemin du ti bosquet, et s'enfonçant dans un petit bois » de platanes j elles disparurent à mes yeux; s cette femme de chambre , ce témoin me' dé- » plaisoit ; cependant je me flattai qu' Adeline » la renverroit après avoirplacé les fleurs qu'elle u l'avoit chargée déporter; je ne mç trotofois
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