UN JEUNE HOMME
Je veux le suivre, quitte à le tuer s'il nous trompait.
LE BREUX
Je réponds de lui, comme tu réponds de toi-méni' à toi-même. Hérénien nous est nécessaire. Nous somme
St^irs de lui. Regardez là-bas. (Un mouvement se produi
vers l'entrée du cimetière). Il arrive. Lui seul est assez for pour nous unir et nous sauver.
La foule s'amasse sur la muraille d'enceinte. Longues acclamations. Vivement IIérénien escalade un tombeau et prend la parole. 11 a devant lui Haineau qu'il surveille.
Enfin, me voici parmi vous ! Vous et moi ne vivons qu'à demi, quand nous vivons séparés. Au village où mon père se mourait, j'appris votre exode vers cette montagne. J'ai songé aux temps romains, à la fierté, à la décision, au courage, à la beauté des peuples suprêmes. Quoi qu'il arrive, cet acte éclatant et brutal vous aura grandis. Vous avez prouvé votre obstination solidaire et votre audace nette. Ceux qui vous refusaient, à vous, soldats, la paye entière, à vous, citoyens, la justice complète, parce que vous étiez des revendicateurs, sont aujourd'hui matés. Le moyen dont vous avez usé était donc excellent. Mais restera-t-il tel ?
Un conflit armé avec Oppidomagne serait un désastre. Jusqu'à cette heure, il fut écarté. Jusqu'à cette heure encore, vous vous êtes serrés en un faisceau de résistance admirable. J'affirme, devant vous tous, que vous avez
été fiers de vivre ensemble, grâce à la claire et boni volonté nuituelle. Vous avez compris que l'avenir dépe dait de votre attitude. C'est bien. I
Silence. Tous couibent la tête. |
Mais cette union se maintiendra-t-elle, au milieu de! misère et de la famine qui vont sévir ici?
Silence général. IIaineau hausse les épaules. Héréni comprend qu'on s'est dispute. Changeant brusquem^ de ton :
Vous étiez, je l'avoue, dans une passe terrible. Du he de cette montagne de la mort, certes, vous domini ceux qui vous détestent. Mais il vous manquait vo demeure et votre foyer; il vous manquait vos femmes, \ fils et vos filles. La Régence les tenait en sa mai impatiente, déjà, de les étouffer. Ah ! vous avez si l'interminable défilé des heures noires, la procession long et lente des angoisses à travers l'âme ! Heureusement te peut changer : la Régence vous offre la paix. j
HAINEAU
Jamais nous ne traiterons avec les Régents. i
IIÉKÉNIEN
Si nous refusons de traiter, cest le massacre. Comment ! nous sommes ici une poignée d'enthousiastes dont l'action décidera du sort d'un peuple ; nous sommes à la veille d'un énorme triomphe plébéien et nous consentirions à mourir comme un gibier pris au
filet. (Acclamations )
HAINEAU
Il faut repousser sans examen tout ce que propose la Régence.
HÉRÉNIEN
11 faut examiner tout ce qu'elle otfre et en tirer parti. Qu'importe le danger des moyens. Je suis homme à me servir de la foudre ! (Acclamations.)
HAINEAU
Nous serons vos dupes.
HÉRÉNH'N
Que comprenez- vous à mes desseins, à mes espoirs et :\ ma vie?
Vous désorganisez; j'organise. Qui vous écoute s'épuise en défiances, en complots, en terreurs. Depuis huit jours, vous sévissez : vous n'avez abouti qu'au néant des disputes. J'arrive et je devine votre œuvre mesquine. J'en
ai honte. (Acclamations).
HAINEAU ,
Je ne veux pas d'un tyran. (Huées).
HÉRÉNIEN
Vous le seriez, si je vous laissais faire. (Acclamations).
HAINEAU
Vous n'abattrez la Régence que pour prendre sa place.
HÉRÉNIEN
Sa place ! J'ai pu la prendre ; je l'ai dédaignée.
(Acclamations).
HAINEAU
Vous consentez aux compromis les plus louches, vous trafiquez...
HÉRÉNIEN
Silence!... Taisez-vous!... Que ce débat ne descende pas jusqu'à nos personnes.
S'adrcssant directement à la foule :
Je hais l'autorité à tel point que je ne vous dicte même pas les conditions de paix. Vous-mêmes les imposerez à la Régence, Parlez. (Acclamations.)
QUELQU'UN
Nous voulons qu'on nous traite en hommes. Nous avons exercé un droit en faisant grève.
HÉRÉNIEN
Parfait.
UN AUTRE
Nous voulons que nos biens nous soient rendus.
HÉRÉNIEN
Promis!
UN AUTRE
Nous voulons qu'on paye aux ouvriers l'arriéré des salaires.
HÉRÉNIEN
La Régence s'y engage.
UN AUTRE
Nous voulons rentrer en armes dans la ville.
HÉRÉNIEN
Vous le pouvez. Et j'ajoute : si des confiscations onl été opérées en votre absence, on les annulera. On oublier? toute condamnation. C'est vous qui serez les juges d(. ceux qui vous ont jugé.
Acclamations.
Et maintenant que nous sommes d'accord, dites-moi. n'eut-il pas été monstrueux que des gens d'un même so' en fussent venus à s'égorger?
Songez donc : là-bas, dans les rues enfiévrées des vieu:^ quartiers, dans l'atmosphère de poudre et d'incendie, les esprits désemparés se réfugient, eux aussi, en un espoir de renouveau immense. Ce sont, de plus en plus, nos programmes qu'on discute, nos discours qu'on commente, notre âme que l'on boit. L'armée elle-même esl
travaillée par nos rêves. Tous les mécontentements, toutes les rancunes, toutes les injustices, toutes les oppressions, tous les esclavages prennent une voix inconnue pour se faire écouter! Nos maîtres se détestent entre eux. Il n'y a plus de force. On obéit à un fantôme.
De toutes parts, on acquiesce.
Chez l'ennemi, mêmes débandades et même faiblesse. Des mutins se lèvent parmi les soldats. On s'insurge contre la cruauté des chefs, contre les horreurs et les folies de la campagne. La haine souffle en tempête. A bout de détresses, de misères et d'affres sans nom, tous aspirent à la nécessaire union humaine. On a honte d'être des massacreurs. Dites ! si cette conflagration d'instincts pouvait s'éteindre ; s'ils sentaient, ceux qui nous assiègent, qu'ils ont parmi nous tant d'àmes fraternelles; si par une soudaine entente, nous réahsions aujourd'hui un peu du grand rêve humain, Oppidomagne se ferait pardonner sa honte, sa folie, son blasphème ; elle deviendrait le lieu de la terre où s'est passé un des rares événements sacrés. C'est avec cette pensée qu'il faut me suivre tous, là-bas,
vers vos enfants. (Acclamations).
LA FOULE
— Lui seul fait avancer les choses.
— Sans lui, notre cause était perdue.
QUELQU'UN (s'adressant directement à Hérénien)
Nous vous obéirons tous, vous êtes vraiment le maître.
Acclamations. Quelques-uns hissent Hérénien sur leurs épaules et le transportent vers la ville. Le Breux l'escorte. Tout le monde descend. On entend des cris de triomphe.