HAÏ NE AU
Ah, s'il m'avait écouté, jamais nous n'aurions cessé de nous entendre. La Régence ne l'aurait point trompé. Le peuple l'aimerait encore. Mais il est indisciplinable, il n'a jamais su ce que c'était que vouloir patiemment. Il agit par bonds et par rafales, comme les vents de son pays.
CLAIRE
Et qu'aurait-il dû faire?
HAINEAU
Prolonger la révolte sur l'Aventin ; l'étendre au lieu de la réduire, accepter la lutte civile, exacerber la misère ; s'emparer des banques, par la force; des services publics, par la force ; du destin, par la force.
CLAIRE
C'était impossible.
. • HAINEAU
1 oLit était possible, dans l'état de fièvre où nous étions. Mais il fallait un plan, une résolution froidement prise et suivie. Il fallait organiser d'abord la résistance, — nous étions en grève , là-haut — ensuite l'attaque ; enfin le massacre. Il fallait pourvoir aux choses immédiates, précises, urgentes. L'autorité eût été assassinée : Régent et Consuls. On commençait à m'écouter. Hérénien est arrivé sur l'Aventin, en une heure mauvaise : les circonstances l'ont aidé. Il parle en tribun sentimental avec de grands gestes et de grands mots : il halluciné, il ne convainc pas. Ah ! quand j'y songe, ma haine me revient, tout entière.
CLAIRE
Comme tu t'illusionnes !
Clameurs dans la rue. — Haineau et Claire ny prennent garde.
HAINEAU
On dirait qu'il ignore ce qu'il veut. Il regarde
toujours au-delà de notre heure. Je ne le comprends jamais.
CLAIRE
Je le comprends toujours.
HAINEAU
C'est une erreur de mettre toute sa volonté au service de certains rêves. Qui souffle trop dans la canne fait éclater le verre...
CLAIRE
Ne discutons pas. Tu es un violent, qui se sent faible et maladroit... Si tu viens ici, chez lui, c'est pour demander quelque chose. Qu'est-ce?...
HAINEAU (avec orgueil)
Je viens ici pour te dire que hier, moi qui te parle, j'ai maîtrisé la foule, j'ai défendu Hérénien, j'ai obtenu qu'on l'acclamât. Ma ténacité a vaincu sa mauvaise fortune.
CLAIRE
Tu as fait cela toi... Mais alors, comment accorder ta conduite avec tes idées ?
HAÎNEAU
Ah voilà... C'est que j échoue quand j'agis pour moi-même, c'est qu'on me trahit, c'est qu'on m'en veut, c'est que Le Breux me supplante..; c'est, qu'en fin de compte, Hérénien reste, malgré tout, le seul qui sauvera les choses, au point où elles en sont. Il les a brouillées, qu'il les débrouille.
CLAIRE
Et tu l'as soutenu, toi ?
HAINEAU
Certes, puisqu'on ne peut recommencer la révolte, puisque tout s'émiette entre mes doigts, puisque j'ai la déveine et la guigne. Si je te disais combien le peuple est encore enfant et combien il regrette déjà de n'avoir plus son maître !... Oh ! c'est bien fini, c'est bien fini ! — et l'on devrait avoir la force de disparaître.
CLAIRE
C'est donc par désespoir que tu soutiens mon homme
HAINEAU
Qu'importe.
(Prenant son bâton et son chapeau et s'apprêtant à partir).
Adieu, tu sais maintenant ce que tu dois connaître... Quand Hérénien descendra, prépare-le à me revoir.
Il sort. — Nouvelle tempête de huées et de cris. IIérénien entre.
CLAIRE (indiquant la foule)
Faut-il que les gens soient mauvais pour que les meilleurs deviennent si aisément féroces.
HÉRÉNIEN
Prends patience, va. Je suis tenace comme ce paysan qui fut mon père. Hier, ces cris me poursuivaient à travers la maison close, ils battaient les murs de haut en bas, de la cave au grenier, partout, comme des tocsins. Je sentais la colère monter, j'aurais voulu les étouffer.
les anéantir, les broyer. La haine m'enfiévrait. Je répondais par des insultes à ces rages anonymes. Aujourd'hui, je me sens très ferme. (Dépliant une lettre). Ecoute, voici ce qu'on m'écrit :
(( Je vous donne à cette heure des assurances nettes. Tous les officiers sont désormais acquis à notre cause et nous suivront. Les uns par rancune, les autres par envie, tous par dégoût. C'est hier en une réunion secrète que nous nous sommes entendus. Je les tiens en ma main. Ils m'obéiront comme cette plume qui vous écrit, comme cet homme que je vous dépêche. Par eux toute Tarmée est nôtre. Les généraux ? C'est trop loin, c'est trop haut; le soldat les ignore : on se passera d'eux. » (Repliant l'écrit). Et cette lettre, c'est Hordain, le capitaine ennemi qui me l'envoie.
Nouvelle raffale de cris « A mort ! A bas ! » CLAIRE
Mon ami !
HÉRÉNIEN
Laisse crier, va !... Du reste, j'avais prévu que la
Régence, même quand elle promet tout, quand elle abandonne tout, retient la moitié dans ses manches comme les forains et les jongleurs. C'était vraiment fou d'aller vers TAventin ! Mais il me fallait le peuple, il me fallait mon peuple et sa ferveur, pour nous entendre avec les assiégeants.
CLAIRE
Comme te voilà raisonnable !
HÉRÉNIEN
M'a-t-elle superbement berné la Régence! Ses gens chamarrés et nuls, mesurant mon ambition à la leur, sont arrivés ici, m'offrir un bloc de sa puissance en ruine, — comme si des hommes pareils à moi ne conquéraient point leur place, eux-mêmes, devant tous. Ils s'en sont allés par cette porte — valets qu'on chasse — et depuis, ma perte les passionne. Ils n'ont plus que quelques jours à vivre et leur rage à m'abattre les distrait seule de leur agonie. Ah! si le peuple savait ! J'ai contre moi toutes les apparences. Je me suis fié à quelque pauvre écrit, à quel-
que signature, qu'on bitfe de la même plume qu'on la trace. Plus la Régence a menti à ses promesses, plus je parus mentir aux miennes. Certes, on peut me croire complice et coupable.
CLAIRE
C'est le peuple qui l'est. Tu n'as pu le tromper qu'en te trompant toi-même. L'innocence de tout ce que tu as fait, crève les yeux... Ah ! j'ai mon idée. Les masses sont aussi méfiantes, aussi haineuses, aussi ingrates, aussi bêtes que ceux qui les gouvernent. Elles n'admettent jamais qu'on soit grand et pur, tout simplement.
HÉRÉNIEN
Je te défends de penser ainsi.
CLAIRE
Hier, tu le disais toi-même.
HÉRÉNIEN
Oh î moi, c'est différent î ... (Un repos.)
Le peuple m'aime et je l'aime, malgré tout, à travers tout. Ce qui se passe n'est qu'une brouille entre nous
deux. (Clameurs d'insultes, dans la me).
CLAUSE
Ils sont là mille à nous mordre d'injures. Et ce sont ces bouches, les mêmes qui t'exaltaient! Ah ! les lâches !
les vils ! les fous ! (Nouvelles tempêtes de cris).
HÉRÉNIEN
Vraiment, c'est à croire qu'ils ne m'ont jamais connu.
Allant, les deux poings levés, vers la fenêtre :
Oh ! ces brutes ! ces brutes ! ces brutes !...
Puis, revenant vers son bureau :
Pourtant hier, à l'assemblée du Marché Vieux, tous m'acclamaient. Haineau m'a défendu avec une telle ferveur que je lui pardonne tout. Le Breux est accouru cette nuit-ci me rassurer comme jamais. On perce à jour la duplicité des Régents. Oppidomagne entière reflue vers son vrai maître. Mon heure est revenue. Dis ? (Avec
impatience.) Dis-le donC !
CLAIRE
Il y a bel espoir.
HÉRÉNIEN
Non, non, il y a certitude î Malgré ces cris têtus, malgré leur multitude, Je distingue déjà comme un bouquet de mains Qui se tendront vers ma force, demain.
Mon grand passé revient à la mémoire, En un reflux de souvenirs Et d'écumes de gloire...
Comme se parlant à lui-même :
Je tiens, en ces deux poings, captif, tout l'avenir :
Ceux qui me bravent,
Autant que ceux dont j'ai la foi.
Au fond de leur conscience, le savent.
Le beau rêve, qui s'est fait chair en moi.
Plus que jamais me redemande à vivre ;
Voici les temps et les heures dont je suis ivre.
Que m'importent, et ces clameurs et ces grands cris
Et ces rafales terroristes :
Le futur seul, dans mon esprit,
Plus fort et plus réel que le présent, existe...
CLAIRE (désignant la rue)
S'ils te voyaient, comme ils seraient gagnés par ta confiance !
Ami, tu fais de moi La plus fière des femmes,
Et je m'abîme et je me brûle, en ta grande âme ;
Et ce baiser que je te donne.
Prends-le, et porte-le sur toi
Comme une arme ardente et claire :
Il est peu d'hommes sur la terre
Qui en reçurent
Jamais, de plus profond et de plus vrai! (Elle l'embrasse).
Si j'étais abandonné de moi-même, je me retrouverais en toi, tant ma force a passé dans ton cœur! — Mais je suis si ferme dans ma destinée, que rien de ce qui se passe à cette heure ne me semble réel. — Je crois à la
JOO
surprise, au hasard, à l'inconnu. (Désignant la me). Qu'ils hurlent et hurlent encore ! ils préparent leur repentir.
Le tumulte reprend plus vaste. On entend des coups sourds donnés à la porte d'en bas. Des carreaux sont cassés.
HÉRÉNIEN
S'ils continuent à cogner, j'irai ouvrir,
CLAIRE
Ce serait fou.
HÉRÉNIEN
A de certains moments ma seule présence fut la victoire! Jamais je ne les repoussai, quand ils frappaient à mon seuil.
HÉRÉNIEN bousculant Claire qui veut l'arrêter, couri à la fenêtre, l'ouvre, et s'y campe, bras croisés. Le tumulte devient plus timide; il y a détente puis silence, Tout à coup, au loin, d'autres cris se font entendre : A BAS LA Régence! A bas les provocateurs ! Vivi
HÉRÉNIEN !
HÉRÉNIEN
Enfin!.., Voilà le vrai peuple. Celui qui m'acclamai
lOI
au Marché Vieux! Mon cœur ne me trompait donc pas. Il entendait quand mes oreilles étaient sourdes encore.
Un remous se produit... une bousculade... des clameurs contradictoires... puis, lentement, l'apaisement.
CLAIRE (à la fenêtre)
Le Breux va parler. Ecoute.
HÉRÉNIEN (impatient)
Je veux parler moi-même.
LE BREUX (dans la rue)
Hérénien fut sincère et droit. (Murmures). Vous êtes cinq cents à le huer, et, parmi vous, il n'est personne qu'il n'ait aidé. (Murmures). Moi, d'abord, il m'arracha aux griffes des juges consulaires, L'an dernier, il batailla pour délivrer Haineau. Et vous tous? il vous sauva au temps des grèves tragiques et affamantes, il vous...
HÉRÉNIEN (impatient)
Je n'ai pas besoin qu'on me défende. (S'adressant à
Le Breux qui parle dans la rue).
Ce peuple, je veux le prendre; je ne veux pas qu'on me le donne.
LA FOULE
— Laissez-le parler.
— A bas î A mort ! — C'est un traître î
— Laissez-le parler !
— A mort! A bas!... — C'est un vendu!
— Faites silence !
Le calme se fait.
HATNEAU (dans la rue)
Moi, Charles Haineau, j'ai suspecté Jacques Hérénien. Il m'apparut un personnage louche : je l'ai combattu comme vous tous... Aujourd'hui, je le regrette.
LA FOULE (contradictoire)
Vive Hérénien! — A mort ! A bas!
HAINEAU
La Régence envoya parmi nous des excitateurs. J'en
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surpris hier à rassemblée du Marché Vieux. Ils conseillaient à d'autres misérables d'aller tuer Jacques Hérénien, de piller sa maison, de simuler une vengeance populaire.
LA FOULE
— A mort la Régence !
— Vive les gens d'Oppidomagne !
— Vive HérénienI
HAINEAU
Hérénien nous est nécessaire.
LA FOULE
— Pourquoi recevait-il des messages suspects?
— Pourquoi délaissait-il nos assemblées?
— C'est un despote.
— C'est un martyr.
— Qu'il se défende !
— Silence!
— Qu'il nous pardonne !
HÉRÉNIEN
Vous pardonner, oui ; car on ne doute pas d'un homme tel que moi ; car la Régence d'Oppidomagne trompe aussi aisément que je respire. Morceau par morceau, la façade de son autorité s'est effritée; loque à loque le manteau de son pouvoir lui tomba des épaules. Elle m'appela pour en recoudre les pièces Elle me dépêcha vers l'Aventin, avec l'arrière-pensée, ou de m'accaparer ou de me perdre. La mission était difficile, périlleuse, tentante. Je m'en suis acquitté comme d'un devoir. Et aujourd'hui, je ne suis ni perdu par vous, ni conquis par elle, je suis et je reste libre ; je mets, comme toujours, ma force au service de mon idée suprême. (Quelques
applaudissements) ,
J'entendais crier tout à l'heure: Vendu! Vendit!
Se détournant et saisissant un dossier sur son bureau.
« Vendu » ! Que n'a-t-on fait pour que je le fusse !
(Brandissant une liasse de papiers). Dans Cette poignée de lettres,
on me promet tout ce que Tinfamie peut abandonner à un apostat, la corruption à un traître. Pour que vous
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touchiez du doigt le cynisme, l'astuce, la perfidie, la bassesse, l'aveuglement de la Régence, ces lettres, je vous les livre. Toutes furent accompagnées de démarches pressantes, toutes étaient le prologue de sollicitations plus ardentes, toutes ne renfermaient que l'ombre des infamies qu'éclairaient les démarches personnelles. Ce qu'on n'osait écrire, on le disait ; ce qu'on n'osait consigner, on le confiait; ce qu'on n'osait formuler, on le sous-entendait. On revenait à la charge, après chaque échec subi ; on répondait aux refus par des offres plus larges. A la fin, on abdiquait tout orgueil. Je n'aurais eu qu'à faire un geste, qu'à ouvrir cette mam, pour saisir toute la puissance et personnifier, à moi seul, tout le passé. Ah! vraiment je m'admire moi-même, en songeant avec quelle violence ce poing là est resté fermé.
Et maintenant ces lettres, lisez-les vous-mêmes. (Il les jette vers la foule). Commentez-les, partagez-les, répandez-les aux quatre vents d'Oppidomagne. L'immense ruine de la Régence s'y étale. Vous comprendrez tout. Quant à moi je mets toute ma sécurité dans l'imprudence folle de me désarmer ; je me perds à tout jamais, volontairement,
joyeusement, aux yeux des Consuls ; je leur fais la plus inoubliable des injures et je me réfugie en votre justice. Désormais, c'est vous qui répondrez de ma tête. (Cris
d'enthousiame).
On peut me frapper, de toutes parts. Ne suis-je pas la cible miroitante, que toutes les flèches attaqueront ? Jurez-moi donc — quelle que soit la calomnie qu'on répandra, quelle que soit la fable folle ou vraisemblable qu'on inventera — jurez-moi de me suivre, les yeux aveugles, mais le cœur clair. (On jure, on applaudit). Ce doit nous être une joie et une fierté de nous appartenir, de haïr, d'aimer et de penser de même. (Acclamations). Je serai votre âme et vous, mes bras. Et nous réaliserons ensemble de si magnifiques conquêtes d'humanité, que les voyant, grâce à nous, devant eux, vivantes et éclatantes, les hommes dateront le temps, du jour de notre victoire !
Acclamations ; le calme revient ; Hérénien ajoute î
Et maintenant, je demande à Vincent Le Breux et â Charles Haineau de me rejoindre ici. Je veux qu'entre nous ne subsiste plus aucune ambage.
Acclamations nouvelles. IIérénien se retourne et revient vers Claire, qui l'embrasse :
Tu vois bien qu'il ne faut jamais désespérer du peuple ! (Après un silence). Dis à notre émissaire auprès de Hordain, qu'il vienne, immédiatement.
Haineau et Le Breux entrent. Claire sort.
LE BREUX
C'est le triomphe !
HAINEAU
Oh ! vous êtes vraiment un maître. Quand je vous combats, je suis sans force ; j'en vaux mille, quand nous sommes d'accord.
HÉRÉNIEN
Enfin! cette fois du moins, notre vieille Régence me paraît définitivement enfoncée dans sa boue. (S'asseyant) : Malgré toutes ses promesses et ses serments, elle ne secourut aucun ménage de révolté. Elle assigna aux nôtres les besognes les plus dangereuses : manipulation des poudres et des explosifs. Des bombes ennemies tombaient sur leur travail. On dressa des listes de suspects : chacun des chefs militaires possède la sienne.
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Vous devez regretter votre démarche à l'Aventin.
HÉRÉNIEN
Allons donc î (S'adressant brusquement à Iîaineau). SaiS-tU,
Charles Haineau, ce que je combinais pendant que tu poussais contre moi ces rafales de révoltes ?
HAINEAU
Maître, croyez bien qu'en tout ceci, mon rôle...
HÉRÉNIEN
Ne t'excuse pas, n interromps pas, n'ai-je pas tout oublié? Oui, par-dessus les têtes et les mille bras de l'émeute, aujourd'hui vaincue, je réalisais le rêve le pku hardi de ma vie, le seul pour lequel j'existe. (Se levant, tou à coup) : Avant trois jours l'ennemi rentrera pacifiquemen dans Oppidomagne et nous l'accueillerons.
HAINEAU
C'est impossible.
HÉRÉNIEN
Les hommes de la Régence n ont cessé de me tenter. Avec eux, j'ai patiemment discuté, les interrogeant, les illusionnant, exigeant des garanties et des confidences; leur donnant et leur enlevant tour à tour l'espoir, soustrayant leurs secrets ; opposant, à leur tactique sénile, ma brusquerie et ma colère. Je me suis joué d'eux audacieusement, follement — et je sais à présent, mieux que personne, mieux qu'eux-miêmes surtout, combien leur ruine est inévitable et proche. Leur trésor? Vidé. Leurs munitions? Epuisées. Leurs greniers? Pillés. Plus de pain pour le siège ; plus d'argent pour la défense. On se demande en quelles folies, en quels gaspillages, en quelles orgies, fortunes et vivres publics ont disparu. Chacun accuse tout le monde. L'armée? — Avant-hier cinq bataillons refusèrent de marcher. On décide d'exécuter les meneurs. On les conduit au supplice : aucun soldat ne veut les abattre; ils vivent encore.
Acclamations dans la rue : « Vive Hérénien ! ))
Au conseil, les consuls se chamaillent. L'un propose-t-il un plan: son voisin le combat, détaille le sien, et veut
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qu'on l'adopte. U y a huit jours, les ministres déadent une sortie générale, par la porte de Rome ; ils parviennent à la faire voter : aucun consul ne se met ù la tête des troupes.
Chaque régent m'a dépêché son émissaire : même entre eux ces vieillards ne s'entendent pas. Us ressemblent à de pauvres chouettes en cage, dont on ferait tourner les perchoirs. Ils s'affolent, crient, et leurs yeux se ferment devant l'incendie des jours. Ils se rejettent les maladresses, les fautes, les crimes. Ils ont peur d'être responsables. Que faire? — devient la devise de leur règne.
CLAIRE (entrant)
L'émissaire est arrivé.
HÉRÉNIEN
Qu'il entre. - (Se tournant vers Haineau et Le Breux) : Je vous ai montré la situation ici, chez nous, dans la ville; vous allez juger de ce qui se passe là-bas, chez l'ennemi. Après, vous comprendrez que la guerre n'est plus possible.
(Présentant l'émissaire à Le Breux et a IImneau).
Voici l'un de ceux dont je suis sûr. Il en sait plus que nous tous sur l'esprit des deux armées. (A l e„.issai,e) : Racontez-leur ce que vous avez surpris.
IlÉRÉNiEN se promène de long en large dans la chambre. L'ÉMISSAIRE
Mardi dernier, la nuit, mon frère fut envoyé en reconnaissance, aux avant-postes. Il poussa très loin, pour reconnaître si le retranchement que nous bombardions cédait et permettrait une sortie générale par la porte de Rome.
HÉRÉNIEN (interrompant)
C'est la sortie dont je vous parlais.
L'ÉMISSAIRE fcontinue)
Dans le noir, brusquement, une voix l'interpelle mais doucement, comme ayant crainte de l'effrayer et de provoquer sa fuite. Quelques paroles s'échangent rapides et amies. On lui demande si, vraiment, dans Oppidomagne, il n'est point quelques hommes de volonté qui en ont assez de la guerre.
HÉRÉNIEN (vivement)
Cela se passait il y a deux jours; et, depuis, pareils colloques se sont multipliés.