‹ Les aubesChapitre 3 sur 25 · LE GROUPE DES MENDIANTS · texte numérisé non relu

LE GROUPE DES MENDIANTS

— Voici le moment de pénétrer dans Oppidomagne.

— Suivons-les...

LE MENDIANT BENOIT

Les suivre! ... Et de quelle race es-tu donc?.... Depuis que nous sommes vaguants et mal contents. Toi, moi, nous tous ici, à travers temps, Ceux des fermes et des chaumières Nous ont ployés, nous ont cassés sous la misère; Eux, ils étaient le pain Et nous étions si âprement la faim Que les flammes qui mangent, A cette heure, leurs granges, Me paraissent être nos dents Et la méchanceté de nos ongles ardents !

Depuis que je m'en vais, m'arrête et puis m'en vais encoi

Barrant de mauvais sorts

Leur porte où je mendie,

Mes mains ont propagé leurs maladies,

Mes mains ont déterré leurs morts

Pour les voler, mes mains séniles

Ont bâillonné et violé leurs filles,

Je les exècre autant qu'on peut

Dans ce monde, haïr des hommes;

Et c'est le moins qu'on les assomme

A coups de gaule et de pieux.

UN VIEILLARD

A quoi bon les assommer? Ils ne nuiront plus ; ils soi plus misérables que nous-mêmes.

LE MENDIANT BENOIT

Tais-toi, tu es déjà trop vieux, pour être encore u homme.

Des bandes nouvelles se précipitent dans le chem d'Oppidomagne. Un groupe d'ouvriers paraît. L'i d'entre eux s'adresse aux mendiants.

T. OUVRIER

Hérénien est-il passé déjà ?

UN MENDIANT (à l'ouvrier)

Ce berger le connaît. Demandez-le lui.

L'OUVRIER (au berger)

Hérénien a-t-il passé par ici ?

LE BERGER (en guenilles)

Je l'attends. Il est accouru soigner son père. Je voudrais e revoir. Je l'ai guéri qu'il était enfant.

L'OUVRIER

Il doit venir. Nous l'attendrons ensemble.

LE BERGER

Comment a-t-il quitté la ville ? Ses ennemis euxmêmes devaient l'y retenir.

L'OUVRIER

Hérénien fait ce qu'il veut. Son père se mourait ai village, et l'appelait.

LE BERGER

Pensez-vous qu'il domptera Oppidomagne ?

L'OUVRIER

N'est-il pas le maître du peuple ?

C'est quelqu'un d'admirable et de sacré, Qui vit, à travers l'ombre de cette heure, Pour l'avenir, que ses gestes effleurent; Nul mieux que lui n'a mesuré Ce qu'il faudra et de folie et de prudence Pour conquérir les jours nouveaux ; Ses livres clairs illuminent tous nos cerveaux. On y apprend à l'évidence Quelle est la route vers le mieux

Et ce qui fait qu'un homme, à tel moment, devient un Diei

LE BERGER

Vous êtes de ceux qui l'aiment et le défendent dans a ville.

L'OUVRIER

Nous sommes cent, nous sommes mille

V l'adorer — et décidés

V le suivre jusqu'aux confins de ses idées î

L'ouvrier s'en va sur la route, guetter l'arrivée d'HÉRÉNiEN.

Encore des fuyards — puis un groupe de paysans traînant à sa suite des tombereaux et des charrettes à bras. Les chevaux ont gravi la côte, avec des charges doubles.

LE PÈRE GHISLAIN

Nos bètes n'en peuvent plus. Laissons-les souffler. Hé! là-bas! les mendiants, cette canaille d'Hérénien est elle passée par ici?

LE MENDIANT BENOIT

Père Ghislain, tais-toi.

LE PÈRE GHISLAIN

Me taire î me taire î... pourquoi..? Pour qui Hérénien vous connaît donc î —

LE MENDIANT BENOIT

Père Ghislain, nous sommes ici la force et nous pouvons t'abattre, avant même que tu cries au meurtre. Si pendant des ans et des ans, tu nous jetas à ta porte, les déchets de ton porc, et les lavasses de ta cuisine, nous autres, pendant des ans et des ans, ne t avons-nous pas donné nos suppliques et nos avés ? Nous sommes quittes pour le passé et le présent nous appartient.

Il se dirige menaçant vers le Père Ghislain, UN PAYSAN (accourant)

Père Ghislain, père Ghislain, ta ferme des Champs qii tintent a communiqué le feu à toute la Plaine aux Loups Les arbres brûlent, au long des routes, La sapinière ronfle et crie et hurle toute Et les flammes s etagent,

isqu'aux nuages,

!t les flammes mordent le ciel î

LE PÈRE GHISLAIN

Eh bien ? Et puis, que veux-tu que cela me fasse ;t que la plaine et que les bois s'annulent ;t que les vents, les airs et les cieux brûlent ;t que la terre enfin, comme un caillou se casse.

Changeant de ton :

^antôt ce mendiant parlait de me tuer...

Au mendiant Benoit :

lais fais-le donc, et promptement î

''oici mes mains, voici mes bras prostitués

lu travail nul ; voici mon front et son entêtement,

^oici ma peau flétrie en tous ses pores,

^oici mon dos, voici la loque humaine

Lt la ruine que je traîne

)epuis des ans, depuis des ans !

e demande, vraiment, pourquoi je vis encore...

Je bêche un champ que le gel rape

Je cultive des prés que les sorts frappent

Ce que mon père avait amassé, liard à liard,

Ce qu'il avait serré, caché, terré, comme un avare,

Je l'ai perdu, je l'ai mangé ....

J'ai supplié mes fils : ils m'ont grugé;

Ils se sont engloutis dans la ville profonde;

Ils ont voulu la vie infâme et inféconde;

Les bourgs et les hameaux sont morts :

Oppidomagne en a brisé l'effort,

Oppidomagne en a tari le sang ;

Et maintenant,

Voici que, sur les clos et les arpents,

Se ramifient toutes les maladies

De Teau, du sol, de l'air et du soleil!

UN PAYSAN

Vos deuils sont les nôtres. Nous sommes tous aussi misérables....

LE PÈRE GHISLAIN

Lorsque j'étais enfant, on fêtait les semailles,

.a terre était docile aux gens et aux aumailles,

.es lins montaient comme un bonheur en fleur.

vlais aujourd'hui î le sol fait peur. —

Certes, a-t-il fallu violer quelque chose

3e souterrain et de sacré —

rout appartient à la houille, terrée

fadis dans la nuit close.

Des rails noueux, sur les plaines armées

De signaux d or^ se tordent ;

Des trains rasent les clos et perforent les bordes

Les cieux vivants sont dévorés par les fumées ;

L'herbe saine, la plante vierge et les moissons

Mangent du soufre et des poisons.

C'est l'heure.

Où s'affirment, terriblement vainqueurs,

Le feu, les plombs, les fontes ;

Et l'on croit voir l'enfer, qui monte î

Les mendiants se reculent et ne menacent plus UN MENDIANT

Le pauvre homme !

LE PÈRE GHISLAIN

Pauvre homme ! Eh que non î

Tirant un paysan vers lui et désignant un enclos qui brûle.

Vous croyez, n'est-ce pas, que l'ennemi incendia mon enclos? Détrompez-vous. (Il lui montre ses mains.) Ce sont ces deux mains-là.

Et mon bois près de la mare aux folletsi Ce sont elles encore. Et mes greniers et mes meules? Ce sont elles toujours ! Non, non, le père Ghislain n'est pas un pauvre homme. 11 est celui — peut-être le seul — qui voie clair. On ne respecte plus son champ ; on perd patience devant la sûre lenteur des choses; on tue les germes ; on les surchauffe ; on arrange, on raisonne, on combine. La terre n'est plus une femme ; c'est une fille ! Et maintenant, voici que l'ennemi l'annule : Où la ville l'avait blessée, La guerre et ses torches la brûlent ; Où le savant l'avait presque épuisée.

Les boulets l'incendient.

Hélas î Hélas î voici sa mort brandie ;

lus n'est besoin de pluie et de rosée,

'lus n'est besoin de neige au front de la montagne,

[i de soleil, ni de mois clairs et doux,

]X mieux vaut en finir d'un coup,

]n détruisant toute la campagne.

UN PAYSAN

Assurément, le père Ghislain n'est plus sain d'esprit.

UN autrp:

C'est un crime de blasphémer la terre.

UN AUTRE

On ne sait plus ce qu'il faut croire.

Le voyant du village paraît ; il chantonne, imitant par ses gestes le vol des corbeaux d'incendie.

LE VOYANT

Les arbres fuient et les champs bougent !t l'orage lézardé d'or

A fait des croix, au Sud, au Nord.

Voici l'heure des Corbeaux Rouges.

Ils s'acharnent sur les maisons Les ongles fous et les ailes grandies Et leurs plumes aux horizons Se hérissent en incendies.

Si terribles et si nombreux Arrivent-ils des bruyères profondes, Qu'on les dirait les envoyés des feux Qui circulent autour du monde.

L'épouvante s'accroche au vol

Silencieux de leur mystère ;

Leur bec déchire et ravage le sol,

Pour y ronger, pour y manger,

Pour y fouiller, jusques au cœur, la terre.

Les semences meurent qu'on a semées Et les meules, — et leurs flammes volantes Et fuyantes, là-bas, vers le couchant, — Apparaissent, dans les fumées, Comme un galop de cavales en sang.

'heure prédite est enfin là.

[é ! les cloches ; sonnez le glas,

jnnez la mort du sol et des terres fécondes,

'heure prédite est enfin là,

é ! les cloches, hé ! les cloches, sonnez le glas.

3nnez le deuil pour enterrer le monde î

LE PÈRE GHISLAIN

Hé bien ! c'est lui qui a raison, lui le voyant, lui le fou, i, dont on se moquait, dont je me moquais moi-même

que je n'ai jamais compris. Ah! certes, la formidable mière se fait à présent.

Il indique l'horizon.

ais lui, voici longtemps qu'il devinait. Et nous étions nous autres, avec notre ancienne espérance, avec nos ailles illusions, qui mettions la pauvre petite barre de itre bon sens, à travers les roues terribles du destin.

Une troupe de jeunes gens des villages, valets de ferme, ouvriers, filles d'étable, mendiantes amènent sur un brancard Pierre d'IlÉRÉNiEN. Un prêtre les accompagne. Le moribond fait signe qu'il souffre trop et qu'on doit s'arrêter.

JACQUES HÉRÉNIEN

Par ici, mes amis. Déposez-le doucement.

Aidant les porteurs. Puis, comme se parlant à lui-même :

Pauvre \\cux ! pauvre vieux ! n'avoir pu mourir, comme son père, dans son lit! Oh! ces guerres, ces guerres, il les faut haïr avec des haines de diamant !

PIERRE HÉRÉNIEN

Hérénien, Hérénien !

JACQUES HÉRÉNIEN

Me voici, père, tout près de toi, tout près de tes yeux et de tes mains; tout près de toi, comme jadis, au temps de mère, si près, que j'entends ton cœur battre. Me vois-tu ? m'entends-tu ? sens-tu que je suis celui qui t'aime toujours?

PIERRE HÉRÉNIEN (haletant)

■ Cette fois, c'est la fin. Tu ne pourr^as plus me transporter jusque chez toi, dans Oppidomagne. Je suis heureux

isque j'ai les plaines autour de moi. Je te demande e grâce, c'est que tu ne défendes pas au vieux curé ipprocher .

JACQUES HÉRÉNIEX

Mon père, en toutes tes volontés, en tous tes désirs, seras obéi. Faut-il que je m'éloigne?

PIERRE HÉRÉNIEN

Il faut être seul pour se confesser.

HÉRÉNIEN s'écarte. Le prêtre s'approche. Le père Ghislain accoste timidement le tribun. Il lui parle pendant la confession.

LE PÈRE GHISLAIN

Monsieur Hérénien, je le vois, vous êtes resté bon.

vous croyais autre. Vous dominez Oppidomagne et Qs nos fermes on a parlé de vous... Mes fils vous ■endaient... Peut-être ont-ils raison... Mais enfin, lintenant que la campagne est morte, dites-moi, d'où

nous venir la vie? Où trouver un coin pour semer les

graines et cultiver le blé 1 Où trouver un arpent que le fumées, les égoûts, les poisons et la guerre n'auror tué?... dites... dites... 1

IIkkknien reste muet. Toute son attention est tournée ve; son père. A peine a-t-il un haussement d'épaule (juan le père Ghisi.ain fmit de parler.

LE BERGER (qui s'est lentement rapproché d'HÉKÉNiEN)

Jacques me reconnais-tu ?

JACQUES HÉRÉNIEN

Comment! tu vis encore, toi, le vieux Berger.

Violemment ému il l'embrasse.

LE BERGER

Je suis parti bien loin, là-bas, pendant des années ; j' vu des pays nouveaux et merveilleux. On erre ainsi ( jour en jour, de lande en lande, et l'on revient pour vc mourir !

LE PÈRE D'HÉRÉNIEX

Je demande pardon à tous ceux que j'ai offensés.

Page 1