‹ Les aubesChapitre 4 sur 25 · LE CURÉ · texte numérisé non relu

LE CURÉ

s[e t'inquiète plus, tu fus chrétien et tu seras sauvé.

Le prêtre l'absout.

JACQUES HÉRÉNIEN Menant le berger vers l'agonisant.

^ère, c'est le berger ; tu sais bien, celui des Champs tintent, le plus vieux de tes serviteurs et de tes amis.

PIERRE HÉRÉNIEN

Regardant le berger longuement et, tout à coup, l'ayant reconnu, lui saisissant le bras et l'attirant à lui. Avec une voix assez ferme :

:^uand je serai mort, berger, tu détruiras toutes les illes semences. Elles sont pleines de poussières mauses ; elles sont rongées ; elles sont moisies. Ce n'est s avec elles que le sol célébrera ses fiançailles.... toi qui as été partout, tu resèmeras dans mon imp, dans mon clos, des graines nouvelles ; des iines toutes vives, toutes fraîches, toutes belles que

tu as vues et reconnues bonnes, là-bas, aux contrei vierges de la terre...

Un lepos. Le bcrgci" s'incline et s'agenouille. Les niendiar et les porteurs font de même.

Ex maintenant qu'on me tourne vers le soleil.

On obéit; mais à l'Ouest, où le soleil dévale en ce momei les brasiers des villages illuminent le pays. La chalc en vient jusqu'au mourant.

UN PAYSAN (désignant Pikrke Hérknien)

Des reflets d'incendie passent sur son visage.

UN AUTRE

C'est vers le feu qu'il se tourne.

UN AUTRE (à ceux qui assistent Pierki; Hérénien)

Prenez garde. .. prenez garde... il ne faut pas q voie les flammes.

UN AUTRE

Dressez-le vers la droite.

UN AUTRE

Par ici... Par ici... vers la droite... vers la droite.

Mais le vieillard se cramponne à la civière et se maintient, le visage tendu vers le couchant et les brasiers,

UN AUTRE

Le pauvre ! . . . s'il savait !

PIERRE HÉRÉNIEN (à voix presqu éteinte)

Jacques Hérénien, viens près de moi, tout près. Que je îure en touchant avec mes doigts... (Il le caresse) et regarnt, là-bas, avec mes yeux... ce que j'ai aimé le plus monde... J'ai été comme insensé de toi. Jamais, je t'ai renié ; j'ai presque béni les peines et les chagrins e tu m'as faits ; puis, en même temps que je t'aimais, L adoré la terre. J'ai vécu avec le soleil, comme avec eu... c'était le Maître visible... Je me serais cru puni, j'étais mort, pendant la nuit, en son absence. Heureunent, il est là devant moi et je lui tends les bras. (Il se ilève vers l'incendie). Je ne le vois déjà plus, mais je sens ajours sa bonne et victorieuse lumière. . .

JACQUES HÉRÉXIEN murmure :

Père 1 père !..

Ne sachant pas s'il doit désabuser son père ou voir CCS paroles une prédiction soudaine.

PIERRE IIÉRÉXIEX

...je la devine, je l'aime, je la comprends; c'est d'elle, qi cette heure même, sortent les seuls renouveaux encc possibles î

Il se renverse et meurt ; Jacques Hérénien embrasse î père ; il scelle ses lèvres sur sa bouche, comme voulait en recueillir la première vérité qui jamais soit sortie.

JACQUES HÉRÉNIEN

Savait-il ce qu'il disait?... « Les seuls renouvea encore possibles ! »

Lentement IIérénien sort de son rêve, se ressaisit. ] mendiants, les paysans et les ouvriers Icntourcnt. berger lui serre et lui tient les mains. Les porteurs s lèvent le corps et se remettent en marche.

A ce moment une troupe de femmes et d'enfants venue la ville, débouche au carrefour, par les routes hau Elle est conduite par des vieillards.

UN VIEILLARD (sarrctant et désignant Pikkre Hkriînien)

Un mort ! C'est Hérénien qui suit la civière ?

Et cette foule ?

UN AUTRE

UN AUTRE

C'est la campagne entière qui reflue vers Oppidomagne.

UN AUTRE

Croient-ils donc qu'on les accueillera ?

Il appelle :

Hérénien ! Hérénien î

HÉRÉNIEN

Qui m'appelle ?

LE VIEILLARD

Oppidomagne s'enferme dans ses murs ; elle n'admettra )int que la plaine lui renvoie ses vagabonds et ses morts !

IIÉRÉNIEX

Je rentre chez moi ; j'ai perdu mon père ; je l'enterrer moi-même et le soustraire au pillai;e et profanations.

Ll- VlEn.LAKD

On vous repoussera a\'ec des balles. On expulse ceux qui n'aident pas à la défense.

UN AUTRE VIEH.LAKD

On fLiit sauter les ponts. Les troupes hérissen remparts.

UN AUTRE

La ville ne distingue plus qui elle rejette. Personr vous reconnaîtra.

UN AUTRE

C'est folie d'aller vers elle.

UN AUTRE

C'est provoquer la mort.

UN AUTRE (suppliant)

lestez parmi nous, avec nous. Vous nous sauverez.

HÉRÉNIEN

e vous jure que j'entrerai dans Oppidomagne. Si vous doutez, ne suivez pas.

UN VIEILLARD

vjous n'en pouvons plus.

UN PAYSAN

Mieux vaut mourir chez nous.

Les mendiants, les vieillards et quelques paysans demeurent en place. La masse tant des villes que des plaines suit HÉRÉNIEN. Le cortège funèbre disparait lentement.

UN VIEILLARD

Hérénien est le seul homme encore solide et ferme, ces heures de foudre suspendue. Peut-être là-bas, lui a-t-on bon accueil. . .

UN AUTRE

Quant à ceux qui le suivent, on les tuera tous.

UN AUTRE (se tournant vers la campagne)

Regardez donc là-bas : l'ennemi dresse les élém à faire la guerre. 11 les circonscrit, les déploie, maîtrise, les projette.

UN AUTRE

Et les campagnes mortes, on détruira les villes.

UN VIEILLARD DES VH^LES fplus âgé que les autres)

O ces villes ! ces villes !

Et leurs clameurs et leurs tumultes Et leurs bonds de fureur et leurs gestes d'insultes A l'ordre simple et fraternel ; O ces villes et leurs rages contre le ciel, Et leur terrible et bestial décor, Et leur marché de vieux péchés.

Et leurs boutiques, Où s'étalent, par grappes d'or.

Tous les désirs malsains, Comme jadis des guirlandes de seins Chargeaient le corps des Dianes mythiques.

villes î

sens de la jeunesse y est fané ;

sens de l'héroïsme y est miné ;

sens de la justice en est banni comme inutile.

:es villes ! ces villes î

i s'étalent, là-bas, comme des tas immondes pieuvres violentes ou douces; nt les bouches et les ventouses itireraient le sang du monde î

UN PAYSAN (aux vieillards)

5ans vous tous, les gens des villes, nos moissons fleuri- 2nt, nos granges déborderaient de blés ! Sans vous, as serions restés forts, sains et tranquilles ; sans vous, i filles ne seraient point des prostituées, ni nos fils des dats. Vous nous avez salis de vos idées et de vos vices :'est vous encore qui déchaînez la guerre.

QUELQU'UN DES VILLES (aux paysans)

C est à vous qu'il faut vous en prendre. Pourquoi nous ■iver si nombreux et si avides ? Du fond des champs,

vous accouriez pour voler et trafiquer, avec un espr: tenace, une âme sL étroite, si apre et si violente, que ^ vous distinguiez à peine des bandits. Vous avez p votre malice et votre ladrerie derrière tous les compte Vous avez encombré peu à peu tous les bureaux c terre. Si le siècle grince d'un énorme bruit de plumes t lonnes et serviles, c'est que vos millions de mains étu prêtes à copier jusqu'à la mort.

QUELQU'UN DES VILLAGES

Vous aviez besoin de nous. Vous remplissiez plaines, de vos appels?

QUELQU'UN DES VILLES

Vous êtes la pâte que la médiocrité pétrit, les régim que la nullité numérote. Vous êtes la cause de l'usure le de l'inertie et de la pesanteur. Sans vous, la ville si encore nerveuse, légère, vaillante ; sans vous, la surp la vivacité, l'audace auraient pu réapparaître. Sans v le sommeil n'aurait point paralysé la vie, ni la r ensanglanté l'espace.

UN VIEILLARD

h ! dites donc, croyez- vous qu'à cette heure l'ennemi ide, les bras croisés, la fin de vos disputes ? Si e ville périt, certes, pourra-t-on l'ensevelir sous le îuil tissé de tous les mots inutiles, de toutes les disions sans but, de toutes les facondes et de toutes les uences, jetées sur elle depuis des siècles. Les parleurs les seuls coupables.

UN AUTRE

out a conspiré contre Oppidomagne. Il y a mille ;es qui la ruinent, comme il y a mille larves qui ment un cadavre. Heureusement qu'il reste toujours Christs, là-bas, aux horizons.

UN AUTRE

)epuis hier, la plus grave des insurrections épouvante ille ! Le peuple s'est réfugié, au cimetière, qui domine vieux quartiers. Les tombes lui servent de remparts, 'ait grève. Les soldats de la Régence le cernent et ►lent.

UN PAYSAN

Oppidomagne serait donc à la fois assiégée et assiégea

LE VIEILLARD

Comme jadis, à Rome, la foule vient de créer Aven tin.

UN AUTRE

Oh ! la honte d'appartenir à ce peuple avili Dont la funèbre et sonore folie Effraye et assourdit tout l'univers.

En ces heures que traverse la foudre, Au lieu de se résoudre

Enfin, à rechercher sa force en la force de tous. Il se disjoint, il s'éparpille, il se dissout. Dites, n'est-il donc plus une seule clarté Évidente, n'est-il donc plus un axiome, N'est-il donc plus un poing de fermeté Pour flageller le troupeau mou des volontés ? Dites, n'est-il donc plus un homme ?

Le Voyant des villages, qui n'a cessé de rôder autou carrefour, vaticine :

LE VOYANT

,es temps qui sont venus, devaient venu' la ville, qui fut le merveilleux miroir se miraient, pour s éblouir, yeux du monde

soir des temps, disperse au loin sa gloire, pidomagne !

2C tes ponts, tes quais, tes colonnes, tes arches,

ici venir vers toi

s horizons en marche.

)pidomagne !

^ec tes tours, tes monuments, tes beffrois )ici saigner et s'étaler sur tes murailles, i deuil en feu des funérailles.

ppidomagne ! Voici l'instant ù tout s'efface, où tout se décompose, moins que tout à coup, ebout ,

»uelqu un d'énorme ne s'impose !

UN VIEILLARD

Oh ! quel qu'il soit, celui-là, comme il serait accl et combien tous, nous les premiers, nous nous aba rions devant lui.

LE VOYANT

Celui que l'on attend, Serait si grand.

Qu'il vous faudrait trop vous grandir peut-être. Pour le comprendre et pour le reconnaître.

UN VIEILLARD

Celui-là n'est pas encore né !

UN AUTRE

Personne ne le soupçonne.

UN AUTRE

Personne ne l'annonce.

UN AUTRE

Et Jacques Hérénien ?

UN AUTRE

Jacques Hérénien ?... C'est un fou !

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