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GERARD AUDRAN. LE TRIOMPHE DE LA VERITE

d'après Nicolas Poussin.

GÉRARD AUDRAN. — l'aURORE, d'après Eustache Lesueur.

3o LES ARTISTES CÉLÈBRES

dans son sein le 3i mars 1674. Jamais choix n'avait été plus heureux, jamais récompense n'avait été mieux méritée; la Bataille d'Arbelles, terminée cette année même, donnait pleinement raison à cet acte de justice et les autres planches qui virent le jour à peu de temps de là prouvèrent surabondamment le bien fondé d'une semblable faveur. Nous ne pouvons mentionner ici toutes les estampes véritablement admirables qui furent mises au jour par Gérard Audran après son entrée à l'Académie royale de peinture et de sculpture. Les œuvres de Nicolas Poussin, d'Eustache Lesueur et de Pierre Mignard fournirent au burin du maître, concurremment avec les peintures de Charles Le Brun, des modèles excellents qu'il traduisit avec une rare habileté; et s'il était nécessaire de désigner, parmi ces planches exécutées avec toutes les ressources d"un talent arrivé à sa pleine maturité, une estampe qui réunit les conditions les plus élevées de l'art et les témoignages les plus éclatants du savoir, quoique le nombre des pièces excellentes soit grand dans l'œuvre d'Audran, nous n'hésiterions pas à choisir le Triomphe de la Vérité, d'après Nicolas Poussin, planche admirable entre toutes, dans laquelle l'artiste semble avoir dit le dernier mot de l'art du graveur. Si cette estampe surpasse à nos yeux ses aînées, et si nous croyons reconnaître en elle certaines qualités particulièrement appréciables, c'est que le graveur nous parait ici, plus encore qu'en aucune autre occasion, avoir su mettre à profit l'alliance de l'eau-forte et du burin ; chaque partie du sujet est traitée avec un travail différent, approprié à l'effet qu'elle doit produire; la consistance des chairs caressées par un air limpide et pur contraste, sans rompre l'unité de l'aspect, avec la solidité des draperies et avec la transparence de l'air lui-même. Malgré ce contraste volontaire qui a son équivalent dans la nature et qui accuse la diversité des choses, Gérard Audran a su, à l'aide de travaux habilement fondus, conserver l'harmonie générale de la planche, et, chose plus difficile encore, accuser assez peu le travail de l'outil pour que la composition seule apparaisse, entourée de tout le charme qu'apporte avec elle une interprétation absolument supérieure.

Le 29 novembre 1681, l'Académie royale accorda à Gérard Audran le titre de conseiller. Ce nouveau grade complétait la somme d'honneurs officiels auxquels pouvait prétendre un graveur et venait à propos sanctionner le succès qu'obtenaient journellement dans le public les productions de l'illustre maître. L:absence de dates positives sur la plupart

des estampes dues à son burin ne nous permet pas de suivre au jour le jour les progrès ou les défaillances de son talent. Quatre statues, d'après Michel Anguier, Gaspard de Marsy et François Girardon (1680-1681), une Allégorie sur la Paix (1680) et le Portrait d'Henri Arnault ( 1 685), sont les seules pièces de l'œuvre de Gérard Audran qui portent une date rapprochée de sa nomination de conseiller, et elles n'occupent, ni les unes, ni les autres, dans l'ensemble de ses travaux, une place assez importante pour qu'il soit possible de formuler, d'après elles, un jugement certain sur les estampes qu'il grava à la fin de sa carrière. Un livre curieux et digne d'être recherché, aussi bien pour la beauté des figures qui y sont reproduites et pour l'habileté avec laquelle elles sont gravées que pour les deux feuillets de texte qui les accompagnent : les Proportions du corps humain mesurées sur les plus belles figures de l'antiquité (Paris, Gérard Audran, 1 683), nous informe que la pratique assidue de la gravure ne suffisait pas à l'activité de Gérard Audran, et que le talent qu'il avait acquis, il le devait aussi à des travaux d'un autre ordre et à l'étude constante des chefs-d'œuvre dans quelque branche de l'art qu'ils se produisissent : « Au reste, ne trouvez pas mauvais, dit-il à la fin de la préface de ce livre, que je vous vante ici mon ouvrage : la principale gloire n'est pas pour moy, c'est l'antique que je vante ; l'antique me présente des ouvrages admirables; j'en fais mon étude particulière, je luy dois le peu que je scay, je prens soin d'en ramasser les mesures pour en mieux examiner les beautés, et je vous les offre, souhaitant que vous en recueilliez tout le fruit qui s'en peut tirer. » Ces paroles, sur les lèvres de Gérard Audran, ont la valeur d'un enseignement: elles témoignent une fois de plus que, si l'étude des grands modèles n'engendre pas nécessairement le talent, elle donne du moins le discernement indispensable pour distinguer dans l'art ce qui est, avant tout, appréciable, la beauté. Par cet ouvrage, résultat d'un travail pénible, nous apprenons aussi à connaître un des côtés intimes de l'existence de Gérard Audran, existence exempte, comme celle de la plupart des travailleurs opiniâtres, de traits saillants et d'accidents particuliers.

Gérard Audran mourut à Paris le 25 juillet 1703, à l'âge de soixante et un ans, et son inhumation eut lieu le lendemain, comme en fait foi le billet suivant publié par M. O. Fidière :

« Vous estes prié d'assister au convoy et enterrement de Mon-

GERARD AUDRAN. — RAVISSEMENT DE PR0SERP1NE d'après Fr. Girardon.

sieur Girard Audran, graveur ordinaire du Roy, conseiller en son Académie royale de peinture et sculpture, décédé en sa maison, rue S. Jacques; qui se fera cejourd'huy 26e juillet ijoo à sept heures du soir, en l'église de S1 Benoist, sa paroisse, où il sera inhumé. »

Il avait épousé Hélène Licherie, sœur du peintre Louis Licherie, qui mourut le 4 décembre 17 18, à l'âge de quatre-vingt-un ans; il eut de ce mariage plusieurs filles : Marie-Françoise, baptisée le 25 septembre 1678, morte le ier juin 1688 ; Hélène, née le 16 mars 1680, morte en naissant, et une seconde Hélène Audran, née le 14 décembre 1681, mariée en premières noces à M. Caquet, trésorier du Roi, fermier général, écuyer, conseiller et secrétaire de Sa Majesté, et en secondes noces à M. Pageau, secrétaire du Roi. Cette fille de G. Audran mourut le 7 août 1756, ne laissant qu'un fils de son premier mariage1. La vie tout entière de Gérard Audran fut consacrée au travail et, selon la coutume adoptée par plusieurs graveurs, ses contemporains, il tenait boutique et vendait des estampes rue Saint-Jacques, aux Deux Piliers d'or. Le commerce auquel il se livrait, commerce qui ne s'appliquait pas uniquement aux œuvres gravées par lui, explique le mot excudit que Ton lit à la suite de son nom au bas d'un certain nombre de planches auxquelles il ne mit sûrement pas la main et qui portent d'ailleurs quelquefois le nom ou la marque d'artistes connus; il explique en même temps comment quelques historiens de la gravure, s'autorisant de cette signature, ont attribué à Gérard Audran des planches qui ne rappellent en aucune façon sa manière et qu'il se contentait d'exposer en vente.

1. Em. Bellier de la Chavigncrie, dans sa notice sur Licherie, parle d'une fille de Gérard Audran, nommée Marie, morte à l'âge de six mois et inhumée à Houdan, le 21 juin i636.

SIGNATURE DE GERARD AUDRAN, provenant de la Collection de M. Benjamin Fillon.

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