‹ Les AudranChapitre 16 sur 28 · A MONSIEUR BENOIST AUDRAN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BENOIST AUDRAN

Digne neveu d'Audran, honneur de ma patrie, Artisan de'licat, aprens moy, je te prie, Comment si jeune encore, ta pointe et ton burin Font si fort estimer les planches de ta main. Le Brun que, de nos jours, maint graveur estropie N'a point de traits hardis que ton art ne copie, Et de ce fameux peintre exprimant les beautez Tu sçais multiplier ses tableaux si vantez.

Sa décente de croix, spectacle triste et sombre Même sur le papier a des grâces sans nombre; Et quoy que dépourvu du secours des couleurs Comme l'original il fait verser des pleurs. Ce cadavre plombé que soutient Nicodême, Inspire aux spectateurs une tristesse extrême La Vierge cherche en vain l'usage de ses sens, Ses yeux à moitié clos sont faibles, languissans, La douleur dans son âme est toute concentrée; Madeleine, au contraire, en amante éplorée, Pousse mile soupirs, et par de longs sanglots Fait sur le mont sacré retentir les échos L'apôtre bien aimé, seul disciple fidèle, Dans ce triste appareil montre un cœur plein de zèle, Il prend pour le Sauveur un soin officieux. Sur son divin maître il attache ses yeux.

Mais je ne pense pas qu'en vantant ta graveure Mes vers n'en sont ici qu'une foible peinture, Et qu'il faudrait avoir pour la bien exprimer Le pinceau de Le Brun qu'elle sçait r'animer1.

i Le Poète sans fard, par Gacon, à Libreville, 1698. In-12, p. 14 i,

Autant Benoît Audran semble avoir eu pour les œuvres des coloristes peu de prédilection, et n'avoir qu'accidentellement recherché l'occasion de les transporter sur le cuivre, autant son frère Jean Audran paraît avoir été préoccupé de rendre avec le burin l'effet puissant de certaines peintures colorées auxquelles il s'adressait de préférence. Les œuvres d'Antoine Coypel l'attirèrent fréquemment. Il grava d'après ce maître Renaud et Armide, Psyché et Cupidon, Jacob demandant Rachel et l'Évanouissement d'Esther. Ces planches, d'autres encore, telles que Saint Benoit et Sainte Scholastique, d'après Jean Restout, trois grandes estampes d'après Rubens pour l'histoire de Marie de Médicis, Henri IV délibérant sur son futur mariage, le Roi partant pour la guerre d'Allemagne, le Couronnement de Marie de Médicis, et le Portrait de Pierre- Paul Rubens, d'après A. van Dyck, témoignent des aptitudes singulières de Jean Audran à exprimer avec les moyens restreints dont dispose le graveur les différentes gammes de la palette, depuis les tons les plus puissants jusqu'aux nuances les plus douces, en se conformant toujours scrupuleusement aux lois sévères de l'harmonie. Jean Audran, disciple de son oncle Gérard, savait, comme lui, mélanger habilement les travaux de la pointe aux travaux du burin et tirer de ces deux outils savamment dirigés un excellent parti; il dessinait avec aisance et savait se plier aux exigences particulières des différents artistes auxquels il demandait des modèles; lorsqu'il pouvait être guidé par les peintres euxmêmes, en suivant scrupuleusement leurs conseils et en se conformant aux observations qui lui étaient faites, il arrivait à rendre d'une façon très satisfaisante la forme des figures ou des objets, et l'aspect même des tableaux qu'il entendait reproduire; s'il ne pouvait avoir la bonne fortune, toujours si profitable aux graveurs, de vivre à côté des peintres

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