‹ Les Autoaccusateurs AlcooliquesChapitre 20 sur 34 · OBSERVATION XII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XII

Autodénonciation délirante de l'assassinat d'un ministre par un déséquilibré alcoolique, sous l'influence d'un accès pro-

longé d'ivresse psychique. — Amnésie concomitante des éléments de l'identité civile (nom, domicile, etc.). Observation au Dépôt. — Pas d'internement. — Guérison,

(P. Garnier. — Notes inédites. Observation rapportée par Dupré.)

D..., Auguste-Albert, 31 ans, garçon boucher, est amené le 29 novembre 1891, a l’Infirmerie spéciale du Dépôt, avec le procès-verbal suivant du commissaire de police du quartier de la Sorbonne :

PICARD

FETRES

« Nous faisons conduire à l’infirmerie spéciale un individu qui ne peut donner aucun renseignement sur son état-civil et qui paraît atteint d’aliénation mentale. [l a été arrété cette nuit, rue Soufflot, déclamant sur la voie publique. Il dit avoir tué M. Constans, ministre de l’intérieur.-[l est en proie à ume certaine exaltation. »

D... se présente à l’infirmerie, l’air sombre, inquiet, demandant de temps à autre : (A quand le jugement? » C’est un homme vigoureux, aux traits réguliers, mais dont le teint animé, l’œil injecté, le visage congèstionné, le regard atone et hébété donnent l’impression de l'alcoolisme. I ne sent pas l’alcool cependant, et ne présente aucun tremblement. A la visite, le 25 novembre 1891, dépourvu de tout renseignement sur l'identité du malade, M. Garnier le questionne et obtient les réponses suivantes :

D. — Qui êtes-vous ? Quel est votre nom ?

R. — Je suis l'assassin de M. Constans ! C’est moi l'assassin de la place Beauveau.

D. — Quand et comment ?

R. — C'était hier au soir, entre huit et neuf heures, au mi-

nistère. Je me suis introduit par la porte. J’ai fait passer ma carte par l'huissier de service, en disant que j'avais une affaire très importante à communiquer à M. Constans..., qui m’a reçu aussitôt. Quand j'ai été seul avec lui, J'at saisi le couteau de boucher, dont je m'étais muni et je lui ai coupé la gorge. Il n’a pas poussé un cri. J'ai laissé le couteau dans la plaie et je me suis sauvé. On a couru après moi pendant quelque temps, mais, bien que ceux qui étaient lancés à ma poursuite courussent vite, Je courais encore plus vite. [ls ont perdu ma trace. Vers minuit, je me suis rendu aux agents en leur déclarant ce que j'avais fait. J'avais réfléchi, en effet, que je serais toujours repris et qu'il valait mieux en finir tout de suite. On va me faire passer en jugement. C’est la peiné de mort, évidemment. J'ai tué un homme je dois être tué.

Dix 2

D. — Pourquoi avez-vous eu l’idée d’assassiner M. Consfans ?

R. — 11 y a longtemps. C’est dépuis le {7 mai que j'ai eu cette idée là. FACE

D. — Quel ést vôtre nom ?

R. — Je ne peux pas...

D. — Quel âge avez-vous ? (Il paraît chérchér, éomme perdu se prend la tête dans les mains.)

R. — Je ne sais plus rien... Je né me rappellé que le crime de M. Constans ; c’est tout ce qui m'est resté! (II à l’air d'un homme, qui cherche à se ressaisir, à se reconnaître et, n’y parvenant pas, reste préoccupé, légèremént anxieux.)

D. — Quelle est votre profession ?

R. — (Immédiatement) Boucher, garcon boucher‘

D. — Avez-vous travaillé hier ?

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D. -- Quel est votre domicile ?

D: =Où croyez-vous être ici ?

R. — Jé sais bien que je suis aa Dépôt, puisque je me suis constitué prisonnier. J'attends de passer en jugement.

26 novembre. — Même confusion, mênie calme. Il est étonné de n’avoir pas été appelé à l'instruction. Il se rappelle tout ce qu’il m’a raconté hier.

Il se rappelle que M. Constans a eu un räle comme un veau qu'on saigne , il a encore le cri dans l'oreille.

Il a une cicatrice étoilée à la voûte palatine ; il raconte qu’il s’est tiré une balle de revolver, il doit y avoir dix ans.

97 novembre. — Le malade conserve le même aspect, la même attitude, le même air d'interrogation intime, il se prend la tête : « Faites de moi ce que vous voudrez, jé n'y puis rien. Je n’ai pas intérêt à cacher mon nom, puisque je me suis livré. J'ai accompli un acte de justice sociale et j'ai agi dans l’intime conviction de bien faire, pour faire œuvre de justicier. J’ai fait acte de justice sociale. Je ne suis pas fou pourtant. Je sens bien

SD

que mon intérêt est d’en finir le plus vite possible. Je comprends tout ce qui se dit autour de moi. Je ne dors pas, tellement je suis occupé à la recherche de mon nom.»

D. — Où êtes-vous né ?

R. — (Après une longue hésitation.) À Rennes.

D. — Que faisait votre père ?

R. — Il est mort noyé. On l’a trouvé noyé, on ne sait pas s’il a voulu se donner la mort.

D. — Comment s'appelait-il ?

R. — C’est ça, pardieu, que je ne sais plus. J'ai encore ma

mère. Je Sais qu’elle habite les environs de Paris, avec ma sœur et mon beau-frère.

D. — Vous savez que M. Consians n’est pas mort ?

R. — Mais si, si... ça n’est pas possible, si je n’avais pas élé acteur dans cetleaffaire, je pourrais en douter... Je le vois toujours rälant. Je ne rêve pas enfin ! Si on dit qu'il n'est pas mort, «est qu’on veut cacher la chose... Mon Dieu! pourvu qu’on ne profite pas de ce que j ai oublié mon nom pour dire que je suis fou.

D. — Vousne vous demandezpas si vous n’êtes pas dans un état de rêve, d’illusion ?

R. — Mais non, je sais bien ce que je dis... J’aitout mon bon sens.

Je lui dis : M. Constans a parlé hier à la Chambre.

R. — On a mis quelqu'un lui ressemblant à sa place ; j'ai été à l’abattoir et Je n'ai jamais vu un veau revenir d'une blessure comme celle-là. J'ai frappé par côté et non par en avant. Le jet de sang est allé vers le plafond.

30 novembre. Le malade est toujours calme, il mange bien ; l'état général est bon, mêmes convictions morbides, même im- . possibilité de dire son nom.

Il se rappelle mon nom que je lui avais dit avant-hier. Il se plaint toujours de la téte et ne peut se rappeler soit son adresse, soit son quartier.

AE 7 er

D.— Vous connaissez Paris ? Vous représentez-vous les rues de Paris ? Votre quartier ?

R. — Je vois une grande place, ça monte : je vois la place ;

il n’y à pas de bassin ; il y a une mairie sur cette place.

Il sait qu’il a un beau-frère qui vient à Paris tous les jours, sauf le mercredi et le samedi. Il ne peut dire le nom de son beau-frère.

Celui-ci, retrouvé par les soins de la préfecture de police, est confronté avec D... Il nous fournit sur le malade d'intéressants renseignements.

Il résulte de ceux ci que D... a toujours eu une existence irrégulière et accidentée.

Après s’être montré intelligent élève au lycée de Rennes, où il obtint de brillants succès, il fut admis ensuite au Prytanée militaire de la Flèche, comme neveu d'’officier supérieur en retraite, général G...

D... avait beaucoup d'imagination, il écrivait, étant jeune, des pièces de vers, des comédies et des articles de journaux. Il était d'un caractère entier, dominateur, un peu violent, impulsif. Il a pris part, à la veille d'entrer à Saint-Cyr, à une révolte du Prytanée de La Flèche. D’après les dires de son beau-frère, il serait aujourd’hui capitaine, si, à la suite de cet incident, sa carrière militaire n’avait pas été brisée, il y a de cela sept ou huit ans. Son beau-frère le fit s'engager. Il choisit Rennes, sa ville natale, où son père était honorablement connu. et, au bout d’un an, il était maréchal-des-logis.

D... était très audacieux ; vouiant monter tous les chevaux difficiles, il reçut plusieurs coups de pied de cheval et fut alors réformé. Après être resté au service deux ans, il quitta le régiment avec les galons de maréchal-des-logis ; il avait toujours eu des notes splendides.

A partir de ce moment, il vint en convalescence dans sa famille. Après y être resté dix-huit mois, il vint à Paris, où son beau-frère lui trouva une place à la com pagnie des Tramways du Nord, comme caissier ; on fut très satisfait de lui

dans cette place. Un beau jour, il dit qu'il s'ennuyait et, sans qu’il y ait eu à cet acte le moindre motif saisissable. il emprunte un revolver à un de ses amis et s’en tire un coup dans la bouche.

Transporté à l'hospice de Saint-Denis, il y resta six semaines; la balle ne put être extraite. Il n’a pas perdu connaissance sur le moment, n’a rien senti et tâtait même son palais pour voir si la balle avait bien pénétré.

La tentative de suicide remonte à environ cinq ans. Depuis cette époque surtout, son beau frère l’a toujours trouvé desequilibré. exalté, mais ne l’a jamais connu délirant. Son activité intellectuelle a toujours été grande ; très imaginatif, D... rêvait de grandes choses et produisait, partout où il passait, l'effet d'un homme très intelligent.

Il ne lui plut pas de continuer sa période d'instruction de vingt-huit jours ; un jour, au cours de cette période d’instruction, il ne rentra pas au quartier. Au bout de deux ans, il se livra à l’autorité militaire, confessa ce qu il avait fait et futcondamné, par le conseil de guerre. à deux mois de prison.

Quelque temps après, ayant rencontré un de ses camarades

de régiment, qui était marchand boucher, il prit le parti de se faire garçon boucher, à la grande stupéfaction de tous

les siens. >

C'était à Magny-en-Vexin (Seine-et-Oise), comme il ne gagnait presque rien, au bout de six mois, il en eut assez etrevint à Paris. C’est à ce moment qu'il vint se livrer à l’autorité militaire. =

Puis, tout d'un coup, il se fait cocher de maïtre et se bat avec son maitre au sujet de ses gages.

Ensuite on le vit traîner une voiture chez un moulurier, puis rentrer de nouveau, comme garcon boucher, dans une boucherie hippophagique, où il resta un an.

L'idée de s'établir à son compte lui étant venue, il demanda

des avances à son beau-frère et monta une boucherie. Un matin les clients trouvent tout fermé. il avait disparu.

Son beau-frère ne savait ce qu'il était devenu ; on ne releva Contre lui. à cette occasion, aucune indélicatesse. D'ailleurs il se montra toujours parfaitement honnête:

Au bout de six mois, il reparut et dit être resté pendant ce temps dans un musée de peinture. Il entra, à ce propos, dans des explications sur des sujets historiques, sa conversation, dit son beau-frère. émerveillait l'entourage par son érudition.

Il y a quinze jours, il parut chez son beau-frère, tout désorienté et demandant à son parent de lui veuir en aide; puis il disparut de nouveau et c’est alors que l’on apprit que le fugitif était au Dépôt.

Son beau-frère lui demande pour quelle raison il est au Dépôt. D... répond que c'est parce qu'il a tué Constans ; puis il demande des nouvelles du dehors et pleure en constatant qu’il ne se rappelle ni son nom, ni son prénom, ni son domicile, etc. Il demande à son beau-frère de lui dire son nom, et, comme celui-ci le lui rappelle, D... observe : ( Oui. c’est bien cela », et il l'écrivit aussitôt par crainte de l'oublier.

Examiné à nouveau par M. Garnier, D... fait les réponses suivantes :

D. — Comment vous appelez-vous ?

R. — (Un mouvement d'hésitation), D... Auguste.

D. — Quel est votre domicile ?

R. — {Il cherche : se prend la tête. ne parvient pas à se rap-

peler). [1 dit seulement : «C’est dans un hôtel. »

D. — Quelle est l'adresse de votre beau-frère ?

R — Je vois bien... je vois bien. mais je ne peux pas dire. IH me demande de le faire passer en jugement.

Le 7 décembre. D... paraît un peu ébranlé dans ses convictions délirantes, mais n’abandonne pas encore son roman pathologique. +

Il se trouve dans un état d'incertitude mentale, partagé entre ses anciennes convictions et ses doutes, qui l’assaillent.

D... est hésitant, troublé et dans un état de confusion mentale évidente. Il a présenté. la nuit précédente, #7 rêve hallu-

cinatoire pénible qu'il nous raconte avec précision, et dans lequel il a tué deux bohémiens, dont il a pendu les cadavres dans un placard.

L'amnésie relative aux noms propres persiste toujours. Le nom du boucher de Magny en-Vexin, son ancien camarade de régiment, ne lui revient pas. Il se rappelle cependant le nom de M. Garnier.

D. — Vous avez un parent qui a un grade élevé ? R. — Oui, le frère de ma mère. je ne me souviens pas de son nom.

D. — Le général G...

R. — Ah! oui, c’est ça!

D. — Vous rappelez-vous le nom de votre ancien colonel de régiment ?

R. — Je l'aurais dit il y a dix jours, aujourd'hui je ne sais plus.

Le malade accuse toujours #n violent mal de téte.

D... a ressenti ces maux de tête sous forme de constriction crânienne, trois ou quatre mois après sa tentative de suicide,

La blessure du palais est à peu près sur la ligne médiane, mais vraisemblablement la direction est de droite à gauche ; le chirurgien n’a jamais senti de relief de la balle et a dit que le projectile avait pénétré profondément dans le crâne.

D... paraît moins sombre et moins préoccupé que les premiers jours. F est plus calme et dort un pen mieux.

Je lui demande le nom de divers ministres. Il me nomme ceux de la guerre et des finances, maïs c'est après avoir beaucoup cherché. I] ditle prénom du ministre des travaux publics, parce que, dit-il, c’est un prénom breton, qu’il a souvent entendu.

L'amnésie, quoique un peu moins complète, existe toujours. C’est ainsi qu'il ne peut répéter le nom de la rue de la Paix, qu'il vient de lire sur un journal. On lui dit: « On n’en parle pas en temps de guerre? » A quoi il répartit aussitôt : € Rue de la Paix. »

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