‹ Les Autoaccusateurs AlcooliquesChapitre 27 sur 34 · OBSERVATION X VI · texte numérisé non relu

OBSERVATION X VI

Autoaccusation délirante de l’assassinat de sa femme, par un

alcoolique chronique.

(Dupré. — Bulletin de la Société de médecine légale de |

France, février 1903.)

Le nommé Edouard R... est débitant marchand de vins dans un quartier populeux de Paris. Il est fils de petits cultivateurs de l'Aveyron et ne présente aucun antécédent familial. Il a 49 ans. est d’une vigueur peu commune, mais de caractère très doux ; ii n’a jamais été malade. Venu à Paris à l’âge de dixsept ans, il a commencé à boire. Il fait son service militaire, revient à Paris et achète un établissement. Il se marie. a trois enfants, l’ainé encore vivant et bien portant, un deuxième mort en bas àge de convulsions et le troisième à trois ans d’une méningite.

R... éprouve quelques prtuites matinales, a un léger tremblement éthylique, mais conserve son appétit. Fin juillet 1897, pendant ma consultation, mon cocher vint me prévenir qu’un homme est dans ma salle d'attente, érès agité, les vêtements en désordre, les souliers pleins de poussière ; qu’il veut passer avant les autres, ayant une grave communication à me faire. Je le fais entrer et R..., que je n’avais pas vu depuis deux ou trois mois, tombe à genoux devant mon bureau et me dit qu’il vient de tuer sa femme d'un coup de couteau ; son visage est vultueux ; il est agité, dégage une odeur alcoolique caractéristique

En Nes

et me fait le récit de son crime de façon détaillée et assez raisonnable :

La veille sa femme lui a fait des reproches très vifs sur son intempérance et lui, dans un moment de colère, a saisi un couteau Sur la table de la salle à manger et le lur a plongé dans la poitrine jusqu'au manche .

Il me fait voir des taches de sang imaginaires sur ses mains et son pantalon. Ces choses sont dites rapidement. mais avec un certain lien. Interrogé sur l’heure du crime, sur ce qu'il a fait après, pourquoi il n’est pas allé se dénoncer au lieu de venir me faire cet aveu le lendemain seulement. je vois qu’il y a force lacune dans son esprit et lui offre de le reconduire chez lui; mais il veut aller chez le commissaire, ne veut plus rentrer chez lui où 1l verra le cadavre de sa femme. qu'il est un assassin, que va devenir son fils! Je savais qu’il avait un parent à Saint-Ouen et l'y mène sans difficulté. Là, il reprit son récit, puis se couche sur un lit où il s'endort profondément pendant huit heures. Le parent envoie chercher sa femme, qui arrive affolée, et nous raconte que, plusieurs jours avant le 14 juillet, pendant la fête du 14et les jours suivatits, son mart a bu encore plus que d'habitude, qu'il à perdu l'appétit, que depuis quelques jours él dort mal, a des cauchemars, et que deux où trois jours avant, en se levant, / lui avait dit s'être battu avec un énorme serpent toute la nuit. La veille elle lui avait fait des reproches et, pour la prémière fois, 4 avait levé la main sur elle, puis avait quitté précipitamment son établissement, ce qui ne lui était jamais arrivé. Ne l’ayant pas vu rentrer le matin. elle était allée déclarer son absence au commissaire de son quartier.

A son réveil, R... est très surpris de se trouver sur le lit de son parent et de voir sa femme près de lui. Pendant quatre ou cinq jours, le soir, son délire alcoolique d'autoaccusation le reprenait, mais à un moindre degré et, envoyé dans l'Aveyron, il revenait quelques jours après à la santé mentale.

OBsERVATION XVII

Délire onirique, hallucinatoire chez un jeune prédisposé, sous l'influence d'excès alcooliques. Autoaccusation concernant un crime imaginaire. Persistance des idées délirantes. Observation au Dépôt. Internement.

(Observation personnelle, recueillie à l’Infirmerie spéciale)

A..., àgé de quinze ans et demi, est amené le 5 juin 1903 à l'Infirmerie spéciale du Dépôt, s’accusant d’un assassinat dont il est impossible de retrouver les traces.

Cet enfant, employé chez un maraïcher, est né d’une grossesse gémellaire. Son frère jumeau et lui sont les plus jeunes d'une nombreuse famille, de laquelle restent encore neuf enfants vivants. Le père est mort à 52 ans d’un cancer du foie ; la mère est encore vivante et bien portante. Les ascendants ne présentent pas de traces, mais les deux jumeaux ont été conçus par des parents déjà âgés et longtemps après les autres enfants, car les renseignements, fournis sur le malade, ont été apportés par le cadet de la famille, de vingt-quatre ans plus vieux que lui.

À... aurait été bien portant dans sa jeunesse, mais placé depuis quelque temps déjà dans des conditions assez pénibles, il a contracté, malgré sa jeunesse, des habitudes indiscutables d'ethylisme. Il consomme chaque jour un litre de vin, souvent du rhum le matin et quelques apéritifs à l’occasion. Il présente des stigmates physiques nets de dégénérescence : la voûte palatine est {rès ogivale ; le nez est gros, la bouche perpétuellement entr'ouverte, la voix nasonnée. Le crane présente un allongement considérable du diamètre antéro-postérieur.

Il donne, à son arrivée, l'impression d’un jeune garçon doux, timide. facile à diriger. d'intelligence très limitée. Son attitude exprime l'abattement, le remords, l'angoisse. Interrogé

sur les motifs qui l’ont amené à l’Infirmerie spéciale, il fait, au milieu d'abondantes larmes, le récit des évènements suivants :

Depuis un an déjà il était triste, souvent obsédé par l’idée de se donner la mort. Un jour, il y a quelques mois, il aurait fait l'achat d'un mauvais revolver, et songeait souvent à ses idées de suicide. Il ÿ a quelques jours, il quitta son patron, lui laissant une lettre, dans laquelle il lui disait qu’il allait définitivement mettre son projet à exécution. [Il erra un jour ou deux, puis un matin, dans le faubourg Saint-Antoine, il entra dans un débit de vins, voulant boire pour se donner du cœur.Tandis qu'il consommait, il remarqua qu’un individu le regardait en ricanant. Il entendif cet individu lui dire : & T'en as un œil. » Furieux, 1! lui tira un coup de revolver en pleine poitrine, vit sa victime tomber. après avoir poussé un cri, (fait Ah!» ditul, et s'enfuit, poursuivi par quelques personnes, qui ne purent le réjoindre. Quelques heures après, il se constitua prisonnier, en indiquant assez exactement le lieu où il avait commis le crime. Naturellement l'enquête n’a rien retrouvé.

Malgré les dénégations, qui lui sont opposées, le malade persiste dans ses déclarations. Zl est certain d’avoir vu tomber sa victime ; il ne peut pas admettre qu’il se soit trompé, quon l’aurait rejoint, qu'il serait resté de ce meurtre une trace indiscutable. Il est vrai qu’il a quitté sa place à l’improviste, laïissant à son patron une lettre, où il parlait de suicide. Mais on n’a retrouvé aucune trace de l’arme, dont il aurait fait usage. Son délire de rêve, qui a débuté avec sa fugue, s’est si bien confondu avec la réalité que À... ne peut se rendre à l’évidence, pleure, manifeste des remords et attend avec résignation la punition qu’il a méritée.

Au point de vue somatique, outre les stigmates déjà signalés, on note chez le jeune A... un léger, mais réel tremblement de la langue et des mains. L'enfant est chétif, pâle, peu développé pour son âge. Il fait continuellement le même mouvement des lèvres et de la langue, sorte de battement de salive, analogue à

LENRAP ee

celui qu’accomplit une personne altérée, pourtant il n’a pas soif et refuse la boisson, qu’on lui propose.

L'examen des viscères et du système nerveux périphérique est négatif; les réflexes tendineux sont normaux, les pupilles égales et mobiles.

Les idées de suicide sont en somme vagues, sans tendance à la mise à exécution, A... se prétend toujours disposé à mettre fin à ses jours. On le prend au mot et on lui offre le choix du moyen, qui lui conviendra le mieux. &« Pas aujourd’hui », répond-il, mis au pied du mur. Il finit par promettre en pleurant de ne pas se tuer.

Son délire ne s’améliorant pas, A. est évacué sur l'asile cli-nique.

OBSERvVATION XVIII

Délire ontrique chez un alcoolique, ancien rhumatisant. — Autoaccusation d'un crime imaginaire. — Signes physiques d'intoxication éthylique. — Observation au Dépôt. — Internement. — Mise en liberté. — Récidive du délire quelques mots plus tard, sous forme d’hétéro-accusation. — Internement.

(Observation personnelle, recueillie à l’infirmerie spéciale).

P..., garcon de cercle, âgé de 38 ans, entre le 5 février 1903 à l’infirmerie spéciale du Dépôt.

Le procès-verbal d’envoi porte que cet homme s’est présenté au commissariat de police pour faire viser un certificat, Ses propos incohérents ont attiré l'attention, on le retint et on le considéra comme aliéné, quand il eut déclaré avoir tué sa fille et ses nièces, meurtre complètement imaginaire.

[ n'existe sur le malade que les renseignements fournis par lui. Il est marié et a une fillette de huit ans. Il a eu récemment deux attaques de rhumatisme articulaire-et a des habitudes

Ne

alcooliques, P... boit beaucoup de vin blanc, a depuis longtemps des ënsomnies et présente des hallucinations de la sensibilité générale : il ressent souvent dans les jambes du fluide électrique. Peut-être s'agit-il seulement d'interprétations déliranies : secousses électriques, est souvent la traduction de crampes éthyliques.

À son arrivée, il présente un état d'excitation assez accusé ; li a au-dessous de l'œil droit une vaste ecchymose récente et, dans le reste de la figure, quelques autres ecchymoses plus petites. Les muscles de la face sont animés de tressaillement. La langue présente du tremblement fibrillatre ; mais c’est surtout aux mains que le fremblement est accusé.

Au point de vue mental, le malade persiste dans son accusation imaginaire, ais ne l'explique pas. Cette autoaccusation est sans doute le résuitat d’une première phase d’un délire hallucinatoire, onirique, qui, à l’heure actuelle, s’est modifié. Actuellement P... à des hallucinations presque constantes de l’ouie : il entend la voix du gérant du cercle et de ces « Mesrieurs », qui lui donnent des ordres.

Le lendemain de son admission, il est un peu plus calme, mais encore très confus. Z! soutient toujours qu'il a tué, mais son attitude hilare est peu en rapport avec son crime. Le calme relatif dans lequel il se trouve, permet de constater l'existence d’une lègère inégalité pupillaire. |

Il confirme ses habitudes inoétérées d'alcoolisme qui, à plusieurs reprises, ont failli lui faire perdre sa place.

Outre ses accusations contre lui-même, il émet des azcusations contre les autres et en particulier contre l’un de ses frères. Celui-ci lui aurait volé une partie de l’argent, qui lui revenait par héritage. Le frère du malade nous a d’ailleurs dit que, depuis quelque temps, ils étaient un peu en froid pour des affaires d'argent et n'avaient plus de relations entre eux; il lui avait écrit plusieurs lettres, restées sans réponse.

En présence de la.confusion mentale qu'il présente, confusion due au délire de rêve, le malade, mal conscient de sa

situation, est évacué sur l'asile clinique. De là 1! est envoyé à Ville-Evrard.

Après quelques semaines de traitement à Ville-Evrard, le malade se déclare guéri et obtient sa sortie.

Quelques mois après, fin octobre, il revient à l’infirmerie spéciale ; toujours halluciné, il nous déclare qu'il avait menti pour être mis en liberté. Il a abandonné son autosccusation et ne se plaint plus que d'être la victime des machinations d’un ancien patron (le directeur du cercle où il a été employé). Celui-ci l’hypnotise et veut le faire disparaître par des manœuores hypnotiques et electriques. Aussi P... lui a-t-il adressé de nombreuses lettres, contenant des injures et des menaces : il est en voie de devenir persécuteur, ce qui nécessite son deuxième internement. |

Mêmes signes somatiques d’alcoolisme chronique ; hallucinations de l’ouïe et de la sensibilité générale.

Actuellement en traitement.

Page 1