CHAPITRE V
La Planète Vénus
Si la vie organique n'est pas le seul privilège de notre Terre, ce n'est donc pas dans les planètes éloignées qu'il nous la faut chercher.
D'autre part, un monde comme Mercure, brûlé par les rayons d'un Soleil trop proche ne saurait réaliser les conditions lequises pour le développement d'une cellule organique. Nous voilà donc réduits à confiner nos recherches dans une zone moyenne c'est-à-dire ni trop éloignée ni trop rapprochée de l'astre central.
Deux planètes, en dehors de la Terre, répondent à ces desiderata : Vénus et Mars.
L'orbite de Vénus tient presque le milieu entre celle de Mercure et la nôtre.
LA PLANÈTE VÉMJS G3
Le jeu des mouvements célestes l'amène parfois très près de nos instruments.
Vénus se trouve alors exactement entre le Soleil et la Terre ; ces époques sont malheureusement peu favorables pour l'observation, puisque la planète tourne de notre côté son hémisphère obscur. Il nous faut donc attendre le moment où Vénus s'éloigne assez du Soleil pour nous présenter des phases. Son diamètre apparent .'.tteint alors /jo secondes d'arc ; un grossissement de 55 fois seulement suffit à nous la montrer exactement comme la Lune à son quatrième jour et précisément de même grandeur apparente. Un pouvoir amplificateur de 3oo fois nous la fait apparaître comme notre Lune agrandie 5 fois en diamètre.
La distance étant connue, il devient donc facile d'apprécier sa grosseur.
Notre équateur mesure 4o.ooo kilomètres, eh bien, celui de Vénus possède à peu près la même valeur, 38./i5o kilomètres. Les surfaces sont presque égales. Les volumes sont dans le rapport de lo à 9, mais les densités sont fort peu différentes.
Ainsi voilà deux mondes, la Terre et Vénus, qui paraissent calqués sur le même modèle.
Si l'on fait abstraction des particularités climatologiques, on peut dire qu'un Terrien transporté sur notre voisine de l'espace serait à peine dé-
64 Lra AUTRES MONDES SONT-ILS HABITÉS ?
paysé. Tout au plus, la diminution, d'ailleurs très peu sensible de son poids, pourrait-elle l'avertir qu'il a changé de demeure. Un objet de I kilogramme n'accuserait en effet au dynamomètre que 900 grammes sur Vénus et notre homme se sentirait allégé dans la même proportion.
Voilà des chiffres certains pour lesquels aucune discussion n'est possible, mais ils sont insuffisants à nous donner une idée de la constitution physique de la planète. Dès maintenant, nous allons nous trouver sur un terrain moins solide et la part reste encore belle à l'hypothèse.
Le mieux est d'exposer les faits en toute impartialité. Les conclusions viendront plus tard.
L'application de la loi de Stefan nous apprend qu'à la distance où circule Vénus, la température sur la planète devrait atteindre 85 degrés audessus de zéro, juste le point d'ébullition de l'alcool à l'air libre ; toutefois, ne nous abusons pas, ce n'est là qu'une indication.
Il nous faut tenir compte — nous l'avons constaté au cours des chapitres précédents — d'un ensemble de données capables de modifier entièrement nos conclusions.
Au point de vue cosmogoniquc, Vénus ayant pris naissance dans les mêmes régions que la Terre, nous pouirions déjà en déduire que la formation des deux planètes doit être à peu près
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contemporaine. Les deux astres ont dû passer par les mêmes stades de condensation.
Rien ne nous autorise donc à croire que Vénus en est encore à la période primaire. En tout cas, son écorce est solidifiée, ainsi qu'en témoigne le chiffre de sa densité planétaire, voisine de la nôtre, à une demi-unité près.
La température de 85° donnée par la loi de Stefan comme indication ne peut donc otre modifiable que par suite de la présence ou de l'absence d'atmosphère.
Et c'est ici que doit intervenir l'observation.
Or, la réponse ne fait aucun doute : Vénus possède une enveloppe atmosphérique.
C'est elle qui est nettement visible sous forme d'un magnifique anneau lumineux au moment des passages de la planète sur le disque solaire, surtout au début et à la fin du phénomène. Quelle part est due, en la circonstance, à la diffraction, à la réflexion ou à la réfraction ? C'est ce qu'il est plus difficile de décider.
Lorsque Vénus est en conjonction avec l'astre du jour, son disque obscur ne passe pas toujours exactement sur la droite qui joint le Soleil à la Terre ; ce disque rst tantôt plus haut, tantôt plus bas et cependant, il arrive fréquemment que la planète nous apparaît entourée d'un halo lumineux de forte épaisseur. L'extrême bord éclairé
Autres Mondes 5
accuse, pour ce liseré brillant, une largeur de 3. 200 mètres.
Si cette illumination est due à la réfraction des rayons solaires dans la couche atmosphérique supé^-ieure, il faut admettre que la densité de l'air entourant la planète est plus forte que chez nous. Elle indiquerait, pour ces hautes régions, une pression de 900 millimètres de mercure, alors que sur la Terre, un baromètre transporté en ballon à 3.200 mètres n'accuserait qu'un chiffre de 533 millimètres.
La densité de l'atmosphère serait là-bas environ deux fois plus forte que sur la Terre.
Tel était le raisonnement des anciens astronomes. Cependant, un examen plus approfondi des faits permet de n'attribuer à la réfraction qu'un rôle secondaire. La réilexion diffuse de l'atmosphère de Vénus suffit amplement à expliquer le phénomène. On arrive alors à de tout autres conclusions et le calcul indique au contraire une densité de la couche atmosphérique plus faible que la nôtre.
Cette nouvelle déduction me paraît beaucoup plus conforme à la réalité, parce que plus logique ; la niasse de la planète étant plus faible et la température plus élevée, les deux causes doivent concourir à raréfier son atmosphère.
La présence de la vapeur d'eau a été maintes
fois signalée, surtout pendant les derniers passages de 1877 et de 1882. Taccliini, Ricco et Young sont très affirmatifs sur ce point.
On a aussi parlé de calottes neigeuses polaires, et Trouvelot expliquait le fait par la présence de hautes montagnes couvertes de neige, mais M, Lowell, l'un des meilleurs observateurs modernes qui aient étudié maintes fois la planète à ce point de vue, n'a pas confirmé ces données hypothétiques.
L'observation de ce monde voisin est d'ailleurs extrêmement difficile. Le disque, brillant comme une boule de neige, nous apparaît toujours d'une blancheur éblouissante et il nous faut l'étudier en plein jour si nous voulons apercevoir quelques détails ;- ceux-ci consistent surtout en ombres fugitives à peine délimitées et c'est une preuve de plus en faveur d'une atmosphère chargée de nuages. C'est aussi la raison pour laquelle nous n'apercevons probablement rien d^ la surface solide de la planète. A peine arrivés en contact avec l'atmosphère de Vénus, les rayons solaires sont en partie renvoyés dans to\ites les directions; les expériences de Zôllner et de quelques autres indiquent des chiffres très élevés : 76 pour 100 des rayons lumineux sont ainsi réfléchis ; 20 pour ïoo seulement au maximum descendent dans les couches plus basses ; mais la pénétration des rayons calorifiques est beaucoup plus considéra-
ble et on peut évaluer la chaleur absorbée à la moitié environ de la chaleur reçue.
L'augmentation de température en passant de la Terre sur Vénus se ferait donc sentir avec plus d'intensité que l'accroissement de la lumière.
En tenant compte de toutes les particularités climatologiques, on peut affirmer sans crainte que la température moyenne de la planète ne dépasse pas de 20 degrés, au maximum, celle de la Terre. Dans ces conditions, les régions tropicales sont à peine habitables pour des êtres vivants, les zones tempérées et polaires doivent offrir une climatologie bien voisine des contrées terrestres où le phénomène vital atteint son plus grand développement. Vénus pourrait donc donner asile à des habitants.
Ces conclusions paraissent à l'abri de toute critique et cependant nous allons voir maintenant quelle place elles laissent encore au doute et à l'hypothèse. En fait, elles sont subordonnées à une condition que nous avons passée sous silence, la durée de rotation de la planète sur elle-même.
Pour fixer la période de rotation d'un globe planétaire, les astronomes doivent repérer rigoureusement une ou plusieurs taches de la surface. Ces points doivent revenir à intervalles réguliers et ne doivent pas être mobiles comme la Tache rouge de Jupiter, par exemple, sans quoi les
nombres se rapportent à une surface atmosphérique essentiellement changeante.
Si donc, nous n'apercevons jamais la surface de Vénus, mais seulement les formations nuageuses qui l'entourent, si, de plus, ces dernières ne montrent aucun détail relativement permanent, le problème de la rotation de cette planète devient une énigme insoluble, tout au moins par les procédés ordinaires de l'observation télescopique.
Toutefois, les anciens astronomes, munis d'instruments moins perfectionnés que les nôtres, n'avaient pas hésité à aborder cette question épineuse.
Le problème de la rotation de Vénus est un cas typique des changements — des révolutions, devrais-je dire — qui s'opèrent dans les idées scientifiques, en apparence les moins discutables. Cet exemple devrait suggérer aux savants une réserve prudente dont plus d'un se départit quelquefois.
Les premières tentatives pour déterminer la période de rotation de Vénus semblent avoir été faites par Dominique Cassini pendant les années 1666 et 16,67. C^*- astronome présente ainsi le résultat de ses observations :
« Je n'ai garde de dire mon sentiment sur ces phénomènes (les taches de Vénus) aussi hardiment que j'ai fait des lâches de Jupiter et de Mars.
Je puis dire néanmoins (supposé que cette partie luisante de Vénus que j'ai observée, et particulièrement cette année, ait toujours €té la même) qu'en moins d'un jour elle achève son mouvement, soit de révolution, soit de libration. »
L'axe de la planète lui paraissait devoir être penché sur l'écHptique et non redressé comme celui de Jupiter. Jacques Cassini, son fils, propose alors, soixante-dix ans plus tard, une durée de rotation égale à aS h. 20 m. ; il se garde bien d'ailleurs, d'être alfirmatif et il reconnaît que les taches obscures de la planète sont faibles et confuses, « c'est pourquoi ce serait en vain qu'on tâcherait de déterminer, par ce moyen, s'il y a du mouvement. » Bianchini, en 1726 et en 1727, est loin d'être aussi circonspect. Il observe Vénus à Rome et à Albano, et, malgré la défectuosité de ses instruments, il en donne des dessins d'une netteté invraisemblable. Remarque plus divertissante enfin, ces dessins de Bianchini sont encore ceux que nous trouvons dans la plupart des traités modernes de Cosmographie I
Ainsi distille-t-on ce qu'on appelle la Science au public crédule 1
Quoi qu'il en soit, pour Bianchini, l'axe de la planète est incliné de i5° seulement sur l'écliptique et la rotation s'effectue en 2/1 jours 8 heures environ.
De 1779 à 1795, Schrœter étudie la planète
Vénus et résume ses observations dans un travail célèbre publié en 1796. Influencé peut-être par les idées de Jacques Cassini, il trouve une durée de rotation égale à 28 h. 20 m. 69 s., o/|. Vers 1780, l'immortel William Herschel entreprend, à son tour, l'étude de l'énigmatique planète, mais il y renonce bientôt en raison des difficultés inhérentes à ces observations : il se montre même très sévère pour Schrœter qui avait affirmé l'existence aux pôles de Vénus de montagnes de 3o kilomètres de hauteur et qui avait cru pouvoir fixer sa rotation.
Mâdler ne fut pas plus heureux qu'Herschel et fit, de i833 à i836, une série d'observations sans résultat.
Enfin, en i83g, les Jésuites de l'Observatoire du Collège romain entreprirent, par une série de 10.000 observations faites sous le beau ciel d'Italie, de résoudre ce problème posé depuis si longtemps.
Ils arrivèrent, sous la direction du P. de Vico, à admettre, comme durée de rotation, le chiffre de 23 h. 21 m. 21s., gS/jS.
Ces 9.345 dix millièmes de seconde, en particulier, sont admirables.
M. Schiaparelli, dans un long mémoire, a discuté tous les travaux entrepris sur le sujet qui nous occupe, et il est arrivé à cette conclusion que toutes les évaluations précédentes « ne sont
que le résultat d'une série de paralogismes et de cercles vicieux ».
Le jugement nous paraît bien sévère.
Les choses en étaient-là, lorsque le même astronome, remarquant très peu de changements dans la configuration de la planète, crut pouvoir en déduire une rotation lente de 220 jours environ.
En 1896, M. Lowell confirma cette conclusion, et si nous acceptons ses observations comme correctes, force nous est d'admettre une rotation lente.
Il se passerait alors, pour Vénus, ce qui a eu lieu pour Mercure, d'après Schiaparelli. Les deux planètes tourneraient toujours le même hémisphère du côté du Soleil, alors que l'hémisphère opposé serait constamment plongé dans la nuit. Nous savons que c'est le cas de la Lune vis-à-vis de la Terre.
Les conditions climatologiques de Vénus, déduites à grands frais par des considérations basées sur la distance, la densité de l'atmosphère, les lois de la diffusion, etc., s'en vont donc à la dérive et n'offrent plus de valeur scientifique. A la distance oii circule Vénus, une planète, tournant toujours la même face au Soleil, devient un monde inhabitable. C'est la torréfaction à l'état continu de l'hémisphère éclairé et la congélation perpétuelle de l'autre côté.
La météorologie de la planète doit être si compliquée et si différente de la nôtre qu'il nous est bien difficile de nous en faire une idée exacte. Essayons pourtant.
Si la théorie de la rotation lente est exacte, les contrées où le Soleil darde perpendiculairement ses rayons s'échauffent à un tel degré qu'il existe, en cet endroit, une sorte de cheminée d'appel s'élevant jusqu'aux plus hautes régions de l'atmosphère. De tous les points de l'horizon, des vents violents accourent vers ce centre chaud. Ces alizés, d'une puissance formidable, donnent forcément naissance à des cyclones effrayants, où toute l'eau de la planète, réduite à l'état de vapeurs, vient alimenter sous forme de nuages des manifestations électriques d'une inconcevable intensité.
Aucun végétal, aucun organisme vivant ne saurait résister aux effets destructeurs d'un état cyclonique perpétuel. La circulation aérienne incessante entre l'hémisphère éclairé et celui qui ne voit jamais le Soleil, nous enlève toute idée d'habitabilité possible dans les régions tempérées ou polaires ; même en ces contrées voisines du cercle d'illumination, où la faible incidence des rayons solaires rend la température supportable, les phénomènes de condensation y sont à l'état habituel. Des pluies torrentielles s'abattent sur le sol et coulent vers l'hémisphère éclairé en torrents sans
embouchure puisque leurs lits sont vite desséchés par une intense évaporation.
Pour peu qu'on y réfléchisse, il nous faudrait même admettre que les contre-alizés, divergeant des parties supérieures de la cheminée centrale d'appel, doivent emporter avec eux des réserves inimaginables de vapt^ur d'eau qui va se condenser dans l'hémisphère obscur oii règn'^nt des froids de 268 degrés au-dessous de zéro.
Une telle machine thermique, cependant, ne saurait fonctionner perpétuellement, car l'eau, réduite à l'état de glace sur la moitié froide de la planète, n'a aucune raison de repasser à l'état liquide et l'on n'aperçoit plus alors la cause des nuages que nous observons journellement sur la mystérieuse planète.
En tout cas, rien de celle agitation tumultueuse ne transparaît dans l'aspect télescopique de Vénus, et à voir cette planète si calme aux premières heures de la nuit, personne ne pourrait imaginer les tempêtes formidables dont elle est le théâtre.
J'ai moi-même souvent étudié cette question, l'œil à la lunette, et je n'ai rien remarqué de semblable. Mon impression très nette est que nous n'apercevons jamais la surface de l'astre. Les ombres fugitives et délicatement nuancées, surtout près des pointes du croissant, nous ont suggéré, à M. Antoniadi et à moi, l'hypothèse, fort
plausible, que ces ombres sont surtout fonction de l'éclairement.
Telle fut aussi, un peu plus tard, la coRclusion de l'astronome allemand W.-F. Wislicenus, qui la basait sur les contradictions considérables existant entre les trois cartes de Vénus dressées à des époques différentes par Bianchini, Niesten et Lowell, cartes qui se ressemblent à peine.
L'observation directe ne fournissant aucune précision sur ce problème, l'astronome russe A. Belopolsky s'adressa, en igoS, à un autre procédé. Il photographia en même temps le spectre du centre de Vénus et celui de son bord. Si la rotation était sensible, ces deux points devaient posséder des mouvements différents par rapport à la plaque photographique, et selon le principe de Doppler-Fizeau, les lignes spectrales devaient être inclinées sur celles du spectre fixe.
Ce procédé, on le sait, a été appliqué avec succès aux étoiles et au Soleil, mais son utilisation dans le problème qui nous occupe était particulièrement délicate à cause de la petitesse relative du mouvement à mesurer. En admettant, en effet, une rotation de 2/j heures, la vitesse du bord de Vénus dans le sens du rayon visuel ne devait atteindre que deux kilomètres par seconde. Le déplacement des lignes spectrales devait donc être très faible et très difficile à mesurer. Belo-
polsky crut cependant pouvoir déduire de ses observations une durée de rotation rapide.
Ce résultat, toutefois, fut contesté par Slipher, de l'observatoire Lowell, qui, ayant confirmé spectroscopiquemcnt la durée de la rotation axiale de Jupiter, trouva pour Vénus une rotation insensible.
Belopolsky reprit ses recherches en 1908 et en 1911, et les résultats furent presque identiques à ceux de igoS. Sans pouvoir se prononcer encore sur la question, il disait, tout récemment, qu'il penche en faveur d'une rotation rapide de I jour 1/2 environ.
Tout ce que nous savons de la Cosmogonie et de la Mécanique céleste me paraît, je dois le dire, confirmer cette dernière hypothèse, beaucoup plus vraisemblable que la théorie de Schiaparelli (i).
Quoi qu'il en soit, et tant que le problème ne sera pas résolu, il convient d'être prudent dans nos affirmations sur l'habitabilité de la planète Vénus. C'est la seule conclusion scientifique admissible.
(1) ¥.n 1921, le Prof. Pickering pense avoir montré que Vénus offre nne rotation de sens direct eu C8 heures ; l'axe de rotation serait à peu près ouché sur l'orbite.