CHAPITRE VII
Les Martiens
Pour tout observateur sérieux et muni d'un bon instrument, un fait extraordinaire doit s'imposer, dit en substance M. Lowel : c'est l'apparition des canaux.
Tantôt, en effet, le disque de la planète nous en montre très peu, — parfois, aucun d'eux n'est même visible — tantôt, au contraire, ceux-ci se révèlent en très grand nombre.
A quoi tient ce phénomène P
Devrait-on l'attribuer à une vision plus ou moins défectueuse, causée par la distance variable de Mars à la Terre, ou bien serions-nous en présence d'un voile brumeux nous dérobant les détails sur de vastes étendues ?
Ni l'une ni l'aulre hypothèse ne sont satisfaisantes, répond l'astronome américain.
La définition plus ou moins bonne, c'est-à-dire la netteté avec laquelle on aperçoit les canaux, n'a rien à voir ici. Il en est de même de la distance : ce qui le prouve surabondamment, c'est ce fait renouvelé bien des fois que les canaux se sont souvent montiés plus nombreux malgré le grand éloignement de la planète.
Il y a mieux, chaque canal semble avoir ses moments d'apparition ou de disparition sans qu'on puisse généri;liser le fait pour une contrée particulière. C'est ainsi que de deux canaux voisins, un seul s'obstine à demeurer caché pendant que l'autre lui succède et se révèle à nos yeux étonnés.
Voilà le phénom.ène brut que nous constatons ; il mérite donc toute notre attention. C'est alors que M. Lowel eut l'idée de faire appel à une statistique rigoureuse pour essayer d'élucider la question.
Chaque canal fut étudié séparément et son degré de visibilité fut noté pour chaque saison martienne.
En réunissant tous les nombres obtenus, on put tracer une courbe donnant les caractéristiques d'apparition du canal : c'est cette courbe révélant les propriétés intrinsèques de chaque formation que M. Lowel, en son langage pittoresque,
appelle le Cartouche du Canal, autrement dit sa signature ou son sceau.
Cent neuf canaux fournirent ainsi des cartouches différents qu'on soumit à un examen approfondi.
Les conclusions de ce long travail nous apprirent alors une chose tout à fait curieuse.
L'apparition des canaux est liée à la fusion des calottes polaires, c'est-à-dire à la fonte des neiges boréales ou australes. Leur développement suit un mécanisme analogue.
Supposons par exemple, qu'il s'agisse de l'hémisphère boréal, voici le spectacle auquel nous assisterions.
La fonte des neiges commence : apparition des canaux, près du pôle ; à mesure que la calotte polaire diminue en surface, les canaux se développent et gagnent les régions tropicales ; bientôt l'équateur est envahi, puis dépassé et les canaux font ainsi leur apparition dans l'hémisphère Sud.
Dès l'arrivée du froid, ce développement s'arrête et se met à rétrograder, « les canaux les plus septentrionaux étant les premiers touchés ».
Nous sommes donc en présence d'un phénomène saisonnier bien évident. Ici, la chaleur solaire joue un rôle incontestable, quelque explication qu'on en donne, puisque la période de visibilité d'un canal dépend de sa distance au pôle
éclairé et soumis aux rayons du Soleil ; mais tout cela n'est rien en comparaison de ce que constata plus tard M. Lowell.
Supposons que vous ayez étudié la planète une année quelconque ; vous y avez noté des détails parfaitement visibles, vous avez dessiné des mers, des continents, des canaux — je continue à employer ces mots comme de pures étiquettes et sans leur donner aucun sens défini — vous vous êtes rendu compte des variations saisonnières et vous avez repéré chaque objet d'une façon précise.
L'opposition terminée, les jours ne passent pas assez vite et vous attendez anxieusement le retour de l'astre mystérieux.
Le voici enfin ; vite l'œil à l'oculaire, vous scrutez la surface de ce monde voisin dont vous connaissez à fond la topographie. La carte que vous en avez dressée est là, dans votre mémoire et vous vous attendez à revoir les mêmes détails, les mômes contours, les mêmes configurations.
Pas du tout ; une partie de ces détails, même les mieux visibles, a disparu comme par enchantement ; sans doute l'aspect général est identique : voici la mer du Sablier, la mer des Sirènes, la région de l'Hellas ; çà et là, des canaux reconnaissables, mais ceitains autres, nettement visibles l'année précédente, n'existent plus.
Des années s'écoulent sans ramener exactement
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