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CHAPITRE VIII

Comment imaginer la Planète iVlars®®

La publication des idées de M. Lowell, est-il besoin de le dire, causa un émoi bien légitime dans le monde savant. Les revues techniques \gs discutèrent âprement, les chroniqueurs scientifiques les traduisirent en un langage accessible au grand public. Elles furent bien un peu déformées en cours de route ; toutefois, la conclusion, la pensée maîtresse de l'œuvre subsistait, c'était le principal.

On aurait eu mauvaise grâce à chercher les conditions d'habitabilité du globe martien ; le fait était là, sous nos yeux : Mars était habité.

Sans vouloir anticiper sur les conclusions d'une discussion qui s'impose, commençons d'abord par rendre hommage à l'astronome dont la science

et la ténacité nous ont révélé des faits extrêmement étonnants.

M. Lowell a fait faire à l'Aérographie des progrès énormes, il nous a légué des observations admirables et son œuvre, continuée avec persévérance pendant des années, est digne de tous les éloges.

Personne n'a mis en doute sa bonne foi, mais il est bien permis de discuter les faits et les conclusions qu'il en tire.

Même en supposant vérifiée l'hypothèse des canaux, la création de ceux-ci par des êtres intelligents ne s'ensuit pas nécessairement.

Quels sont, au fond, les arguments de M. Lowell, en faveur de l'existence des Martiens ? La forme géométrique des canaux d'abord, puis, la circulation antinaturelle de l'eau amenant un développement de la végétation en sens inverse de ce qu'elle devrait être.

Voilà, nous dit-il, deux preuves irréfutables et « la présence d'êtres vivants de quelque espèce est une chose que nous pouvons considérer comme aussi certaine que la vraie nature de ces êtres l'est peu ».

Cependant, il ajoute un peu plus loin : « La première conclusion à laquelle nous arrivons, est colle de la nature nécessairement intelligente et pacifique de la race d'êtres qui partagent si également leur globe ».

COMMENT IMAGINER LA PLANÈTE MARS lOU

Mais il est un principe dont nous ne devons jamais nous départir dans la philosophie des sciences naturelles. Une hypothèse n'est prouvée que le jour où il est avéré qu'aucune autre ne peut s'y substituer pour expliquer les faits. Bien plus, de deux hypothèses également satisfaisantes, nous devons choisir la plus simple.

La forme géométrique des canaux est-elle un fait indubitable ? Pas du tout.

Cette forme spéciale est niée par tous les observateurs de Mars ou à peu près.

A l'origine de ses études, Schiaparelli lui-même — nous l'avons déjà remarqué — apercevait les canaux comme on les avait vus avant lui. Ses dernières cartes, seulement, nous fournissent un tracé géométrique, corroboré plus tard par les astronomes de Flagstaff.

Schiaparelli, mieux que personne, aurait pu donner l'explication de cette évolution. Qu'on n'allègue pas, en la circonstance, une habitude plus grande des observations : un astronome déjà rompu à la vision télescopique ne perfectionne pas subitement son acuité visuelle — on a plutôt vu le contraire se produire quelquefois — mais il peut, sous l'influence d'idées préconçues, changer son mode d'interprétation et, par conséquent, sa façon même de rendre les détails.

M. Lowell invoque la perfection de ses lunettes et la transparence de l'atmosphère au point élevé

OÙ il est établi ; d'après lui, si les conditions atmosphériques étaient meilleures dans les autres observatoires, on obtiendrait les mêmes résultats. C'est aussi la conclusion de M. James Worthington qui a passé un mois, en 1919, à Flagstaff pour y étudier la planète avec les instruments de M. Lowell. (( Chaque jour, dit-il, les canaux devinrent plus visibles ; le 20 octobre, avec une définition parfaite, ils m'apparurent avec une netteté et une facilité extraordinaires, bien tranchés et bien droits, comme des fils télégraphiques contre le ciel, les oasis étant auàsi extrêmement nettes. » Et cet astronome ajoute que les dessins donnés par Lowell sont plus près de l'aspect réel que tout ce qu'il a jamais vu, bien que, même sur ces dessins, les lignes semblent à peine assez fines.

De fait, Lowell a cherché à évaluer le diamètre de ces canaux et voici les conclusions auxquelles il est arrivé en comparant leur largeur à celle d'un fil d'un diamètre connu placé à une distance déterminée.

Bien que le fil utilisé eut à peine 2 millimètres de diamètre, on put néanmoins l'apercevoir nettement à une distance de plus de 600 mètres ; le diamètre apparent ne sous-tendait alors que sept dixièmes de seconde d'arc. Ceci correspondrait sur Mars, au moment d'une opposition moyenne, à une largeur réelle de 1.200 mètres. Mais comme certaines causes peuvent troubler la perception

de l'objet, Lowell admei 1.600 mètres comme largeur minimum d'une ligne qu'on peut distinguer sur Mars à l'époque du plus grand rapprochement de la planète et avec la meilleure définition.

Or, il est certain que l'œil peut voir des objets très petits sans être capable de distinguer leur véritable forme. C'est ainsi qu'un fil télégraphique peut être perçu, nettement projeté sur le ciel même, s'il sous-tend un angle inférieur à 1", comme le prouve l'expérience de Lowell lui-môme. Si le fil a une largeur de 2 à 3", c'est un objet remarquable. Toutefois, ce n'est pas là une vision vraiment nette de l'objet, car celui-ci peut être irrégulier, couvert d'aspérités, interrompu sans cesser d'être visible comme un trait continu et régulier.

Si, maintenant l'objet est un simple point, il lui faut en moyenne 34 secondes de diamètr? pour impressionner notre œil ; mais quelle que soi sa forme vraie, il nous apparaîtra toujours parfaitement rond. Pour que nous ayons une vision nettement définie, l'objet doit avoir une surface au moins 4 fois plus grande, par conséquent, 3.5oo secondes carrées environ ; on reconnaîtra alors sa véritable forme, on pourra dire s'il est carré, irrégulier, ou simplement rond. Voilà une distinction qu'on doit faire nécessairement entre la perception simple et la vision bien

définie. Au-dessous d'une certaine dimension, les objets nous apparaissent toujours, soit comme une simple ligne droite très régulière, soit comme un disque absolument rond. Ce principe optique nous donne l'explication suffisante des canaux et des oasis, sans qu'il soit besoin de recourir à l'artificialité.

En réalité, les canaux doivent être composés d'une série de taches irrégulières, juxtaposées, probablement séparées les unes des autres, trop faibles chacune pour impressionner suffisamment notre œil. D'ailleurs, des observations récentes au grand télescope de l'observatoire de Meudon, avec les grandes lunettes de Lick et de Yerkes, au grand télescope du mont Wilson, par des observateurs aussi habiles que M. Lowell, n'ont pas corroboré sa façon de voir : les canaux apparaissent nettement très irréguliers de forme et d'intensité : c'est ainsi d'ailleurs que les ont toujours représentés les bons dessinateurs de la planète.

Les photographies de Mars obtenues ces dernières années ne sont point pour corroborer les formes géométriques présentées par les dessins de Flagstaff. Toutes correspondent aux représentations qu'en donnent les meilleurs dessinateurs de tous les pays.

M. Lowell, répliquera-t-on, favorisé par ses instruments et sa position, voit mieux que ses confrères.

TH. MOREUX

(Photographie directe)

PLANCHE Vil

Un Amas d'Etoiles dans la Voie Lactée

Admcttons-lc encore. Il nous reste alors à expliquer pourquoi les disques de Mars, dessinés par M. Lowell, persistent, même vus à distance, à nous donner une impression différente des photographies. Jamais de grandes ombres, ni de larges surfaces colorées, mais toujours un réseau rappelant une toile d'araignée recouvrant une surface plate. Je ne sache pas que M. Lowell ait jamais répondu à cette objection capitale que je lui ai faite en 1906 (i).

Ne nous arrêtons pas encore à ces détails. Supposons que les dessins de M. Lowell soient corrects, que nous retrouvions sur Mars un véritable entrecroisement de lignes ou de portions de lignes droites, que les mers soient délimitées par des axes rectangulaires comme il se plaît à nous le faire croire ; tout cela ne prouve rien en faveur de l'artificialité.

La nature nous offre des exemples de tracés géométriques presque parfaits. Il suffit de regarder dans un microscope pour s'en convaincre ; l'étude des cristaux, des cellules et des tissus vous édifiera sur ce point.

Mais il s'agit là de formes peu étendues oii les actions moléculaires atteignent une puissance énorme. Soit, alors adressez-vous au géologue et

(1) REvr-E GÉNÉRAi.i DES SCIENCES. 30 Novpmbre i^or, : La planètt Mars d'ajjrès les traraux rt^cents par l'Abbé Th. Moreux.

AiiThES .Mondes 8

à l'astronome. Le premier vous montrera des schistes, des basaltes et autres formations pétrographiques d'une régularité aussi parfaite ; le second vous invitera à contempler le disque de la pleine Lune, oii vous serez tout étonné de constater des rainures et des rayonnements s'étendant en ligne droite sur des centaines et même des milliers de kilomètre^ d'étendue.

Si la croûte superficielle de Mars s'est refroidie brusquement, sous l'influence de circonstances très faciles à admettre, si de plus, l'érosion n'a pas eu le temps de faire disparaître ou d'atténuer les cassures ainsi formées, la planète doit nous présenter un aspect fort différent de la Terre et qui rappellerait volontiers les dessins originaux de Lowell.

Avant de soutenir la thèse de l'artificialité des canaux, il faudrait donc être assuré, non seulement de leur existence objective, mais de l'impossibilité de leur formation par des causes naturelles et purement géologiques.

Reste à expliquer la circulation aqueuse et la vague de végétation envahissant la planète du pôle à l'équateur. L'hypothèse américaine est-elle la seule à nous donner la clef de ce mystère apparent ? C'est ce qu'il faut examiner de plus près.

Avant toutefois d'aborder franchement la question, il est nécessaire de faire porter notre en-

COMMENT IMAGINER LA PLANETE MARS llo

quote sur des points destinés à nous éclairer dans ce labyrinthe en apparence fort compliqué.

Cette digression ne sera pas perdue, elle me fournira l'occasion de vous dire comment j'imagine le monde martien, sa climatologie, sa constitution et sa météorologie fort différentes de la nôtre.

Pouvons-nous d'abord avoir une idée de la densité de l'atmosphère entourant notre voisine ?

Oui, sans aucun doute, en raisonnant par analogie.

Mars est un monde plutôt petit, comparé à notre globe.

Précisons les données fournies déjà précédemment. Avec un diamètre de 6.800 kilomètres seulement, Mars nous présente un volume environ 7 fois plus petit que la Terre. L'attraction qu'il exerce est donc aussi plus faible et comme sa densité n'atteint pas la nôtre, il ne faudrait pas moins de 10 globes aussi pesants que lui pour contrebalancer celui de la Terre.

Le calcul indique que la pesanteur y serait diminuée dans le rapport de i à o,38o. Autrement dit, une masse quelconque, suspendue à un peson à ressort et accusant un poids de i.ooo grammes ne marquerait plus que 38o grammes sur notre voisine.

Si donc notre atmosphère entourait Mars, la

pression au niveau moyen du sol ne serait pas de 760 millimètres, mais de 280 seulement.

Pour la même raison, cette atmosphère, moins comprimée que chez nous, occuperait une hauteur plus considérable et la densité de la couche gazeuse diminuerait moins rapidement que chez nous.

Cette hypothèse est évidemment à côté de la vérité ; nous n'avons pas, en effet, de raisons de supposer que la planète, dans sa formation, a retenu une atmosphère aussi volumineuse que la nôtre. Admettons qu'à l'origine les enveloppes gazeuses étaient proportionnelles aux globes des planètes, celle de Mars a donc été toujours plus faible en volume.

La conclusion précédente subsiste alors tout entière et il suffira, dans ces conditions nouvelles, de rechercher par le calcul la densité la plus grande qu'a pu posséder l'atmosphère de Mars au moment où la planète était dans un état correspondant au nôtre.

Les résultats sont dignes d'être enregistrés.

Nous voyons d'abord que sur la Terre il faut s'élever à 5.5/|o m^ètres pour voir diminuer de moitié la pression atmosphérique. A cette altitude, nos baromètres enregistreurs ne marquent plus que 38o millimètres. Pour obtenir le 1/8 de la pression, il faut aller à une hauteur de 16.620 mètres et notre baromètre marque 96 mil-

limètres seulement. Sur Mars, il faudrait s'élever de /j2 kilomètres pour obtenir une diminution de i/8 de la pression constatée au sol.

Ces chiffres intéressants sont encore moins suggestifs que ceux fournis par la comparaison des pressions au niveau de la mer.

Alors qu'ici, nos baromètres y marquent en moyenne 760 millimètres, le calcul nous indique qu'à la surface de Mars, la densité de l'atmosphère n'est que le 1/7 de la nôtre, et la colonne barométrique attemdrait à peine iio millimètres.

Si maintenant, d'accord avec M. Lowell, nous admettons que Mars, plus petit que la Terre, est dans un état plus avancé de condensation, que ce modeste monde déjà décrépit a dû absorber une partie de son enveloppe gazeuse — et toutes les observations s'accordent à le montrer — il nous faut encore diminuer les chiffres précédents et arriver à cette conclusion que tout compte fait il ne peut exister sur Mars qu'une atmosphère 12 fois plus raréfiée que la nôtre.

Cette légèreté relative va se traduire immédiatement par ce résultat définitif auquel nous sommes forcément conduits.

A la surface de Mars, la pression évaluée par une colonne de mercure n'atteint pas une valeur supérieure à 6/i millimètres : c'est la pression qui correspond sur la Terre aux régions situées à 20 kilomètres environ au-dessus du sol ; jamais

être humain n"a pu, en ballon, dépasser ii kilomètres, à plus forte raison, ne pourrions-nous résister à une telle raréfaction de la couche atmosphérique.

L'oxygène, dans ces hauteurs, y est si parcimonieusement distribué que ce gaz, nécessaire à l'existence, ne saurait entretenir la vie d un être assez élevé dans l'échelle animale.

Que des plantes puissent subsister dans un tel milieu, la chose n'est peut-être pas impossible, mais il serait aussi antiscientifique de nier le fait que de l'affirmer.

Dans l'état actuel de notre science, les changements constatés sur Mars, sont évidemment saisonniers et nous essayons de les expliquer par des pliénomènes de végétation. Telle est, du moins pour nous, la meilleure hypothèse ; cela ne veut pas dire qu'elle est la seule et la vraie. Peut-être un jour viendra où nous en trouverons une autre, car, à vrai dire, celle que nous avons imaginée soulève plus d'une difficulté.

Quoi qu'il en soit, continuons nos déductions et cherchons maintenant à nous rendre compte des conditions climatologiques amenées sur la planète Mars par cet état de raréfaction de son enveloppe.

En faisant subir aux résultats donnés par la loi de Stefan les corrections indiquées par l'expérience, j'ai montré, à différentes reprises, qu'il

faut admettre pour la surface de Mars une température de 37 degrés au-dessous de zéro.

Mais ce n'est là qu'une moyenne et il faut bien qu'il en soit ainsi ; autrement nous serions dans l'impossibilité de concilier le calcul avec l'expérience.

A chaque opposition, en effet, nous assistons à la fusion complète des neiges polaires et tout contribue à nous indiquer pour Mars une température plus élevée que celle à laquelle aurait droit la planète, en tenant compte seulement de sa distance au Soleil.

Ici encore l'analogie va nous répondre. Mais il faut distinguer entre la température de l'air et celle du sol.

Etant données les températures extrêmes observées sur la Terre, voici les conclusions auxquelles je suis arrivé.

A l'équateur de Mars la moyenne serait de 23 degrés au-dessous de zéro, tandis que le maximum atteindrait facilement la température de la glace fondante et la dépasserait môme de quelques degrés.

Aux pôles, le maximum serait de 36° et la température minima descendrait à plus de loo degrés au-dessous de zéro.

Mais ceci ne nous indique aucunement la chaleur du sol, souvent très supérieure à celle de l'atmosphère.

Dans sa mémorable expédition vers le pôle Nord, Nansen a constaté qu'un thermomètre exposé au Soleil sur un traîneau marquait 3i°,b audessus de zéro alors que la température de l'air était de 1 1 degrés au-dessous du point de congélation, soit une différence de plus de f\2 degrés centigrades.

Sur Mars, dans les régions polaires, la température du sol peut donc dépasser 5 degrés au-dessus de zéro, ce qui est suffisant pour fondre la neige tombée.

Mais à l'équateur, le sol s'échauffe bien davantage et il n'est pas téméraire d'avancer qu'un thermomètre y pourrait monter à + 16 degrés centigrades.

Ces chiffres, loin d'être exagérés, ne tiennent pas compte de la faible densité de la pression atmosphérique qui favorise l'accès des rayons solaires, mais qui, par contre, tend à augmenter le rayonnement nocturne. Les variations thermométriques y sont donc très accentuées et entre la température du jour qui pourrait atteindre + 3o degrés et celle de la nuit, les différences doivent être considérables, et de l'ordre de 100 degrés centigrades.

C'est là un régime détestable pour l'entretien de la vie, mais si nous admettons que celle-ci est surtout influencée par la température maxima, nous pourrions, à la grande rigueur, admettre

de ce chef, la possibilité de l'existence d'êtres organisés, végétaux ou animaux inférieurs.

Un autre facteur, dont nous n'avons pas tenu compte, pourrait bien opérer dans le même sens et augmenter la chaleur moyenne en s'opposant à la perte par rayonnement.

Placez un récipient rempli d'eau sous la cloche d'une machine pneumatique : dès que la pression diminue, l'eau ne pourra plus demeurer à l'état liquide et si la cloche offre un volume suffisant, tout se convertira en vapeur. Or, c'est précisément ce que j'ai observé sur Mars dès 1905.

Le ciel martien n'est donc pas aussi pur qu'on s'était plu à l'affirmer ; alors que M. Lowell prétendait qu'aucun nuage ne venait l'assombrir, j'assistais à différentes reprises à la formation de brumes et brouillards assez denses pour cacher de notables parties de la planète.

Depuis, certains observateurs ont confirmé ces constatations et en 1909, j'ai noté des brumes ayant persisté pendant des semaines entières.

On comprend que dans ces conditions, il ne puisse subsister de grandes masses d'eau à la surface de la planète ; cette substance, toute convertie en vapeur dans la journée, doit donc accumuler la chaleur latente en de fortes proportions. Mais le froid brusque de la nuit doit amener immédiatement des brumes et des brouillards. Et c'est précisément ce que nous observons sur les

bords de la planète, c'est-à-dire au soleil levant ou au crépuscule. Un froid plus rigoureux précipite la vapeur d'eau en flocons de neige ou la fait se déposer sous forme de gelée blanche ; différentes régions semblent môme en être couvertes d'une façon continue ; ce sont, sans doute, de hauts plateaux. Les neiges polaires elles-mêmes ne sauraient atteindre une forte épaisseur, car la considération d'un été deux fois plus long que le nôtre ne pourrait expliquer la fonte parfois complète des calottes polaires.

Au pôle Nord de la Terre, dans l'Inlandsis du Groenland, les sondages faits par Nansen ont, en effet, montré que les plus fortes journées d'été ne peuvent produire une fusion notable de la couche neigeuse.

Dans les régions tempérées ou tropicales de Mars, l'eau saturant l'atmosphère doit, pendant la nuit, se déposer sous forme de rosée très abondante, et c'est probablement la seule manière dont les plantes, si elles existent, s'alimentent de cette substance indispensable à la vie organique.

Le Soleil ne parvient pas toujours à dissiper les brumes formées pendant la nuit. Nous avons vu combien les brouillards sont abondants sur la planète et quelle étendue ils recouvrent. Cette présence de brumes persistant parfois plusieurs jours pourrait nous fournir une hypothèse plausible de la gémination. Quoi d'étonnant, en effet,

que vers l'automne de la planète, les grandes vallées soient envahies par des brouillards que la radiation solaire', trop faible alors, serait impuissante à dissiper I Ces brumes, accumulées dans les bas-fonds, laisseraient à découvert les flancs plus élevés, dont la végétation n'aurait pas encore entièrement disparu et qui nous apparaîtraient comme deux traits grossièrement parallèles.

C'est l'explication la plus simple de la gémination, si tant est «jue ce phénomène existe réellement. De même, les canaux blancs visibles sur les grandes étendues sombres, improprement appelées mers, n'auraient pas d'autre origine.

Sans vouloir viser à la prétention d'expliquer entièrement ce que l'on est convenu d'appeler (( l'énigme martienne », il me semble que ces quelques considérations sont de nature à jeter un certain jour sur les faits dûment constatés.

Cette absence de masses d'eau importantes à la surface de la planète se concilie déjà fort mal avec les idées de M. Lowell. Par quel procédé les Martiens pourraient-ils empêcher l'évaporation ou capter la vapeur d'eau résultant de la fonte des neiges pour la liquéfier et la répandre sur tout un hémisphère dans les gigantesques canaux creusés pour la recevoir ?

Et cependant, telle est la thèse soutenue par M. Lowell. Voilà sur quelle base aussi fragile

repose toute la question de l'artificialité des canaux.

Si nous admettons qu'une vie végétale fort rudimentaire et appropriée à ce climat polaire désertique subsiste encore à la surface, si de plus ces végétaux analogues peut-être à nos mousses et à nos lichens, puisent dans l'atmosphère saturée de vapeur, l'eau de constitution nécessaire à leur maigre existence, point n'est besoin de recourir à des irrigations artificielles amenant un liquide du pôle à l'équateur.

Sur Mars, nous l'avons vu, les saisons ont une durée deux fois plus grande que chez nous.

Que se passe-t-il alors au cours d'un long été boréal par exemple ?

Dès que le pôle arctique s'incline vers le Soleil, la fusion de la calotte polaire commence, la neige se transforme aussitôt en vapeur d'eau qui sature l'atmospiière.

Mais tandis que les régions des basses latitudes sont soumises aux alternatives du jour et de la nuit, de la chaleur et du froid, les contrées polaires, sans cesse exposées aux rayons du Soleil, deviennent les parties les plus chaudes de la planète. Elles forment donc une cheminée d'appel pour les couches d'air plus froides. De là des vents relativement violents accourant vers ce centre thermique pour remplacer les couches échauffées

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dont l'ascension entraîne la vapeur d'eau récemment libérée.

Pendant que ces alizés — donnons-leur ce nom — se saturent à nouveau, les contre-alizés vont répandre au loin les molécules liquides dont ils sont chargés ; le mécanisme de cette circulation spéciale produit donc l'effet d'une !ache qui s'agrandit ; peu à peu la vapeur d'eau envahit de proche en proche les latitudes voisines de l'équateur et favorise ainsi les phénomènes de la végétation.

Suivant la saison et l'activité solaire variable, la chaleur reçue augmente ou diminue ; là-bas comme chez nous, les années ne se ressemblent pas et l'extension des plantes est soumise aux mêmes variations.

Tout ceci d'ailleurs, est parfaitement conforme à l'observation et nous aide à comprendre les aspects singuliers souvent périodiques des grandes taches vertes variables en étendue à chaque opposition.

Et notez en passant qu'un phénomène chimique lié à l'état hygrométrique d'une substance, produirait les mêmes résultats. Encore une fois, la végétation dans l'état actel de nos connaissances paraît tout expliquer, ce n'est cependant pas une raison pour l'admettre comme une vérité démontrée.

Pour sérieuse qu'elle soit, l'hypothèse n'est pas la seule possible.

Arrêtons ici ces considérations et résumonsnous.

Les faits que nous connaissons positivement rendent probable l'opinion que Mars est essentiellement une planète couverte de glace, entourée par une atmosphère élevée, mais de densité et de pression légères ; une terre soumise à de grandes alternatives de température produisant la glaciation pendant la nuit et une fusion avec évaporation pendant le jour.

La circulation atmosphérique doit donner naissance à des vents assez violents puisqu'ils sont capables de transporter dans les couches d'air élevées des nuages de poussières parfois visibks dans nos instruments.

Ce sont ces nuages brillants que certains astronomes avaient présentés comme de véritables signaux de feu lancés par les Martiens à leurs frères de l'espace.

Cette circulation toutefois, se traduit plus fréquemment par le transport de la vapeur d'eau d'un jour à l'autre vers le bord du disque du côté du Soleil et le transport encore plus important de cette même vapeur d'eau du pôle exposé au Soleil vers les régions tropicales.

Un séjour, même de courte durée, dans ce climat désertique par excellence, n'a donc rien qui

puisse tenter les représentants de l'humanité terrestre et si des êtres pensants ont, autrefois, habité ce séjour, à moins d'admettre une incroyable faculté d'adaptation à un milieu aussi inhospitalier, il y a beau temps que la vie animale, dans ses manifestations supérieures au moins a disparu pour toujours de cette planète où le froid règne en maître absolu.

Mars nous présente l'état intermédiaire entre la Terre et la Lune, et les phénomènes auxquels nous assistons de loin ne sont probablement que les dernières manifestations d'une vie qui s'éteint. Lentement, bien lentement, le temps a fait son œuvre ; c'est l'anesthésie par le froid, celle qui endort les mondes et les achemine doucement vers la mort.

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