‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 16 sur 40 · I. Leltre du i6 juin · texte numérisé non relu

I. Leltre du i6 juin

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vouloir bien approuver son association de prières ; elle venait de placer cent billets pour une œuvre à laquelle il s'intéressait. Le prélat la remercie, mais lui en propose quatre cents autres ; Eugénie accepte, elle compte sur la Providence : « Les bonnes oœuvres, c'est parfait ; mais, demande Monseigneur, ne songezvous pas à vous établir dans le monde ? » Elle élude une réponse, et s'en va promettant de revenir l'aprèsmidi chercher les quatre cents billets. Cette t'ois, si Monseigneur de Garcignies renouvelle sa question, elle répondra, mais d'elle-même, elle ne reviendra pas sur ce sujet. Après quelques mots de politesse, sans préambule, l'évêque lui demande si elle veut se marier : « Monseigneur, puisque vous daignez me parler avec tant d'intérêt, je vous confierai que mon dessein est d'être religieuse. » Elle lui raconte alors «t les grâces du 2 novembre 1853, et toute sa vie depuis lors. « Jour et nuit, ajoute-t-elle, je suis poursuivie de la même pensée : on ne prie pas assez pour les morts. Quatre-vingts mille personnes meurent chaque jour ; où se trouve la Communauté uniquement occupée de soulager et de délivrer ces chères âmes ? Plus je médite toutes ces choses, plus je me sens convaincue que Notre-Seigneur me demande de m'occuper de cette nouvelle fondation.... mais je ne voudrais pas être le jouet de mon imagination ? — Mon enfant.... venez dans mon diocèse, je serai votre père, votre fondateur ; au point où vous en êtes, vous ne pouvez plus reculer sans vous rendre coupable. »

Toute émue d'une pareille proposition, Eugénie promet de réfléchir, et demande filialement, dès « aujourd'hui », l'approbation de l'association de prières ; paternellement. Monseigneur de Garcignies «écrit :

50 LES AUXll.IATRICES DU PURGATOIRE

« Vu et approuvé pour les diocèses de Soissons et de Laon.

Paul-Armand, évêque de Soissons et de Laon.

31 juillet 1855. »

Heureuse jusqu'au fond de l'âme, Mademoiselle Smet se rend à la résidence des Pères de la Compagnie de Jésus, assister au salut solennel : « O bon Maître, s'écrie-t-elle, à peine à genoux, faites-moi savoir si je dois aller à Soissons. Je vous ai demandé, comme signe de votre volonté, la rencontre d'un prêtre animé des mêmes intentions que moi pour cette fondation ; je connais Monseigneur de Soissons, ce n'est donc pas lui, et je dois en attendre un autre. » On se rappelle que ce prêtre devait être inconnu d'Eugénie. Elle n'accepta donc pas ; mais Monseigneur de Garcignies, qui avait pris sa confidence très au sérieux, lui garda toujours un paternel intérêi..

Le 2 août, Eugénie vit son confesseur. Monsieur l'abbé Clarisse : « Je me suis senti pressé, lui dit-il, de célébrer la sainte messe à votre intention, en demandant à Notre-Seigneur d'éclairer Monsieur le curé d'Ars au sujet de la réponse qu'il doit vous faire. » L'idée lui était venue, en effet, de consulter le curé d'Ars, et, à point nommé, une amie s'était trouvée qui vint lui demander ses commissions pour Ars. Quelques jours plus tard, elle reçoit, datée du 2 août, une lettre de la voyageuse : « Tu seras bien étonnée, ma chère Eugénie, de recevoir si vite de mes nouvelles : notre itinéraire de voyage a été changé, et au lieu de terminer par Ars, nous y sommes allés en premier. ... Je n'ai rien compris que pour toi : « Dites-lui qu'elle établira un Ordre pour les âmes du Purgatoire quand elle voudra. » Je n'ai pu en savoir

davantage. » Monsieur le curé d'Ars, sans poser aucune question, comme s'il avait été au courant de l'aiïaire, avait parlé sans la moindre hésitation.

Eugénie transmet cette réponse à son confesseur : « Qu'allez vous faire, lui demanda-t-il ? — Consulter Monseiiineur Chalandon, qui connaît mon âme et mes projets et qui connaît aussi le curé d'Ars, étant évêque de Belley. »

Monseigneur Chalandon lui répond de Paris, le 14 août : « Mon enfant, je vous ai dit que Monsieur le curé d'Ars était un saint, dans les prières duquel j'avais toute confiance, mais pour ses conseils, je n'y attacherais pas tant d'importance que vous, à moins qu'il ne se fût occupé réellement et pendant quelque temps de vos projets. Il n'a pas le temps de répondre, ni même d'entendre. Je crois qu il ne lit qu'à moitié ce qu'on lui écrit et qu'il n'écoute qu'à moitié ce qu'on lui dit. Il est toujours trop pressé et trop tiraillé par la foule. En ce moment, il y a dix-huit voitures publiques qui arrivent chaque jour à Ars pour lui amener des consulteurs ; alors, on ne le comprend pas, on devine, on le fait parler comme on veut, et plusieurs sont plus embarrassés après qu'avant. Je vous autorise, si vous le voulez, à écrire à Monsieur Toccanier, vicaire à Ars, de ma part, et vous le prierez de vous répondre ; il prendrait le temps pour parler à son vénérable curé. ... »

Ces dernières lignes répondaient à un désir d'Eugénie que, selon sa coutume de tout confier à la Providence, elle avait préféré ne pas formuler ; elle avait compté que Monseigneur Chalandon lui offrirait de lui-même le moyen de connaître exactement la pensée du saint curé d'Ars, elle ne s'était pas trompée. Persuadée que d'Ars lui viendrait la lumière, elle adressa donc à Monsieur Toccanier une lettre qui

fut longtemps à lui parvenir — il était en voyage — ; nous retrouverons plus tard la réponse. De son côté, Pauline d'Escrivieux écrivait le 17 qu'elle avait « les meilleures cordes pour arriver au curé d'Ars. »

La fm du mois d'août et le début de septembre amenèrent à Loos l'épreuve et la maladie. Dans la nuit du 27, Mademoiselle Smet, dévorée par la fièvre, s'était privée de boire pour communier le lendemain ; saint Augustin était un des saints qu'elle préférait. Le matin venu, elle ne peut se lever ; elle éprouve dans le palais de terribles élancements. Vers le soir, le médecin, ami de la famille, propose de donner un coup de lancette pour aider le repos et le sommeil. Eugénie y a une extrême répugnance ; elle refuse d'abord, puis elle accepte, pour les âmes du Purgatoire, et pour obtenir la lumière sur sa vocation. Le coup de lancette provoque une hémorragie ; après trois jours de vrai martyre, un abcès se déclare. Un second coup de lancette, accepté aux mêmes intentions que le premier, détermine une hémorragie plus violente. Les mêmes accidents se renouvellent, et le médecin en arrive à craindre pour la vie de la malade. Il propose de recoudre le palais ; Eugénie ne veut pas être endormie, elle accepte l'opération, mais elle exige que d'abord l'aiguille dont on se servira soit déposée aux pieds de la Sainte Vierge. Le docteur, mandé à Paris, ne veut pas quitter la malade et reste vingt-quatre heures près de son lit. « Je souffrais beaucoup, disait Eugénie plus tard, mais je me sentais soutenue par une grâce puissante. Mon confesseur étant venu me voir, je consentis à me confesser, tout en lui disant : Je ne mourrai pas, l'œuvre du Purgatoire n'est pas faite. »

Cependant Dieu permit qu'un nuage obscurcit cette claire confiance : la future fondation lui apparut

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comme une imagination absurde ; les tortures de l'âme l'accablaient mille fois plus que celles du corps et le démon profitait de sa faiblesse pour tenter de lui faire abandonner son projet. Jusqu'au 15 septembre elle eut à lutter contre lui et contre la maladie ; elle lutta généreusement, offrant toutes ses souffrances pour les âmes du Purgatoire.

« Comme vous nous avez effrayés ! » lui disaient quelques jours plus tard et ses amies, et Monsieur le curé de Loos, et les Pères Jésuites de Lille qui se succédaient près de son lit de convalescente. Eugénie n'avait jamais cru qu'elle allait mourir, elle avait trop présentes les paroles de Jésus entendues naguère : « Je ferai de toi un vase d'élection ; tu mourras religieuse du Purgatoire. » Sur son lit, comme en santé, elle ne cessait de prier les fondateurs d'ordres : Saint Ignace, saint Dominique, saint Benoît, sainte Thérèse.

Deux de ses amies, deux des pierres du futur édifice, lui avaient rapporté de Paris la vie de sainte Gertrude ; elle passa des heures délicieuses au contact de cette âme jeune, ardente, pleine de confiance filiale envers le Cœur de Jésus, éprise, comme elle, de la sainte passion d'arracher aux flammes du Purgatoire les âmes qu'elles dévorent. Bien des traits sont communs à ces deux sœurs, j'allais dire à ces deux saintes ! Tendresse naïve, joyeux abandon, charmante familiarité, hardiesses d'enfant gâtée, Eugénie vivra désormais dans l'intimité de Gertrude. Si Notre-Seigneur ne s'en était chargé lui-même, la vierge d'Hefta l'aurait conduite, comme par la main, et au Cœur divin et aux âmes du Purgatoire ; tout au moins reste-t-il vrai que la grande religieuse bénédictine a marqué son empreinte sur la Mère Marii; de la Providence ; et que, dans l'éternité, elles n'ont pas

dû avoir de peine à se reconnaître : elles sont si évidemment de la même famille !

Dieu envoya alors une douleur bien intime à la convalescente de Loos ; à celle que, dans un petit cercle, on appelait « ma Mère ». Le germe de la jeune communauté allait mourir en terre. Sœur Saint-Jean, sœur de la Providence, sœur Sainte-Thérèse, pour en appeler deux par leur nom : Madame Viernot, Mademoiselle Blondeau, crurent devoir quitter la mère fondatrice et renoncer à leur dessein. Madame Viernot, la première, dit à Eugénie : « La Communauté ne s'établira jamais, je te quitte, je vais au CarmeP. » — « Si Dieu veut la fin, il me donnera les moyens, répondit Eugénie. Il n'a besoin ni de toi, ni de moi pour faire son œuvre. Va au Carmel, nous nous retrouverons au ciel, » Ce n'était pas tout : « Tu ne trouveras pas mauvais dès lors, reprit celle qui partait, que je te redemande la couronne de diamants de Notre-Dame de la Providence. » Eugénie eut un sourire navré ; elle se leva, monta dans sa chambre, et, agenouillée aux pieds de sa chère statue, se plaignit affectueusement d'être contrainte de la dépouiller ; puis elle rendit la couronne à son amie. Non, en vérité, pensait-elle, les œuvres de Dieu ne se fondent pas sur la richesse.

Quelques jours plus tard. Mademoiselle Blondeau venait à son tour faire ses adieux ; elle aussi entrait au Carmel : « Je te souhaite, dit-elle à Eugénie, d'être une sainte fondatrice, j'admire ton courage. — Demandons à Notre-Seigneur d'être fidèles à notre vocation, » lui fut-il répondu ; et. dans la séparation, il n'y eut aucune amertume.

Eugénie allait confier ses inquiétudes et ses peines à Monsieur le doyen de Saint-Maurice et à la Supé-

I. Madame Viernot mourut au Carmel de Lille, elle y fut prieure.

rieure des religieuses du Bon-Pasteur qui la consolaient et la rassuraient. Le doyen de Saint-Maurice trouvait admirable le plan de la future société, son but lui paraissait magnifique, et de fait, pour l'exprimer, Eugénie avait trouvé une formule nette et souple « La délivrance des âmes du Purgatoire obtenue par l'abandon complet de toute œuvre expiatrice, en sanctifiant ces œuvres par la pratique des vœux de religion. )) L'idée d'Eugénie apparaît très claire, et aucun des moyens de la réaliser n'est exclu. Ces moyens, au hasard de la vie, ou plutôt selon les dispositions de la Providence, elle en cueillait ici et là quelques-uns et les notait soigneusement. Un jour elle entend chanter un De Profiindis après une messe de Requiem ; elle se dit que, dans la nouvelle Communauté, tous les jours après la messe, on chantera le De Profiindis. Un autre jour, elle dit à la Supérieure du Bon-Pasteur, qu'on éveillerait ses religieuses par ces mots : « Mon Jésus miséricorde ! » — « C'est parfait, lui répond-elle, le bon Dieu ne manque pas de donner aux fondatrices les moindres lumières pour l'exécution de ses desseins ! » De multiples confidences lui avaient montré les inconvénients, dans une communauté, des embarras d'argent, et elle avait bien résolu de n'entreprendre la future fondation que munie des ressources nécessaires. Cela fut moins facile à réaliser, mais il y avait la bourse de la Providence.

Cette chère Providence, à l'heure même où celles sur lesquelles avait compté Eugénie l'abandonnaient, lui envoya l'amie, la fille qui devait être son bras droit dans la fondation, et gouverner après elle la Société, Mademoiselle Eugénie Lardin, la Mère Marie du Sacré-Cœur. De Trouvion, près Lyon, Mademoiselle Pauline d'Escrivieux lui écrivait le 22 octobre :

Ob LES AUXILIATRICES DU PURGATOIRE

Ma chère et bonne amie, « . ..Pendant mon séjour à Paris, j'ai vu très souvent une de mes amies et presque alliée, dont le père, digne et estimable homme, a fait, il y a quelques années, do mauvaises affaires ; après avoir joui d'une fortune très belle, il en arrive à posséder peu de chose. Cette amie est fixée à Paris depuis un an avec sa famille ; elle est excessivement pieuse, pleine de mérite et de savoir ; elle a de vingt-six ans à vingt-sept ans. Comme un jour elle m'ouvrait son âme et me déroulait ses pensées les plus intimes, elle me confia un secret, et ce secret est celui de son directeur, vicaire à la paroisse de Saint-Merry. Il s'agissait de l'œuvre du Suffrage pour les âmes du Purgatoire, et de la formation d'une Congrégation religieuse dans ce but. D'après toutes les explications qu'elle me donnait, le projet qu'elle émettait, me paraissait le même que celui que le bon Dieu vous a inspiré à vous-même. Comme je la connais très discrète, j'ai cru devoir lui parler de vous, de vos plans, de vos désirs, de vos espérances ; elle me promit le secret, mais à la condition que je vous écrirais, et que je vous prierais même, si vous trouvez la chose opportune et favorable à votre pensée commune à toutes deux, de lui écrire à elle-même La pauvre petite ne croit pas, pour des raisons de famille, pouvoir faire partie de cette congrégation religieuse, mais elle vous offre d'être votre correspondante à Paris, si toutefois vous l'autorisez à parler ouvertement de la chose au vicaire de Saint-Merry qui s'occupe de cette organisation. Il serait fâcheux de travailler les uns à Lille, les autres à Paris, pour le même objet, dans le même but, sans s'entendre. Déjà plusieurs personnes à Paris ont le désir de faire partie de cette Association.

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Mon amie m'a écrit ces jours-ci en me pressant de nouveau de vous mander la chose. Jugez vous-même et agissez. Je vous répète, que vous pouvez vous confier à mon amie, elle est aussi sûre que moi-même ; elle se nomme Eugénie Lardin, et demeure quai de Gèvre, 18. Pressez-vous, car son cœur ardent pour les chères âmes du Purgatoire est impatient.

« Je dois ajouter que c'est cependant une personne moins vive que vous de caractère et d'imagination, mais elle aime Dieu, est capable et pleine de mérite ; je crois que comme intermédiaire, elle vous sera d'un grand secours.

« Adieu, encore, toujours à Dieu, à Marie et à vous.

Pauline, e. de M. »

« Je suis prise ! » s'écria Eugénie, en remettant la lettre sur sa table. Elle était prise en effet. Après s'être recommandée particulièrement à sainte Thérèse, le 15 octobre, elle recevait, huit jours après, la réponse qui aurait pu mettre fin à tous ses doutes. La cinquième condition : « rencontre d'un prêtre qu'elle ne connût pas avant, animé de la même pensée de se dévouer pour les âmes du Purgatoire », condition qui peut-être lui avait semblé irréalisable, la voilà réalisée ; et, du même coup, ce sont bien plus de cinq personnes qui vont s'unir à elle pour la fondation nouvelle. Que peut-elle objecter ? Dieu a cédé à tous ses caprices, pourquoi, à son tour, ne cèderait-elle pas à la volonté divine, clairement manifestée ? Très prudente, elle ne veut pourtant pas s'avancer, ni trop se hâter : elle écrit à Mademoiselle Lardin une lettre assez vague, et met au courant son confesseur. Voici ce qui arriva :

« C'était le 31 octobre, raconte-t-elle, je partis pour Lille, dans l'intention de consacrer ma journée,.

comme de coutume, aux quêtes et loteries dont j'avais accepté la charge. Je terminai par la confession. Après l'absolution, mon confesseur me dit : « Vous n'avez pas de réponse de Paris ? — Non, mon Père, j'attends, je désire et je redoute ; ma lettre ne me compromettra pas, j'ai beaucoup parlé de mon association ; peu, très peu, de mon projet de fondation — Restez souple entre les mains de Dieu, me réponditil, et ne désirez que sa volonté. » Je rentrai à Loos à l'heure accoutumée, et, comme j'arrivais, on me remit une lettre de Paris. Ma famille était habituée à mes nombreuses correspondances, mais elle ne me savait aucune relation à Paris, aussi me fut-il aisé de comprendre que le timbre de cette lettre avait éveillé l'attention de mon entourage. Je montai bien vite à ma chambre et aux pieds de Notre-Dame de la Providence, témoin de mes luttes et de mes souffrances, je décachetai la lettre. C'est bien cela, me dis-je, et je lus :

Paris, 29 octobre 1855.

Mademoiselle, * « Je n'ai pas reçu votre lettre avec moins de plaisir

que vous n'avez reçu celle de mon amie Pauline.

Nous nous réjouissons en songeant que peut-être

vous êtes libre, que vous viendrez près de nous, et que

l'œuvre en faveur des chères âmes sera établie par

vos soins. Comme nous allons prier pendant l'octave

des morts, afin de demander au Seigneur qu'il nous

unisse davantage encore à cette nouvelle sœur qu'il

vient de nous donner !

« Nous ne nous sommes jamais vues, il est vrai,

Mademoiselle, mais nous nous connaissons en Notre-

Seigneur. Lorsqu'on a les mêmes idées, les mêmes

sentiments, on ne peut moins faire que de s'aimer.

Il n'y a pas entre les hommes de meilleur lien que l'amour de Notre-Seigneur, car il donne l'esprit de persévérance, d'humilité, de soumission, esprit indispensable à ceux qui veulent vivre de la vie commune.

« Lorsque je proposais à Pauline de correspondre avec vous, je ne parlais que de l'établissement de la communauté ; nous avons déjà dans toutes les paroisses de Paris, et notamment dans la nôtre, la confrérie de Notre-Dame du Suffrage, érigée à peu près dans les mêmes termes que celle de Loos, et affiliée comme elle, à la grande confrérie de Rome : vous voyez que nous sommes déjà sœurs de ce côté-là. Lorsque je quittai Lyon pour Paris, je fus toute attristée du peu de foi et de piété que je remarquai ici ; mais la vue de toutes ces confréries pour les morts me donne bon courage. Prier pour eux est tout ensemble une œuvre de foi et d'amour. Mon esprit revient toujours à cette pensée que vous pourrez commencer la communauté en venant vous joindre aux quelques personnes qui sont déjà réunies. Tout ce que Pauline m'a dit de vous et de votre zèle me fait croire que vous êtes bien propre à fonder cet établissement. Je désire bien vivement que vous puissiez venir passer quelques jours ici, afin de vous entendre avec Monsieur l'abbé Largentier. Monsieur le curé de notre paroisse s'occupe de l'affaire à Rome, et nous sommes assurés ici de la protection de Monseigneur.

« J'ai tant besoin de prières, que je me sens heureuse de me confier aux vôtres, et que notre connaissance devienne intime ou non, je remercierai toujours Pauline, de m'avoir rapprochée de vous. Pour le bien de l'œuvre, il vaut mieux que vous écriviez directement à Monsieur Largentier.

« Adieu, Mademoiselle, j'espère que Notre-Seigneur vous donnera assez de forces pour supporter vos souffrances, et assez de santé pour travailler à notre chère œuvre ; pour une âme comme la vôtre, les souf frances ne sont qu'une nouvelle faveur du Seigneur. Toute à vous, en Notre-Seigneur, »

Eugénie Lardin. «

« Je restai stupéfaite de ce style. Cette jeune fillt ne me connaît pas, disais-je, elle compte sur moi comme s'il m'était possible de quitter ainsi ma famille pour aller à Paris. Elle ne sait pas à qui elle parle lorsqu'elle écrit : « Pour une âme comme la vôtre, les souffrances sont une nouvelle faveur du Seigneur. » Je ne sais pas souffrir physiquement, ni moralement ; je n'ai eu aucune épreuve. Dans l'espace de quelques minutes, plus de mille pensées traversèrent mon esprit. Debout, en face de ma chère Sainte Vierge, je me livrais à toutes mes réflexions : « Je n'écrirai pas à ce prêtre, je ne veux pas m'engager, pensais-je ; s'il en a l'inspiration, il m'écrira le premier. » Enfin, je pris l'enveloppe pour y remettre cette lettre qui me causait une impression si pénible, sans qu'il me fût possible de savoir pourquoi, et, voilà que dans le fond se trouvait une demifeuille de papier que je n'avais pas d'abord aperçue. Je la prends presque en tremblant. Cette lettre était de Monsieur Largentier. De plus en plus émue, je la lis :

Paris, 29 octobre 1855.

Mademoiselle,

« Mademoiselle Lardin me fait part de la lettre que vous lui adressez et qui me fait le plus grand plaisir ; je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je vous comprends. Il ne s'agit plus que de nous entendre,

notre but est le même ; nous ne pouvons différer que sur les moyens. J'aurais bi(?n le plus grand désir de vous entretenir, malheureusement je suis prisonnier et ne puis faire une excursion semblable pour le moment. Ce que j'ai l'ait, Mademoiselle, n'est rien en comparaison du résultat que votre zèle a réalisé ; mais je n'ai pas eu le même plan. J'ai constitué une petite communauté sous l'habit du monde. Dans un mois ou six semaines, au retour du curé de notre paroisse qui est à Rome, nous verrons à faire un nouveau pas sous les auspices et la protection de Monseigneur l'Archevêque, dans des conditions spirituelles très avantageuses. Je ne me permettrai pas un mot de blâme. Mademoiselle, sur le zèle qui vous porte à tout embrasser ; le cœur chrétien, le vôtre, a besoin de riniîni. Je viens d'abord vous proposer de nous entendre et de nous fondre pour constituer notre centre à Paris, où Monseigneur désire vivement le succès de notre entreprise charitable. Si vous acceptez, je vous dirai comment je comprendrais votre affaire. Je demande tous les jours à Dieu la personne humble, mais ferme et nette que je désire mettre à la tête de notre petite communauté ; fasse le Ciel, Mademoiselle, que vous ayez votre liberté et assez d'abnégation pour vous déplacer et venir ici fondre nos idées, nos efforts et notre dévouement !

« Je me résume, Mademoiselle, êtes-vous libre ? Acceptez-vous une fusion et sur quelles bases ? Veuillez me répondre aussitôt que possible. Je vais prier Dieu pour vous, comme pour une bonne sœur ; je me recommande également à vos prières.

(( L'Archiconfrérie de Notre-Dame du Suffrage est établie à Saint-Merry, et il y a des confréries pour les morts dans toutes les paroisses, seulement il n'y a pas

de communauté qui prie spécialement et exclusivement pour les trépassés.

« En attendant de vos nouvelles, veuillez me croire,, Mademoiselle,

« Votre bien dévoué serviteur, Largentier, vicaire. »

« Cette lettre m'écrasa ; j'étais vaincue. Je sentis que Notre-Seigneur me prenait, pour m'attacher à sa croix, et, en même temps, l'attrait de cette œuvre tant désirée disparut si complètement que je ne vis plus que des difficultés. Dire ce qui se passa alors dans mon âme, me semble impossible. »

Le lendemain, 1^^ novembre, à la grand'messe,. près de son père qu'elle aimait s*i tendrement, Eugénie sentit son cœur qui défaillait ; c'était donc bien vrai, il faudrait partir, quitter Loos, les siens, et se lancer dans l'inconnu d'une vie où elle ne voyait que luttes et souffrances. Mais, puisque Dieu le voulait ! Devant le Saint Sacrement exposé, elle se demandait que répondre à Monsieur Largentier. N'osant encore accepter le sacrifice d'une décision immédiate, elle lui dira qu'il n'a pas à compter sur elle pour l'instant, qu'il poursuive ses projets, qu'il fonde sa communauté, plus tard elle y entrera, comme novice. Son confesseur, approuvant le compromis, elle écrit dans ce sens. C'était d'ailleurs ce qu'elle venait de répondre à un prêtre de Lille, qui lui avait fait une proposition analogue ; elle insista cependant sur le but de la communauté ; le soulagement des âmes du Purgatoire, et sur le vœu spécial en leur faveur, qu'il lui semblait essentiel d'ajouter aux trois vœux de religion.

La réponse de l'abbé Largentier, sans lui donner aucune lumière, ne fait que la troubler davantage. Elle reste convaincue que c'est bien la Providence

qui les a mis en rapports, que de ces rapports naîtra la communauté que Dieu lui demande d'établir ; mais pour arriver au même but, les moyens sont diamétralement opposés et les personnes aussi dissemblables que possible. Ce fut dans la vocation de Mademoiselle Smet, la grande douleur et la grande incertitude. Eugénie, sans doute, est très impressionnable, enthousiaste, elle voit grand, et il ne lui déplaît pas de dépenser, dans un même temps, son inlassable activité sur des projets très divers ; mais d'une merveilleuse lucidité d'intelligence, elle ne perd jamais de vue le but dernier qu'elle vise; elle a d'ailleurs sur la vie religieuse des idées extrêmement précises et fort justes, qu'elle a puisées dans son éducation au Sacré-Cœur, dans ses rapports avec des prêtres et des supérieurs de Communauté d'une parfaite prudence, et dans son bon sens pratique affiné par la vie d'œuvres qu'elle mène depuis douze ans ; nous avons le droit d'ajouter aujourd'hui que Dieu qui l'a choisie la dirige de sa grande main et si forte et si douce. L'abbé Largentier, homme de bonne volonté et saint prêtre, veut faire vite, ce qui n'est pas la meilleure façon de faire bien ; il prend ses désirs pour réalités, il accumule projets sur projets, et les expose tout au long à Eugénie, qui toujours primesautière, lui répond qu'en vérité « elle ne pouvait le suivre dans une pareille Babel. » Elle multiplie les objections, et Monsieur Largentier multiplie les réponses qui ne sont jamais bien concluantes, mais qui se terminent invariablement par ces mots : « Je compte toujours sur vous. >>

Eugénie est à la torture, et ce mois de novembre 1855 — il convenait d'ailleurs qu'il en fût ainsi — est vraiment le point critique et de sa vocation et de sa vie. Le premier secours lui vient d'Ars. Sa lettre

du mois d'août avait fini par joindre l'abbé Toccanier ; le 13 novembre, fête de saint Stanislas Kostka, elle recevait la réponse :

Mademoiselle,

« Votre si édifiante lettre m'est parvenue au Pont d'Ain, au milieu d'une retraite prêchée par notre digne évêque ; c'était, comme vous le voyez, une occasion ménagée par la divine Providence pour lui parler de vous et de vos pieux projets.

« A mon retour à Ars, le jour de la lete des morts, selon votre désir, j'ai exposé vos demandes à mon saint curé, le priant de les méditer devant Dieu avant de me donner la réponse. Trois ou quatre fois depuis cette époque, je lui ai adressé les mêmes questions auxquelles il a toujours fait les mêmes réponses. Il pense que c'est Dieu qui vous a donné l'idée d'un si sublime dévouement, que vous ferez bien de fonder un ordre dans l'intérêt des âmes du Purgatoire.

— « Si cette demoiselle n'a pas de ressources ? — Qu'elle attende.

« Doit-elle établir cet ordre dans son diocèse ? — Oui, si elle peut,

« Un autre évêque lui offre son concours ! — Si elle ne peut pas réussir dans son pays, qu'elle essaie ailleurs.

« Peut-elle encore rester dans son pays, en continuant à exercer son zèle ? — Oh ! Oui !

« Maintenant, Mademoiselle, Monsieur le curé vous parle-t-il par une inspiration divine, ou bien d'après un jugement propre et sa tendre compassion pour les âmes du Purgatoire, c'est là un mystère pour ceux qui l'entourent et vivent dans son intimité. Que Monsieur le curé ait parfois des lumières surnaturelles, c'est pour moi un fait démontré ; mais toujours,

je ne le crois pas, comme certaines personnes exagérées qui répandent tant de faux bruits. Vous pouvez être sûre de deux choses : c'est qu'il approuve votre vocation à la vie religieuse et la fondation de ce nouvel ordre qui, selon lui, prendra dans l'Eglise une rapide extension. C'en est assez, pour prendre une détermination que vous réaliserez au moment et dans le lieu voulus par la Providence, dont vous serez l'instrument fidèle. . . .

« Veuillez agréer, avec mes remerciements, les sentiments de mon profond respect.

« Votre très humble et obéissant serviteur,

J. ToccANiER, missionnaire.

Ars, le 11 novembre 1855. »

Eugénie ne pouvait plus tard se rappeler cette heure sans verser des larmes : douleur et joie, les deux sentiments remplissaient son âme torturée et bienheureuse ; elle sentait bien qu'il lui devenait impossible de reculer, mais aussi, d'avancer. La crainte l'arrêtait ; s'était-elle suffisamment expliquée, n'était-il pas mieux d'écrire de nouveau à Monsieur Toccanier ? La séparation serait affreusement dure, ne fallait-il pas s'y résigner seulement dans la claire et pleine lumière de la volonté divine ? Elle écrit donc ; elle expose que Monseigneur l'archevêque de Cambrai ne veut pas de communauté nouvelle dans son diocèse, elle détaille les propositions de Monsieur Largentier, ses répugnances, les inconvénients multiples de son départ de Loos, l'opposition qu'elle prévoit dans sa famille, et demande conseil : faut-il s'unir à la fondation de Paris, faut-il rester à Loos encore quelque temps ? La lettre part, la réponse n'arrivera que le 27 novembre.

Pendant ce temps les lettres se succèdent entre

HAMON. — LES \L'XILI\TRICES DU PURGATOIRE. — I. 5

Paris et Loos ; Eugénie apprend, ou comprend mieux^ les détails de l'œuvre qu'elle devra diriger. Mademoiselle Joly, une des plus anciennes pénitentes de Monsieur Largentier vient de fonder un cours à Paris, une sorte d'école normale pour les jeunes filles qui veulent être institutrices, Mademoiselle Lardin y donnera dos leçons, la pension est de deux mille francs, tous les profits de l'établissement seront pour l'œuvre, on cherche des maîtresses et des élèves ; si Mademoiselle Smet peut en envoyer, qu'elle n'hésite pas. Il serait très utile à l'œuvre d'avoir parmi les prétendantes des personnes propres à l'enseignement. Mademoiselle Lardin, en relation avec le Père Lavigne, prie Eugénie de s'informer s'il n'en connaîtrait pas quelques-unes. On lui demande une prière toute spéciale à cette intention le 21 novembre. Jamais Eugénie n'avait pensé à l'enseignement, et on ne lui parle que de cela ! « Je ne voyais, écritelle, avec sa verve pleine d'humour, qu'instruction, brevets, diplômes à tous les étages. Est-ce donc le moyen que Dieu veut que j'accepte ? J'avoue que je ne le crois pas. » Ces luttes, ces indécisions l'accablent, et la rendent malade ; son imagination lui représente la douleur des siens avec une telle poignante vivacité, qu'il lui semble sentir le tressaillement du dernier serrement de main de son père, et tomber toutes chaudes sur son front les larmes maternelles. Un jour elle a pourtant la force de s'écrier devant Notre-Dame de la Providence : « Mon Dieu pour vous, pour les âmes du Purgatoire ! » Dans une de ses méditations, le Cœur Sacré de Jésus — c'était déjà l'une des grandes dévotions de son âme — lui fit comprendre la souffrance qu'il éprouverait, s'il pouvait souffrir, obligé par sa justice de repousser une âme que son amour lui fait chérir d'une tendresse

infinie ; jamais elle n'oublia cette vision crucifiante, et vraiment ce fut l'amour des âmes du Purgatoire qui décida sa volonté.

Le 21, c'était un mercredi, elle s'offrit à Notre- Seigneur pour les chères âmes souffrantes, par les mains de Marie, et pour couper court à toutes ses indécisions, elle résolut de parler le jour même à sa mère. Ce jour-là, Madame Viernot, l'une de ses deux petites déserteuses, comme elle les appelait sans la moindre rancune, était partie pour le Carmel, sans avertir les siens ; elle les savait opposés à ses desseins, et pensait que son titre de veuve lui permettait d'agir avec cette liberté. Une des sœurs d'Eugénie était allée dire adieu à la chère fugitive et rentrait au salon, le soir, tout émue. Eugénie qui n'avait pas encore parlé à sa mère, qui tremblait à l'idée de tout lui dire, et qui pourtant voulait tenir la résolution prise dans sa communion du matin, posait diverses questions. Madame Smet, occupée à un ouvrage de tapisserie qui paraissait l'absorber, ne perdait pas un mot : « Tout en causant, raconte Eugénie, je me disais à moi-même : « Si je veux parler aujourd'hui, je n'ai plus de temps à perdre. » La parole expirait sur mes lèvres, lorsque tout à coup, après quelques minutes de silence, ma mère me dit : *< Je ne comprends réellement pas la conduite de tes amies^ ; quitter ses parents sans les prévenir, faire parler de soi toute une ville ! J'espère bien que si tu nous faisais un jour le chagrin de nous quitter, tu ne prendrais pas la fuite, comme si tu commettais un crime ! » C'était le moment de parler, je n'eus pourtant le courage que de dire : « Ah ! tu peux être tranquille, maman, je n'en

I. Mademoiselle Blondeau, In deuxième ]ietite déserteu«e, devait suivre dans quelque jours Madame Vieruot.

68 LES AUXILIATRICfc-S I>U PURGATOIRE

aurais pas la force. )i Ma mère ne répondit rien, et. j'eus un grand repentir de n'avoir pas osé m'expliquer davantage. Je crus entendre cette parole de Notre- Seigneur à saint Pierre : « Pierre, m'aimes-tu ? » 0 mon bon Jésus, quelle faiblesse ! quelle ingratitude ! Gomme vous avez été miséricordieux pour moi ! J'aimais mes aises, mon genre de vie, ma famille, mes œuvres ! J'étais perdue dans toutes ces pensées. Quand, peu de temps après, ma mère reprit, comme si notre conversation n'eût pas été interrompue : « Cependant, mon Eugénie, je ne crois pas que tu meure sans avoir fait quelque chose qui dure ; ton association de prières est bien extraordinaire ; avoir réuni en deux ans des milliers d'associés, reçu la bénédiction du Saint-Père, distribué un nombre considérable de livrets, avoir couvert tous les frais. — C'est vrai, mère, mais tout cela ne donne pas la vocation religieuse. » Je ne pus me pardonner ici d'avoir résisté à la grâce une seconde fois. Je m'humiliai devant Notre-Seigneur et le suppliai d'inspirer à ma mère une troisième demande. J'étais encore toute perdue dans mes anxiétés et mes réflexions, tandis que mes sœurs brodaient tranquillement, ne se doutant pas des battements de mon cœur, quand tout à coup, laissant sa tapisserie et me regardant attentivement : « Ah ! ma chère enfant, me dit-elle, je suis bien sûre que tu finiras par te faire religieuse. Fonde donc un ordre pour les âmes du Purgatoire. Il me semble que j'y resterais moins longtemps si cotte communauté était établie par toi : « Stupéfaite d'une telle miséricorde de mon unique Maître, et craignant d'avoir mal entendu, je priai ma mère de répéter ce qu'elle venait de me dire. Et elle reprit avec non moins d'assurance ; « Je te crois destinée à fonder avant de mourir une œuvre pour les âmes

du Purgatoire — Est-ce sérieusement que tu parler, ma bonne mère ? Tu révèles mon intime pensée et le désir de mon cœur. — Mais oui ; s'écrièrent mes sœurs sans me laisser le temps d'achever, voilà deux ans qu'Eugénie ne pense pas à autre chose, tu ne le permettrais pas ! — De quel droit, mes chères enfants, répondit maman, pourrions-nous nous y opposer, si c'était la volonté de Dieu ? « Mes sœurs voulant alors faire tourner la conversation en plaisanterie, me demandèrent ce que je comptais faire des objets à mon usage, et se partagèrent sur l'heure mes petites propriétés. « Je ne pourrais être l'aumônier de ta communauté, me dit à son tour mon cher frère, mais ne m'accepterais-tu pas comme portier ? » Ce premier moment de gaieté fut de courte durée, et nos larmes coulaient déjà bien abondantes, lorsque j'entendis monter mon père. Je suppliai mes sœurs de dominer leur émotion, et je parlai tout de suite à mon père de sa lecture. Il nous embrassa, prit congé de nous, et la soirée finit plus tôt que de coutume. «

Eugénie, seule dans sa chambre, remercia Notre- Dame de la Providence ; quel pas, et pour ainsi dire malgré elle, elle venait de faire ! elle résolut d'aller de l'avant, et de tout raconter à sa mère le lendemain. Étonnée de tout ce qu'elle apprend, Madame Smet, s'en veut presque de l'ouverture, en quelque sorte inconsciente, qu'elle a faite à Eugénie la veille : « Mais, mon enfant, tu ne sais pas ce que c'est qu'une fondation, il faut des sujets, il faut des sommes considérables, et tu n'as ni l'un ni l'autre, et ta santé est si délicate ! — L'argent n'a jamais fait les œuvres du bon Dieu ; si le Seigneur ne bâtit luimême la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la construisent. Que le bon Dieu veuille la fon-

dation, il me donnera les moyens de la faire ; qu'il ne la veuille pas, je ne la veux pas non plus. » Si les renseignements demandés et à Monseigneur Chalandon et à Ars sont satisfaisants, qu'on lui permette d'essayer ce n'est pas un mariage, elle pourra se retirer. « Jamais ton père ne consentira. — Je compte sur toi, maman. — Donne-moi du temps ! »

Eugénie, heureuse et bouleversée, se disait à ellemême en regagnant sa chambre : « Mon Dieu ! que je suis lâche, j'avance et je voudrais reculer, je veux et je ne veux pas. » Et c'est bien vrai. Dieu voulait, agissait pour elle, mais elle voulait comme Dieu, elle agissait avec Lui.

Ce même jour, 22 novembre, elle reçut de Monseigneur Chalandon une lettre qui lui fut une amère déception. Les renseignements qu'il lui donnait sur l'abbé Largentier étaient bons ; mais, très nettement, il lui faisait comprendre qu'il ne voulait pas s'occuper d • sa nouvell communauté ; il avait des phrases dures pour cette Eugénie qu'il aimait tant et qui avait été si filiale et si généreuse. « Si vous saviez comme on ennuie les évêques en leur arrachant des autorisations, vous les laisseriez un peu tranquilles^. » Sans doute, et les pauvres fondatrices ne demanderaient certes pas mieux ; mais à une condition : il faudrait que le bon Dieu de son côté voulût les laisser elles-mêmes tranquilles, et il ne le veut pas. La lettre se terminait par une distinction entre Eugénie qui restait son enfant, et les œuvres d'Eugénie ; toujours il aurait le temps de s'occuper de l'une, mais des autres, non.

Cette lettre qui, dans toute circonstance, eût été pénible, fut affreusement dure pour M^^^ Smet,

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