I. Lettre du ao novembre i
au milieu des heures critiques qu'elle vivait ; elle fit pourtant bonne contenance devant les siens, tout en pensant : si cette lettre était arrivée par le premier courrier, peut-être n'aurais-je pas eu le courage de parler si fermement à maman.
Ce même jour, ou certainement l'un de ceux qui suivirent, elle se présente chez Monseigneur de Garcignies, évêque de Soissons, qui s'était montré si paternel, et qui désirait tant l'accueillir dans son diocèse ; il était de passage à Lille, Elle lui avoue qu'elle vient de recevoir de Monseigneur de Belley une lettre bien décourageante ; Monseigneur de Garcignies la rassure ; elle peut toujours compter sur lui, qu'elle prenne confiance, c'est un moment d'épreuve, une soulîrance à supporter pour les âmes du Purgatoire. A la personne qui entre après Eugénie, Monseigneur de Garcignies dit : « Mademoiselle Smet sort d'ici, son œuvre réussira, car c'est l'œuvre de Dieu, mais elle aura beaucoup de tourments. Je désirerais bien vivement l'avoir dans mon diocèse. » Nous retrouverons dans la suite de cette histoire celle qui entendit ces paroles ; M"^^ Marie Prévost, devenue Mère Marie de Sainte-Gertrude fut, pendant dix années, le modèle des infirmières ; gravement malade, elle voulut pourtant jusqu'au bout rester près du lit d'agonie de la Mère Marie de la Providence, elle employa ses dernières forces à panser le cancer terrible qui la rongeait, et quand la Mère fut remontée à Dieu, la fille, jugeant sa tâche terminée alla cinq mois plus tard, rejoindre dans l'éternité celle qu'elle avait tant aimée ici-bas.
Réconfortée par cette visite à Monseigneur de Garcignies, Eugénie reçut, quelques jours plus tard» une lettre d'Ars qui dissipait toutes ses irrésolutions
et mettait sa voie en pleine lumière. Monsieur l'abbé Toccanier écrivait :
Mademoiselle,
... « C'est vous-même qui m'avez déterminé à attendre jusqu'à ce jour, désirant avoir une réponse méditée devant le bon Dieu. Cette réponse si désirée, la voici : Acceptez comme un appel de la Providence la proposition de ce prêtre de Paris, réunissez toute votre action à la sienne. Tout prouve que c'est le bon Dieu qui vous a inspiré les mêmes idées sur une entreprise aussi utile à l'Église de la terre et à l'Église souffrante. Le bon curé ne peut pas s'expliquer plus clairement. Pour sonder sa pensée intime à votre sujet, je me suis permis de lui objecter la difficulté que vous trouvez dans une séparation pénible pour votre cœur, plus encore pour votre famille ; le vide que votre absence produirait dans une paroisse où vous êtes comme l'âme des bonnes œuvres. A mon grand étonnement, lui, qui d'ordinaire ne cpnseille pas aux jeunes personnes de contrarier leurs parents, mais d'attendre avec patience leur consentement, n'a pas hésité un instant pour vous. Il dit que les larmes que la tendresse naturelle fera verser seront bientôt taries. Vraiment, il vous encourage, lorsque tous les projets de ce saint prêtre seront approuvés par le Saint-Père à exécuter votre résolution en lui disant : Voici votre servante, faites de moi ce qu'il vous plaira.
... « Maintenant permettez-moi de vous parler à cœur ouvert. J'aime beaucoup votre parole : «J'ai un cœur d'amadou.» Il n'est que plus propre à recevoir et à conserver le feu de la divine charité. Ne craignez pas de vous laisser embraser par le Cœur de Jésus, foyer de l'amour divin ; c'est lui qui saura lever tous
les obstacles et vous établir l'ange consolateur des âmes du Purgatoire, ses épouses chéries... «Veuillez agréer les sentiments... etc.
de votre très humble et très obéissant serviteur,
Y. TOCCANIER.
Ars, par Trévoux, 25 novembre 1855. »
Il faudra donc aller à Paris, conclut Eugénie, sans enthousiasme. Dieu le veut ; mais que dira mon père ? Un jour, elle vit Madame Smet emmener son mari dans la salle à manger, contrairement à toutes leurs habitudes. C'est pour lui tout dire, pensa-t-elle. Peu de temps après la porte s'ouvrit, on sonna le dîner, et comme elle entrait, profondément émue, son père lui prit la main sans prononcer une parole. Elle-même ne put dire un mot, elle souffrait trop ; le repas lui parut bien long. Les semaines qui suivirent furent très pénibles.
Les projets d'Eugénie commençaient à être connus. La Mère Cardon, Maîtresse générale au Sacré-Cœur de Lille, la presse de se faire libre et même la gronde un peu : « Ma chère Eugénie, soyez donc prudente, voyez quel ridicule vous vous donnez en vous faisant passer ainsi pour fondatrice. — Je vous assure, Madame, que je n'en ai parlé à personne. — On a même ajouté que Pauline d'Escrivieux se joint à vous. — Je ne connais Pauline que par correspondance, il ne faut pas ajouter foi à tout ce qui se raconte. » Eugénie promit de suivre la retraite des anciennes élèves que le Père Fressencourt, de la Compagnie de Jésus, devait prêcher dans les premiers jours de décembre. Pendant la retraite une de ses tantes lui offrit l'hospitalité à Lille ; elle vit là un moyen d'entrer en rapports avec Monsieur Largentier qui la pressait de venir à Paris. Décidée à ne pas faire
le premier pas, elle l'informa que s'il venait lui-même à Lille, il lui serait facile de le voir, Monsieur le doyen de Saint-Maurice serait heureux de le recevoir.
La retraite commence, et peu à peu, sous l'impression des fortes vérités de la foi, le calme se fait dans l'âme d'Eugénie : c'est elle qui résume, avec sa netteté habituelle, les instructions. Les premiers jours passent, et Monsieur Largentier ne vient pas ; elle achèvera, pense-t-elle, sa retraite tranquillement. Le 5 décembre, elle remontait du dîner, quand on l'avertit qu'un prêtre de Paris l'attend chez Monsieur le doyen de Saint-Maurice. « Priez pour moi », dit-elle émue à la Mère Gardon, et elk se hâte vers le presbytère. Monsieur le doyen la reçoit paternellement, la présente à Monsieur Largentier, et les fait asseoir. Il prend un journal, s'assied lui-même, et déclare qu'il veut assister à l'entretien, il représentera la famille. Il engage Monsieur Largentier à ne rien cacher et à exposer très clairement la situation de la communauté à la tête de laquelle il veut mettre Eugénie. L'entretien s'engage, s'anime : vite il est facile de voir que le but est le même ; les moyens, différents. Eugénie tâche de savoir quelles sont les personnes réunies par l'abbé Largentier, leur genre d'éducation, sur quel concours elle peut compter. Les réponses lui prouvent qu'elle n'est pas comprise, ou qu'on ne veut pas la comprendre ; elle en est peinée, mais se jetant dans les bras de la chère Providence, elle se dit : « Tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu, qui sait s'il ne sortira pas de tout cela le moyen d'atteindre mon but ? »
L'heure du souper était venue, Eugénie retourne chez sa tante ; rentrée dans sa chambre, elle se sent encore tout émue, toute tremblante et fiévreuse ; minuit sonne, elle n'a pas fermé l'œil.
Le lendemain, dès la première heure, elle court par un brouillard épais chez son confesseur ; la femme de chambre de sa tante l'accompagnait. Elle met Monsieur 1 abbé Clarisse au courant de ce qui lui arrive, et, après s'être confessée, va à l'église Saint- Maurice. Monsieur Largentier l'attendait, il célèbre la sainte messe à l'autel d<' l'Immaculée Conception, autel pour lequel Eugénie a fait sa première quête, autel où elle a prononcé son vœu de virginité perpétuelle ; il tremblait d'émotion quand il déposa la sainte hostie sur les lèvres d'Eugénie, elle-même bien émue.
Dans la matinée, chez Monsieur le doyen de Saint- Maurice, dans l'après-midi, chez Monsieur l'abbé Clarisse, où tous, même Eugénie, se sont trouvés à une heure pour le dîner, la conversation de la veille est reprise. Monsieur le curé de Saint-Merry a chargé Monsieur Largentier son vicaire de ramener M"^ Smet: « C'est impossible, déclare-t-elle, mes parents ne me le permettront pas. » Très émue toujours, elle ne se sent à l'aise que lorsqu'on parle de Mademoiselle Lardin ; elle est heureuse d'apprendre que Monsieur Clarisse connaît le père de cette jeune fille; il a été en rapports avec lui à propos d'un journal. Mademoiselle Joly, qui a beaucoup de cœur, mais peu de tête, au reste fort bonne personne, l'intéresse moins : elle reste assez indifférente à l'énumération de tous les avantages qu'offre Paris pour la fondation future. « Je regrette, dit en finissant Monsieur Largentier, que vous n'ayez pas cru pouvoir me présenter à votre famille. Je rendrai compte à Monsieur l'abbé Gabriel — c'était le curé de Saint-Merry — de tout ce que vous m'avez dit. » Et l'on se sépare.
Quand Monsieur le doyen de Saint-Maurice revient de la gare où il a été conduire Monsieur Largentier,
Eugénie l'interroge : « Eh bien ! mon Père, qu'en pensez-vous ? — Enfant, cela ne me va qu'à moitié, il calcule trop. Mais enfin, il y a trop de circonstances providentielles pour ne pas essayer. Allez à Paris, si vous réussissez, vive le Seigneur ! Si vous ne réussissez pas, vous n'avez pas de respect humain, vous reviendrez ici reprendra toutes vos œuvres. Courage, Notre-Seigneur ne vous abandonnera pas. »
Après avoir filialement remercié le bon doyen, qui s'estimait trop heureux d'avoir pu lui rendre service, Eugénie revient au Sacré-Cœur. A la porte, elle trouve la Mère Cardon, qui s'occupait des retraitantes: « Vous arrivez bien tard, Eugénie ! » Elle ne peut répondre et éclate en sanglots : « Mais, ma pauvre entant, qu'avez-vous donc ? — Oh ! Madame, je n'ai pas d'énergie ! » Et voilà que l'excellente mère l'entraîne au fond du corridor où se trouvaient la Révérende Mère Supérieure et le Père Fressencourt : « Mon Père, je vous en prie, donnez votre avis à cette enfant, voyez dans quel état elle est. » Le Père écoute et quand elle a fini : « Je ne puis vous dissimuler que tout cela me paraît sérieux, nous allons bien prier pour vous pendant ces deux derniers jours de retraite. J'avais remarqué votre place vide. » Eugénie demande une bénédiction et rentre chez sa tante.
Bien simplement elle lui raconte tout ; celle-ci, après l'avoir félicitée de sa décision et de son courage, l'engage à tout dire à ses parents, l'assure avec bonté que Dieu la bénira et lui promet mille francs pour la future communauté. Le jour de la clôture de la retraite, devant le Saint Sacrement exposé, Eugénie prononça la formule de la rénovation des promesses du baptême, d'une voix pleine d'énergie qui frappa toutes les personnes présentes : la chapelle était
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remplie. La mère de deux de ses amies qui, après avoir pensé la suivre, entrèrent au Sacré-Cœur, lui promit mille francs.
Avec les premières ressources, la divine Providence lui donnait ses premières compagnes : M^i^ Estelle Lobert, la future Mère de Saint-Augustin, qui lui obtint les prières de Monsieur Dupont, l'admirable apôtre de la dévotion à la Sainte Face ; M^i^ Fanny R. qui, elle aussi, s'adjoignit à la communauté, rue Saint-Martin, mais que sa santé contraignit, au bout de quelques années, à quitter le nouvel Institut ; enfin Célinie Beauvois, la seule des toutes premières compagnes groupées autour de Mademoiselle Smet, qui ne l'abandonna pas. Célinie avait un cœur d'or et une simplicité d'enfant que la sœur Sainte-Marthe garda jusqu'à la dernière heure de sa vie. Cuisinière chez Mademoiselle Blondeau, qui voulut d'abord être une des premières filles d'FiUgénie, ayant connu par elle le projet de la future fondation, la pauvre Célinie fut bien cruellement embarrassée quand sa jeune maîtresse, changeant d'avis, entra au Carmel ; qui suivre ? Céline Blondeau ou Eugénie Smet ? Elle resta fidèle au premier attrait, mais la lutte fut si violente que ses cheveux blanchirent en une nuit. Première sœur coadjutrice de la Société, où elle vécut trente-deux ans, elle choisit pour mourir le 30 octobre, fête de saint Rodriguez, patron spécial des sœurs coadjutrices. De temps en temps, Eugénie réunissait ses trois filles à Lille, chez sa tante, et les tenait au courant de ses projets.
Tout le monde en parlait maintenant un peu, à Loos et aux environs. Le 31 Décembre, sa mère lui ayant recommandé de ne pas tarder davantage, Eugénie résolut de mettre Monsieur Smet au courant de tout. « Nous sortîmes ensemble, pour
aller taire quelques visites, raconte-t-elle, el tandis que je m'appuyais sur le bras de mon père je lui dis : « Papa, j'ai quelque chose à te dire, mais je ne suis pas capable de commencer. — Ma pauvre enfant, me répondit mon père, je sens au tremblement de ton bras dans quel état tu te trouves ; ta mère m'a tout dit : je m'y attendais, mais j'espère que ce sera le plus tard possible . » Je n'osais pas avouer que mon départ était fixé au 9^, je continuai nos visites, le cœur brisé.
« Le lendemain, me trouvant chez une de mes tantes, elle me dit qu'il lui semblait convenable de prévenir son mari. Au même moment mon oncle entra. Très émue je lui parlai en quelques mots de mon projet. D'un ton froid il me répondit : « Oui ; en effet, j'ai appris au cercle et au café, que Mademoiselle Smet, qui est à la tête de toutes les bonnes œuvres de Lille va fonder une communauté de contemplatives avec des cuisinières. » Malgré cette brusque sortie, je me sentis soulagée d'avoir fait mon ouverture : « A quoi penses-tu, reprit mon oncle, il faut que tout cela finisse, je veux te marier, — Mais, mon oncle, je vous ai dit que je veux être religieuse. — Tu as beau dire, tu finiras par là. Du reste, tu ne jouis pas de ta fortune et il te faudrait des sommes énormes ; donc, ton entreprise est ridicule, il faut y renoncer. » Mais rien n'était plus capable d'ébranler sa résolution. Bien des promesses d'ailleurs lui avaient été faites ; elle pouvait compter sur ses parents et ses amis ; elle songeait à demander des cotisations annuelles pendant trois ans ; ce temps écoulé, si la fondation ne paraissait pas devoir réussir, elle y renoncerait.