‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 19 sur 40 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LA RUE SAINT- MARTIN Janvier-Avril 1856

« Qu'on se figure un aveugle poussé vers un abîme par une force irrésistible, et on aura un tableau exact de mes dispositions, au moment du sacrifice. Je me levai le samedi 19 janvier, en proie à de cruelles émotions ; j'assistai à la messe ; je fis la sainte communion dans l'église de Loos, conjurant Notre-Dame de Grâces de me venir en aide. Je partais avec l'une de mes sœurs qui était plus joyeuse que moi de ce voyage : mes impressions ne ressemblaient guère aux siennes ; je comprenais bien que pour moi, c'était la route du calvaire. Plusieurs amies entourèrent la voiture au moment du départ ; chacun me disait adieu, et je répondais à tous : « Je reviendrai bientôt.» Au fond je sentais bien que ce départ était définitif.

« A la gare la scène changea, mes futures filles m'y attendaient. Enfin, le signal se fit entendre, et la locomotive lancée à grande vitesse nous fit dévorer l'espace dans la direction de Paris. Le grand pas était fait, il n'y avait plus à reculer. Du reste, je me serais reproché toute ma vie, comme une infidélité, de n'avoir pas exécuté la résolution d'aller voir par

moi-même la petite commimauté de la rue Saint- Martin. »

Sans doute, pendant le voyage, en même temps qu'elle saluait tous les clochers, demandant au Dieu du Tabernacle force et courage, Eugénie tâchait de se figurer et l'appartement de la rue Saint-Martin et surtout les personnes qui l'habitaient, sur lesquelles elle n'avait pu obtenir que d'assez vagues renseignements. Il lui paraissait évident que Monsieur Largentier n'avait pas voulu répondre nettement à ses questions ; nous verrons bientôt pourquoi. Si elle avait su où elle allait, les angoisses d'Eugénie eussent été bien autrement vives.

Dans le courant de l'année 1854, Mademoiselle Joséphine Molard — plus tard la Mère Marie de Saint-Joseph — avait fait part à son directeur, Monsieur Largentier, de son désir d'être religieuse. Celui-ci lui parla de son dessein de fonder une communauté qui aurait pour but de prier, souffrir et agir pour les âmes du Purgatoire. Une bonne fille bretonne qui habitait rue Saint-Louis-en-l'Ile, avait eu la même idée ; Mademoiselle Molard la connut par Mademoiselle Eudoxie Trigory, plus tard la Mère Marie de la Nativité. Avec la bonne vieille bretonne, qui avait soixante-cinq ans, vivaient deux autres personnes qui semblaient être des filles de service. Au mois de mai 1854, Mademoiselle Molard voulut s'adjoindre à elles et vivre leur vie d'extrême pauvreté, de grande mortification, de rude labeur et d'entier dévouement aux âmes du Purgatoire. Elle ne put passer qu'une seule nuit, rue Saint-Louis-en-l'Ile ; sa famille intervint et dans la matinée elle dut rentrer chez elle. Un an plus tard, en juillet 1855, devenue libre, elle tâcha d'y revenir. Monsieur Largentier lui dit qu'il y avait eu scission : la petite communauté,

séparée de la bretonne, habitait 40, rue de la Ver, rerie. Elle s'y rendit ; elle trouva les pieuses amies logées au second étage, dans un cabinet qui n'avait qu'une fenêtre de quatre carreaux ; elles payaient quatre-vingts francs de loyer : deux lits pliants, une petite table, deux chaises pour tout mobilier. L'unique chambre n'ayant pas de cheminée, le fourneau de la cuisine était sur le palier. Mademoiselle Trigory et Armandine habitaient seules rue de la Verrerie, Quand les deux postulantes de l'extérieur, Mademoiselle Molard et Mademoiselle Marie Fontaine, celle-ci orpheline des Sœurs de Saint- Vincent de Paul, venaient en communauté, elles s'asseyaient sur les deux chaises, Mademoiselle Trigory et Armandine, sur le bord des deux lits. Un dimanche, en présence de Monsieur Largentier, assis sur une chaise, Mademoiselle Molard était sur l'autre, le reste de la communauté sur le bord des lits, il y eut conseil, et l'on décida qu'on louerait un appartement plus vaste, la communauté étant moitié plus nombreuse.

Au mois de juillet on s'installa rue Saint-Bon, au troisième étage. Il y avait trois pièces : Mademoiselle Trigory et Armandine couchaient dans l'une, Mademoiselle Molard et Mademoiselle Fontaine, dans l'autre ; la troisième servait de salle de travail. Mademoiselle Trigory, sans être supérieure, était réglementaire, elle avait de par cette charge une certaine autorité. Ayant vécu longtemps dans un couvent de Trappistines, elle aurait voulu introduire dans l'ordre qui se fondait les rigides austérités de celui que la révolution de 1848 l'avait contrainte de quitter. Très humble, très pieuse, mais assez peu intelligente, elle faisait beaucoup souffrir autour d'elle.

Monsieur Largentier avait comme pénitentes Mademoiselle Eugénie Lardin et sa sœur Elisa. Pendant

bO LES AUXILIATRICES DU PURGATOIRE

le mois de mars 1855 il expose quelqiirs-unes de ses idées à Eugénie : soin des malades pauvres, bibliothèque, vestiaire, œuvre des institutrices, tout pour les âmes du Purgatoire ; elle accepte de faire partie de l'œuvre, mais ne croit pas pouvoir prendre la direction. Elle pense à Pauline d'Escrivieux, dont le père vient de mourir subitement et qui est maîtresse de sa personne et de sa fortune. Pauline d'Escrivieux vient à Paris en juillet ; Eugénie Lardin lui raconte tout. Etonnée, Pauline lui dit : « Monseigneur Chalandon m'a mis en rapport avec une jeune fille de Lille, qui a absolument la même pensée : j'ai sa lettre ici, je te l'apporterai demain. » Le lendemain, Pauline avait réfléchi ; inquiète elle craignait d'avoir trahi un secret confié : u Eh bien ! lui dit Eugénie Lardin, écris à cette demoiselle, donne-lui mon nom, mon adresse, elle répondra si elle veut. » Pauline attendit encore, et, nous le savons, n'écrivit qu'en octobre.

Vers cette époque Eugénie Lardin entrait en relations avec les quatre amies de la rue Saint-Bon, ce que Monsieur Largentier appelait une petite communauté. Le premier janvier 1856, on changeait encore une fois de domicile et l'on s'installait 22, rue Saint- Martin, chezMademoiselle Joly. Le local était toujours bien étroit, et la pauvreté bien grande : c'est là qu'Eugénie allait prendre contact avec ses filles.

« Enfin, nous voilà à la gare de Paris, écrit-elle. Le costume de Mademoiselle Joly et celui de Mademoiselle Elisa, sœur cadette de Mademoiselle Lardin nous avaient été dépeints, de sorte que nous n'eûmes pas de peine à les distinguer dans la foule qui encombrait les salles d'attente. Après nous être demandé mutuellement de nos nouvelles, nous montâmes en fiacre, et après environ un quart d'heure de route on nous dit que nous étions rue Saint-Martin. Je

CHAP. m. — LA RUE SAINT-MARTIN 89

n'avais guère l'expérience des voyages et ne connaissais pas Paris. Quelle déception en voyant ces rues encombrées avec leurs hautes maisons, la foule enfiévrée qui les remplissait, l'aspect mercantile de la rue Saint-Martin elle-même.

« La voiture s'arrête au n^ 22 ; il était six heures du soir. Je suis Mademoiselle Joly, nous montons, la porte du troisième s'ouvre, une personne en robe noire, avec des bandeaux plats, s'avance vers nous, s'approche et s'écrie : « Enfin nous avons une mère ! » C'était Mademoiselle Eugénie Lardin. »

Pauvre mère, quel serrement de cœur à ce premier moment ! On introduit les voyageuses — Eugénie avait avec elle une de ses sœurs et une cousine — dans le salon où se trouvaient trois petits lits de très modeste apparence. Les lits n'étaient pas faits. Mademoiselle Joly s'y était opposée « n'étant pas sûre que ces dames arriveraient ». La première pensée de Mademoiselle Smet est de prévenir les siens que le voyage s'est bien passé. Ce devoir filial accompli, on l'introduit dans la salle commune, séparée du salon par une pièce servant de salle à manger et de salle pour les cours. Ses futures filles travaillaient à l'aiguille autour d'une mauvaise lampe. Elle s'avance aimablement vers Mademoiselle Trigory et la remercie des lettres qu'elle lui a écrites à Loos : « Ce n'est pas moi qui vous ai écrit », répond celle-ci.

Le début était peu encourageant ; on passe dans la salle à manger. Grâce aux parents de Mademoiselle Lardin on avait pu trouver les objets indispensables ; mais quel repas ! Eugénie Lardin a beau se prodiguer , elle ne peut tirer Eugénie Smet de son abattement et dissiper sa profonde tristesse, elle multiplie les mots intelligents, délicats, pour alimenter une conversation qui meurt ; la flamme pétille une minute et

puis retombe ; passant par la cuisine, elle a jeté sans pitié toute la provision de beurre du petit ménage dans l'eau claire où bouillottaicnt les pommes de terre, le dîner reste bien maigre.

Le repas s'achevait quand arrive Monsieur Largentier. Il présente un à un les membres de la communauté, et voyant la fondatrice si émue, tâche par de fortifiantes paroles d'adoucir sa peine. Efïort inutile : « Je regardais, écrit la future Mère du Sacré-Cœur, notre Mère du coin de l'œil, elle me faisait toujours l'efîet d'un oiseau qui cherche une porte ouverte pour s'envoler. » Sans une grâce particulière, elle ne serait certainement pas restée. Monsieur Largentier sortit.

« L'heure du coucher était venue. Mademoiselle Molard se mit en devoir de préparer ma chambre. J'étais tristement assise au coin de la cheminée, plongée dans mes réflexions. Que suis-je venue faire ici ? C'est une imagination, jamais œuvre ne réussira dans de pareilles conditions. Comme on doit être triste à Loos ! Ne vaudrait-il pas mieux repartir ? — Éveillée tout à coup de cette rêverie par le mouvement que se donnait Mademoiselle Molard pour faire mon lit : « Mon Dieu, mademoiselle, lui dis-je, que de peines je vous occasionne, je vous en demande bien pardon. » Et elle, de me répondre avec une brusque franchise où l'on sentait percer une partie de son cœur : « Soyez tranquille, vous nous le rendrez bien plus tard. »

La nuit fut pénible dans le pauvre lit de fer dont trois pieds seulement étaient en bon état, et malgré une tasse de tilleul que Mademoiselle Molard fit prendre à Mademoiselle Smet pour l'aider à dormir. Le lendemain, dimanche, Eugénie retrouve à huit heures Mademoiselle Lardin, dans l'église Saint- Merry. Le temps était épouvantable, elle médite sa

fuite pour le jour même. A dix heures et demie elle prendra le train et sera à Loos pour le dîner de cinq heures. Mais comment sa sœur et sa cousine accueilleront-elles son projet ? UOrale, fralres, prononcé clairement par le prêtre la rappelle à la réalité. A la sortie, Mademoiselle Lardin lui demande de ses nouvelles et lui propose une petite promenade, rue de Rivoli, jusqu'à l'heure du déjeuner. Elle accepte, sans renoncer à son départ.

Le déjeuner se passe assez tristement ; toutes ces demoiselles, en toilette de dimanche, lui font un singulier effet, rien dans leur extérieur qui donne l'idée de la vie religieuse. L'après-midi, visite de la Sainte- Chapelle, de Notre-Dame ; malgré les développements historiques de Mademoiselle Joly, Eugénie reste froide; quelques rares personnes assistaient aux Vêpres; elle revoit l'église de Loos, si pleine de fidèles ; de plus en plus elle est navrée. La triste promenade s'achève, ses compagnes n'ont plus qu'une ressource : faire venir Monsieur Largentier. Il vient après le dîner, on le reçoit dans le salon de Madame Joly dont l'appartement communiquait avec celui de la petite communauté.

Eugénie veut toujours partir, mais le projet est remis au lendemain. L'abbé essaie de la calmer : « En vérité je ne vous comprends pas, tout cela n'aura qu'un temps, vous vous habituerez. — Monsieur, j'ai été indignement trompée ; les personnes que vous avez réunies ici ne me semblent pas propres à la vie religieuse. Du reste, avant de rien commencer, je veux avoir la permission de Monseigneur l'archevêque. )>

« Cette déclaration mit Monsieur l'abbé Largentier hors de lui : « On ne baptise pas un enfant, avant sa naissance, me répondit-il, votre idée n'est pas rai-

sonuable, vous allez tout faire manquer, — Alors, Monsieur, je vous quitte ; mettez à la tête de votre Œuvre une de ces demoiselles qui sont ici. Après tout, pourquoi m'avez-vous fait venir si vous n'avez pas confiance en moi ? Je ne vois pas les choses de la même manière ; laissez-moi m'en aller ; je souffre le martyre, je ne suis capable ni physiquement, ni moralement, de soutenir une pareille épreuve... Il me semble qu'il y a déjà longtemps que je suis ici, je vais retourner dans ma famille. »

« Monsieur l'abbé Largentier surpris d'une telle résolution, voulut essayer de me calmer, mais sans y réussir. Nous nous quittâmes très froidement. Cette scène m'avait brisée, je n'en pouvais plus. Mademoiselle Lardin se désolait : « Cela n'ira pas, disaitelle, jamais Mademoiselle Smet ne pourra se faire à une pareille vie. » Après le départ de Monsieur Largentier, elle me proposa un pèlerinage à Notre- Dame des Victoires.

« Chemin faisant, nous parlâmes beaucoup des bonnes œuvres dont je m'étais occupée jusqu'alors. — Pas un mot de la fondation, racontait plus tard la Mère du Sacré-Cœur, on eût dit qu'elle n'y pensait plus. — Nous entrâmes à Notre-Dame des Victoires : on allait donner le salut. Le chant de l'hymne Omni die die Mariœ remit dès le premier moment un peu de paix dans mon cœur, j'éprouvai une grande impression de confiance et de ferveur dans ce pieux sanctuaire. Je sentis que la Sainte Vierge était toute puissante et je voulus m'abandonner entre ses mains. La pensée me vint de commencer ce jour-là même, une neuvaine, demandant à notre divine Mère de mourir le dernier jour, ou d'avoir le courage de surmonter les difficultés qui s'opposaient à la fondation. Mademoiselle Lardin unit ses prières aux miennes

et nous prîmes la résolution de revenir chaque jour faire notre neuvaine dans cette église. »

Et elle voulait partir demain ! Voilà bien l'âme impressionnable d'Eugénie, âme si éminemment courageuse, si virilement surnaturelle. Les tempêtes bouleversent la surface de l'Océan, elles ne troublent pas le calme de ses eaux profondes : tous les souffles qui passent sur l'âme de Mademoiselle Smet émeuvent la mobile sensibilité ; les profondeurs de la foi et de la soumission à la volonté divine ne sont jamais atteintes.

Le lendemain, au moment où elle entendait la sainte messe, le sacristain de Saint-Merry lui remit une lettre de Monsieur Largentier. Il cédait, il autorisait la visite à Monseigneur l'archevêque, et pour la préparer, il donnait rendez-vous à Mademoiselle Smet, à dix heures, chez monsieur le curé de la paroisse. Un peu calmée, elle s'y rendit. Monsieur l'abbé Largentier la prévient que Monsieur Gabriel a parfois l'abord un peu brusque. De fait, il lui demande sans façon : « Qu'est-ce que vous êtes venue faire ici ? En voilà des idées ! Retournez vite dans votre diocèse. — C'est bien mon désir, et Monsieur l'abbé Largentier ne l'ignore pas. » A cette réponse qui dévoilait à l'excellent Monsieur Gabriel toute l'amertume de mon cœur, il adoucit aussitôt sa voix et me dit, du ton le plus paternel et le plus affectueux : « Eh bien ! ma pauvre enfant, que voulez-vous de moi ? — Monsieur le curé, je ne crois pas devoir agir sans l'autorisation de Monseigneur l'archevêque, je vous demande d'avoir la bonté de me donner quelques mots pour lui. — C'est cela, attendez. » Monsieur l'abbé Gabriel se mit à écrire et me remit une petite lettre. — « Allez demain, à dix heures, à l'archevêché ; on ne reçoit pas ce jour-là, mais vous direz que c'est de ma part. »

Eugénie se retire reconnaissante, mais toujours angoissée, Paris lui semble affreux ; elle va dans l'après-midi faire sa neuvaine à Notre-Dame des Victoires, demandant toujours de mourir le dernier jour, ou de triompher de ses dégoûts ; elle prie en outre pour que sa démarche près de Monseigneur Sibour réussisse.

Le lendemain, mardi 22 janvier, elle communie comme les jours précédents à Saint-Merry, et demande d'être reçue avec un sourire paternel : si l'archevêque est froid et réservé, elle ne pourra rien dire.

« Nous rentrons rue Saint-Martin, écrit-elle, je fais chercher une voiture et nous voilà en route pour l'archevêché, avec ma cousine. La concierge veut nous empêcher de passer en disant que Monseigneur ne reçoit pas ; je réponds que j'ai une lettre d'introduction, je traverse la cour, je sonne un coup, personne ne répond ; un second coup, même silence ! Enfin, j'agite brusquement la sonnette, et un domestique se présente. « Etes-vous là depuis longtemps^ Madame ? Je ne vous ai pas entendue ; Monseigneur ne reçoit pas, il dit son bréviaire. — Tenez, dis-jc au domestique, portez-lui cette lettre. » Au bout de quelques instants, Monseigneur me fait répondre qu'il me recevra quand il aura terminé la récitation de son office. C'était bien le moment de répéter plus que jamais, au fond du cœur, l'invocation de toute ma vie : « Providence de Dieu, conduite par le Cœur de Jésus, veillez sur moi. »

« Je sentais parfaitement que l'accueil de Monseigneur allait décider mon sort ; ou il m'approuverait, et, dans ce cas, ma vie serait toute tracée, ou il considérerait mon projet comme impraticable ; et dès lors il ne me resterait plus qu'à rentrer dans ma famille ; de cette visite dépendait l'établissement de

CHAP. m. LA RUE SAINT-MARTIN 95

la communauté, ou mon retour à Loos. Aussi quelle émotion remplissait mon âme, pendant que, plongée dans mes réflexions, j'attendais, dans le grand salon, l'heure décisive.

« On me prévient que Monseigneur va me recevoir. Je dis tout bas : Mon Dieu, faites qu'il sourie ! Je m'avance, quelle n'est pas ma joie en voyant le regard paternel de Mgr Sibour fixé sur moi ! Il souriait avec bonté. Je m'incline pour recevoir sa bénédiction, il me présente son anneau à baiser. — « Mademoiselle, de quel diocèse êtes-vous ? — Du diocèse de Cambrai, Monseigneur. — Qu'êtes-vous venue faire ici ? — Monseigneur, je suis venue avec l'intention de fonder, pour le soulagement des âmes du Purgatoire, une Communauté où toutes les œuvres seraient faites dans ce but. » Je racontai alors à Sa Grandeur l'histoire de mon association de prières, comment la pensée du nouvel Institut m'était venue, puis les moyens dont la Providence s'était servie pour m'amener à Paris. Monseigneur écoutait avec intérêt. — « Oui, effectivement, dit-il, l'abbé Gabriel m'a parlé de cela ; mais enfin. Mademoiselle, avez-vous des ressources ? — Monseigneur, pour le moment, elles sont très bornées, mais plus tard, ce sera difïérent. — Et une maison ? — Non, Monseigneur. — Comment allaz-vous faire ?» A cette dernière question, je repris bien vite : « Mais Monseigneur, vous semblerait-il plus extraordinaire que la Providence me fît trouver une maison, alors que toutes les maisons de Paris lui appartiennent, qu'il ne doit me sembler extraordinaire que je me sois rencontrée avec un prêtre que je n'ai jamais vu, et qui a les mêmes intentions que moi ? — Allez, ma fille, me répondit le vénéré prélat, la foi qui transporte les montagnes bâtit aussi les maisons. Dites hautement à la ville de

Paris que vous avez la tête et le cœur de l'archevêque pour votre œuvre, et si vous avez besoin d'appui et de conseil, je suis là. »

« Providence de Dieu, conduite par le Cœur de Jésus, veillez sur moi », et la Providence de Dieu, conduite par le Cœur de Jésus répondait : « Vous avez la tête et le cœur de l'archevêque pour votre Œuvr". » Bien d'autres fois encore elle répondra, cette Providence de Dieu, à Eugénie Smet qui l'invoque, qui la presse, jamais sa parole ne sera plus <lécisive ; jamais peut-être encore il ne nous sera plus facile de voir que tout entier fondé dans l'intérêt des âmes du Purgatoire, le nouvel Institut reposera tout entier aussi sur la confiance dans la Providence et sur la dévotion au Cœur Sacré de Jésus : pour mieux incarner cette vérité dans les faits, la rendre pour ainsi dire palpable et vivante, Eugénie Smet s'appellera la Mère Marie de la Providence, et Eugénie Lardin, la Mère Marie du Sacré-Cœur.

Encouragée par les étonnantes paroles que nous venons de citer, bénie par Monseigneur Sibour, Eugénie, l'âme débordante de reconnaissance, sort de l'archevêché plus heureuse qu'on ne saurait le dire. Elle court remercier l'abbé Gabriel qui lui a valu cette réception, et lui demande de vouloir bien se charger d'obtenir, par écrit, l'approbation que Monseigneur Sibour doit donner à la nouvelle Communauté. Chose curieuse, Monsieur l'abbé Largentier passe au second plan dès la première heure ^ ;

I. Voici comment l'abbé Largentier avait été amené à penser à fonder une œuAre pour les ànies du Purgatoire : son père et sa mère moururent du choléra, quand i! n'avait que douze ans ; depuis lors il pensa toujours aux âmes du Purgatoire : vicaire à S'-Gerniain-l'Auxerrois il fut chargé de la Confrérie des iidèles trépassés ; à Saint-Merry il fut directeur de l'Archiconfrérie de N.-D. du Suffrage; en i854. au mois de novembre, atteint du cho-

c'est Eugénie qui fait toutes les démarches, c'est Monsieur l'abbé Gabriel qui la seconde, et Monseigneur Sibour n'a été en rapports qu'avec eux deux lorsqu'il écrit au-dessous du plan qu'on lui a présenté :

« Nous approuvons l'établissement de l'Œuvre ci-dessus dans notre diocèse, nous réservant d'en approuver plus tard les règlements qui seront soumis à notre examen.

t M.-D, Auguste, Archevêque de Paris. »

Acceptée comme fondatrice par l'archevêque de Paris, Eugénie ne pouvait plus songer à regarder en arrière. Monsieur l'abbé Largentier le comprend et s'en réjouit. Sans attendre, il réunit la petite communauté de la rue Saint-Martin dans la salle des cours et, avec solennité : « Mes chères enfants, dit-il dorénavant Mademoiselle Trigory reprendra sa place parmi vous, et toutes vous obéirez à Mademoiselle Smet, que je place à votre tête. » Un peu embarrassée de sa nouvelle dignité la jeune supérieure répondit : « Je ferai ce qui dépendra de moi pour m'acquitter des devoirs que la Providence m'impose. » Mademoiselle Trigory se met à genoux et, d'un ton de grande humilité : « Ma Mère, dit-elle, je vous promets obéissance. » Ce fut très simple et très beau.

Le moment n'était pas venu de penser au règlement de la communauté, aux modifications qu'on y pouvait faire, il fallait assurer, autant que possible, son exis-

léru, il i»romit à N.-S. de s'occuper du [)rojet formé depuis longtemps s'il recouvrait la santé. « Depuis un an donc, disait-il à Mademoiselle Lardin, je pense plus que jamais à cette fondation, mais comment se fait-il que ce soit moi, pau^'re tils d'un cultivateur qui sois appelé à celte grande œuvre ! » et il pleurait de reconnaissance.

a.VUO.\. — LES AUXILIATRICES DU PURGATOIRE. — I. 7

tence, et trouver des bienfaiteurs ou des bienfaitrices qui l'aideraient à vivre. Par l'intermédiaire d'une de ses amies de Roubaix, Eugénie avait entendu parler de la vicomtesse Jurien, dont la très grande fortune était entièrement employée à de bonnes œuvras, elle espérait entrer en rapports avec elle par Madame Guilhem, femme de l'ancien receveur général de Lille ; elle lui avait écrit mais n'avait pas reçu de réponse. Le 25 janvier, deuxième anniversaire de son oblation totale pour les âmes du Purgatoire, pendant son pèlerinage à Notre-Dame des Victoires, elle demande à Marie : « Ma bonne Mère, faites que Madame Guilhem m'écrive que Madame Jurien consent à me recevoir. » A son retour, rue Saint-Martin, elle trouve un mot de Madame Guilhem : Madame Jurien l'attend le lendemain, entre dix heures et midi ; dans la pensée d'Eugénie cette démarche avait, au point de vue temporel, la même importance que, au point de vue spirituel, celle faite à l'archevêché. Elle ne dormit pas de la nuit.

« Le samedi 26 janvier, raconte-t-elle, je me fis conduire à l'Abbaye-aux-Bois où demeurait Madame Jurien. Je sonne à la porte de son appartement ; une femme de chambre paraît et me répond d'un ton laconique : « Madame est sortie. — Gela m'étonne, repris-je, car Madame Jurien m'a indiqué cette heure et elle m'attend. — Ah ! vous êtes donc cette personne qui devait venir et dont Madame m'a parlé en me disant de lui rappeler son rendez-vous ! Comme elle va être contrariée. Elle est partie, il n'y a qu'un instant. — Je vais attendre son retour. — Ah ! Madame vous perdez bien votre temps ; on sait bien quand madame s'en va, mais on ne sait jamais quand elle rentrera. Elle a appris de plus qu'un de ses oncles était très malade en Bourgogne ; elle doit partir cette

nuit pour se rendre chez lui. » J'avoue qu'en écoutant ces paroles, j'étais bien désappointée. Je dis combien je regrettais de ne point trouv^er Madame Jurien, tandis que la femme de chambre continuait : « Et Madame avait si bien recommandé de l'avertir ! »

« Je remonte en voiture, le cocher me demande où il doit me conduire. Ne sachant trop ce que je disais, je lui réponds : « « Menez-moi où est le Saint Sacrement. » Le pauvre homme très embarrassé de cette adresse, réitère la question : « Mais je veux aller à l'église !» — Où y en a-t-il une ? — Cherchez, lui dis-je, car Paris m'était inconnu. Et nous voilà descendant la rue de Sèvres. Le cocher arrête sa voiture devant l'église des Lazaristes. « Tenez, dit-il, ces marches-là me l'ont croire que nous sommes devant une église. » J'entre, je me mets à genoux. J'étais seule au pied du Saint Sacrement ; je priai de tout mon cœur en répétant : « Mon Dieu, que faut-il que je fasse ? )) En proie à une vive inquiétude, dans un découragement extrême, je continuai à implorer les lumières d'en haut. Tout à coup quelque chose me dit au cœur : Retourne chez Madame Jurien ! Je résiste d'abord ; cette pensée me semblait absurde, néanmoins elle persévère. Je rassemble toutes mes forces pour dire au cocher : « Reconduisez-moi à l'Abbaye-aux-Bois. » Me voilà encore une lois au premier étage ; je tremblais bien fort. On ouvre. « Comment, c'est vous, s'écrie la femme de chambre, cela tombe bien. Madame vient de rentrer ; je vais aller la prévenir de votre arrivée. » On m'introduit près de Madame Jurien qui était assise tenant entre ses bras une enfant dont elle paraissait s'occuper avec un soin maternel ; c'était une petite orpheline qu'elle avait adoptée.

« A cause de son haut degré de spiritualité. Ma-

dame Jurien était considérée à peu près comme une religieuse, et beaucoup de personnes de sa connaissance lui donnaient même le nom de mère. On m'en avait prévenue. Elle m'accueillit sans cérémonie : « Bonjour, Mademoiselle, asseyez-vous près de moi, sur le canapé, et racontez-moi votre histoire. » J'avoue que la présence de la femme de chambre me gênait beaucoup, mais il fallait bien m'exécuter. Je lui racontai mes projets, le désir que j'avais de fonder une communauté pour les âmes du Purgatoire. Elle écouta attentivement et reprit : « Comment me connaissez-vous ? — J'ai entendu parler de vous. Madame, chez Madame Lepoutre, de Roubaix. — Ah ! oui, j'ai eu quelques rapports d'œuvres avec elle. » Tout en causant Madame Jurien cherchait à endormir sa petite protégée. L'enfant jetait des cris perçants. Madame Jurien chantait, agitait le berceau, et c'est au milieu de cette scène qui me faisait l'efïei d'un rêve que je dus lui faire part de mes graves projets. La femme de chambre ne perdait pas un mot de la conversation. Intérieurement je me disais. : Que va-t-il sortir de là ? Et je repris : « On m'a engagée, Madame, à recourir à vous. J'ai prié la Providence à Notre-Dame des Victoires ». A ce mot Notre-Dame des Victoires, et, comme je lui parlais de ma neuvaine, Madame Jurien m'interrompit pour me raconter qu'un jour il lui était venu la pensée, aux pieds de la très Sainte Vierge, de faire placer dans son église une lampe avec cette inscription : « Louanges pour les grâces inconnues. » Nulle lampe n'avait encore été mise à Notre-Dame des Victoires, me dit Madame Jurien.

« Nous étions alors seules dans la chambre ; je me sentais plus à l'aise qu'au début. Après un instant de silence Madame Jurien reprit : « Mon enfant, vous

pouvez compter sur moi. » — Ma bonne mère, repris-je, que dois-je faire ? — Mais, mon enfant vous n'avez pas entendu que Notre-Seigneur m'inspire de vous dire que vous pouvez compter sur moi. » Le ton de Madame Jurien était tellement impératif que je demeurai interdite. Elle réfléchit un instant et poursuivit : « Tenez, je puis bien vous raconter cela. Le jour du premier de l'an je parcourais la rue de Sèvres : arrivée à son extrémité, le souvenir des âmes du Purgatoire traversa tout à coup mon esprit, et je me dis : Aujourd'hui tout la monde reçoit des étrennes il n'y a que les âmes du Purgatoire qui n'en ont pas. Je me trouvais à la porte des Lazaristes. J'entre et je demande deux cents messes pour les pauvres âmes. Je réfléchis aux pieds de Notre-Dame dans la chapelle. J'entends au fond de mon cœur : « Les âmes du Purgatoire, c'est une œuvre, tu le sauras bientôt. » Je me rappelle m'être dit : « Comment, c'est une œuvre ? Ce n'est seulement pas français. » Ces circonstances étaient tout à fait sorties de ma mémoire ; mais depuis que vous me parlez, mon enfant, elles se sont représentées à mon esprit et je viens d'éprouver cette impression : « Voilà i'œuvre dont je t'ai parlé le premier janvier. Ne soyez donc pas étonnée que je vous dise que Notre-Seigneur veut que vous comptiez sur moi. »

« Après cette confidence Madame Jurien que j'appelais déjà, ainsi qu'on l'a vu, ma bonne mère, me demanda mon adresse et me dit qu'elle viendrait me voir. « Mais, on m'a dit que vous partiez ce soir. — Ah ! ce n'est pas bien certain et dépendra d'une dépêche. Du reste, mon enfant, je désire vous faire faire ja connaissance d'un saint religieux. Si je ne suis pas libre, je vous écrirai un mot. Là-dessus, je quittai la bonne Madame Jurien, bien émue d*' tout ce que je

venais d'entendre et le cœur rempli de reconnaissance. J'allai l'épancher aux pieds de Notre-Dame des Victoires, dont la protection avait été marquée dans cette affaire. De là, j'allai informer Monsieur l'abbé Largentier de ce qui s'était passé. »

Le lendemain Eugénie dînait chez Monsieur Largentier avec quelques-unes de ses nouvelles filles : on vient la prévenir qu'une dame la demande rue Saint-Martin ; elle part aussitôt ; c'était Madame Jurien. « Comment, vous êtes sans feu ! » dit-elle, en voyant Eugénie, et son regard étonné faisait le tour du pauvre appartement : « Je ne veux pas vous déranger, poursuit-elle, je viens seulement vous dire que je vous attends demain ; nous irons voir le Révérend Père Aussant. »

Le lundi 28, Madame Jurien l'emmène au parloir des dominicains. Elle demeure seule quelques instants avec le P. Aussant, ancien supérieur, puis la fait introduire : « Voici la demoiselle qui a l'intention de fonder une communauté pour le soulagement des âmes du Purgatoire. « Eugénie raconte de nouveau toute son histoire, ses angoisses, son découragement ; c'est la pensée du curé d'Ars qui l'a retenue et empêchée de retourner en arrière. Le P. Aussant dont le regard semblait vouloir atteindre le fond de son âme, l'écoute sans presque prononcer une parole : « Mon enfant, dit-il enfin, je réfléchirai devant Dieu à ce projet. Attendez-vous à beaucoup d'épreuves, de croix et de tribulations. — Mon Père, reprit Madame Jurien, je n'ai pas la même impression que vous, les âmes du Purgatoire sont les avocates des causes désespérées. Je pense, au contraire, qu'après quelques bonnes bourrasques, la communauté s'établira facilement. »

Madame Jurien, on le verra encore mieux dans la

suite, prenait souvent ses désirs pour des inspirations surnaturelles ; très étrange, originale jusqu'à devenir parfois bizarre et incompréhensible, c'était une âme éminemment bonne et profondément surnaturelle. Eugénie, au début, n'était pas peu surprise de l'entendre toujours parler au nom de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge ou de saint Joseph, elle ne savait vraiment que penser et croire. Au milieu d'une course, en pleine rue, elle entendait sa nouvelle protectrice lui dire, comme si elle eût été dans son appartement de l'Abbaye-aux-Bois : « Renoncez-vous vous-même, portez votre croix et suivez-moi. » Toute interdite de cette exhortation à brûle-pourpoint, elle interrogeait : « Ma bonne Mère, que voulez-vous dire par là ? — Mon enfant, vous avez besoin de méditer cette parok, retenez-la, » Et la fille docile s'inclinait reconnaissante. En s'examinant elle trouvait que Madame Jurien avait raison, que, en fait de perfection, la pratique n'était pas en elle à la hauteur de la théorie. Et, sans doute, cela était vrai, comme il était vrai encore que Madame Jurien, plus âgée, plus expérimentée, devait avoir raison dans nombre de cas, et semblait bien avoir été placée par Notre-Seigneur sur le chemin d'Eugénie pour la guider, la protéger elle et sa nouvelle fondation. Il y avait pourtant aussi bien des dangers pour la jeune supérieure si inexpérimentée et pour son œuvre, encore si peu définie, dans l'amitié qui venait de se nouer, et pour passer au travers, sans heurter ni à droite ni à gauche, il fallut un secours tout spécial de la divine Providence conduite par le Cœur de Jésus,

En sortant de chez le P. Aussant, Eugénie devait dîner dans la famille Guilhem ; elle avait besoin de quelque temps pour s'y préparer et voilà qu'elle entend Madame Jurien lui dire : « Mon enfant. Notre-

Seigneur veut que vous m'accompagniez à l'asile Sainte-Anne. — Mais, ma bonne Mère, je dois dîner chez Monsieur Guilhem, c'est impossible, il y va de l'intérêt de mon œuvre. — Mon enfant, je vous le répète, Notre Seigneur veut que vous veniez avec moi, le reste est un détail, et nous allons partir. » Notre-Seigneur le voulant, il faut bien céder ! Chemin faisant, Madame Jurien raconte qu'elle n'est pas allée à l'asile Sainte-Anne depuis huit mois ; elle a voulu ainsi punir la supérieure pour une infidélité à la grâce. On arrive, c'est la supérieure qui reçoit les visiteuses, elle demande à Madame Jurien pourquoi on ne l'a pas vue depuis si longtemps : « Vous en connaissez bien la raison, répond-elle, rentrez en vous-même et vous la trouverez. » Les orphelines sont réunies. Madame Jurien leur adresse quelques mots, puis se tournant vers Eugénie : « Mon enfant, il faut que vous parliez du Purgatoire. » Et le dîner de Monsieur Guilhem ! Il faut pourtant céder. Cela fait, elle croyait être quitte : « Nous allons chanter le Magnificat, décide Madame Jurien ; et, immobile, comme en extase, elle écoute les premiers versets. Eugénie lance un appel désespéré vers la Providence, au cinquième verset. Madame Jurien se tournant de son côté lui dit : « Mon enfant, Notre-Seigneur me dit de partir. » Le dîner de Monsieur Guilhem était à six heures ; Eugénie ne fut en retard que d'un quart d'heure.

Elle fut reçue de la manière la plus aimable, comme une enfant de la maison ; on écoute avec une extrême bienveillance tout ce qu'elle désire faire pour les âmes du Purgatoire, et, avant de la laisser partir. Monsieur Guilhem lui dit, avec une bonté presque paternelle t « Mademoiselle, je suis heureux d'ouvrir la liste de vos souscripteurs », et il lui promet trois mille francs

payabh^s en six ans. C'était le cadeau de la très Sainte Vierge pour la clôture de la neuvaine à Notre- Dame des Victoires. Le lendemain, chez le P. Aussant, Madame Jurien promettait deux mille francs pour la première année.

Au soir de ce jour Eugénie écrivait à Madame Smet : « Tu peux être parfaitement tranquille, je no fais guère un pas seule ; j'ai dîné hier chez Monsieur Guilhem ; il me donne trois mille francs en six çins^ cinq cents francs par an. Nous cherchons la maison ; c'est là le grand embarras, mais la bonne Providence me la fera trouver, ce que m'a prédit la vicomtesse Jurien. Jamais, jamais, J3 n'ai vu une personne semblable sur la terre. Notre-Seigneur l'avait préparée à ma confidence d'une manière admirable, et Lu crieras au miracle quand je te dirai tout, ce que je ne puis faire par lettre. Monseigneur Chalandon n'est pas arrivé ; je lui ferai toutes tes commissions. )^

Dès que l'évêque de Belley fut à Paris, Eugénie alla le voir chez les religieuses de Saint-Joseph, rue de Monceau. Bien des événements s'étaient écoulés depuis leur première rencontre, six ans passés, au Sacré-Cœur de Lille. «La voilà, cette pauvre enfant»,, s'écria Monseigneur avec un accent tout paternel^ tandis qu'agenouillée elle demandait une bénédiction. Elle raconta longuement sa providentielle et si étrange histoire ; Monseigneur fut très encourageant ; l'archevêque de Paris approuvant il approuvait aussi ; elle pouvait commencer, mais avec prudence ; rien d'extérieur, pas de costume, que rien ne s'ébruite ; de cette façon un insuccès n'aura aucune fâcheuse conséquence ; d'ailleurs, il croit au succès.

Cette visite faite, ces encouragements reçus, Eugénie pensait pouvoir quitter Paris, au lendemain de la prise d'habit de Madame Viernot, vers le 3 février.

Le p. Aussant et Madame Jurien n'étaient pas de cet avis : la future fondation exigeait encore sa présence, «t le religieux eut un mot qui sonna durement dans l'âme si aimante et si filiale de Mademoiselle Smet : « Il ne faut plus penser à votre famille. » Toute émue, elle supplia Notre-Dame des Victoires d'incliner sa mère à lui permettre de rester à Paris. Bientôt après, elle recevait une lettre : « Ma pauvre enfant, je ne pense pas que tu aies eu le temps de recueillir des renseignements assez complets pour la fondation ; il vaut donc mieux prolonger ton séjour. » « Pourquoi vous inquiéter, lui dit Madame Jurien, quand elle lui lut cette lettre, au lieu de vous remettre entre les mains de Dieu ? »

Le samedi, 2 février, après avoir entendu la messe de Mgr Chalandon. Eugénie se rendit au carmel de la rue de Messine avec sa sœur, sa cousine, et des amies venues de Lille pour assister à la prise d'habit de Madame Viernot. Celle-ci vêtue d'une élégante robe de moire blanche couverte de volants d'Angleterre, entourée d'amies et de personnes étrangères accourues à la cérémonie, fut particulièrement aimable pour Eugénie ; elle l'entretint avec son ancien abandon et lui promit de prier, derrière ses grilles, pour la réussite de ses projets^.

Les quinze jours qu'Eugénie venait de passer à Paris n'avaient certes pas été inutiles ; Monseigneur Sibour voulait bien protéger son œuvre. Madame Jurien avait promis de s'y intéresser. Monsieur Gabriel l'aiderait de toute son autorité, et dans le

I. Madame Viernol sortit pour raison de santé, mais sutli- «amment remise, elle rentrait en 186'', au carmel de Lille, à la fondation duquel elle avait contribué « Morte ou vive, écrivaitelle alors à la Mère Marie de la Providence, je n'en sors plus, c'est l'unique droit de fondatrice, et j'y lien^ ».

CHAP. III. LA RUE SAINT-MARTIN lU7

P. Aussant, elle avait trouvé un guide pour elle-même, un directeur pour son âme ; en outre, elle avait causé longuement avec Monsieur Largentier des Règles et des Constitutions à donner au nouvel Institut. Là était la grande difficulté, on ne s'entendait pas. Monsieur Largentier voulant toujours assurer des ressources, poussé aussi probablement par M^^^ Joly, n'abandonnait pas son idée d'enseignement, Eugénie voulait des œuvres gratuites ; Monsieur Largentier, préoccupé des besoins immédiats, se résignait assez facilement à ne donner à ses futures institutrices qu'une formation religieuse assez sommaire, Eugénie voulait au contraire pour ses filles de demain une vie spirituelle très sérieuse et très intense, comme celle qu'elle avait admirée au Sacré-Cœur pendant toute son éducation. Les deux points de vue étaient très opposés, les heurts très fréquents et alors plus que jamais peut-être, Eugénie, si impressionnable, si hésitante, si modeste, eut besoin, pour ne pas céder, d'une grâce toute spéciale de force. Mademoiselle Joly pensait absolument comme Monsieur Largentier ; ses velléités de vie religieuse disparaissaient devant l'idée fixe de faire prévaloir son système d'éducation. Car elle avait un système d'éducation, et elle ne manquait pas d'inviter Emma, la sœur d'Eugénie, à ses cours et de lui expliquer ses méthodes : c'était, pensait-elle, un moyen de les faire connaître à Lille. Madame Jurien voulut mettre Eugénie en rapports avec les Pères Jésuites, et celle-ci ne demandait pas mieux ; elle avait gardé un si excellent souvenir des Pères de Lille ! A Paris elle est moins heureuse. Venue à la rue de Sèvres, elle demande le Père Lefebvre ; au bout de quelques instants il arrive et, sans même la faire asseoir, l'interroge d'un air glacial sur ce qu'elle veut : « Mon révérend Père, je viens de la part de

lOS LES AUXILIATRICES DU PURGATOIRE

Madame Jurien, je pense qu'elle vous a parlé de moi, de mon projet de fonder une Communauté pour les âmes du Purgatoire. — Oui, effectivement, elle m'en a dit quelque chose ; que voulez-vous ? Au fait, je n'ai pas le temps de m'occuper de tout cela. » Le Père salue et se retire. Quelle réception pour la pauvre Eugénie qui avait si présents, dans son âme reconnaissante, les témoignages d'intérêt tout paternel des Pères Bertrand et Renault, de tous les Pères qu'elle avait connus. Heureusement ce n'était pas le dernier mot des Jésuites de la rue de Sèvres ; les rapports se modifièrent, mais la première rencontre avait été rude.

Le 5 février, elle fut reçue par Monseigneur Menjaud, premier aumônier de l'empereur ; évêque de Nancy et de Toul, Monseigneur Menjaud avait jadis donné son approbation à son association de prières en faveur des âmes du Purgatoire ; elle voulait le remercier. Elle se rend aux Tuileries avec sa sœur Emma. Monseigneur est très aimable ; après les premières paroles : « Ah ! vous êtes cette personne qui m'avez écrit. Je me suis dit : Ce qu'elle a dans la tête elle le veut vigoureusement. Vous êtes veuve. Madame ? — Non, Monseigneur, et très heureuse de ne pas l'être. » L'évêque sourit. Mise à l'aise par ce bienveillant accueil, elle expose son intention de fonder une communauté et parle de toutes les approbations reçues. Monseigneur Menjaud écoute, approuve et promet trois cents francs. Eugénie se retire enchantée.

Mademoiselle Smet devait retourner à Loos le 15 ; le 13 au soir. Monsieur l'abbé Largentier réunit rue Saint-Martin la petite communauté et l'informe qu'en partant et jusqu'à son retour Eugénie remet l'autorité aux mains de Mademoiselle Fanny R. qui venait

CIIAP. m. LA nUE SAINT-MAKTIN 109

d'arriver de Lille et avait trente-six ans. Sa vocation datait du mois de décembre. Sa mère avait tout à fait par hasard entendu parler des projets de Mademoiselle Smet ; à peine les eût-elle fait connaître à sa fille que celle-ci sentit que Notre-Seigneur l'appelait là et que la Sainte Vierge lui avait obtenu de faire partie d'une œuvre si chère à son cœur. Le lendemain, dès six heures du matin, elle était à Loos, dans la chambre d'Eugénie qui avait bien voulu la recevoir et lui donner tous les détails désirés ; Monsieur Largentier l'avait acceptée et elle arrivait tenir la place de celle qui partait. Monsieur Gabriel l'avait reçue avec son mélange habituel de brusquerie et d'amabilité. Madame Jurien lui avait remis deux cents francs, la Sainte Vierge lui ayant inspiré de faire ce don.

Eugénie quitta Paris le 15 février, lendemain du mercredi des Cendres, tous ses amis et ses protecteurs, le P. Aussant surtout, lui répétèrent à l'envi de ne pas tarder à revenir travailler à l'œuvre du Seigneur : sa place était rue Saint-Martin. Elle le savait bien, elle en avait trop de preuves évidentes pour douter ; et cependant, elle avait tant souffert, elle entrevoyait tant de souffrances à venir, elle aimait tellement les siens, que le sacrifice lui paraissait encore invraisemblable, sinon impossible. Non pas que dans le fond de l'âme elle hésitât ; coûte que coûte elle voulait faire la volonté de Dieu. Cette disposition pour elle, <;ontenait toutes les autres, et toujours elle y resterait fidèle ; mais forts et doux les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse l'attachaient à Loos et aux siens par des liens trop étroits, pensait-elle, pour être jamais rompus définitivement. « Je ne sais pas me donner, prenez-moi. » , avait-elle dit à Dieu, et Dieu l'avait prise toute vivante. « Comme j'étais heureuse,

écrit-elle, en pensant que j'allais revoir ma famille ; il me semblait en avoir été séparée depuis plusieurs années. Entre Lille et Loos, nous aperçûmes — sa sœur et sa cousine revenaient avec elle — un visage bien connu : c'était ma bonne mère qui, pour nous embrasser plus tôt avait fait trois quarts d'heure de chemin sans s'apercevoir de la longueur de la route. Elle monte près de nous. Comment dépeindre notre joie réciproque ! Hélas ! je me rattachais avec une force incroyable à tous ces liens que je devais bientôt briser pour toujours. Chacun croyait que parmi tant de difficultés j'abandonnerais complètement mon projet de fondation ; aussi j'étais bien embarrassée pour dire à ma mère qu'elle ne me conserverait près d'elle que peu de temps. »

Pendant qu'Eugénie se reposait à Loos des fatigues du séjour à Paris, la même vie de travail et de pauvreté se poursuivait rue Saint-Martin, Madame Jurien continuant son rôle de Providence visible, et Monsieur Largentier essayait par tous les moyens d'assurer l'existence et le développement du jeune Institut. Il tenait la supérieure au courant de toutes ses démarches : il venait d'adjoindre au groupement de Paris les institutrices de la Ferté et de Ligny. Eugénie lui explique qu'elle ne pouvait regarder comme ses filles celles qui n'auraient pas le désir de venir à Paris : il ne s'agissait pas d'être institutrices, mais religieuses d'abord, et puis après, institutrices s'il y a lieu. Madame Jurien l'appuyait dans son dessein de se former elle-même, et de former avant tout ses filles, à la vie religieuse, Monsieur Largentier finissait par dire comme Eugénie, mais il ne sortait pas de son idée : il faut trouver des ressources, et l'on en trouve dans l'enseignement « Il faut avoir l'esprit religieux, écrivait-il le 23 février, c'est évident ; mais l'esprit

CHAP. m. — LA RUK SAINT-MARTIN H]

religieux ne suffit pas pour être religieuse. 11 faut, à moins de ressources certaines, y joindre la fonction d'enseigner... » Le dissentiment devenait chaque jour plus marqué. « Monsieur Largentier, écrivait Eugénie, s'occupait beaucoup trop du temporel et n'attachait pas assez d'importance à l'organisation spirituelle de la communauté. Il n'est donc pas étonnant qu'en présence d'un état de choses si peu en rapport avec les pensées que Dieu me donnait, toutes mes appréhensions me soient revenues de retour à Loo3, où je rappelais dans le calme, à ma mémoire, les incidents de mon voyage à Paris. »

Trois semaines après l'arrivée d'Eugénie à Loos, Mademoiselle Estelle Lobert, allait à Paris rejoindre Mademoiselle R. ; elle y arrivait le 5 mars. Aussitôt toutes deux commencèrent à suivre des cours préparatoires à un examen qui devait leur permettre d'enseigner dans les salles d'asile ; cette vie de courses continuelles ne favorisait guère la formation à la vie religieuse.

Le Père Atissant voyait très nettement la difficulté et donnait à celle qui remplaçait Eugénie des conseils excellents : à Mademoiselle Smet et à Monsieur Largentier il appartenait de décider si l'enseignement serait un des moyens à mettre en œuvre pour atteindre le but de la future société : le soulagement des âmes du Purgatoire ; mais d'ici là il lui paraissait impossible d'y admettre aucun membre, quel que fût son mérite dans telle ou telle spécialité, qui mettrait comme condition de son admission qu'elle s'occuperait à l'avenir de cette spécialité. Il écrivait : « Votre but est si je ne me trompe, le soulagement des âmes du Purgatoire, par l'application de tous les mérites que vous pouvez amasser collectivement. Deux grandes voies sont ouvertes : !« la vie cloîtrée et contemplative.

laquelle se divise en vie purement contemplative et pénitente des Carmélites, Dominicaines ou Franciscaines proprement dites, ou la vie semi-contemplative des Augustines, Visitandines et Ursulines, qui joignent l'enseignement, le soin des hospices et des ouvroirs à la vie cloîtrée ; 2° la vie extérieure et active qui exclut la clôture et s'occupe de toutes les œuvres de miséricorde en général. Si le choix n'est pas déterminé, tâchez qu'il soit fait le plus tôt possible. Je doute que vous puissiez marcher avec les éléments que vous avez enrôlés jusqu'ici, je crains même que vous ne soyez bientôt forcées de vous séparer de l'abbé Largentier. Essayez, par tous les moyens possibles, de rester unis, mais si vous arrivez à reconnaître l'impossibilité de n'avoir sur tous les points que plusieurs cœurs et plusieurs âmes, que la séparation ait lieu le plus tôt que vous pourrez, » Cette lettre mettait Eugénie en face d'une hypothèse qu'elle n'avait pas encore osé prévoir ; l'abbé Largentier n'avait-il pas été l'instrument choisi par la Providence pour la déterminer à marcher en avant ? Elle fit part au P. Aussant de son trouble. Ce fut Madame Jurien qui répondit, et la réponse est admirable de surnaturel et de foi :

Ma chère Fille, « Pas de peur pour l'avenir ! C'est le démon qui invente cela. Dieu est lumière et force, Il doit sufïire comme espérance à toute âme qui a foi en Lui ! Voilà votre lumière et celle de celles qui marcheront à votre suite, ma fille ; l'obéissance, voilà votre guide sûr, votre phare, votre voie. Entendez bien cela une fois, et vous cesserez de demander des preuves à Dieu qui les multiplie en vain, pour former et affermir votre foi sans y parvenir, parce que l'âme sent trop bien

CHAP. ni. — LA Rur-: saint-martin 113

que les preuves peuvent la tromper quelquefois, tandis que l'obéissance ne la trompera jamais. Voilà, ma fille, ce qui me vient pour vous aujourd'hui... dites : « Je veux ce que vous voulez, quoi que ce soit que vous vouliez d** moi et pour moi, ô Jésus. »

Madame Jurien ne faisait qu'insister sur une direction du P. Aussant. Celui-ci estimait — et personne ne pourrait trouver qu'il avait tort — que Mademoiselle Smet avait assez posé de conditions à la Providence divine : « Je vous interdis à l'avenir, même la demande de la plus petite preuve, quel que soit le résultat que vous deviez obtenir. Vous avez été jusqu'ici une enfant gâtée et partant volontaire ; aujourd'hui vous devez être une fiancée qui comprend et applique déjà l'abnégation et le dévouement pour devenir une vraie épouse du bon Maître. » Sans doute, et voilà bien la règle générale, mais la voie de la Mère Marie de la Providence était si particulière qu'il lui fut bien impossible de se résigner à marcher dans le sentier battu ; dans quelques jours nous verrons d'ailleurs le P. Aussant lui-même, l'engager à manquer complètement à la direction d'aujourd'hui ; et dans une occasion qui devait compter dans la vie des religieuses auxiiiatrices du Purgatoire ! Ouam incomprehensibilia sunl jiidicia cjus, et invesiigabiles vise eJLis^ !

Le P. Aussant, comme Madame Jurien, comme l'abbé Largentier, insistait toujours sur la nécessité où se trouvait Eugénie de quitter Loos définitivement, et de revenir rue Saint-Martin. L'enfant gâtée de la Providence aurait souhaité une preuve de la volonté divine, et peut-être avait-elle déterminé cette preuve : l'acquisition d'une maison. II est bien certain que la

Page 1