CHAPITRE PREMIER : LOOS-LEZ-LILLE
Eugénie parle avec feu, les joues enflammées par la course ; puis un papillon volant, la troupe bondit à nouveau pour enfermer les ailes brillantes dans la prison des filets.
Idées d'enfant, qui seront les idées de toute une vie ; déjà Eugénie, dont l'âme est généreuse, sait soufïrir pour ses idées. Vers 1830, comme toujours, la mode avait des exigences qui faisaient le désespoir des petites filles : la coiffure, le matin, était très longue et très compliquée, elle exigeait une immobilité bien pénible à des nerfs et à une vivacité de sept ans ; la femme de chambre voyait parfois de grosses larmes rouler dans les petits yeux : « Je vous fais mal, Mademoiselle, c'est assez, n'est-ce pas ?» — « Non, non » ; et la jeune martyre qui pensait bien ne pas être entendue, ajoutait tout bas : « Pour les âmes du Purgatoire ! » Jamais elle ne croyait trop faire pour elles, et quand elle sut lire elle prit l'effrayante résolution de réciter chaque jour à, leur intention, un petit livre de prières appelé l'Ange consolateur, depuis la préface jusqu'à la table des matières. Cette fois, elle avait présumé de ses forces ; un pareil héroïsme n'était pas de son âge.
Vers neuf ans, elle commence à suivre les catéchismes de la paroisse. D'une intelligence vive et précise, elle comprend dès l'abord les vérités chrétiennes, elle s'y meut à l'aise, elle sait les exprimer avec une telle lucidité que le prêtre catéchiste lui confie ses petites compagnes en retard ; elle devra les instruire. Il n'y a pas de temps à perdre. Monseigneur Belmas, archevêque de Cambrai viendra donner la confirmation dans quelques mois, Eugénie apporte un tel sérieux dans sa piété que le bon doyen de Saint-Ëtienne décide d'avancer l'époque de sa première communion. Elle vient juste d'achever sa
dixième année, quand, le 7 avril 1835, elle s'agenouille à la sainte table, dans toute la blancheur de son innocence. A Jésus qui se donne tout entier, elle s'offre toute entière, le priant de permettre que, un jour, dans la vie religieuse, elle soit à lui sans partage. Sut-elle dès lors que sa prière était exaucée, et, le lendemain, agenouillée avec ses jeunes compagnes dans l'église de Notre-Dame de Grâces où toutes étaient venues en pèlerinage, eut-elle le pressentiment que, vingt ans plus tard, elle reviendrait dans ce même sanctuaire, consacrer sa vie au soulagement de ses chères âmes du Purgatoire ?
L'heure n'était pas encore venue d'une aussi importante décision. L'année suivante, elle quittait l'excellente maison d'éducation où ses parents l'avaient placée comme demi-pensionnaire, et entrait pensionnaire au Sacré-Cœur. C'était le 26 septembre 1836 ; elle avait onze ans. Nature ardente et très impressionnable, Eugénie sentit vivement la séparation, elle aimait tant les siens ! Mais à cet âge les pleurs sont vite apaisés ; heureuse de vivre dans une maison religieuse, elle devint bientôt la joie de ses compagnes par son entrain, comme elle était leur modèle par sa docilité et son travail. Quelques-unes d'entre elles aimaient à lui rappeler plus tard, que, dès son entrée, elle leur avait dit : « Mes parents m'ont mise pour cinq ans au Sacré-Cœur, j'obtiendrai une prolongation de deux ans, et puis je me ferai religieuse. » C'étaient là de bien graves paroles sur des lèvres de onze ans qui aimaient tant à rire ; de fait les choses ne se passèrent pas aussi simplement, mais, comme à travers les mots on touche les sérieuses et fortes pensées I Cette âme, pleine de Dieu, ne peut être qu'à lui, elle l'aime candidement, comme elle aime son père et sa mère, et elle ne doute pas plus do