I. Luc, I
absence, avait prodigué à ses filles les soins les plus dévoués. Les sentiments très élevés et très pieux du docteur, ses manières pleines de bonté et de respect, ouvrirent le cœur d'Eugénie qui lui raconta l'histoire de son œuvre, et aussi mit à nu les souffrances de sa pauvre âme séparée des siens : « Vous avez fait beaucoup, lui dit Monsieur Montargis, mais il y a encore le câble à briser. C'est une œuvre superbe que vous entreprenez, vous aurez la grâce de la mener à bonne fin. Dieu vous soutiendra. » Puis, il ajouta avec bonté : « La grande question, c'est que vos pauvres enfants n'ont pas à manger, faites cuire un bœuf et mettez-les autour. »
Pour faire cuire un bœuf, il faut d'abord l'acheter, et l'argent manquait rue Saint-Martin. Une marchande de perles avait bien proposé du travail, et, après quelques hésitations, Monsieur Largentier avait accepté, mais les plus adroites n'arrivaient guère à gagner plus d'un franc cinquante par jour. Avec grande foi et filial amour on s'était confié à saint Joseph ; une statue achetée boulevard Montparnasse et apportée rue Saint-Martin, avait été placée dans l'appartement et entourée de fleurs ; pendant le mois de mars la petite communauté se groupait autour d'elle. Cette statue, appelée par la Mère Marie de la Providence, le saint Joseph de la fondation, est dans l'escalier de l'ancien noviciat, rue de la Barouillère ; sur le mur qui la supporte on lit : Ile ad Joseph. Saint Joseph, plus d'une fois, voulut agir en père ; un jour, après l'avoir bien prié, Eugénie allait voir Madame Jurien ; elle fut reçue très affectueusement. Dans la chambre se trouvait une statue de saint Joseph ; avant de congédier sa visiteuse Madame Jurien s'agenouille quelques instants, puis se relève eu disant : « Ah ! j'oubliais que saint Joseph veut que
je VOUS donne deux cents francs. « L'aumône arrivait bien à propos : « La sainte pauvreté que nous avions voulu pour mère nous éprouvait vivement, continue le récit, sans parler de l'exiguité de l'apparLement, qui constituait une mortification de tous les instants, le prix de l'eau, quelque modique qu'il fût, devenait une dépense avec laquelle il nous fallait compter. On dut donc mesurer à chacune la quantité dont elle pourrait disposer, ce à quoi toutes se soumirent généreusement. » Eugénie Lardin écrit que Mademoiselle Lobert fut si stupéfaite de tout ce qu'elle vit à son arrivée, le 5 mars, qu'elle resta huit jours sans parler,
La principale souffrance venait de l'appartement? beaucoup trop petit. Depuis longtemps Eugénie songeait à le quitter ; et le P. Aussant comme Madame Jurien avaient dû modérer son impatience ; ils reconnaissaient pourtant la nécessité d'un changement à bref délai, et Madame Jurien avait même pensé à une maison située rue Denfert ; elle avait abandonné cette idée, la maison n'étant pas très saine et devant coûter fort cher. Mademoiselle Joly cherchait à développer son institution et il était clair qu'une heure viendrait où Eugénie et ses filles seraient priées de chercher ailleurs où abriter la communauté. Au début d'avril le P. Aussant dit à la supérieure : « Puisque vous avez tant de confiance dans la Providence, priez-la de vous conduire où elle veut ; puis, parcourez la rue de Sèvres, la rue de Vaugirard et la rue du Cherche-Midi, mais ne prenez pas la peine de lire les écriteaux, car ce sera dans une des rues transversales que vous trouverez la maison qui vous est destinée. Marchez donc résolument, et lorsque vous sentirez au fond du cœur quelque chose qui vous dira : Tournez, vous tournerez. »
Ce n'est pas le moment de chercher si cette direction
d'avril est tout à fait conforme à celle donnée en mars, nous n'avons pas à juger le P. Aussant ; ces paroles étaient trop conformes au sentiment d'Eugénie pour qu'elle hésitât. « Confiante dans la grâce de l'obéissance, écrit-elle, je m'acheminai sous la conduite d'une de nous qui connaissait très bien Paris dans la direction indiquée. Je parcourus la rue du Cherche-Midi sans ressentir aucun mouvement intérieur, jusqu'au moment où nous arrivâmes au coin de la rue de la Barouillère. Là, j'eus l'impression de tourner, et, arrivées devant le numéro 16, nous vîmes un écriteau qui portait : Maison à vendre ou à louer. Mon émotion fut très grande et d'autant plus qu'intérieurement cette pensée : « Tu iras ici ou tu n'iras nulle part », m'envahit aussitôt.
« La concierge nous offrit de visiter les appartements inhabités ; elle ouvrit les persiennes et nous vîmes toute la maison. Ce n'était que le côté gauche de notre local actuel. Il y avait au rez-de-chaussée : salon, salle à manger, antichambre et cuisine ; au premier, deux grandes pièces et une chambre de moins grandes dimensions ; au second, le billard et plusieurs petites chambres de domestiques. La concierge me demanda : « Madame a-t-cUe des chevaux et veut-elle visiter l'écurie ? » J'acceptai, et nous vîmes aussi la remise où se trouvait une voiture découverte à vendre.
« La prévoyante concierge nous fit ses offres de service, se proposant pour faire la cuisine et son mari pour servir à table. » Le propriétaire, Monsieur d'Assonvillers était en Normandie, la partie de l'hôtel, à droite, était habitée par Madame la comtesse de Nugent ; le prix du loyer était de quatre mille francs. Monsieur Delahaye, notaire de Monsieur d'Assonvillers ne parut pas autrement pressé de
conclure l'aft'aire, il demanda pourtant l'adresse d'Eugénie.
La Mère Marie de la Providence ne revenait jamais sans émotion sur cette journée qui devait être si féconde pour son œuvre ; elle avait trouvé la maisonmère, elle l'avait trouvée non loin des Pères Jésuites de la rue de Sèvres ; c'était, avec l'abri assuré, une providentielle facilité pour connaître et vivre la règle qu'elle devait bientôt adopter.
Madame Jurien ne trouva pas l'immeuble de la rue de la Barouillière approprié aux besoins d'une communauté, elle proposa d'en visiter un autre rue de Vaugirard ; Eugénie accepta, mais jamais elle ne put admettre intérieurement l'idée qu'elle s'installerait ailleurs qu'au 16 de la rue de la Barouillère.
Quelques jours après lui avoir indiqué d'une façon si extraordinaire et avec une délicatesse si paternelle la maison qui devait être le berceau de sa congrégation. Dieu donnait définitivement à Eugénie Smet cette Eugénie Lardin qu'elle connaissait depuis trois mois à peine, et qu'elle aimait déjà avec toute son âme. Eugénie Lardin s'ouvrit de ses desseins d'abord à sa mère : celle-ci, le cœur brisé, consentit ; Monsieur Lardin fut inflexible. Deux lettres d'Eugénie, très fermes, mais aussi très filiales et toutes débordantes de tendresse, ne purent l'émouvoir. Il était à Lille depuis le début de l'année ; des spéculations malheureuses, qui avaient détruit sa fortune, mais laissé son honneur intact, l'avaient aigri ; il aimait Eugénie, il en était fier, il ne voulait pas la sacrifier à un Dieu auquel il croyait, mais sans l'aimer assez pour se soumettre à ses commandements.
« Mon père, écrivait Eugénie le 19 mars, je dois être religieuse ; Dieu rend chaque jour cette conviction plus profonde dans mon esprit, mais je ne puis
120 LES AUXILIATP.ICES DU PURGATOIRE
soutenir la pensée qu'en me voyant partir tu m'accuseras d'ingratitude, que ce sera un regard plein de reproche et non un regard plein de bénédiction que tu laisseras pour adieu à ton enfant. Lorsque Dieu veut une âme, il la sépare lentement du monde, d'une manière qu'on ne peut comprendre lorsqu'on ne l'a pas éprouvé ; il me serait impossible d'y vivre désormais.
« Mon père, si quelque noble parti demandait ta fille, tu ne la refuserais point, eh bien, c'est le roi du ciel qui te la demande pour ses pauvres et pour ses âmes abandonnées. Penses-tu que je doive cesser de t'aimer parce que je serai religieuse ?
« Mon père, ton enfant te supplie. Dis-lui de ta voix aimée d'aller où Dieu l'appelle. Ah ! je sais que tu soufïres, cette pensée me brise le cœur, mais je sais aussi que cette vie est courte et qu'il en est une autre où Dieu paie au centuple les sacrifices. »
Monsieur Lardin répondit par une opposition formelle : ce refus brisa le cœur de sa fille ; elle, si sage, si mesurée dans ses paroles, a bien osé dire qu'alors « il lui sembla qu'il ne lui restait plus qu'à crier comme une bête sauvage. )' Elle écrivait de nouveau le 26 :
« Autrefois tu ne voyais pas mon écriture sans un.3 impression de joie ; et je sens qu'aujourd'hui ta main tremble en ouvrant cette lettre. — Tu sais, mon père, que jamais je ne t'ai désobéi. Que dis-je ? j'allais audevant de ce que tu pouvais désirer, j'étudiais tes goûts et tes pensées pour m'y conformer, même dans les choses insignifiantes, mais pourquoi rappeler tout cela ? il n'y avait pas de sacrifice, c'était ma plus grande joie. Pour que je te résiste aujourd'hui, il iaut que ma conviction soit bien profonde : elle est si profonde qu'elle ne peut s'éteindre qu'avec ma vie. Je pensais au chagrin que tu aurais en me quittant,
mais il ne m'est pas venu une fois, une seule t'ois à la pensée, que lu me jret'userais ta bénédiction...
« C'est à ton cœur que je m'adresse, je ne puis revenir, on ne brise pas les engagements pris avec Dieu : c'est là la pensée de ma vie depuis ma première communion. Chaque fois que l'amour du monde m'en a détournée, j'y ai été ramenée par le remords. Oh ! je puis bien dire que la pensée de ton salut m'a gardée î Mais hélas ! mon Dieu, qu'ai-je fait pour mériter une telle joie !. . Ah ! si j'eusse été plus fidèle, vous auriez ouvert ses yeux à la vraie lumière ! »
Pauvre Eugénie Lardin, vénérée Mère du Sacré- Cœur, elle ne devait pas, sur la terre, goûter une telle joie ! Il fallut vingt années de souffrances et de mérites, il fallut sa mort pour obtenir la conversion de son père bien-aimé ; mais elle l'obtint, et, dans l'éternité, son âme filiale et bienheureuse dut en tressaillir d'allégresse. En 1856, rien ne vint adoucir l'amertume du refus. Le 14 avril, après avoir conduit à la gare, sa mère et sa sœur qui partaient pour le midi, Eugénie, restée seule, venait à onze heures du soir sonner au 22 de la rue Saint-Martin. Eugénie Smet l'attendait assise devant une petite table à ouvrage ; la première emplette qu'elle se fût permise. Mademoiselle Lardin, qui pour sa vocation avait passé par le fer et le feu, à peine entrée se jeta à genoux : « Me voilà votre fille, vous êtes mafmère, et vous répondez de moi. » Ce n'étaient pas là^de vaines paroles et, jaillies du cœur de la première fille, elles pénétraient bien avant dans le cœur de la mère. La Mère du Sacré-Cœur garda toujours l'attitude la plus humble à l'égard de la Mère Marie de la Providence, elle était sa fille ; mais une fille vaillante, sur laquelle la mère pouvait s'appuyer, et qui lui apportait le concours le plus intelligent et le plus dévoué.
De son côté, et pour la première fois pleinement, la Mère Marie de la Providence sentit battre dans tout son être le sentiment de sa maternité spirituelle : elle en jouissait et elle en avait peur ; l'onction de la grâce devait en adoucir les inévitables souffrances et donner aux joies la profondeur et la sécurité des <;hoses infinies.