LA RUPTURE
Mai-Juin 1856
Né. le 31 janvier 1827. à Saint-Rambert en Bugey, Mademoiselle Lardin, avait un peu plus de vingtneuf ans, quand, le 14 avril 1856, elle commençait à partager, rue Saint-Martin, la vie de la naissante communauté. Son apparence frêle et délicate, sa taille qui atteignait à peine la moyenne, ses cheveux foncés, son teint brun et pâle, ses yeux noirs expressifs et qui révélaient dans un regard profond le travail d'une pensée sérieuse, ses traits trop accentués, tout, jusqu'à sa toilette simple et de couleur sombre, semblait l'opposer à Mademoiselle Smet. Celle-ci était très grande et d'une mise plutôt élégante ; elle avait le front large et élevé, les cheveux châtains, les yeux bleus, le teint clair et d'une fraîcheur remarquable ; ses traits fins et gracieux étaient éclairés par un regard où passait l'âme toute entière ; la profondeur et la limpidité y rayonnaient, jointes parfois à une candeur enfantine qui lui donnait un charme indéfinissable ! Aucun crayon, aucun pinceau ne put jamais rendre une physionomie si expressive et si mobile. Les âmes n'étaient pas moins diverses. Mûrie
par J 'adversité, obligée à la lutte dès son adolescence» faite d'ailleurs pour imposer sa volonté, — même dans les jeux d'enfant elle commandait à ses jeunes cousins qui s'indignaient parfois d'obéir à une fille, mais qui obéissaient, — d'une droiture et d'une simplicité admirables, d'un caractère facilement impérieux, s'il n'eût été adouci par la vertu, intelligence très solide, aux connaissances très étendues, apôtre par vocation et qui, même par goût, n'eût rien trouvé de plus doux que de faire pénétrer dans les âmes la vérité et la lumière, Eugénie Lardin, dès la première heure, sans doute, — certainement, dès sa première communion, — est conquise par Dieu et par les âmes du Purgatoire : elle promet ce jour-là d'être religieuse et de réciter chaque jour un De profundis ; l'âme souffrante la plus abandonnée est son âme, elle veut la délivrer, comme plus tard, devenue institutrice, elle veut sauver ses élèves ; rien ne lui coûtera jDOur cela, ni pour se faire sainte ellemême : elle vit d'abnégation et de dévouement, elle vit d'humilité. Pour une intelligence comme la sienne, cela ne va pas sans mérite.
« Je me suis dit : l'enseignement de l'Église est tel, je m'y soumets par esprit d'obéissance et d'humilité, et lorsque j'aurai pratiqué cette soumission pendant quelque temps, j'étudierai la question ; si je comprends, tant mieux, sinon je n'en serai pas moins soumise ». Profondément sensible et aimante, elle écrit : « Nos séjours à Vély — maison de campagne près de Saint-Rambert — m'ont laissé une profonde empreinte... Ce cher Vély, j'y ai senti mûrir mon âme. Pour notre nature les choses matérielles se mêlent si bien aux spirituelles, que mes souvenirs religieux sont restés tout imprégnés de l'odeur des sapins, comme des tendresses de mon
père et de ma mère, image pour moi des sollicitudee de Dieu pour les âmes. »
On voit, sans insister davantage, quel secours la divine Providence avait préparé à Eugénie Smet, et quelle grâce elle lui taisait en introduisant rue Saint- Martin, le 14 avril, Eugénie Lardin,
Avec Monsieur Largentier et avec Mademoiselle Joly, les difficultés ne faisaient que s'aggraver : désormais les idées du premier semblaient fixées, il voulait qu'on embrassât à la fois tous les genres de bonnes œuvres : l'enseignement bien entendu, le soin des malades riches et pauvres ; un noviciat lui paraissait inutile et il avait décidé que l'on prendrait un costume religieux. Sur tous ces points Eugénie ne pensait pas comme lui, et elle ne pouvait sacrifier sa manière de voir. Mademoiselle Joly laissait comprendre combien tous ces débats et toutes ces indécisions sur l'enseignement lui étaient désagréables ; ses cours avant tout ; à certains signes, on devinait qu'une rupture était imminente. Un jour la petite Communauté trouva fermée la porte qui mettait en communication l'appartement qu'elle occupait avec celui de M^^e Joly.
Les journées se passaient rue Saint-Martin dans un travail laborieux et monotone qui n^ laissait aucune relâche. Tandis qu'Eugénie tâchait d'organiser la vit du nouvel Institut, ses filles enfilaient des perles du matin au soir. Le silence était religieusement gardé, il était entrecoupé de pieuses lectures. A certaines heures réglées, on récitait en commun l'office des morts et le petit office de l' Immaculée-Conception. Mais il était bien difficile d'obtenir l'unité et dans les pratiques de la vie ordinaire et dans les sentiments. Les unes, comme Eugénie Lardin, auraient volontiers pris leur repas debout pour faire plus vite et plus vite se remettre au travail ; d'autres, tendaient à mettre
dans les exercices, une exactitude toute claustrale. Mademoiselle Trigory, qui regrettait toujours sa vie de trappistine, ne manquait pas de souffler la lumière au premier son du coucher, sans chercher à savoir si l'une ou l'autre n'avait pas alors les deux pieds dans l'eau ; les unes ne voulaient que des œuvres de charité, les autres n'admettaient que l'enseignement ; un jour viendrait où il n'y aurait qu'un esprit, qu'un cœur et qu'une âme, mais ce jour n'était pas venu, et en l'attendant, il y avait bien des occasions de souffrir.
La pauvreté était extrême ; la cuisinière, Célinie Beauvois, la future sœur Sainte-Marthe, quand le nombre des convives augmentait, ajoutait de l'eau au bouillon, et tout le monde pouvait dîner. Le docteur Montargis lui demanda un jour si elle mettait des œufs dans ses plats de riz — « Oh ! oui, monsieur, certainement. — Et combien ? — J'en mtts un pour quatorze ! » On prenait tous les moyens pour se procurer les provisions à meilleur marché. Mademoisalle Lobert, mère Marie de Saint-Augustin, l'économe, se rendait chaque jour au marché des Innocents, sur le tard, et achetait pour la Communauté les rebuts dont personne n'avait voulu. Pour mieux se perdre dans la foule, elle laissait son chapeau et prenait un bonnet.
Parfois la pauvre Eugénie succombait sous l'épreuve et regardait du côté de Loos. Dans leurs petites maisons, à cinq francs de loyer par mois, les pauvres familles qu'elle secourait jadis étaient mieux partagées qu'elle et ses filles ; elles avaient au moins de l'eau et de l'air et elles n'entendaient pas toute la journée les pianos du cours Joly. Une idée lui venait parfois : retourner à Lille, faire un nouvel appel plus pressant à ses amies et aux siens, chercher les secours
nécessaires. Un jour, à Saint-Merry, elle exposait lilialement ses peines à Notre-Seigneur ; elle entendit comme un reproche au fond do son cœur : « A chaque jour suffît son mal. Pourquoi t'inquiéter ? Si tu calcules ainsi, l'œuvre sera bientôt perdue. » Dans son âme, le calme se fait tout à coup et la confiance rayonne, elle court remercier la Sainte Vierge et lui demande de lui envoyer le jour même une aumône de cent francs.
Elle rentrait rue Saint-Martin, quand Célinie Beauvois s'approche : « Ma Mère, il n'y a plus rien dans la bourse, j'ai pris le dernier sou pour aller au marché. — Il faut avoir confiance dans la Providence. ' Eugénie achevait à peine, la concierge lui apporte une lettre qu'elle avait oublié de lui remettre. Le timbre de la poste, l'écriture, ne lui disent rien, elle l'ouvre, elle retire un billet de cent francs, enveloppé dans une feuille de papier blanc. Sans prendre le temps d'ôter son châle, elle se jette à genoux : « Mon Dieu, je vous le promets, je ne douterai plus. » Le P. Aussant et Madame Jurien, frappés de cette maternelle prévenance, conseillèrent à Eugénie de ne pas révéler à sa famille ses détresses morales et ses difficultés matérielles.
Elles étaient pourtant poignantes ; à la pauvreté, la maladie allait s'ajouter : dans les derniers jours d'avril, Célinie Beauvois, ayant fermé la fenêtre de la chambre où elle repassait, se trouve mal et perd connaissance. Eugénie, rentrant de la messe, trouve une de ses compagnes qui l'inondait d'eau froide ; on était allé chercher Monsieur Montargis. La pauvre fille ne revenait pas à elle ; enfin le docteur arrive et la remet sur pied en quelques instants. Mais il est frappé du mauvais état général des santés ; Mademoiselle Lobert donne de véritables inquiétudes ; à
toutes il prodigue ses soins. « Vous êtes mal ici, vous manquez d'air et de lumière, dit-il à Eugénie, si une fièvre typhoïde se déclare, il ne faut pas hésiter à envoyer la malade à l' Hôtel-Dieu. » A ces paroles le cœur maternel se brise : « Je me promis bien, au contraire, disait plus tard la mère Marie de la Providence, que jamais mes filles n'iraient à l'hospice, à moins que je ne dusse y aller moi-même. » Monsieur Montargis révéla les détresses de la petite communauté à Madame Gargan, directrice d'une grande maison de commerce, rue Saint-Honoré. Elle arriva bientôt rue Saint-Martin, portant du vin et des confitures pour les malades ; jusqu'à sa mort elle se montra pleine des plus délicates prévenances pour les Auxiliatrices du Purgatoire.
Les plus rudes souffrances n'étaient pas là ; les difficultés avec Monsieur Largentier devenaient plus aiguës, et la situation vraiment intolérable. Mademoiselle Smet avait cru devoir ne pas le prendre pour confesseur ; elle s'adressait au P. Aussant. L'abbé en souffrait ; Madame Jurien, mise au courant, fut très catégorique. Eugénie devait garder en cette matière délicate la plus complète liberté, et la laisser à ses filles, jusqu'au jour où, constituée? en communauté, elles auraient un confesseur désigné par l'autorité ecclésiastique. Monsieur Largentier ne se montrait presque plus rue Saint-Martin, il n'y passait que le soir, fort tard, demander des nouvelles des malades. Monsieur Gabriel était absent, Mademoiselle Smet ne voulait prendre aucune détermination avant son retour ; c'était aussi l'avis du P. Aussant, qui prévoyait une séparation prochaine. Toutefois il voulait qu'on agît avec beaucoup de prudence ; rien ne devait être résolu sans le conseil autorisé de Monsieur le curé de Saint-Merry.
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La veille de l'Ascension, il était de retour ; Eugénie alla le trouver ; on lui avait recommandé d'être très nette, elle le fut. En face de la mésintelligenco constante et toujours plus accentuée qui rendait si pénibles tous les rapports avec Monsieur Largentier. elle ne voyait d'autre parti à prendre que de retourner à Lille, et de le laisser fonder une communauté selon ses vues personnelles. Monsieur Gabriel, très paternellement, fit comprendre que Monsieur Largentier était froissé de voir la supérieure de la communauté ne pas s'adresser à lui ; très doucement, très humblement, mais avec la plus grande fermeté Eugénie revendiqua sur cette matière une liberté absolue. Monsieur Gabriel approuva, il demanda seulement de suspendre toute décision ; il voulait prêcher d'abord lui-même une retraite à la communauté. Les instructions furent données dans la chapelle des catéchismes de l'église Saint-Merry. Pendant huit jours, deux à deux, Mademoiselle Smet, Mademoiselle Lardin et leurs compagnes défilèrent, les unes plutôt élégantes, les autres très simples, sans souci du qu'en dira-t-on, au milieu du brouhaha de la rue Saint-Martin, tout absorbées dans les pieuses pensées de la retraite.
Monsieur le curé de Saint-Merry, né à Revel, Haute-Garonne, le 20 juillet 1796, et ordonné prêtre le 27 mai 1820, était un apôtre d'un dévouement admirable et un orateur d'un vrai mérite. De 1841 à 1847, il avait prêché avec succès dans la plupart des églises de Paris : à Saint-Sulpice, à Saint-Roch, devant la reine Amélie, à Saint-Germain l'Auxerrois, à Saint- Louis d'Antin. Mêlé au peuple dès son enfance, habitué dès ses premières années d'apostolat à traiter avec les marins, les pêcheurs et les ouvriers du port de Cette, il n'eut pas peur d'affronter les discussions
populaires des clubs de 1848, de parler de Jésus- Christ à des hommes qui, aux Tuileries, « avaient jeté par la fenêtre le fauteuil royal et porté triomphalement à Saint- Roch, l'image crucifiée du Charpentier divin. « Un jour, parlant au club de Chaillot à ses paroissiens, il terminait ainsi sa harangue, où quelques généreuses illusions se mêlaient aux accents de feu du dévouement le plus vrai et le plus apostolique : « Je ne veux pas être plus libre que vous parce que je suis prêtre, mais je ne veux pas que vous le soyez plus que moi parce que vous ne l'êtes pas. Je suis à vous, mes amis, tout entier à vous, ainsi que les prêtres de cette paroisse. Ma pensée est leur pensée,^ mes sentiments sont leurs sentiments. Oui, tout ce que j'ai est à vous ; tant que j'aurai, vous aurez aussi ' et s'il m'arrivait un jour de n'avoir plus rien, j'irais vous demander à vous-mêmes, et si vous n'aviez pas, eh bien ! nous irions ensemble à l'hôpital. » A ces mots une émotion indescriptible soulève l'assemblée, on entoure l'orateur, on l'acclame, on se dispute ses mains, on le ramène chez lui en triomphe. L'archevêque de Paris voulut faire de 1 abbé Gabriel un candidat à l'Assemblée nationale, mais l'ardent curé ayant soumis à son premier pasteur, la liste d'abus de tous genres contre lesquels il voulait protester, l'archevêque comprit qu'une si audacieuse franchise,^ même très éloquente, ne pouvait conduire à un succès, et il n'insista pas. Nommé par Monseigneur Sibour curé de Saint-Merry en 1851, il fut un curé missionnaire ; il prêchait à peu près tous les dimanches. Il fallait le voir en aube, l'étole croisée sur la poitrine,, debout près de la balustrade du chœur, ou en chaire, avec sa physionomie vraiment sacerdotale, rayonnante d'intelligence, de droiture, de candeur et d'allégresse, pasteur et père, distribuant largement et à
tous, avec son grand cœur, les enseignements et le pain de la foi ; quand parfois son originalité brusque avait froissé, un mot de tendresse, un regard de bonté avaient bientôt calmé les âmes.
Ce qu'il était depuis trente ans et plus, l'abbé Gabriel le fut pendant la retraite de mai 1856 ; prêtre apôtre, original, loyal, franc, bon. « La vie religieuse, dit-il, dès le premier jour, n'est que la vie chrétienne perfectionnée : Il faut commencer par être chrétienne, pour être ensuite religieuse . . . Dans ces pieux exercices de la retraite, vous n'aurez donc qu'un seul but : celui d'examiner si vous avez l'esprit d'immolation, de renoncement, d'abnégation. Il n'est pas nécessaire d'être religieuse, mais il est nécessaire pour être sauvée d'être chrétienne, et vous ne serez chrétienne qu'à la condition d'avoir l'esprit de Jésus-Christ. Que chacune, durant ces jours de recueillement, examine son âme devant Dieu, afin de reconnaître si elle est bien où Dieu la veut, si elle est dans sa vocation, de manière qu'à la fin de la retraite l'œuvre soit fondée ou démolie. >-
Immolation, renoncement, abnégation. Monsieur Gabriel non seulement prêcha ces premiers et grands moyens de perfection, il les fit pratiquer. Il savait qu'une des retraitantes, qui n'avait ni une volonté ni une constance à la hauteur de son esprit entretenait des griefs contre Mademoiselle Smet et l'accusait près d.î Monsieur Largentier ; Monsieur Gabriel les fit venir toutes les deux ; il fallut s'expliquer en sa présence. Facilement on fut d'accord. Les graves et insolubles difficultés n'étaient pas entre elles, mais entre Eugénie Smet et Monsieur Largentier. Monsieur Gabriel qui le voyait bien devait être appelé dans quelques jours à trancher le débat et à prendre parti soit pour le fondateur, soit pour la fondatrice.
lo'2 LES ALXILIATRICES DU PURGATOIRE
Le P. Aussant et Madame Jurien, alors à Toulouse, ne pouvaient être d'aucun secours à Mademoiselle^ Smet, elle ne pouvait compter que sur la Providence et sur Monsieur Gabriel. Dès avant la retraite, elle l'avait mis au courant de toutes les difficultés. Une note écrite de sa main explique bien la situation, et ce qu'elle voulait dire à M. Gabriel :
(( Parler de la nécessité d'établir d'abord l'esprit religieux parmi nous, avant de songer à l'enseignement.
(c De nos difficultés avec Mademoiselle Joly.
« Dire en quoi consistent les différends avec Monsieur Largentier et ce que je lui reproche.
« Il a proposé à Mademoiselle Lardin, si nous nous séparons, de se ranger de son parti. En réalité, je crois qu'il n'y en aurait que trois qui lui resteraient fidèles. Tous les prêtres de Lille qui s'intéressent à moi, m'engagent à rompre avec M. l'abbé Largentier.
« Je lui demanderai (à M. Gabriel) : « Voulez-vous vous charger de nous ? »
Monsieur Gabriel, mis au courant, l'avait engagée à prévenir Monsieur Largentier, et, presque sous sa dictée, elle avait écrit la lettre suivante :
Mon Père, « Permettez-moi de vous dire que les confidences que vous faites à l'une et à l'autre m'étonnent on ne peut plus, surtout de la part du directeur de l'œuvre. Tout en me doutant de ce qui se passait, je n'ai adressé aucune question, ne voulant pas semer la division, mais d'après ce qui me revient, il est évident qu'en bonne supérieure, je ne puis autoriser par mon silence votre manière de procéder. Ainsi, mon Père, pour vous parler les preuves en mains : l^ entre autres choses que vous avez dites à Mademoiselle Lardin, vous avez prononcé le mot de séparation el.
VOUS lui avez demandé de quel côté elle se rangerait.
2° Vous avez essayé de prouver à une autre que je manquais de franchise. Ces chères enfants, qui comprennent leur devoir ne m'ont rien caché. Il est impossible, mon Père, qu'un pareil état de choses subsiste, et si c'est là ce que vous appelez fonder une oeuvre, moi, je crois pouvoir vous certifier que c'est l'anéantir dans sa naissance...
«Je regrette d'être forcée d'écrire ainsi, mais toutes les considérations humaines tombent devant les devoirs de la conscience.
«Agréez l'assurance du profond respect... etc. »
La réponse de Monsieur Largentier parvint à Eugénie le 5 mai ; le jour même de l'ouverture de la retraite :
Ma chère Mère,
« Je ne reçois qu'aujourd'hui la lettre que vous me faites l'honneur de m'adresser. Voici ma réponse :
1° Est-il vrai que vous m'avez écrit de Loos à la suite de notre discussion sur l'enseignement : On fera ce que vous voudrez ?
'2^ Est-il vrai que vous ayez dit à Monsieur le curé que je ne procurais aucune ressource pour l'œuvre ?
3^ Est-il vrai que vous lui avez dit aussi que je n'avais fait aucun sacrifice pour l'Œuvre ?
« Reconnaissez-vous ces faits ? Ont-ils une signification ?
40 Est-il vrai également que je n'ai ouvert la bouche qu'après ces faits ? Et encore vous ne savez pas dans quelles circonstances. Prétendiez-vousm'accuser sans que j'aie le droit de parler, au besoin de prévoir les conséquences des choses et d'aviser ? Au reste, ma chère Mère, je vous l'ai dit et ma conduite
VOUS le prouve assez, je suis de cœur et d'âme à l'œuvre que Dieu m'a inspirée. Depuis que je vous ai placée à sa tête, si j'ai montré de la sollicitude pour son établissement, sa marche et son avenir, je ne crois pas jamais avoir été importun, ni dépassé dans mes soins les limites du convenable et du possible. Vous devez reconnaître que je vous ai donné une grande latitude, mais cette marque de confiance n'autorise pas certaines allures, qui ne peuvent que nuire à l'œuvre qui nous est chère, en détournant l'harmonie qui doit régner entre nous.
« Mettons, ma chère Mère, ces épreuves au pied de la Croix, crucifions ces différends particuliers et travaillons au rétablissement de la charité et de l'union dans la famille naissante. Voilà les sentiments qui doivent nous animer si nous voulons faire l'œuvre de Dieu et non la nôtre.
« Je suis, avec respect, ma chère Mère, Votre très humble et très dévoué serviteur,
Largentier. »
La retraite (5-8 mai) tira momentanément Mademoiselle Smet, de ces douloureuses difficultés ; puis Monsieur Gabriel, quelques jours après, réunit Monsieur Largentier et Eugénie pour élaborer une sorte de programme destiné à faire connaître l'œuvre ; on y donnait large part à l'instruction, on énumérait des œuvres multiples, que devait embrasser la communauté qui existait pour ainsi dire à peine : les membres recevaient le titre un peu long « d'Auxiliatrices de l'Immaculée Conception pour la délivrance des âmes du Purgatoire. >» A contre-cœur Eugénie souscrivit à tout, mais, le prospectus imprimé, elle se donna du moins la satisfaction de ne pas le répandre.
Les difficultés redevinrent vite aiguës. Eugénie
avait cru devoir rendre sa liberté à une cousine de Monsieur Largentier, qu'elle ne jugeait pas appelée à la vie religieuse. A cette occasion elle vit Monsieur l'abbé Maillard, confesseur de Monsieur Largentier, elle voulait lui demander conseil. Monsieur Maillard lui dit le plus grand bien de son pénitent, mais dut reconnaître que, s'il était fort bon prêtre, il n'avait rien qui dénotât un fondateur d'ordre. Mademoiselle Smet rentrait rue Saint-Martin, quand on lui remit une lettre de l'abbé Largentier.
Paris, le 16 mai 1856.
Mademoiselle,
« Monsieur le Curé de Saint-Merry m'ayant déclaré <jue l'union entre vous et moi était impossible, et que vous entendiez aussi bien que moi, me remettre en possession de mes titres, argent dépensé par moi pour payer les dettes de l'œuvre (dont je ne m'attendais pas à être expulsé), enfin de tous efïets et sommes m'appartenant et procurés par moi, je viens vous demander de régulariser une position respectivement fausse.
«Veuillez me dire à quelle heure, aujourd'hui, je pourrai vous attendre ou me rendre chez vous, pour liquider cette affaire... »
Jamais Monsieur Largentier n'avait donné la moindre somme pour l'œuvre. Mademoiselle Smet, qui seule entretenait la communauté de la rue Saint- Martin, porte cette étrange lettre à Monsieur Gabriel, lui demandant d'avoir, en sa présence, une entrevue avec Monsieur Largentier. Monsieur le curé de Saint- Merry accepte et fait prier son vicaire de se rendre aussitôt chez lui. Celui-ci s'excuse, il ne peut venir -que le lendemain.
L'attente est longue et dure pour Eugénie ; elle trouve une consolation à s'abandonner à la Providence et à relire une lettre du bon Monsieur Toccanier partie d'Ars le 5 mai :
Ma Sœur,
« Ne me grondez pas, j'ai souffert autant que vous de ne pouvoir vous répondre plus tôt... Monsieur le curé sourit au récit de toutes vos épreuves et il me fait la même réponse que j'ai transmise à une sainte veuve dévouée à des œuvres de charité, en proie à toutes sortes de persécutions : « Dites-lui que ces croix sont des fleurs qui bientôt donneront leur fruit. » Vous avez bien réfléchi avant de prendre votre détermination, vous avez prié, consulté, pesé d'avance par la pensée les sacrifices à faire, vous avez toutes les garanties de faire la volonté de Dieu. Que manquet-il maintenant ? L'énergie que Dieu seul peut donner pour une œuvre qui lui est si chère. Monsieur le curé, m'a dit plusieurs fois avec un accent de profonde conviction : « Cette communauté ne peut manquer de réussir. » Seulement, vous saurez vous, ce qu'il vous en coûtera de sollicitudes, de travail, de peine, pour consolider cette œuvre. Si Dieu est pour vous, qui sera contre vous ? . . .
« Votre serviteur dévoué,
J. Toccanier. »
Le lendemain matin, Eugénie retourne au presbytère ; Monsieur Largentier ne pourra venir à cause d'un convoi ; l'entrevue est remise à l'après-midi ; l'après-midi. Monsieur Largentier est retenu par les confessions.
Le dimanche, 18, Mademoiselle Lardin reçut de sa mère une lettre qui en contenait une autre de Monsieur Largentier à Madame Lardin. On y lisait : « Ma-
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<lemoiselle Smet est folle, et Monsieur Gabriel est décidé à la renvoyer dans sa famille ; pour moi, je suis expulsé de l'œuvre. En cas que Mademoiselle Smet continue la fondation, êtes-vous d'avis que Mademoiselle votre fille se range de mon parti, ou de celui de Mademoiselle Smet ? » Mademoiselle Lardin remit cette lettre à Eugénie.
Celle-ci la prend, se rend au presbytère, et la donne simplement à Monsieur Gabriel. Le curé de Saint- Merry bondit. « Ce n'est pas vrai, je n'ai pas dit cela. Qu'il ne remette pas les pieds chez moi ; cai' je lui fermerai la porte. » Monsieur Gabriel prévient alors Mademoiselle Smet que, après mûre réflexion, il jugeait bon de charger Mademoiselle Fanny R.de tout ce qui regardait l'intérieur de la maison de la rue Saint-Martin, elle-même ne s'occuperait plus que de l'extérieur. C'était pratiquement lui enlever la charge de supérieure, pour ne lui laisser que le rôle de bienfaitrice. Peut-être, influencé malgré lui par les dires de Mademoiselle Fanny et ceux de Monsieur Largentier, Monsieur le curé de Saint-Merry avait-il cru Eugénie plus apte à préparer la fondation, qu'à y prendre place comme religieuse ; peut-être voulait-il l'éprouver et se rendre compte des motifs qui faisaient agir la future fondatrice : « Je suis prête à tout, répondit-elle simplement, même à retourner dans ma famille, si telle est la volonté de Dieu. » Monsieur (jabriel ne perd pas de vue le visage d'Eugénie ; il n'y voit pas le moindre trouble ; l'humilité si complète et si simple de la jeune fille l'émeut profondément. Il a lu jusqu'au fond de cette âme candide ; impossible de s'y tromper, l'humble obéissante est l'élue de Dieu. « Il ne s'agit nullement de retourner dans votre famille, reprit-il, mais de continuer l'œuvre commencée et de diriger vers le but divin la com-
munauté naissante. » Comme L'Ile avait acquiescé tout à l'heure, Mademoiselle Smet acquiesça de nouveau, et Monsieur Gabriel la congédia, lui donnant rendez-vous, pour l'après-midi, peut-être Monsieur Largentier viendrait-il enfin.
Cette fois il vint le premier. Monsieur Gabriel fut tranchant : « Mademoiselle Smet m'a fait lire la lettre que vous avez écrite à Madame Lardin. » Pâle d'émotion, le pauvre abbé ne peut rien dire. Monsieur le curé de Saint-Merry continue : « J'ai signifié à Mademoiselle Smet, que, vu les difficultés actuelles, elle ne s'occuperait plus que de l'extérieur. Je l'ai regardée tout le temps, elle n'a pas sourcillé. Si elle eût fait la moindre réflexion, je l'aurais engagée à retourner dans sa famille, car elle n'eût pas été digne de faire l'œuvre de Dieu : elle a tout accepté. » Monsieur Largentier dit alors : « Elle me donne une leçon dont je profiterai, je me retire. Je m'occuperai de l'œuvre en la faisant connaître, mais je ne m'occuperai plus de l'intérieur. » Il partit.
Eugénie arrivait quelques instants après. Monsieur Gabriel lui raconte tout. Elle avait trop bon cœur pour ne pas essayer de voir aussitôt Monsieur Largentier. Elle se rend chez lui avec sa compagne, monte les trois étages et sonne. La sœur de Monsieur Largentier vient ouvrir, elle dit que son frère est à table : « J'attendrai. » répond-elle. Peu d'instants après entre celui qu'elle venait voir ; ils se tendent la main : « Mon Père, je ne veux pas que nous demeurions sous une telle impression, j'oublie tout'î la peine que vous m'avez faite. » — « Jetons un voile sur le passé, » répondit seulement le vicaire de Saint- Merry, et les deux visiteuses se retirèrent.
La situation devenait plus nette, la petite communauté n'était point pourtant tirée d'affaire. De jour
en jour apparaissait plus évidente la nécessité de quitter la rue Saint-Martin. Mademoiselle Joly redoublait ses exigences. Brusquement, à l'heure des repas, un violent coup de sonnette annonçait son arrivée ; la plus brave allait ouvrir. La visiteuse réclamait impérieusement l'une de ses chaises, l'un de ses meubles, et il fallait le donner sur l'heure. L'abbé Gabriel entrant un jour dans le pauvre appartement dévasté ne put s'empêcher de dire : « Tout vous manque ou à peu près ; mais du moins vous avez la paix. » Prenant le cahier où l'on inscrivait les promesses d'offrandes, il souscrivit pour deux cents francs. Touchée de cette bonté Eugénie lui demanda de nouveau de vouloir bien devenir le supérieur de la communauté ; il accepta et promit de toujours prendre ses intérêts à l'archevêché. Il le fit, et vraiment on ne voit pas trojî comment, sans le paternel secours du curé de Saint-Merry, l'Institut naissant aurait pu se développer. Il en fut pendant dix années le dévoué et original supérieur. Le nom de supérieur est ici trop vague et trop froid, il faut ajouter : le Père bien-aimé et très aimant.
Les filles de Mademoiselle Smet aidaient vaillamment leur Mère à porter sa lourde charge, toutes acceptaient sans se plaindre leur pauvreté et leur gêne. Un jour Célinie Beau vois vint se jeter en larmes aux pieds d'Eugénie, et lui remettant un petit paquet : « Tenez, ma Mère, voilà pour vous acheter un fauteuil. » C'était ses boucles d'oreilles. Les boucle!^ d'oreilles ne furent pas vendues, elles furent enchâssées plus tard, avec d'autres bijoux plus précieux, dans la couronne de Notre-Dame de la Providence ; peut-être aucun autre présent ne plut-il davantage aux yeux et au cœur de la Reine du Purgatoire.
Les exigences de Mademoiselle Joly ne faisaient
qu'augmenter. Elle voulait qu'on lui rendît la pièce la plus grande de l'appartement et ne consentait à garder la communauté jusqu'en octobre qu'à la condition d'augmenter le loyer chaque mois, à partir di juillet ; en septembre il eût été doublé. Mademoiselle Smet dut entasser les quatre lits de la pièce principale dans l'une des petites chambres. Monsieur Gabriel offrit de les installer dans son salon : « Au moins vous aurez de l'air. » Furieux contre Mademoiselle Joly, il ajoutait avec feu : « Qu'elle ne vienne j)as dans mon église, je la ferais mettre à la porte par le suisse, et si elle me demandait la communion, je la lui refuserais ! » Il l'aurait fait ! Il fallait se hâter de partir. Quand donc occuperait-on la rue de la Barouillère ? Dans la pensée d'Eugénie, c'était là et là seulement qu'on irait. Son notaire. Monsieur Enchère, lui écrivait le 29 mai, que le propriétaire ne vendrait pas à moins de cent cinquante mille francs. Elle ne s'en émut pas ; la Providence n'est-elle pas toute-puissante! Monsieur Dupont le lui disait dans une lettre du 18 mai : « Comme vous faites fonds sur la Providence et non sur les hommes le bon Dieu ne vous laissera pas manquer. On s'enfonce lorsqu'à l'exemple de saint Pierre, ie calcul de la force du vent traverse l'esprit et donne de l'hésitation. » La veille, de Toulouse, Madame Jurien lui envoyait ces mots de feu :
Ma chère et tout aimée Fille en Jésus, « Mon Bien- Aimé est tout à moi et je suis tout à Lui » « Voilà Ift cri de l'âme épouse fidèle du Crucifié et crucifiée avec Lui. O ma fille, ne faiblissons pas devant la tâche de l'amour de Jésus crucifié. Il la lisse devant vous à chaque moment du jour et les bras étendus sur la croix, cette toile qu'il veut ensuite pouvoir broder de perles fines et précieuses. Je vou«
invit»' d'abord à l'imiter eu élendant les bras. Sentezvous que la nature résiste à ce seul mouvemeni. d'inertie, qui la met comme à la merci du travail douloureux que s'apprête à faire sur elle l'Esprifc- Saint ? Elle voudrait être belle, mais sans souffrir. Elle dit : « Je veux être digne de l'Époux, mai» quant à me couvrir de ses charmes..., je ne veux point l'imiter ! Eh ! pauvre âme ! Comment donc voulez-vous être à l' Epoux et vous unir à Lui sur la croix, si vous n'y voulez monter, puisqu'il ne peut descendre pour vous saisir et vous attirera Lui ? Son amour pour vous le tient lié, attaché, crucifié, élevé à la croix ? Si vous ne venez l'y chercher, n' dites pas que vous l'aimez comme il vous aime, que. vous voulez être à Lui ; que vous lui donnez votre cœur de tout votre cœur.
«Allons donc, courage, montons à l'assaut du Cœur de Jésus. Voici bientôt son mois béni !
« Votre indigne Mère en Jésus,