‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 23 sur 40 · C. D. JURIEN · texte numérisé non relu

C. D. JURIEN

Madame Jurien, on s'en souvient, ne goûtait guère le projet de s'établir rue d3 la Barouillère ; elle écrivait cependant, le l^'^ juin, à Eugénie qui la tenait au courant de ses démarches : «. Louer la maison, je ne m'y oppose pas et le trouve bon; acheter, c'est toute autre chose et je crois peu sage de le faire. » Elle était d'ai'îeurs très préoccupée de la santé du P. Aussant, dont l'état paraissait désespéré, et qui, de fait, mourut à la fin de septembre.

Pour louer il fallait d'abord l'assentiment de Monsieur d'Assonvilliers qui voulait vendre. La fin du mois de mai et la première quinzaine de juin marquèrent l'une des plus douloureuses épreuves de Mademoiselle Smet. De toute évidence la petite

communauté ne pouvait plus rester rue Saint-Martin ; les nouvelles exigences de Mademoiselle Joly rendaient le départ inévitable. Les santés compromises par le manque d'air, le travail excessif, les préoccupations et les privations, ne le réclamaient pas moins vivement. Mademoiselle Lobert était gravement atteinte, Mademoiselle Fanny R, avait des accès de fièvre accompagnés de délire ; c'étaient les premières manifestations d'un mal qui devait rendre son séjour impossible dans la Société ; un jour — et cette douleur sembla taire déborder le calice d'amertume — Mademoiselle Lardin vint trouver Eugénie pour lui dire que sa santé était délabrée et qu'elle craignait de devenir une charge trop lourde pour la communauté : « Que ferez-vous de moi, ma Mère, si je tombe tout à fait malade ? Vous n'aurez d'autre ressource que de me mettre à l'Hôtel- Dieu. Du reste, j'ai toujours pensé que je mourrais à l'hôpital. » La jeune supérieure ne savait où appuyer sa détresse : Monsieur Largentier, depuis la pénible scène du mois de mai, ne paraissait plus rue Saint-Martin ; le P. Aussant se mourait à Toulouse, Monsieur Gabriel parlait sans cesse d'une absence qu'il allait faire, et qui devait laisser Eugénie à ses seules décisions. Elle souffrait jusqu'à l'intime de l'âme, et elle écrivait, le 15 juin, à Monsieur l'abbé Toccanier :

Mon Père, «... Ah ! que je voudrais me transporter à Ars et y respirer un instant l'air du ciel, moralement et physiquement ! J'étouffe dans ce Paris où je suis installée depuis le "25 mars... Sans tout ce que vous m'avez dit de la part du curé d'Ars il est sûr, mon Père, que je succomberais aux tentations qui m'accablent. Je ne vous le cache pas et vous le dis avec toute la

sincérité qui me caractérise, je suis au bout do nia pationc».'... «

On lui proposait de s'unir aux Filles de Marie Immaculée, qu'un missionnaire du diocèse de Séez avait fondées en 1845 ; elle ne le croyait pas possible, mais n'osait prendre seule une décision. Il fallut que Monseigneur Chalandon, alors à Paris, et Monsieur Vianney l'assurassent qu'elle avait raison pour qu'elle fût tranquille.

Le jour de la fête du Sacré-Cœur elle voulut revivre les pieux souvenirs de son heureuse jeunesse et revoir ses anciennes maîtresses. Elle vint donc rue de Varenne ; mais, dès l'abord, elle eut l'impression de ne plus y être en famille, comme au Sacré-Cœur de Lille. Elle arrivait pendant l'instruction, on la pria d'attendre au parloir qu'elle fût terminée. Elle put alors entrer à la chapelle et assister au salut. Elle vit la supérieure, la Mère Prévost, qui l'accueillit très affectueusement. Mise en confiance Eugénie parla de sa petite communauté, de ses souffrances, elle ne cacha pas sa gêne extrême, et reçut humblement l'aumône qu'on voulut bien lui offrir. Élève du Sacré- Cœur pendant sept ans, secrétaire des Enfants de Marie pendant quatorze autres années, il lui en coûtait de frapper à la porte d'une des maisons de la chère Communauté, non plus simplement à titre d'enfant, mais comme solliciteuse.

Dans ces jours sombres où elle cherchait partout à se raccrocher, elle vint voir rue des Postes, avec Emma revenue de Lille, le Père Lavigne ; les souvenirs de Lille, les ouvertures faites jadis, les aumônes recueillies et la bienveillance passée lui faisaient espérer un bon accueil. Le Père fut plutôt froid : « Comment se fait-il qu'une personne placée comme

VOUS à la tête de toutes les bonnes œuvres de Lille et douée de tout ce qu'il faut pour réussir — l'expérience l'a prouvé — ait pu quitter un bien réel pour venir tenter une fondation religieuse, parmi tant de vicissitudes et de chances probables d'insuccès ? » Pour la seconde fois le Père Lavigne n'était guère adroit, ni perspicace ; Eugénie, sans se troubler, l'invita à faire une visite rue Saint-Martin.

Monseigneur Sibour ayant appris que l'unique ressource de la communauté consistait dans le travail des perles aurait dit un jour : « C'est donc pour enfiler des perles que Mademoiselle Smet a quitté sa famille ! »

Elle voulut assister une dernière fois à la réunion des Enfants de Marie du Sacré-Cœur ; le Père de Ravignan, après avoir célébré la sainte messe pour les congréganistes décédées, parla du Purgatoire. « Je ne saurais exprimer, écrivait plus tard la Mère Marie de la Providence, combien je fus touchée de ce que le bon Dieu permettait que le dernier sermon, entendu à titre d'enfant de Marie, fût sur mon sujet le plus cher, sur les âmes délaissées auxquelles je devais consacrer toutes les prières, toutes les souffrances et les actions de ma vie. Je dois ajouter cependant que, malgré mon attachement pour le Sacré-Cœur, et ce titre d'Enfant de Marie qui avait fait ma joie pendant tant d'années, malgré l'à-propos du sujet, la sainteté et le talent de l'orateur, j'éprouvais comme un vide et un sentiment de malaise qui eussent suffi pour me convaincre que Dieu m'appelait à autre chose qu'à la vie pieuse que l'on mène dans le monde. Les dames du Sacré-Cœur que je vis en cette circonstance m'accueillirent avec beaucoup de bonté, et l'une d'elles me présenta à la Marquise de Pracontal qui, peu de

temps après, vint nous voir rue Saint-Martin et nous témoigna un intérêt particulier. »

Les jours passaient, le mois de juillet approchait, et rien ne se décidait pour la rue de la Barouiilère. Monsieur Buchère, son notaire, dit un jour à Eugénie : « Si Monsieur d'Assonvillers changeait d'avis, ce qu'il n'y a guère lieu de supposer et qu'il consentit à louer sa maison au lieu de la vendre, il nous faudrait avoir au moins mille francs en caisse pour payer le premier trimestre. » Elle avait cinq cents francs. Elle vint trouver Notre-Dame des Victoires : « Ma bonne Mère, il nous faut mille francs ; je suis épuisée de fatigues et physiques et morales, je ne puis songer à faire une quête, j'attends tout de votre maternelle protection. » Le même jour elle fut reçue par Monseigneur Patrizzi ; il se montra pour elle d'une bienveillance qui fut fort remarquée ; les visiteurs entraient et sortaient sans être priés de s'asseoir. Eugénie introduite, Monseigneur Patrizzi ferma la porte, la fît asseoir et la garda vingt minutes : il ne la connaissait pas, et Monsieur l'abbé James qui devait la présenter était absent au moment où elle entra ; il n'est pas de meilleure présentation que celle faite par la divine Providence. Dans l'antichambre elle avait trouvé Louis Veuillot qui se montra charmant. Elle racontait les grands événements de cette journée à la récréation du soir. Toutes ses filles, assises devant la table, enfilaient des perles, l'unique fenêtre ouverte laissait entrer un air lourd et brûlant, qui, agitant le rideau gris, donnait malgré tout l'illusion de la brise. Eugénie avait terminé le récit de la visite aux Tuileries ; une des travailleuses demande la permission d'aller chercher de l'eau ; la concierge, qui la rencontre, lui remet une lettre. Mademoiselle Smet l'ouvre avec indifïérence ; elle y trouve, enveloppé

dans une feuille de papier, un billet de cinq cents francs avec ces mots : « Monsieur de Mortainville a l'honneur de présenter ses hommages respectueux à Mademoiselle Eugénie Smet, et de lui envoyer cinq cents francs, se recommandant ainsi que Madame de Mortainville à ses bonnes prières. Il lui recommande aussi son beau-père défunt : J. de Préaulx et las autres parents défunts de sa femme. «

Qu 'lies actions de grâces à Notre-Dame des Victoires ! Monsieur l'abbé James, qui avait parlé de l'œuvre et de la fondatrice à Monsieur de Mortainville,. il y avait quatre mois, affirma n^^ lui en avoir rien dit depuis. La Providence n'oublie pas. Eugénie aurait voulu remercier son bienfaiteur de vive voix, elle ne put jamais le joindre.

Elle avait les mille francs ; elle promit à la Sainte Vierge que si elle lui obtenait la grâce de louer la maison de la rue de la Barouillère, la première statue, placée dans le jardin, serait la sienne. Puis, ^lle se rendit chez M. Buchèrc : « Avez-vous reçu ma lettre d'hier soir, demanda-t-il ? — J'ai quitté la maison de très bonne heure. — Réjouissez-vous, la Providence est vraiment pour vous ! M. d'Assonvillers a changé d'avis sans qu'on en '^-ache la raison. Il ne veut plus vendre, mais louer, et qui plus est, il ne veut louer qu'à M"^ Smet. Retournez promptement chez vous, j'irai vous chercher avec une voiture, prenez deux de vos amies, car il faut que vous soyez trois, et je vous conduirai chez le notaire. J'ai promis à M. Delahaye que nous serions là à onze heures. »

Eugénie fut vite rue Saint-Martin ; la lettre très pressée de M. Enchère avait été ouverte ; la radieuse nouvelle connue réjouissait les âmes et illuminait les fronts ; quelques roses enguirlandaient déjà la statue de saint Joseph, et deux bougies brûlaient de chaque

côté : toute la richesse de la maison. C'était le 19 juin. A peine la Mère avait-^^lle commencé à mêler sa joie à celle de ses filles que la voiture de M. Buchère arrivait. Mademoiselle Smet y monte ; avec elle ede prennent place Mesdemoiselles Eugénie Lardin et Fanny R. et l'on part pour 1j boulevard Bonne- Nouvclle. En route Eugénie avertit ses deux compagnes d'avoir soin de ne pas l'appeler « Ma Mère > devant Monsieur D'Assonvillers.

Exact au rendez-vous celui-ci attendait, chez Monsieur Delahaye, Mademoiselle Smet et ses compagnes. Il les salue avec cette politesse pleine d'aisance et de distinction « que l'on ne rencontre plus guère aujourd'hui que dans les vieillards du grand monde », et la lecture commence :

« 19 juin 1856, Bail par M. d'Assonvillers à Mesdemoiselles Smet, etc Les soussignés MM, Clément-

Bonaventure d'Assonvillers, ancien officier de cavalerie, chevalier du Saint-Sépulcre de Jérusalem, propriétaire, demeurant au château de Marconville- Baignard, arrondissement de Pont-Audemer (Eure), étant actuellement descendu en sa maison, ci-après désignée, et M^i^^ Eugénie-Marie-Joseph Smet, célibataire, majeure, sans profession, etc.. toutes trois demeurant à Paris, rue Saint-Martin, n" 22. »

Le bail de trois, six, neuf années commençait à courir le premier juillet. Voici, d'après l'acte luimême, la description de la partie de l'hôtel louée : « un corps de bâtiment, à gauche en entrant, composé au rez-de-chaussée d'une cuisine, d'un office, salle à manger et serre vitrée ; au premier étage, de trois chambres à coucher ; au second étage, de chambrss de domestiques, unies et desservies par un couloir. Grenier au-dsssus. Une grande cave (étant observé qu'il se trouve sous ledit corps de bâtiment, deux

caves et un caveau, non compris dans la présente location). Dans le bâtiment à droite une remise et un petit corps de bâtiment servant de salle de bains, jardin au fond de la cour, dont M. de Nugent et sa amille ont la promenade. Pompe dans la serre, dont l'usage a été concédé à M, de Nugent seulement jusqu'à huit heures du matin. »

Suivaient les charges et conditions. Monsieur d'Assonvillers écoutait la lecture avec soin, Monsieur Delahaye semblait heureux d'avoir tout prévu et sauvegardé au mieux, les intérêts de son client, Monsieur Buchère se demandait comment les trois malheureuses locataires pourraient remplir toutes les obligations énumérées dans la longue pancarte ; Eugénie, tout à l'aise, malgré les précautions prises contre elles, gardait assez de sang-froid pour faire deux ou trois remarques fort justes auxquelles acquiesça Monsieur d'Assonvillers, et acceptait tout le reste » confiante que le Père céleste, qui donnait si providentiellement à ses enfants un abri inespéré, ratifiait par là l'acte tout entier, et se chargeait d'en exécuter de point en point les différents articles. «

La lecture terminée Monsieur d'Assonvillers se lève, met ses lunettes, prépare sa plume et tout gracieux : « Que je suis heureux. Mademoiselle, d'avoir eu affaire avec vous^, car on voulait me faire vendre ou louer ma maison à des personnes qui devaient vivre plus tard en communauté, — Vraiment, Monsieur ! — Oui, et j'avoue que cela ne me plaisait pas du tout. » Monsieur Buchère regarda

I. Monsieur d'Assonvillers avait su par M. Guilhem, ancien receveur général de Lille et alors inspecteur de la banque de France, la parfaite honorabilité de la famille de Mademoiselle Smet, et il n'avait eu besoin d'aucune autre recommandation pour la choisir comme locataire.

Eugénie et ses deux compagnes, un peu gênées. « Je compris, ajoute la Mère de la Providence, une fois de plus, en ce moment, qu'il faut toujours que la goutte d'amertume se mêle à nos joies, afin que notre cœur fixé en Dieu ne puisse jouir avec plénitude que de Lui seul. » La pièce signée, on se sépare.

Mais, comme une épine, le remords de son manque de franchise transperçait la joie d'Eugénie et l'ensan- ' glantait. Elle et ses filles avaient une maison et l'allégresse débordait rue Saint-Martin, mais au prix d'une duplicité. Elle ne peut y tenir et va trouver Monseigneur Chalandon, rue de Monceaux : « Vous êtes un peu scrupuleuse, lui dit-il, mais enfin faites comme vous voudrez » Eugénie consulte Monsieur Guilhem, ce vieil ami de Lille qui a donné des renseignements à Monsieur d'Assonvillers : « Je n'ai fait aucune allusion à vos projets de vie religieuse, j'ai dit simplement que vous vouliez vous occuper de bonnes œuvres. » Alors Eugénie se rend rue de la Barouillère ; l'accueil est plein d'affabilité et de prévenance ; charmé d'une si parfaite loyauté, Monsieur d'Assonvillers écoute tout et quand il a entendu sa jeune locataire dire que, non seulement elle veut s'occuper de bonnes œuvres, mais encore tenter de fonder une société religieuse, il ne trouve pour l'interrompre que ces mots presque paternels : « Mais, Mademoiselle, ne trouvez-vous pas que la plus belle œuvre serait de consoler les cheveux blancs de votre père ? — Mon père et ma mère, quelles que soient leurs souffrances, convaincus que c'est ma vocation, ne voudraient pas m'empêcher de répondre à l'appel de Dieu. » Monsieur d'Assonvillers l'assure alors qu'il ne regrette rien, bien au contraire, il est tout heureux du bail signé, il ofïre même de laisser dans sa maison ses meubles et glaces. Eugénie refuse formellement et

150 LES AUXILIATRICES DU PURGATOlRb,

se retire très heureuse d'avoir tout dit à son propriétaire. Sa joie désormais était complète, comme celle de ses filles.

On prépare le déménagement ; ce fut une fête pour Emma Smet, la sœur d'Eugénie ; remerciant sa mère d'avoir envoyé dix-huit chaises, elle écrivait, le 20 juin : « On a fait il y a quelques jours l'inventaire, c'était curieux. On y voyait des chaises sans pieds, des horloges sans aiguilles, des fourchettes à trois dents, etc., etc. Nous n'avons plus rien maintenant à désirer ; il y a huit jours on s'asseyait par terre et on était sur le pavé... Aujourd'hui on. a trois chaises par personne et deux maisons. Quelle fortune ! »

L'inventaire dont parle Emma avait été fait, le 10 juin, à la récréation de midi ; il est célèbre dans la Société. Il est si plein de bonne humeur et de gaieté, on y touche de si près l'esprit et le cœur des premières Auxiliatrices qu'il doit avoir place dans leur histoire :

« Inventaire très véridique du mobilier des religieuses Auxiliatrices, passé le 10 juin 1856, à la récréation de midi et approuvé par toute la communauté :

11 lits avec ou sans couvertures.

2 bancs, 5 tables, dont 3 petites.

5 chaises dont une dépaillée et les autres plus ou moins infirmes.

3 lampes dont deux usent plus d'huile qu'elles ne

donnent de lumière.

3 horloges dont une avance, l'autre retarde, la

troisième ne marche pas.

3 chaufferettes, une sans couvercle, 2 sans bac. 8 verres, le neuvième, boîteux, ayant disparu le

jour de l'inventaire, 4 petits verres.

3 carafes dont deux très grandes, quelques bouteilles vides.

9 couverts en ruolz, quelques couverts en étain, auxquels il manque des manches ou des dents.

12 couteaux, dont 3 à découper et 2 qui ne peuvent

s'ouvrir ni se fermer.

1 moutardier tout neuf, acheté pour la fête de notre Mère.

13 bols, un troué, et un qui ne tient pas d'aplomb. 3 balais dont 2 sans crins.

1 bois de brosse à cirer.

Jacquot, son pied et sa cage.

Plumeau fourni par Jacquot.

6 Sainte Vierge, 3 Saint Joseph, 1 Saint Vincent de Paul.

1 religieuse muette (servant de mannequin aux

différents essais de costume.) Grande collection de tableaux, de livres, d'images, de chapelets.

Personnel de la Communauté :

2 Mères qui n'ont qu'une tête.

8 sœurs qui n'en ont pas.

Un seul cœur. »

Si véridique qu'on le proclame, l'inventaire était certainement incomplet ; il devait tout de même y avoir des assiettes, rue Saint-Martin, l'inventaire les ignore. Toutefois, si nombreux que l'on suppose les oublis, il paraît assez peu probable que les meubles à transporter de la rue Saint-Martin à la rue de la Barouillère garantissent les quatre mille francs, prix du loyer. Aussi Mademoiselle Smet ne tenait-elle guère à voir Monsieur d'Assonvillers assister au déménagement. Quelques jours avant le 1®^ juillet, elle le rencontre rue de la Barouillère et, très gracieu-

sèment ; « Madame d' Assonvillers doit trouver le temps bien long, ne comptez-vous pas aller la voir bientôt en Normandie ? — Je vois, Mademoiselle, que vous allez me mettre à la porte, soyez tranquille, je m'établirai dans ma sellerie. » Sans doute, mais Eugénie eût préféré que ce fût en Normandie !

La veille du déménagement, elle croisa dans l'escalier Mademoiselle Joly ; elle l'aborda très aimablement, lui parla du départ du lendemain et, lui disant adieu, l'embrassa. Au matin du 1^"^ juillet Eugénie envoya sa sœur Emma, rue de la Barouillère, pour recevoir le mobilier, elle ne croyait pas avoir le courage de soutenir les regards inquisiteurs de Monsieur d'Assonvillers ! Emma avait toutes les audaces de la jeunesse. Quand les voitures de déménagement arrivèrent. Monsieur d'Assonvillers était là^ se promenant de long en large dans la cour ; Emma aussi. « Gare aux porcelaines et aux cristaux ! » s'écria-t-elle, alors que les déménageurs touchèrent le premier panier. Monsieur d'Assonvillers satisfait, ne crut pas utile de rester plus longtemps...

Eugénie quitta la dernière la rue Saint-Martin, emportant avec elle la statue de Notre-Dame des Victoires, témoin des premières souffrances et des premières joies ; heureuse, elle rejoignit ses filles bien fatiguées. Quand elle eut placé la chère statue sur une console Louis XV, dans le salon du rez-dechaussée, toutes allèrent prendre leur repas dans la petite pièce entre le salon et l'escalier : ce fut le premier réfectoire. On achevait de dîner quand arriva Monsieur Gabriel ; il partait, le soir même pour la Bretagne : « Vous êtes ici comme à la campagne, s'écria-t-il joyeux ! » Il resta près d'une heure, alla au jardin dire son bréviaire ; il rayonnait, et ne pouvait se décider à s'en aller.

CHAP. IV. — LA RUPTURE loS

Le lendemain, 2 juillet, fête de la Visitation, les nouvelles habitantes de la rue de la Barouillère, allèrent entendre la messe et communier à l'église des Lazaristes, rue de Sèvres. C'était là que le 26 janvier précédent, Eugénie était venue après avoir dit à son cocher de fiacre ébahi : « Menez-moi où est le Saint Sacrement ! » Que de choses, que de merveilles pendant les cinq mois qui venaient de s'écouler ; dans son cœur, en ce matin du 2 juillet, quelle reconnaissance émue, quel confiant espoir dans les maternelles délicatesses de la divine Providence. Non fecii ialiter omni naiioni \

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