CHAPITRE CINQUIÈME
Juillet 1856 — 15 Novembre 1857
La petite communaiiLé avait une maison ; c'était beaucoup. Dans cette maison pourtant il fallait vivre, trouver par conséquent à la fois et le pain pour le corps et le pain pour l'âme ; Eugénie songea d'abord à assurer sa formation religieuse et celle de ses filles.
Quelques jours avant le départ de la rue Saint- Martin, Monsieur Gabriel qui venait d'accepter la charge de supérieur était venu visiter ses nouvelles filles, et sans plus de cérémonie : « Je vais vous donner vos noms de religion : Mademoiselle Smet s'appellera : Marie de la Providence ; Mademoiselle Lardin : Marie du Sacré-Cœur ; Mademoiselle Fanny R, : Marie de l'Immaculée Conception ; Mademoiselle Lobert : Marie du Suffrage ; Mademoiselle Molard : Marie de la Présentation ; Mademoiselle Trigory : Marie de la Nativité. Les quatre Sœurs coadjutrices se nommeront : Marie de Sainte-Marthe, Marie de la Visitation, Marie de Saint-Stanislas, et Marie de l'Assomption. » De ces quatre dernières, Sœur Marie de Sainte-Marthe (Célinie Beauvois) seule persévérera.
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Un nom d'ailleurs fut bientôt changé : pour remercier saint Joseph de sa protection dans l'affaire de la rue de la Barouillère, Sœur Marie de la Présentation s'appela Marie de Saint-Joseph.
Prendre des noms de religion, c'était bien, mais il importait davantage d'avoir des esprits et des cœurs de religieuses. Très active, fort intelligente, ayant beaucoup de savoir-faire et une confiance d'enfant envers Dieu, la Mère Marie de la Providence qui jusque-là s'était vaillamment et fort bien tirée des difficultés accumulées, sentait parfaitement que, à l'heure actuelle, pour former ses filles et leur donner ce qu'elle n'avait pas reçu elle-même, un secours tout spécial était nécessaire. Il vint à son heure, dépassant assurément les plus belles espérances de la jeune fondatrice, mais il fallut l'acheter par deux années de tâtonnements qui, pour elle et ses premières filles^ ne furent pas une petite épreuve.
Le 4 juillet il y eut comme une indication de la divine Providence sur les œuvres extérieures qui devaient aider les religieuses à atteindre leur but spécial : le soulagement des âmes du Purgatoire. Une personne inconnue vint demander s'il ne serait pas possible d'aller visiter et soigner une pauvre malade du quartier ; ce fut le début de l'œuvre des malades, féconde en bénédictions et point de départ de bien d'autres.
La rue de la Barouillère n'est pas très loin de la résidence des Pères Jésuites de la rue de Sèvres ; la Mère de la Providence se souvint d'avoir suivi une retraite à Lille, prêchée par le Père Aubert. Elle vint lui demander si, pendant l'absence de Monsieur Gabriel, il pourrait entendre les confessions. L'accueil fut très bienveillant ; encouragée, elle expose la situation précaire de la naissante communauté et le
besoin d'une sage et ferme direction. Le Père conseille à la fondatrice d'envoyer quelques-unes de ses fdles dans une communauté religieuse fervente, pour s'initier aux pratiques de leur nouvelle vie ; ellemême devrait aller faire, pendant trente jours, les Exercices spirituels de saint Ignace chez les dames de la Retraite, rue du Regard. Quitter ses filles pendant trente jours, il n'y fallait pas songer ; envoyer quelques religieuses dans une autre maison, c'était les exposer à prendre un esprit différent de celui qui devait être le leur ; la Mère de la Providence ne put agréer ni l'un ni l'autre de ces avis. Il fallait attendre et s'abandonner.
Beaucoup mieux installée que rue Saint-Martin, la communauté n'était pourtant pas chez elle, rue de la Barouillère ; les autres locataires avaient le droit de se promener au jardin, on était donc exposé à les rencontrer à tout moment ; dès les premiers jours il parut évident qu'il faudrait pour être chez soi, ou louer, ou acheter l'hôtel Assonvillers tout entier. Sans doute Madame Jurien ne pensait pas ainsi ; elle blâmait les car, les mais, les si de la Mère de la Providence ; mais Madame Jurien savait changer d'avis et tout en s'abandonnant à la conduite divine, comme on le lui conseillait très surnaturellement, la supérieure de la rue de la Barouillère comptait bien que, dans l'affaire présente, elle pensait comme Dieu. Elle n'avait pas tort.
En attendant de réaliser ses désirs, Dieu la tenait dans l'épreuve ; l'épine qui traversait son bonheur avait simplement changé. Son assistante, la chère et pauvre Mère de l'Immaculée Conception était une croix quotidienne par l'inconstance et la difïiculté de son caractère ; pour être maladif, cet état n'en était pas moins crucifiant pour la supérieure : « Je
VOUS assure, écrivait-elle à Monsieur Toccanier au début de juillet, que je saurai ce que c'est de souffrir moralement et physiquement, je n'ai plus un quart d'heure de paix. » Elle exagérait, mais son extrême impressionnabilité lui faisait sentir, plus vivement qu'à d'autres, les froissements inévitables dans une vie de communauté.
Ils ne lui enlevaient rien d'ailleurs de son ardeur et de sa confiance. Le travail des perles était insuffisant à nourrir les sœurs ; Monsieur l'abbé James, un ami de la première heure, offrit à la Mère de la Providence, le brochage des Annales de la Sainie-Enfance ; c'était un profit de cinq mille francs par an. Mais il fallait faire un apprentissage de brocheuse. En bonnet blanc, et en tablier, la Mère du Sacré-Cœur et la Mère de l'Immaculée Conception se rendirent à un atelier où, pensait-on, elles pourraient apprendre le nouveau métier : les conversations étaient telles qu'il fallut y renoncer. La Providence, en bonne mère, récompensa eur générosité ; les commandes pour le travail des perles affluèrent ; on occupa jusqu'à dix-sept ouvrières en dehors de la maison.
Dès son arrivée, rue de la Barouillère, la Mère Marie de la Providence, avait songé au futur oratoire qui, dans sa pensée, deviendrait une chapelle, où résiderait le Dieu de l'Eucharistie. La partie de la maison louée n'avait qu'une porte d'entrée ; slle ouvrait sur un vestibule, à la droite duquel se succédaient trois pièces dépendantes les unes des autres. La première devint le parloir ; la seconde la sacristie ; la troisième, — l'ancien salon — fut choisie pour chapelle. Monsieur le doyen de Saint-Maurice, venu à Paris pour la vêture d'une de ses paroissiennes, au Carmel de la rue de Messine, et reçu rue de la Barouillère avec une joie et une émotion très vives
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par son ancienne pénitente de Lille, fut appelé à donner son avis sur l'ornementation de la future chapelle. 11 conseilla de tendre en rouge la partie où devait être l'autel, celle que l'on appelait déjà gravement le chœur, et tout le monde fut de son avis. La fenêtre de la sacristie fut transformée en porte, et la sacristie isolée du parloir: on commanda un petit autel de boisblanc, trèssimple. Toutde suite, la place que devait occuper la chère statue de Notre-Dame de la Providence fut fixée, et aussi celle d'une statue de saint Joseph, commandée sur les mêmes dimensions. Dès les premiers jours on honora une image de la sainte Face, donnée par Madame Jurien ; une lampe brûlait devant ; une tradition commençait, qui jamais ne s'est interrompue dans la Société : « Que de fois, écrit la Mère de la Providence, lorsque toutes les nôtres s'étaient retirées après la prière du soir, je continuais à prier devant la sainte image, suppliant Notre-Seigneur d'exaucer l'ardent désir que nous avions de bientôt le posséder. Plus tard, riche du trésor de la sainte Eucharistie, je me rappelais ces heures de ferveur, me reprochant de n'avoir plus, bien souvent, aux pieds de mon bon Maître que sécheresse et dégoût. » Grâce à la générosité de Monsieur le doyen de Saint-Maurice, on put mettre au fond du jardin, face à la porte d'entrée, la statue de Notre- Dame de Bonne Garde ; ainsi fut accomplie la promesse de la rue Saint-Martin. A cette même époque, la Mère de la Providence plaça sur la cheminée de sa chambre une statue bien modeste du Sacré-Cœur ; jamais cette statue n'a quitté la chambre des supérieures générales de la Société.
L'heure n'était pas venue de prononcer des vœux ; pour marquer toutefois d'un signe sensible, le désir de rompre avec le monde, il fut résolu que dans l'inté-
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rieur de la maison, toutes les religieuses porteraient la pèlerine et le bonnet de tulle noir.
Pour faire connaître l'œuvre qui se fondait, on résolut de faire imprimer le fameux prospectus, rédigé rue Saint-Martin par Monsieur Gabriel, Monsieur Largentier et la Mère de la Providence. D'un style pompeux, emphatique serait plus exact, la pièce, où l'empreinte de Monsieur Gabriel était manifeste, ne plaisait guère à la Mère de la Providence. A contrecœur elle se résignait à faire de l'enseignement. Monsieur Gabriel l'avait désiré ; vie active, vie contemplative, ces deux grandes forces surnaturelles qu'elle souhaitait donner à ses filles, n'apparaissaient pas assez nettement dans la claire lumière dont elle eût voulu les éclairer, mais déjà, en plein relief, brillaient les trois mots qui devaient devenir la grande devise de l'ordre naissant : Prier, souffrir, agir, et le but entrevu dès les jours de Loos et qui n'avait jamais varié : Pour les âmes du Purgatoire.
Malgré ses desiderata, le prospectus fut favorablement accueilli. Monseigneur Chalandon le trouvait « bien, court, simple, riche en choses plus qu'en paroles. La devise aussi me plaît : Prier, souffrir, agir ; que ce serait beau, si on la pratiquait ! » Ars fut moins enthousiaste : « J'ai reçu votre prospectus. En le lisant, faut-il vous le dire ? je n'ai pu m'empêcher de penser au proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint. » Voilà pour le fond. Quant à la forme, elle est trop romantique ; en province, une communauté naissante parlerait plus simplement, mais dans la capitale !.. » Monsieur Gabriel était enchanté de son œuvre, et vers la fin de l'été, il songeait à la faire réimprimer et approuver par Monseigneur Sibour.
La plus chère occupation de la Mère de la Providence, à cette époque, c'était la préparation de son
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oratoire. Elle avait trouvé cliez un brocanteur un tabernacle Louis XV en très bon état, il lui coûta vingt francs. Furetant parmi les vieilleries du magasin, elle découvrit, enchâssées dans un ovale orné d'un ruban d'argent, des reliques munies de leurs authejntiques. Sur son visage si mobile la joie brilla et le brocanteur le vit ; il demanda cent francs du reliquaire ; sauver des reliques, quelle bonne œuvre, et la Providence aussi est si bonne ! Reliquaire, tabernacle et réparations du tabernacle, elle en eut pour deux cent vingt francs ; Monsieur Gabriel, Monsieur Alcan, etd'autres bienfaiteurs des premiers jours se chargèrent de cette dépense. La petite chapelle se garnissait peu à peu ; la Mère de la Providence prit soin de rappeler à saint Joseph que, au mois de mars précédent, elle avait procuré aux sœurs de la rue de Monceau qui portaient son nom, un. calice, une lampe du Saint Sacrement et des fleurs ; ne pourrait-il pas ?... Elle reçut, à peu de jours d'intervalle, de trois amies de la communauté, un calice, une lampe et des fleurs absolument semblables à celles qui avaient été ofl'ertes rue de Monceau.
Quand tout fut prêt pour la recevoir, la statue de Notre-Dame de la Providence, la chère statue qui avait entendu tant de prières et vu couler tant de larmes, arriva de Loos : « Je serai un jour dans une chapelle », la parole qui avait si doucement étonné et réjoui le cœur d'Eugénie Smet, allait se réaliser ; vraiment Dieu conduisait tout, nulle main n'était douce et puissante comme sa main paternelle. Le dimanche, 17 juilhvt, Monseigneur Chalandon devait être à Paris ; pourquoi ne viendrait-il pas bénir la petite chapelle ? L'idée parut excellente à Monsieur Gabriel, revenu de Bretagne et, sur son conseil, la Mère de la Providence se rendit à l'archevêché pour
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obtenir l'autorisation nécessaire. Monsieur l'abbé Êglé, vicaire général, qu'on lui avait représenté comme peu accueillant, la reçut avec beaucoup d'amabilité, et après plusieurs questions sur la rue de la Barouillère, lui donna l'autorisation demandée. Elle se terminait ainsi : « Si les préparatifs de la retraite pastorale ne me prenaient tout mon temps, j'aurais tenu à honneur d'aller assister le bien-aimé prélat dans cette fonction. »
Enhardie par une telle réception, la Mère de la Providence dit, souriante, au moment de se lever : « Monsieur le grand vicaire, votre bonté m'encourage à vous demander un petit souvenir pour notre petite chapelle. — Je crois que je n'ai plus rien, cependant ouvrez cette armoire, vous y trouverez peut-être quelque chose. » Elle ouvre l'armoire et en retire une sonnette et une navette d'encensoir ; sonnette et navette servirent bien longtemps dans le premier oratoire de la Société.
Le dimanche 17, à quatre heures de l'après-midi, Monseigneur Chalandon arrivait rue de la Barouillère. La petite famille l'accueillit avec joie ; c'était l'ami de toutes les heures, et le conseiller de toutes les épreuves. Quand il demanda sous quel vocable l'oratoire devait être consacré, la Mère de la Providence, qui semblait ne pas avoir prévu la question, hésita un instant, puis répondit avec ardeur : « de la Vierge Immaculée ». La cérémonie fut très simple. Monsieur Gabriel n'avait pu venir ; l'allégresse des âmes et leur reconnaissance tenaient lieu de pompe extérieure. Après avoir béni la chapelle, Monseigneur bénit la maison, remit une aumône et fit ses adieux ; il partait le soir même pour Arras.
Le lendemain, la Mère de la Providence, venue rendre compte de la cérémonie à Monsieur Gabriel^
apprit de lui que Monseigneur l'Archevêque de Paris voulait, le jour même, visiter la Communauté. Vite, elle communique l'heureuse nouvelle à ses filles et prépare la réception de Sa Grandeur, « Nous étions toutes profondément émues, il nous semblait en quelque sorte que Notre-Seigneur lui-même allait paraître au milieu de nous. Enfin, vers trois heures, la voiture de l'Archevêque entra dans la cour et s'arrêta devant la porte de la sacristie où nous étions réunies. Monseigneur Sibour était accompagné de Monsieur l'abbé Gabriel.
« J'attendais à la porte et, dès que Sa Grandeur eût franchi les marches, je lui exprimai en paroles pleines d'émotion notre reconnaissance. Puis, je lui fis voir la chapelle, témoignant notre ardent désir d'y avoir le Saint Sacrement aussitôt que la Providence, qui avait fait tous les frais de l'installation, aurait pourvu à ce qui manquait encore. Monseigneur autorisa Monsieur l'abbé Gabriel à y dire la première messe quand tout serait prêt. Puis, rentrant dans la sacristie, il s'assit au milieu de nous et commenta notre devise : Prier, souffrir, agir pour les âmes du Purgatoire. Ce obn archevêque nous donna dès lors comme le gage des bénédictions et de l'accroissement que Dieu nous réservait, en disant : « Cette petite famille n'est encore que le grain de sénevé, mais ce grain deviendra un grand arbre où les oiseaux du ciel viendront se reposer. » J'informai Monseigneur de mon prochain départ pour Lille, où la nécessité me poussait de recourir de nouveau à la charité de mes parents et de mes amis, ce qu'il approuva, et après nous avoir donné une nouvelle bénédiction, Sa Grandeur nous laissa toutes consolées d'une visite aussi paternelle. »
Le 20 août la Mère de la Providence, après avoir remis la direction de la communauté à la Mère de
rimmaculée-Conception, quittait Paris avec sa sœur Emma ; sa santé ébranlée, et peut-être encore plus les nécessités matérielles pressantes de sa jeune congrégation exigeaient impérieusement ce départ. Dès qu'elle eût recouvré des forces elle se mit à quêter des aumônes, des ornements, du linge de sacristie, des souscriptions annuelles pour trois ans ; elle estimait qu'après trois ans son œuvre, si elle venait de Dieu, et elle n'en doutait pas, pourrait se suffire : les dons affluaient ; un riche négociant de Lille mit à sa disposition un vaste hangar pour les abriter. Quand deux mois plus tard elle revint rue de la Barouillère, outre les objets qu'elle apportait elle avait fait expédier, par le bateau, des colis dont le poids atteignait deux mille cinq cents kilogrammes.
De Lille elle restait en contact étroit avec ses filles, comme avec Monsieur Gabriel et Madame Jurien. En quittant Paris pour aller voir, à Bedarieux sa vieille mère, Monsieur Gabriel lui mandait qu'il était résolu à écrire toutes les semaines une lettre spirituelle rue de la Barouillère, pour la dévotion de chacune. La première était déjà partie. « Que faites-vous à Loos, ma fille ? Vous rétablissez-vous réellement ? Votre santé prend-elle de la consistance ? Vous formez-vous généreusement à l'esprit qui doit vous animer, afin de répandre la vie divine dans vos chères filles ? Vous formez-vous à cette dignité calme et majestueuse qui vous siéra si bien ? Sentez-vous la nécessité de ne rien dire, de ne rien faire qui n'ait pour but unique de former Jésus-Christ en vous ? » Et comme on songeait alors à réimprimer le fameux prospectus, il ajoutait, plein de sollicitude paternelle : « Il est bien entendu que rien ne doit être changé au prospectus, seulement, qu'on en surveille bien l'impression afin qu'il n'y ait point de fautes contre la langue. »
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Monsieur Gabriel était le meilleur des hommes et un prêtre vraiment surnaturel ; il n'était pas goûté de tous, et déjà on était venu l'accuser près de la Mère de la Providence de jansénisme. Sans doute, il était curé de Saint-Merry, et Saint-Merry, au xvii^ siècle, était gagné aux doctrines de Port-Royal, mais rien dans les idées, ni dans la conduite de Monsieur Gabriel ne justifiait une telle accusation ; elle avait pourtant troublé la Mère de la Providence : « Mon Dieu, pensa-t-elle, fallait-il quitter ma famille et soutenir tant de luttes pour en arriver là ! » Ce ne fut qu'un nuage. Toutefois s'il n'était pas janséniste, le supérieur de la rue de la Barouillère était très personnel et fort autoritaire. C'est lui qui avait nommé assistante la Mère de l'Immaculée Conception ; et le choix n'était pas heureux, l'absence de la Mère d'î la Providence, le montrait mieux encore ; il voulait maintenant choisir, comme maîtresse des novices, une religieuse excellente, mais qui n'avait pas les qualités nécessaires. Rigide — voilà sans doute pourquoi certains avaient dit janséniste — il pensa à priver la Mère de la Providence du légitime plaisir qu'elle avait d'écrire à ses filles, il la reprit d'avoir demandé à l'une d'elles de faire une neuvaine pour les besoins temporels de la maison ; le règlement était le règlement, il n'y fallait rien ajouter. D'ailleurs il restait un énergique partisan de l'autorité : la Mère de la Providence était supérieure, toutes ses filles, et la Mère assistante comme les autres, lui devaient obéissance : « Je veux, lui disait-il, que cette œuvre soit celle de Dieu et la vôtre. — C'est-à-dire l'œuvre de Dieu seul par moi », répondait la loyale supérieure; très nettement elle exposait combien ses appréciations personnelles difl'éraient sur le choix à faire de la future maîtresse des novices. Monsieur Gabriel n'est un
formalisait pas. Il n'y eut jamais de heurt violent entre ces deux âmes, si diverses, parce que, avec un admirable foiid commun de franchise, toutes les deux ne cherchaient qu'à connaître pour s'y conformer, les éternels desseins de l'Amour infini.
A Lille, la Mère de la Providence, toute énergique et déterminée qu'elle fût, passa par une véritable crise. Malgré les lumières reçues et les faveurs multipliées, malgré l'évidente protection du ciel, troublée par le mauvais état de sa santé, par les réflexions un peu pessimistes de l'excellent curé de Loos : « J'ai bien réfléchi, disait-il, la situation qui vous est faite à Paris n'est pas tenable... Croyez-en mes cheveux blancs, reprenez le bien certain que vous faisiez et laissez un bien incertain que vous ne ferez peut-être jamais ; ce que je vous conseille ici n'est pas d'abandonner la fondation, mais d'en être la bienfaitrice, et même la fondatrice, sans toutefois en faire partie comme religieuse » ; inquiète même d'une parole du curé d'Ars qu'une inconnue avait redite à la Mère du Sacré-Cœur : « Moins de sujets, meilleur choix ; cependant, courage, tout va bien » ; sentant bien qu'elle n'avait plus de secours immédiat à espérer de Madame Jurien, qui venait de retourner à Toulouse, après un court séjour à Paris, ni du Père Aussant qui se mourait, elle ne voyait autour d'elle qu'un vide affreux qui l'efïrayjait. Dieu ne lui faisait pas comprendre alors que sa plénitude infinie suffisait à le remplir. Avec une rare netteté psychologique et une autorité toute maternelle, Madame Jurien qui lisait jusqu'au fond de cette âm?, indécise quelquefois par trop de vertu et d'humilité, lui disait : a Mon enfant, ce qui fait votre malheur et vous crée beaucoup de peines, c'est que vous ne vous mettez pas résolument en face de votre situation. Vous dites
intérieurement : « Après tout, je ne suis pas religieuse, je n'ai pas pris d'engagement, ma famille sera toujours très heureuse de mon retour et je pourrai, si les difficultés deviennent insurmontables, reprendre ma vie et mes bonnes œuvres d'autrefois. » Ce regard que vous jetez en arrière diminue singulièrement vos forces morales ; vous n'êtes ni à Lille, ni à Paris, et ne faisant plus le bien que vous faisiez, vous risquez de compromettre celui que Dieu attend de vous. >* Elle lui écrivait le 16 septembre :
Ma bien chère Fille,
« ... Allons, allons ! un petit acte d'adhésion au bon plaisir divin vous délivrera de ces craintes d'avenir qui sont toutes fondées sur un besoin de consolations spirituelles qui déplaît à Dieu dans ses enfants ; sortez donc des langes. Il suffit si bien, ce Dieu si bon, à celui qu'il éprouve, que c'est faire injure à sa bonté et à sa tendre sollicitude pour nous de supposer que nous ne pouvons supporter nos peines lorsqu'il nous prive du secours momentané qu'il nous avait accordé pour les alléger quelque peu.
« Le Père vous engage à retourner le plus tôt possible à Paris, en disant que Dieu vous prouve assez qu'il ne vous veut pas à Loos plus longtemps, puisqu'il vous y cloue sur votre lit et vous attache, par là même, à la douleur plus qu'il ne le faisait à Paris. Allons donc, chère fille, un peu de courage, et vivez par la croix et sous elle, puisque vous vous êtes donnée au Dieu de la Croix, pour le salut des âmes crucifiées en Purgatoire pour n'avoir pas voulu l'être ici -bas. »
La voix de la grâce parlait aussi : de plus en plus la Mère de la Providence sentait son âme se déprendre des douceurs de la vie de famille dont elle avait tant
joui ; les conversations les plus affectueuses avec les les siens ne remplissaient plus le vide de son cœur, il lui fallait quelque chose de plus ; le besoin de Dieu mêlait à toutes ses joies humaines une divine amertume. Sa vie à Loos était finie ; elle ne pouvait plus regarder que vers la rue de la Barouillère. Dans ses longues nuits de souffrance et d'insomnie, lorsque^ au milieu du silence de la campagne, elle entendait le chant du coq, une voix semblait lui dire au fond du cœur : « Si tu renies l'œuvre que Dieu t'a confiée, chaque fois que tu entendras ce chant, tu te rappelleras tes infidélités. » Elle ne voulait pas être infidèle. Si, d'ailleurs très loyalement, elle-même nous raconte les luttes de sa sensibilité, il n'est pas un mot de son récit qui nous permette de douter, un seul instant, de la plénitude d'adhésion de sa volonté à la volonté divine.
Elle était à Lille depuis un mois, lorsqu'elle apprit la mort du P. Aussant à Montpellier ; Madame Jurien lui écrivait le 27 septembre :
Ma bien-aimée Fille en Jésus,
« Il n'est pas mort, mais il vit celui que Dieu nous avait donné dans son infinie miséricorde. J'ai reçu votre lettre trop tard, mais il l'a lue de là-haut, d'où il voit, entend, suit nos pensées et nos actions et prie déjà peut-être pour nous \ Je ne vous fais pas l'injure de le recommander aux prières de votre communauté, ma bonne et chère fille. Revenez vite ; c'est le vœu de son cœur, il vous l'a fait dire par moi, vous l j savez. C'est que votre place est, en effet, au milieu de ces enfants sans guide que vous avez laissées au berceau. »
« Vos souffrances sont les miennes, mais ne vous êtes-vous pas offerte en victime pour ces chères âmes que vous voulez délivrer ? De quoi vous étonnez-vous
donc, ma fille chérie, quand vous soufïrez de corps, d'âme et d'esprit, puisque vous souffrez pour le soulagement de ces âmes qui, elles, souffrent tant !... Il faut vider le Purgatoire !... )•'
« Priez pour moi qui en ai besoin ; je suis ici avec le corps de mon bien-aimé père que je conduis au lieu de son repos, au couvent de Chalai», qui appartient à son Ordre, près de Grenoble. Nous y serons le 29 septembre pour les obsèques, je pense. »
Le P. Aussant avait été pour la Mère de la Providence un sage et bienveillant conseiller, il l'avait soutenue, dirigée dans les jours sombres du début ; ses avis précis et fermes, un peu étroits à certaines heures, lui avaient été d'un grand secours et son appui lui manquait alors qu'elle en avait encore un grand besoin. Elle n'avait qu'à courber la tête et à prier ; à celui qui nétait plus, sa reconnaissance prodigua les suffrages, et ses sœurs firent comme elle.
A la même époque, mourait aussi le bon abbé Lelièvre, celui, on s'en souvient, qui avait apporté de Rome la première bénédiction ; et Madame Jurien, le 4 octobre, partait pour l'Italie, sans faire prévoir le moment de son retour. Le saint curé d'Ars se refusait formellement à prier pour que la santé fût rendue à la Mère de la Providence : elle s'était offerte en sacrifice, pourquoi crier miséricorde ? Tous, et avec eux Monsieur Gabriel, lui conseillaient de revenir le plus vite possible, rue de la Barouillère.
Ma chère Fille, « ... Je désire que votre retour soit le plus tôt possible. Je ne conçois pas l'œuvre sans vous. J'ai besoin de vous voir, de sonder votre âme avec le dévouement et l'affection de la mienne : de loin on ne voit pas clair, et je ne doute pas que la lumière ne se fasse en
VOUS de telle sorte qu'on puisse lire en votre cœur les desseins de l'amour infini sur vous. Pensez-vous que Dieu vous ait donné l'esprit de dévouement et de sacrifice qui est comme le fond de votre âme pour vous en aller deçà et delà, sans règle fixe ? Dieu ne fait rien sans se proposer un but digne de sa divine sagesse. Mais vous, où en êtes-vous ? Vous posez-vous dans le calme de l'âme et dans la possession pleine de vousmême sous son action ? Le sentez-vous présent à votre pensée, à votre sentiment, à votre activité ? Imitez-vous la colombe sortie de l'arche, ne sachant où poser le pied et s'en retournant dans la serre chaude que Dieu lui avait donnée ?
« Offrez mes sentiments bien dévoués à toute votre chère famille.
« Tout vôtre en Notre-Seigneur Jésus-Christ,
Gabriel. »
Il n'était pas possible de tarder plus longtemps. La Mère de la Providence quitta Loos le 28 octobre ; sa sœur Emma l'accompagna jusqu'à Lille. A Paris, son autre sœur d'âme, la Mère du Sacré-Cœur, l'attendait avec la même impatience que le 19 janvier, et rue de la Barouillère la petite famille dans la joie, accueilit sa Mère si désirée. Après le repas qui fut une vraie fête, on sortit les merveilles apportées de Lille : ciboire, ornements, une étole, la seule qu'on possédât, dont un bon prêtre s'était dépouillé en faveur de la fondatrice, linge de sacristie, etc.. avec une verve toute jeune et pétillante, la Mère racontait l'histoire de chaque objet, et les enfants l'écoutaient heureuses et charmées. En cette soirée d'octobre, il n'y avait plus que quatre francs en caisse ; sans envoyer des richesses, Lille avait pourtant aussi donné de quoi ravitailler quelque temps la petite communauté.
A se réjouir, à écouter, à être heureuses, il y avait à cette heure deux âmes de plus rue de la Barouillère, et la Mère de la Providence avait tressailli d'aise, en embrassant les deux nouvelles filles, que Dieu lui avait données pendant son absence. Sans doute à Lille la Mère de l'Immaculée Conception, venue la rejoindre, lui en avait parlé ; mais elle ne les avait pas encore vues ; son regard de Mère n'avait pas croisé le leur ; leur âme n'avait pas encore touché la sienne ; aussi quel bonheur à contempler les chers visages ; et pourtant Dieu seul savait à cette heure tout ce que devait faire l'une d'elles pour le développement de l'Institut.
Mademoiselle Joséphine de Mons avait été l'amie et l'élève de Mademoiselle Eugénie Lardin à Lyon ; elle avait eu, le 23 juillet 1853, à l'âge de dix-sept ans, la pensée de se donner à Dieu. Ce fut cette même année, pendant l'octave des Morts, alors que, Eugénie Smet méditait au pied du Saint Sacrement la fondation de la Société, qu'elle s'imposa un règlement de vie tout différent de celui qu'elle avait suivi. Sa jeune maîtresse, partie pour Paris, en 1854, resta en rapports avec elle, et, en mars 1856, lui parla de sa vocation et de Mademoiselle Smet. Joséphine de Mons, qui avait déjà fait le vœu héroïque, ses parents et son confesseur consultés approuvant, — malgré le programme de Monsieur Gabriel qui avait bien effrayé un peu — résolut de venir rue de la Barouillère et de se faire Auxiliatrice du Purgatoire. De la rue Saint-Martin, Eugénie Lardin lui avait écrit : « Nous manquons d'air et d'espace, nous sommes les unes sur les autres, tout se fait ici coram populo... C'est le moment d'arriver ! » Elle arrivait le 28 août 1856. En l'absence de la Mère de la Providence, elle était reçue par la Mère de l' Immaculée-Conception,
Nous verrons plus tard tout ce que doit la Société de& Auxiliatrices du Purgatoire à la haute intelligence et à l'éminente vertu de l'humble postulante de 1856, la future Mère de la Miséricorde ; ce fut elle qui vraiment donna tout son essor à la Société naissante.
Mademoiselle Dizicn, — elle ne devait pas persévérer, — avait été présentée par le Père Reculon, Mariste ; il avait appris l'existence de la communauté en rencontrant la Mère Saint-Joseph chez une de ses malades. Charmé de son dévouement et de sa simplicité, il désira connaître la maison de la rue de la Barouillère et engagea Mademoiselle Dizien à choisir ce genre de vie religieuse. Il vit la Mère de la Providence dès son retour et s offrit aimablement à dire une seconde messe, le jour où Monsieur Gabriel offrirait, pour la première fois, le saint sacrifice dans la nouvelle chapelle.
Il n'attendit pas longtemps. Le 5 novembre, dans le cher petit sanctuaire que tous les premiers amis de la Société avaient contribué, par leurs dons, à rendre moins indigne de l'hôte divin, Monsieur Gabriel vint célébrer la sainte messe. L'émotion était profonde et dans l'âme des religieuses et dans l'âme du bon Supérieur ; le coup de sonnette de la consécration retentit dans tous les cœurs : enfin Jésus était là, chez lui, dans sa famiUe plus religieuse en désirs et en espérance qu'en réalité, puisqu'elle n'avait pas encore de règle et qu'aucune de celles qui étaient là n'avait encore fait profession.
La messe terminée, al Mère de la Providence, l'ordre de la cérémonie le portait ainsi, entonna le chant de famille, le « De prolundis ». On l'avait appris la veille, à grand'peine ; il n'y avait pas encore d'harmonium, et les voix de chanteuses étaient plutôt rares. « Taisezvous », s'écrie Monsieur Gabriel, aux premiers mots ;
« pressé de nous faire partager ses sentiments, il oubliait ce qui avait été convenu. Aussi, continue la narratrice, malgré notre impression profonde de recueillement, nous fut-il difficile, ainsi qu'aux personnes étrangères invitées à la cérémonie, de garder un complet sérieux. II nous fit alors un pieux et tout paternel discours, dans lequel il nous appelait les privilégiées du Seigneur, puisque n'ayant pas encore travaillé pour lui, nous le possédions avant l'heure de la récompense. »
Le Père Reculon dit la seconde messe. Ce jour-là, Mademoiselle Joséphine de Mons et Mademoiselle Dizien avaient revêtu le costume nouvellement adopté: la première prit le nom de Marie de la Miséricorde ; la seconde, de Marie de saint Louis de Gonzague ; dans l'après-midi Monsieur le supérieur réunit la Communauté à la chapelle et nomma la Mère du Sacré-Cœur, assistante et maîtresse des novices. C'était le meilleur des choix.
La Mère de la Providence, voyant mieux que personne tout ce qui et matériellement et spirituellement, manquait pour le développement de la Société, voulut par un acte extérieur de dévotion filiale élire la Très Sainte Vierge, sa bonne Mère, supérieure de la Communauté, la lui consacrer et remettre entre ses mains maternelles, avec la clef de tous les cœurs, celle de la maison. Le P. Reculon consulté approuva. Dans la chapelle, pieusement décorée, on éleva un petit trône à Notre-Dame de la Providence, aux pieds de laquelle devait se faire l'acte solennel. Les yeux pouvaient sourire de la pauvre décoration, où se mêlaient des fleurs de toutes formes et de toutes couleurs, les cœurs étaient heureux. Après la sainte messe, le P. Reculon revêtit la chape et vint s'agenouiller au pied de 1 autel ; alors, la Mère de la Providence bien
émue, s'avança un cierge à la main, et récita la formule de consécration à Notre-Dame de la Providence qu'elle-même avait composée.
« 0 divine Marie, réunies dans un même sentiment de confiance, nous déposons à vos pieds les clés de la maison, et nous vous demandons de daigner accepter d'être Dame et Maîtresse de notre petite Société. Depuis ses premiers jours que de bienfaits signalés n'avez-vous pas répandus sur nous ; que de grâces nous vous avons demandées et nous pouvons l'affirmer, que de grâces nous avons reçues. Quelle sollicitude maternelle pour nos âmes si faibles et si chancelantes. En remettant entre vos mains nos intérêts spirituels et temporels, nous savons bien que pour prix de notre abandon vous nous réservez le centuple. Tout ici, bonne et tendre Mère, nous parle de votre amour. Que ne pouvons-nous dire nos sacrifices vous prouvent notre reconnaissance, et les âmes du Purgatoire que nous avons délivrées chantent l'hymne d'actions de grâces. Il n'en est pas ainsi, ô ma Mère, mais nous voulons nous efforcer de mériter le titre d'enfants privilégiées que votre cœur maternel nous a donné. Vous imiter sera désormais notre unique étude. Vous êtes la mère des douleurs, nous serons l'enfant du sacrifice. Vous êtes le salut des infirmes, nous serons l'ange du pauvre. Vous êtes la consolatrice des affligés, nous pleurerons avec ceux qui pleurent. Vous êtes le refuge des pécheurs, nous nous immolerons pour gagner des âmes à Jésus-Christ Notre-Seigneur. Vous êtes la reine des Martyrs, nous voulons être martyres de la règle. Vous êtes la reine des Apôtres, nous ne travaillerons que pour la plus grande gloire de Dieu. Vous êtes surtout, ô Marie pour notre petite Société, Notre-Dame de la Provi-
dence. Ah ! soyez aussi, nous vous en supplions, la Providence de tous ceux que nous aimons et que nous avons laissés dans le monde. Soyez la Providence de ceux qui nous tracent l'étroit sentier de la perfection. Soyez la Providence des âmes du Purgatoire pour lesquelles nous voulons prier, souffrir, agir. Souvenez-vous, ô Marie, qu'en acceptant les clés de notre maison, vous prenez toutes ses charges spirituelles et temporelles. Bonne et tendre Mère, vous savez tous ceux que vous nomme notre reconnaissance Bénissez-les, préparez-leur dans le ciel, la récompense qu'en vain sur la terre, nous chercherions à leur offrir ; que tous ensemble nous formions une famille qui, objet de votre touchante sollicitude dans l'exil^ soit un jour votre couronne dans la céleste patrie.
Ainsi soit-il. »
La consécration terminée, la supérieure déposa aux pieds de la Sainte Vierge les deux clefs emblématiques réunies par une petite chaîne. Maîtresse de la maison et Maîtresse des cœurs, Notre-Dame de la Providence était vraiment supérieure de la Société, et la suite prouva combien elle voulait maternellement remplir sa charge.
Eugénie Smet n'aurait plus été Eugénie Smet si elle n'avait pas demandé, à la céleste supérieure , de lui faire connaître si elle agréait sa charge, et par ua signe qu'elle-même eût indiqué. Un samedi matin, vers dix heures, elle était à la chapelle ; toute pleine de son désir, elle s'écria : « Faites, ô ma bonne Mère, que je reçoive aujourd'hui même la visite d'une de mes amies que je n'ai pas vue depuis longtemps, et inspirez-lui de nous faire une offrande. »
« L'après-midi était avancée, la Sainte Vierge semblait ne pas se souvenir de ma demande. Personne
ne vient, me disais-je, et je m'acheminais vers la porte pour sortir. Il était quatre heures. Au moment où le concierge ouvrait, une dame entra : « Ah î c'est toi, ma chère Eugénie ! » Je me retournai à cette exclamation et je reconnus une de mes intimes amies du Sacré-Cœur, la vicomtesse de Guernes. Je revins immédiatement sur mes pas, lui témoignant toute ma joie de la revoir, et je la conduisis au parloir... La conversation fut très animée, je n'avais pas revu mon amie depuis dix-huit mois ; elle me parla de ma famille, de la séparation douloureuse que j'avais imposée à mes parents, et que je m'étais imposée à moi-même en les quittant... Après bien des retours sur le passé, nous abordâmes la question du présent : « Comment va la communauté ? Quelles sont vos occupations ? Quelles sont vos ressources ?.. » Je dis à Madame de Guernes qu'elles étaient à peu près toutes dans la Providence et je lui parlai de l'appel que j'avais fait à la charité de mes amies de Lille. « Comment, me dit-elle, et moi, l'une de tes plus anciennes amies, tu m'as oubliée ! » A l'instant même la preuve demandée me revint en mémoire, et ce souvenir me remplit d'émotion. Je ne laissai rien paraître pourtant et Madame de Guernes continua : « Je veux te donner quelque chose pour ta chapelle, et elle me proposa d'aller immédiatement avec elle acheter l'objet promis. Je compris que la Très Sainte Vierge avait accepté d'être Supérieure de notre petite Communauté ! »
La Communauté ce jour-là récita un « Te Deum » avant la prière du soir. On résolut de célébrer la bienvenue de Marie rue de la Barouillère, par une octave, et on demanda que chaque jour de cette octave fût marqué par un bienfait ou une gracieuseté de la nouvelle Supérieure ; elle accojrda tout à ses
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enfants gâtées. Parmi les dons reçus, il y avait uii harmonium, donné par les Enfants de Marie du Sacré Cœur, un ostensoir et un ornement de drap d'or, obtenus par Monsieur le chanoine Ouin 1^ Croix, aumônier de l'Empereur, et par Monseigneur Menjaud, évêque de Nancy, grand aumônier ; le dernier jour, ]e samedi la Sainte Vierge sommée de ne pas échouer au port, envoya quatre vingts francs par une dame de Versailles, qui ne dit pas son nom et qu'on n'a point revue.
Il y eut des présents spirituels : les meilleurs. Le mardi, une pauvre malade, secourue au dernier moment, mourut contre toute espérance dans des dispositions très consolantes ; ce fut aussi l'un des jours de la neuvaine que les Pères Maristes s'engagèrent à dire la sainte messe, rue de la Barouillère, pendant trois mois.
Toutes ces maternelles gâteries attachaient chaque jour davantage la Mère de la Providence et ses filles à leur Toute-Puissante Supérieure, comme aussi à leur belle vocation ; elles comprenaient d'autant mieux la nécessité de donner à leur vie religieuse plus de fixité et de trouver une règle qui leur convînt. Tout marchait un peu au hasard. On songeait à faire des vœux à Noël, et Monseigneur Chalandon, consulté, recommandait d'aller prudemment : les vœux devaient être temporaires, de six mois, un an au plus : « Ne vous exposez pas à des regrets, à des embarras... Souvenez-vous que déjà plusieurs de celles sur qui, il y a quelques mois, vous comptiez le plus, vous ont laissée en route... » Le Père Reculon, qui témoignait toujours le même bienveillant intérêt, initia le premier aux pratiques religieuses ces âmes de bonne volonté. Il donnait d'excellentes instructions sur les vertus chrétiennes, il introduisit l'usage de la retraite
UAMON. — LES AUXILIATRICES DU PURGATOiRE. — 1. Vi
du mois, chacune la faisait au jour de son choix. On puisait dans différentes règles les coutumes qui paraissaient convenir. On avait notamment, emprunté aux religieuses de la Visitation la pratique de Vobédience ; c'est un moment de la journée où chaque sœur de la communauté réunie vient prendre les ordres de la supérieure, ou de celles qui dirigent les emplois. Timides essais et incertains, et qui pourtant préparaient les âmes à recevoir la règle que Dieu leur destinait.
Maintenant que la messe de chaque jour était assurée pour trois mois, la Mère de la Providence ayant reçu l'ostensoir que Monsieur le chanoine Ouin la Croix voulut apporter lui-même dans une voiture de la maison de l'Empereur, — ce fut un événement dans la rue de la Barouillère, — se dit qu'il lui fallait obtenir l'autorisation de faire donner des saints et d'exposer le Saint Sacrement. Elle dresse donc un catalogue des jours propices, elle spécifie surtout que, chaque jour où il y aura instruction dans la chapelle, il pourra y avoir un salut. Elle demandait l'exposition du Saint Sacrement pendant l'octave de la Fête-Dieu et celle des Morts. On y ajouta plus tard celle du Sacré-Cœur^, la bénédiction le dimanche et le lundi de chaque semaine, jour consacré à la prière pour les âmes du Purgatoire, aux grandes fêtes de Notre-Seigneur et de la Sainte Vierge, et à certains jours qui lui étaient particulièrement chers. Monsieur Gabriel lui donna une lettre de recommandation, et elle partit pour l'évêché. Ce jour-là Monseigneur disait encore son bréviaire ; le domestique, qui d'abord avait fait la sourde oreille^ et laissé la visiteuse sonner en vain plusieurs fois,.