‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 25 sur 40 · I. Le premier vendredi el le troisième lundi de chaque mois · texte numérisé non relu

I. Le premier vendredi el le troisième lundi de chaque mois

ne voulait pas l'introduire. Elle insista et finit par forcer l'entrée. Sa Grandeur lut attentivement la liste proposée et dit : « Quand on existe depuis trente ans, on ose à peine demander ce qu'il y a sur ce petit tableau. — Mais, Monseigneur, pourquoi donc la Providence aurait -elle permis que Monseigneur de Nancy nous donnât un ostensoir, si vous ne nous accordiez pas l'autorisation que je vous demande ? — Ma fille, tous ceux qui liront ce petit tableau me blâmeraient, c'est trop, je ne puis pas. — Monseigneur, je vous en supplie ! » Il prit la plume, puis la posa sur la table, la reprit encore et la posa de nouveau : tremblante d'émotion, la Mère de la Providence, poussée par un sentiment d'irrésistible confiance, s'écria : « Monseigneur, faites ce que vous voulez, mais les Ames du Purgatoire tiennent votre plume. — Vous croyez, mon enfant ? — Oui, Monseigneur. — Je signe, et encore, je vous donne une bénédiction par surcroît. » L'évêque qui bénissait l'humble solliciteuse, prosternée à ses pieds, ne se doutait guère que, moins de quinze jours plus tard, les Auxiliatriccs du Purgatoire auraient à prier pour l'âme de Monsei-" gneur Sibour, odieusement assassiné, le 3 janvier, à Saint-Etienne du Mont !

Désireuse de s'unir plus intimement au Dieu qui la voulait toute à lui, la Mère de la Providence avait demandé à Monsieur Gabriel de vouloir bien agréer qu'elle-même et plusieurs de ses premières compagnes prononçassent enfin des vœux. Il consentit, et la cérémonie fut fixée au 27 décembre, jour de la fête de .<^aint Jean l'Evangéliste, le bien-aimé du Cœur de Jésus. Le vénéré Supérieur portait son nom ; par ce choix ses filles étaient heureuses de lui donner un téruoignage de leur reconnaissante affection. Le Père Reculon accepta de préparer par une petite retraite

180 LES AUXILIATRICES DU PilîCiATOIRE

les élues : c'étaient, avec la Mère de la Providence, la sœur du Sacré-Cœur, la sœur de la Nativité, la sœur Saint- Joseph, la sœur du Suffrage, et la sœur Stanislas, coadjutricc. Pendant cette retraite, on commença à chanter le « De Profundis » après la messe, au lieu de le psalmodier^ ; on y ajouta la récitation de la prière « 0 bon et très doux Jésus » en commun ; sur le conseil du Père Reculon, on prit aussi l'habitude de réciter à haute voix et toutes •ensemble, le Confiteor, avant la communion. Noël vint augmenter la ferveur de la retraite ; c'était la première messe de minuit dite dans la chapelle. Le Père Reculon fit une instruction ; et, par une interprétation vraiment un peu large de la permission donnée par Monseigneur Sibour, il crut pouvoir donner la bénédiction du vSaint-Sacrement ; les années suivantes, la messe de minuit fut moins privilégiée !

Pendant la retraite, la Mère de la Providence dut se rendre chez le duc de Bassano, qui voulait bien lui donner audience, et l'assurer de la bienveillance de l'Empereur. C'était la veille des vœux, elle préparait sa confession. Cette visite aux Tuileries ne troubla pas ses fervents colloques avec Notre-Seigneur et au retour elle se confessa chez les Pères Maristes, au Père Reculon. « Cette confession fut une des meilleures de ma vie ; le coup d'œil rétrospectif que je venais d'être obligée de donner du côté du monde m'avait jetée plus avant dans le Cœur de Jésus. »

Enfin le grand jour se leva. Les nouvelles épouses de Notre-Seigneur s'avancèrent, vêtues d'une robe de mérinos à larges manches et d'une longue pèlerine de même étoffe : elles portaient un col de dentelle

I. Par autorisation spéciale, donnée plus tard, à Rome, ce chant a lieu, même quand le Saint Sacrement est exposé.

noire ; on se rendait alors à la chapelle avec le chapeau, le châle et les gants de sortie.

Monsieur l'abbé Gabriel présidait la cérémonie assisté de Monsieur l'abbé Largentier ; ce dernier n'était venu que bien rarement rue de la Barouillère ; il n'y revint plus jamais. Le célébrant entonna le « Veni Creator » et fit une touchante exhortation. « Se tournant vers celles qui devaient prononcer leurs vœux il leur adressa plusieurs questions empruntées au cérémonial des religieuses du Saint Cœur de Marie, elles y répondirent toutes ensemble. Emporté par l'enthousiasme, Monsieur Gabriel dit alors : « Mes filles, déclarez au sein de cette assemblée, que vous vous consacrerez au soin des malades pauvres pour toujours. » La déclaration n'était nullement prévue, aucune ne répondit. — « Dites : oui, au pied de cet autel. » Cette improvisation déconcertait de plus en plus celles à qui elle était adressée. La Mère de la Providence n'y comprenait rien ; elle fit néanmoins signe à ses cinq compagnes, et toutes répondirent : « Oui. »>

« Alors commença le saint sacrifice. Au moment de la communion, Monsieur l'Abbé Gabriel fit une nouvelle exhortation pleine d'ardeur, puis, chacune s'avança jusqu'au pied de l'autel, tenant un cierge, et prononça la formule de ses vœux, également empruntée au cérémonial des religieuses du Saint Cœur de Marie, en y ajoutant quelque chose de particulier en faveur des Ames du Purgatoire... »

« La messe fut suivie du « Te Deum. » Les voix, l'organiste improvisée — la sœur de l'Immaculée Conception — ne répondirent pas tout à fait à la solennité de la cérémonie, mais les cœurs étaient tous assurément bien à l'unisson pour remercier Notre- Seigueur d'une grâce qui n'était que le prélude de

182 LES AUXILIATRICES DU PURGATOIRl

tant d'autres pour la société naissante. C'était un samedi... Ce même jour le Saint Sacrement fut exposé pour la première fois dans la petite chapelle. » Monsieur le doyen de Saint-Maurice se hâta de féliciter la nouvelle épouse de Notre-Seigneur.

Chère Enfant,

« Vous devinerez que je me suis uni par la pensée à la cérémonie de samedi, et que j'avais le cœur bien ému, en songeant que mon enfant était l'épouse du bon Dieu. Que j'en suis heureux ! Allez, petite, allez avec confiance ; avec un pareil Époux, on peut être tranquille. Je n'oublie pas vos chères enfants. Ditesleur bien que je les remercie du bonheur qu'elles vous donnent. Je n'en attendais pas moins d'elles. Qu'elles soient bien au bon Dieu, tout entières, s'oubliant, se crucifiant avec leur divin Époux. C'est la seule voie du bonheur. Mort au moi : Jésus, tout pour Jésus.

« Je finis faute de temps. Bénédiction de tout mon cœur.

Leconte. »

Peut-être se rappellc-t-on que Monseigneur Chalandon avait écrit le 1^"^ janvier 1856, à Eugénie Smet : « Que Dieu rende cette année la plus belle et la plus sainte de toutes vos années ! « A Dieu seul il appartient de comparer nos années à nos années, et de dire quelle a été la plus sainte et la plus belle ; celle qui s'achevait, avait permis à la Mère de la Providence d'accomplir, au milieu d'incertitudes poignantes et de difficultés pénibles, la mission pour laquelle Dieu l'avait choisie dès son enfance. L'œuvre était fondée ; les bourrasques et les tempêtes de demain ne devaient que la féconder et l'affermir.

On garde dans la société des Auxiliatrices du Purgatoire le joyeux et cher souvenir des premiers vœux

CHAP. V. LliS DÉBUTS, RL E DFJ LA BAROUILLÈRE 183

de bonne année : souhaits et remerciements au P. Reculon, tout étonné de trouver la Communauté réunie pour lui exprimer sa reconnaissance ; intime et douce soirée autour de la Mère de la Providence... Les épreuves du début faisaient croire à la jeune communauté qu'elle avait déjà parcouru une longue carrière, les âmes trempées et mieux unies par les souffrances partagées, se serraient avec bonheur contre l'âme maternelle, et, par tous les moyens, les enfants cherchaient à témoigner leur filiale tendresse. Ils furent charmants ces premiers vœux rue de la Barouillère ; si plus tard la musique et la poésie firent mieux, le simple et confiant amour des cœurs ne rayonna jamais plus chaud et plus lumineux.

La Mère de la Providence voulut mettre l'année qui naissait sous la protection de saint Joseph ; les besoins étaient si pressants, besoins des âmes et besoins des corps ! Sur le désir de l'abbé Gabriel, les cours allaient commencer ; il avait offert de venir une fois, chaque semaine, pour le cours d'instruction religieuse. Les cours de musique préoccupaient bien un peu, la maison n'avait pas de piano. La Mère de la Providence allant voir Madame Jurien, revenue d'Italie, pria Notre-Seigneur de lui inspirer de donner le sien, et fit de fréquentes oraisons jaculatoires à cette intention. Filialement, elle lui exposait leurs desseins, et parlait des cours futurs, des cours de musique : « Mais, lui dit Madame Jurien, vous n'avez pas de piano ! » Ces mots dits, elle parut toute absorbée, puis revenant à elle : « Notre-Seigneur veut que je vous donne mon piano, seulement je ne puis vous dire pour quelle époque, car j'aurai ces jours-ci une soirée, et ma famille serait surprise de ne plus le voir ici ; mais soyez tranquille, vous l'aurez, » On l'eut en efîet.

Le 3 janvier, Monsieur Gabriel, qui avait retardé son départ pour Rome afin de recevoir les vœux du 27 décembre, vint dire adieu à la petite communauté. La Mère de la Providence lui demanda de vouloir bien obtenir une bénédiction toute particulière du Souverain Pontife, et certaines indulgences qu'elle précisait, il accepta. Il venait de donner la bénédiction du Saint Sacrement, quand, comme frappé d'une inspiration soudaine, il se retourne vers les Sœurs et dit : <( Récitons le De profundis pour les âmes qui paraissent en ce moment devant Dieu. » Étonnées, toutes récitent le psaume. Monsieur Gabriel venait de sortir, quand retentit un violent coup de sonnette. Une voiture de l'archevêché était là ; en toute hâte on demandait le curé de Saint-Merry, Monseigneur Sibour venait d'être assassiné à Saint-Étienne-du- Mont.

A cette nouvelle, rue de la Barouillère les âmes, celle de la Mère de la Providence d'abord, sentirent quelque chose de l'amère tristesse et du vide poignant que cause dans une famille la mort d'un père bienaimé. Le prélat avait été particulièrement bon pour la communauté, et voilà que la Supérieure ne pourrait plus aller lui exposer à l'archevêché ses craintes de mère et ses désirs d'enfant. La Mère de la Providence ne voulut pas croire d'abord à l'affreuse réalité ; le lendemain seulement, elle se rendit tout à fait, quand le Père Reculon lui dit qu'un doute n'était plus possible. Monsieur Gabriel, intime ami du prélat, témoigna le désir de voir les Auxiliatrices assister à la messe qu'il devait célébrer auprès du corps du vénéré Pontife, dans la chapelle ardente de l'archevêché. Cette messe laissa dans l'âme de la Mèr3 de la Providence un souvenir que rien ne put effacer ; c'était la seconde fois seulement qu'elle se trouvait

en face d 3 la mort, et le corps de l'archevêque, exposé solennellement, revêtu des insignes pontificaux, l'émut profondément ; plus profondément encore la mémoire de l'assistance et des bienfaits multipliés avec une si paternelle bienveillance, agitait son âme et sollicitait ses prières et les prières de toutes ses filles ; le prélat qui, quelques jours auparavant, avait accueilli avec une si large bonté les demandes des Auxiliatrices du Purgatoire fut un des premiers à bénéficier de ses propres faveurs ; rue de la Barouillère, !es âmes furent toujours reconnaissantes.

Monseigneur Sibour était mort, Monsieur Gabriel partait pour Rome, la sœur Saint-Joseph qui, le jour même de l'enterrement de l'archevêque, s'était cassé la jambe devant l'Abbaye-aux-Bois, était vraiment en danger et les médecins demandaient d'avertir la famille, les cours, ouverts dans d'aussi difficiles circonstances, ne marchaient pas, les ressources manquaient toujours, on n'avait pas même de linge pour les pansements de la malade ; la pauvre Mère de la Providence sentait son courage faiblir. Plus que jamais elle voulut avoir confiance dans le Cœur de Jésus et, les yeux fermés, continuer à suivre la route tracée. Les sœurs de Saint Vincent de Paul soignaient la sœur Saint- Joseph comme une des leurs. Madame Jurien lui procurait mille douceurs. Ou fêtait tant bien que mai, plutôt mal que bien, le 19 janvier, premier anniversaire de la fondation, quand, sur la fin du dîner, un bruit extraordinaire retentit dans la cour. C'était le piano promis qui arrivait, La sœur du Sacré- Cœur battit des mains ; elle avait annoncé aux parents des élèves que les cours de musique ouvraient dans l'après-midi : Ils ouvriraient, le piano était là. De Rome Monsieur Gabriel tâchait, par des lettres, de suppléer à son absence ; il écrivait le 21 janvier :

186 les auxiliatpdces du purgatoire

Ma chère Fille,

« ... Je vous consacre les premiers moments dont je puis disposer. J'espère voir le Saint-Père, un de ces jours... Je compte avec anxiété les jours de l'absence. 11 y a si loin de Paris à Rome ! C'est ainsi que nous avons failli périr sur mer, obligés, après un horrible coup de mer, de relâcher pendant vingtquatre heures dans la rade d'Hyères, Voilà pourquoi, quand on se sépare pour quelque temps, on ne sait Jamais si l'on se reverra. Ah ! faisons en sorte, du moins, de nous retrouver au sein de ''immortelle éternité.

« Qu' est-il arrivé chez vous ? Quelles ont été les suites de l'accident de la pauvre sœur Joseph ? J'espère, puisque vous ne m'avez rien écrit, et je dis avec la Vulgate : point de nouvelles, bonnes nouvelles. Je désire surtout cette fois que l'adage soit vrai.

« Je vous ai laissée toute triste de mon voyage et de mon éloignement. Votre affection filiale me touche et me fait du bien ; j'en bénis le Seigneur parce qu'elle m'est un doux moyen de travailler avec plus d'efïicacité à votre perfection. Dieu a mis dans votre àme des éléments tout puissants pour arriver à toutes les vertus : une énergie indomptable, une foi pleine de vigueur, une confiance sans bornes.

«Avec cela, on peut tout, surtout si l'on se dépouille héroïquement de soi-même, pour ne sentir plus que Jésus en soi. Voilà le but qu'il faut atteindre, mon enfant, voilà où Dieu a placé votre couronne. Courage donc. Dieu fera pour vous des prodiges. Dès aprèsdemain, vendredi 23, je m'occuperai de toutes vos chères affaires, et je puis espérer que je pourrai bientôt reprendre le chemin de France, mais non par mer, par conséquent ce sera un peu plus long, mais un peu moins souffrant.

« Je suis étonné de n'avoir pas reçu de nouvelles de vous, vous êtes paresseuse quelquefois, ce n'est pas bien. Du reste, passé le 26, ne m'écrivez plus et lorsque vous m'écrirez, ayez soin de mettre sur un coin de l'adresse : Via di mare.

« Dites les choses les plus affectueuses à toutes vos chères filles ; que je les trouve à mon retour tout à Jésus-Christ et sans aucun rapport à elles-mêmes. Il faut tenir avec fermeté à cette mort à soi-même, toute la vertu d'une religieuse est là ; hors de cette mort, la piété la plus ardente en apparence, n'est qu'une illusion et la fille de l'orgueil. Il n'y a que l'humilité qui va à Dieu, parce qu'elle nous fait sortir de nousmêmes, et qu'il ne faut pas aimer le néant, si nous voulons trouver la réalité vraie, qui est Dieu seul et tout ce qui est en lui. Ah ! qui nous donnera de comprendre cette vérité si opposée à la nature ? Qui nous donnera surtout de l'aimer ? La croix, rien que la croix, parce qu'elle est la plus haute et la plus profonde expression de la mort à tout ce qui est créé.

« Adieu, chère enfant, je vous bénis du haut des sept collines de Rome et du pied du tombeau des saints Apôtres.

« Tout vôtre en Jésus-Christ,

Gabriel.

L'originalité de la forme n'enlève rien à la surnaturelle splendeur de cette virile et vraie spiritualité ; la communauté des Auxiliatrices du Purgatoire était en bonnes mains. A certaines heures, ces mains semblaient peut-être un peu rudes — la Mère de la Providence toutefois se plaignait de les trouver trop douces et trop paternelles — mais elles faisaient avancer, et dans le droit chemin. Avec un pareil secours la première formation ne pouvait être que

bonne, si elle avait été plus suivie. Les difficultés ne venaient pas toutes du supérieur, ou du P. Reculon.

Forcées de donner de longues heures au travail matériel nécessaire au pain quotidien, les religieuses n'avaient plus guère de temps pour le travail spirituel. Dans ces jours-là même, il fallait pour vivre, s'adonner à un nouveau métier et courir à Montrouge apprendre à faire les franges de châles. Monsieur Gabriel pouvait être heureux, les croix étaient de toutes les heures, et d'Ars le saint curé faisait dire : « Une maison qui s'élève sur la croix ne craindra plus ni l'orage, ni la pluie, c'est le sceau divin. »

La croix d'ailleurs, depuis le Golgotha, porte Jésus, qui lui donne sa fojce, et l'illumine de ses souffrances, personne ne l'a mieux compris que la Mère de la Providence ; pour elle Dieu s'est plu à manifester par les plus divines prévenances la paternelle bonté de son cœur. Une des amertumes les plus fréquentes de sa pauvreté, c'était de ne pouvoir orner .sa nouvelle maison des objets de piété chers à sa dévotion. Rue de Sèvres 3lle avait vu un christ qui lui plaisait ; il coûtait quinze francs, c'était trop pour sa bourse : « Je ne l'aurai, dit-elle, que si la Providence me le donne, et elle quitte le magasin. » Peu après un prêtre entre, achète le christ et donne l'adresse de la rue de la Barouillère. Frappées d'étonnement, les trois personnes présentes ne purent s'empêcher de raconter ce qui venait de se passer. Le P. Reculon, c'était lui, fut d'autant plus étonné qu'il avait d'abord voulu acheter un christ rue du Bac ; c'était poussé, il ne savait vraiment par quelle impression, qu'il était venu rue de Sèvres et était filtré dans ce magasin près de l'église des Lazaristes. La Providence le savait, et il fut tout heureux de s'en rendre compte.

La véritable et surnaturelle parure des maisons religieuses, ce sont les âmes qui s'y sanctifient. Après Mademoiselle Joséphine de Mons et Mademoiselle Dizien, deux jeunes filles entrèrent alors dans la Société, comme postulantes coadjutrices, Augustine Legongeux, sœur Sainte-Philomène, et Emilie Languillaume, sœur Sainte-Thérèse ; cette dernière arriva le l®*" février, au soir. La Communauté était au réfectoire, aujourd'hui parloir Saint-Joseph, quand on sonna vigoureusement : « Qui est là ? — C'est moi qui viens pour me faire religieuse. » Le P. Pœculon qui l'avait dirigée vers la rue de la Barouillère, avait oublié de prévenir la mère supérieure : elle n'en reçut pas moins avec bonté la nouvelle postulante. Interrogée sur les motifs qui avaient déterminé sa vocation, Emilie répondit simplement : « Monsieur le vicaire nous a dit : Mariez-vous, vous faites bien ; ne vous mariez pas, vous faites mieux. — Et alors ? — Alors j'ai dit : c'est moi qui irai me faire religieuse. » Cette naïve candeur ravit la Mère de la Providence ; Emilie Languillaume devenue le 25 mars suivant sœur Marie de Sainte Thérèse, avait une nature violente à dompter ; elle l'entreprit généreusement, si la lutte fut rude, si la victoire fut lente, elle y mit un élan et un cœur qui firent la joie des anges et le bonheur de ses compagnes. Ses notes de retraite, très simples, sont des plus belles que l'on puisse lire : « Si je souffre tant, c'est que je me cherche moi-même. Une âme qui est unie à Dieu ne peut plus souffrir, je veux dire de cette souffrance inutile, souffrance de révolte, souffrance de rage qui est celle des démons... Ou'ai-je de si important à dire pendant le silence, tandis que Jésus-Christ se tait, lui qui aurait instruit tous les hommes ; eh bien ! non, il se tait... Une religieuse doit être toujours en

prière avec Jésus, elle doit être une prière... Jésus- Christ a été attaché à la croix avec de gros clous, et nous, nous y sommes attachées avec des rubans de soie... Malheur à moi, riche de mon amour-propre, riche de répliques contre ce qui ne me va pas. Appauvrissez-moi, mon bon Jésus, de toutes ces richesses et donnez-moi votre Saint-Esprit. Une continuelle mortification en toutes choses, c'est-à-dire renoncer à soi-même pour ne vivre que de la vie de Jésus et do ses sentiments ; quoi de plus digne d'envie : quitter un vêtement souillé, pour en prendre un brodé d'or et de pierreries !.. »

Peu à peu le nom et le but de la Société des Auxiiiatrices du Purgatoire étaient mieux connus et mieux appréciés : Monseigneur de Bonald, archevêque de Lyon, donnait l'assurance que si jamais il était à même de rendre service, il le ferait volontiers ; le cardinal de Yillecourt ne se montrait pas moins bienveillant ; celui qui, demain, devait être évêque de Genève, Monsieur l'abbé Mermillod, voulut bien célébrer la sainte messe rue de la Barouillère et faire aux religieuses une instruction dont longtemps elles gardèrent le précieux souvenir. Il parla de la communauté au cardinal Morlot : « Son Éminence est bien envahie, écrivait-il le 7 février à la Mère de la Providence, mais son cœur est bon et paternel. » Le Père Faber s'estimait heureux d'apprendre que son livre « Tout pour Jésus » avait pu venir en aide aux Auxiliatrices du Purgatoire ; Monseigneur de Garcignies, restait l'ami dévoué de cette fondation à laquelle il avait montré tant de sympathie : « Courage et confiance, écrivait-il pendant une tournée pastorale ; pardonnez-moi mes torts apparents (son long silence) et n'accusez pas un cœur qui n'est pas moins dévoué à vous qu'à vos œuvres. » Le P. Ventura fut très

CHAP. V. LES DÉBUTS, RUE DE LA BAROUILLÈRE 19ï

hoiireux d'écouter la Mère de la Providence lui raconter l'histoire de sa vocation, et lui donna quelques conseils pratiques excellents.

Et voilà qu'une nouvelle difficulté allait surgir : le P. Reculon devait prêcher le carême en Angleterre, et on avait peur que le départ ne fût définitif : « Je pars, disait-il aux religieuses, dans une dernière instruction, mais Jésus vous reste et je l'entends vous dire du fond du tabernacle : « Désormais nous prierons, nous souffrirons, nous agirons ensemble, car c'est là le résumé de la vie mortelle, de la vi? eucharistique de Notre-Scigneur, comme de toute âme religieuse. » La messe du matin n'allait plus être assurée : « Il nous faudra recourir au ministère des Pères Jésuites », dit la Mère de la Providence, au P. Reculon. « Faites attention, reprit le Père en souriant, quand Jésus arrive, Marie se retire. » Il n'en fut pas tout à fait ainsi, nous le verrons plus tard. Marie s'était déjà retirée quand Jésus parut sous les traits du père Basuiau.

En attendant, il fallut frapper à bien des portes pour assurer la messe quotidienne ; Franciscains, Dominicains, Maristes se succédèrent, celui qui pourrait rester ne se trouvait pas.

Le jour de saint Joseph Monsieur Gabriel, de retour de Roms, vint donner à ses filles la bénédiction papale ; la fête fut célébrée avec grande solennité. Le père nourricier de Jésus était le grand pourvoyeur des Auxiliatrices ; longtemps, avec une naïve confiance elles avaient récité ses litanies, répondant à chaque invocation >< payez pour nous » ; la formule venait de changer. La nécessité d'avoir en toute j>ropriété, et non plus en location, toute la maison de Ja rue de la Barouillère, paraissait si évidente qu'on ne savait plus invoquer saint Joseph sans demander :

iy2 LES AUXILIATRICES DU PURGATOIRE

« donnez-nous la maison ». Monsieur d'Assonvillers, en effet, voulait vendre et on n'ignorait pas que plusieurs acquéreurs se présentaient. Le curé d'Ars, écrivait-on, aurait été heureux qu'une dame riche et pieuse tirât la communauté d'embarras ; elle achèterait en son nom, et louerait aux religieuses jusqu'au jour où celles-ci pourraient acheter. Une dame riche et pieuse : il y avait bien Madame Jurien, mais elle était pour le moment opposée à cet achat ; il n'y avait plus qu'à chercher ailleurs et à répéter : « saint Joseph, donnez-nous la maison, — saint Joseph, protecteur du Sauveur, donnez-nous la maison, — saint Joseph établi par le Père Éternel seigneur de sa maison, donnez-nous la maison ! »

Pendant que saint Joseph semblait faire la sourde oreille, une occasion se présenta de transformer en petit oratoire la serre attenante à la chapelle. La Mère de la Providence faisait visiter la maison à une personne de Reims, envoyée par Monsieur Dupont. Passant dans la serre : « Il vous manque là une statue, dit la jeune fille, permettez-moi de vous offrir celle de la Salette. » La Mère Supérieure accepta bien volontiers, elle vit dans cette proposition comme un délicat merci de Notre-Dame de la Salette, en faveur de qui elle avait fait une de ses dernières quêtes dans le monde. On se mit à l'œuvre et la serre était transformée pour le mois de Marie ; la statue arriva le 29 avril. Monseigneur Chalandon voulu bénir le nouvel oratoire ; à cette première bénédiction il en joignit une seconde. La Mère de la Providence attendait ses derniers vœux pour porter de nouveau l'anneau de ses fiançailles avec la divine Providence, le cher anneau que sa petite cousine. Élise Mourcou, lui avait glissé au doigt le 25 avril 1851 ; Monseigneur Chalandon voulut le bénir de nouveau en ce jour et,

aux pieds de la Sainte Vierge, Reine et Maîtresse de la Société, le passer lui-même au doigt de la Mère de la Providence ; dans une délicate et paternelle exhortation il acheva de lever tous les scrupules de la fondatrice, l'assurant que même avant les derniers engagements, son titre permettait une exception.

A quelques jours de là une autre exception la rendit toute heureuse. Madame Jurien allait à la gare de Lyon ; elle l'accompagnait : « Je ne veux pas vous quitter sans vous avoir fait vénérer le manteau de sainte Thérèse », lui dit soudain son originale protectrice. Arrivée rue Denfert chez les Carmélites : « Ma Mère, dit-elle à la prieure, usant sans doute de son privilège de fondatrice, je désire que vous montriez le manteau de votre bienheureuse Mère à cette religieuse que je regarde comme l'une de mes enfants. » La prieure fait quelques difficultés ; c'est là une rare faveur, qu'on ne peut ainsi prodiguer. Madame Jurien insiste et ajoute qu'elle désire, en outre, que sa chère fille revête un moment le manteau de la sainte. Il fallait bien céder... Conduite à la sacristie, l'humble fondatrice des Auxiliatrices du Purgatoire vénère le manteau de la sainte fondatrice des Carmélites, elle admire les reprises multipliées qu'y a faites la séraphique Mère Thérèse et qui témoignent de son amour pour la pauvreté et, remplie d'une reconnaissante émotion, elle met sur ses faibles épaules l'émouvante relique : « Comme un nouvel Élie, tout le temps que le manteau fut posé sur mes épaules, je ne cessai de demander à Dieu, par l'intercession de sainte Thérèse, pour mes filles et pour moi, quelque chose de son esprit de prière et son amour de la souffrance. » Madame Jurien voulut visiter une religieuse gravement malade : la Mère de la Providence la suivit dans la clôture, elle fut très émue de voir cette jeune

UAMON. — LEè AUXILIATRICES DU PURGATOIRE. — I. 13

malade dans son austère costume, minée par un mal ^ans remède. Avec une simplicité d'enfant la pauvre malade, interrogée par Madame Jurien, avoua qu'un peu de sucre pour ses tisanes lui ferait plaisir. Lorsque les deux visiteuses eurent regagné leur voiture, la Mère de la Providence dit simplement : « Ce matin nous avons reçu trois pains de sucre ; ne pourrais-je pas en offrir un pour cette jeune religieuse ? — Je pensais justement, reprit Madame Jurien, que ce secours devait venir de vous. Notre-Seigneur le veut ainsi. » Et elle ajouta en riant : « Je sentais tout à l'heure que vous luttiez avec le pain de sucre. Cet acte plaît d'autant plus à Notre-Seigneur que vousmêmes, pauvres enfants, vous n'avez rien. » Le pain de sucre prit la route du Carmel, et cependant rue de la Barouillère la pauvreté était alors si grande, que l'on accepta avec reconnaissance l'offre charitable des Sœurs de Saint Vincent de Paul, qui proposaient de payer la note du pharmacien. Leur gêne si réelle n'empêcha pas d'ailleurs les Auxiliatrices de remettre dix francs aux Petites Sœurs des Pauvres s'excusant de venir quêter dans ces moments qu'elles savaient si difficiles ; la Providence, les leur rendit le jour même par l'intermédiaire de la sœur Gabrielle, supérieure des sœurs de Charité de la rue Oudinot :

« Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ! » Quelques semaines auparavant, Monsieur l'abbé Bernard, vicaire général de Cambrai, et Monsieur le Curé de Loos passèrent rue de la Barouillère, se rendant à Rome. Toujours ardente, peu au courant de la marche à suivre et des lenteurs nécessaires, la Mère de la Providence les avait priés de vouloir bien obtenir l'approbation du Saint-Père pour son œuvre naissante. N'avait-elle pas jadis obtenu de Pie IX, une bénédiction pour son association de prières !

Hélas ! il failul. en rabattre. Le curé de Loos écrivait :

Ma bonne Mère et bonne Fille, « Je n'ai point été heureux dans ma mission, le Souverain Pontife a lu l'intitulé et il a dit : Je ne peux pas signer cela, je fais des vœux pour qu'elle réussisse, mais voilà tout. Monsieur Bernard a aussi plaidé votre; cause et nous n'avons rien obtenu. Après avoir consulté des hommes éclairés et haut placés, on m'a répondu : Il faut que l'œuvre soit bien établie, qu'elle ait une existence de dix ans, qu'elle soit approuvée par l'Ordinaire, avant d'avoir aucune signature. Sur ce, ma Mère, j'ai rengainé mon compliment, et je n'ai pas cru que je pouvais faire aucune autre démarche... « Tranquillisez-vous, ma bonne Mère, votre œuvre marchera au milieu des épreuves. Elle n'a point été entreprise par des vues humaines ; évidemment, c'est l'œuvre de Dieu. Prenez donc patience et attendez que l'archevêque de Paris ait fait ses visites, qu'il soit un peu en place, et alors vous lui présenterez vos constitutions, et vous verrez qu'il finira par vous approuver, alors vous serez sur un bon terrain. »

C'était l'évidence même. La formation religieuse reçue rue de la Barouillère était encore loin d'être définitive, et la formule des règles et des constitutions n'était certes pas fixée. La bonne Mère de la Nativité, qui ne pouvait oublier son essai à la Trappe, avait fait établir différents temps de silence annoncés par la cloche : temps de grand silence, pendant lequel on ne permettait que des signes et pour les choses les plus indispensables ; temps de demi-silence, qui laissait la faculté de dire à voix basse le strict nécessaire ; enfin, temps de quart de silence où l'on pouvait adresser les paroles utiles. La chronique ne dit pas si

la chère Mère était chargée de résoudre les différents cas de conscience que pouvait soulever une pareille réglementation, comme elle était chargée d'avertir des différentes heures où l'un ou l'autre des silences commençait. La lecture spirituelle se taisait déjà dans Rodriguez, et un témoin de ces temps d'abnégation héroïque raconte que, entendant lire le chapitre qui traite des règles de la Compagnie de Jésus, <( plus d'une parmi nous, faisaient des péchés d'envie, ;sorte de pressentiment secret de 1 avenir, et disaient : Oh ! si jamais elles pouvaient devenir les nôtres I >v Le dimanche on allait à la messe paroissiale de l'église des Missions Étrangères afin d'avoir le prône ; dans 1 après-midi on retournait aux vêpres ; c'était un grand sacrifice pour les religieuses d'être obligées de se contenter de la nourriture spirituelle donnée à tous les fidèles ; n'avaient-elles pas quitté le monde €t leur famille pour en recevoir une plus abondante ? Les mortifications suppléaient et elles étaient de tous les jours, de toutes les heures : pauvreté, travail, incertitude du lendemain, maladies, insuffisance dans la direction. Monsieur Gabriel sauva l'Institut, il en fut vraiment le père dévoué, rien ne put lasser sa sollicitude ; mais, très surnaturel par le fond de l'âme, il n'avait pas ce qui est nécessaire pour former des âmes religieuses. Chaque quinzaine on faisait pour se confesser le pèlerinage de Saint-Merry ; la distance est longue de la rue de la Barouillère ; il fallait aller et revenir, il fallait attendre son tour, une moitié de la journée y passait. Ces confessions de Saint-Merry laissèrent dans les souvenirs des premières Auxiliatrices des traces ineffaçables : les apostrophes que Monsieur Gabriel lançait de temps à autre, faisaient la joie de bien des récréations. Apercevant l'une de ses filles se diriger vers la chapelle où il confessait, après

avoir laissé son parapluie dans la nef : « Êtourneau, s'écriait le père vigilant, croyez-vous que le bon Dieu soit chargé de garder votre parapluie ! » Si quelqu'une au cours de la direction, lui faisait remarquer que peut-être il parlait un peu trop haut : « Orgueilleuse, ripostait-il, que ferez-vous à la vallée de Josaphat ? » De retour, vite on se remettait au travail. On raconte que, dans les tout premiers mois, alors qu'il fallait des prodiges pour trouver le temps nécessaire, on avait de singulières industries. Au retour de la messe des Lazaristes, tandis que la brosse faisait voler la boue ou la poussière de la pauvre chaussure, on entendait comme en cadence les pieuses invocations du petit office de l'Immaculée Conception : *< Ouvrez-vous, mes lèvres, ouvrez-vous... » Et l'on soufïlait sur le soulier : « Venez à mon aide puissante Reine. Hâtez-vous de me secourir. » Et la brosse allait et venait avec une ferveur digne d'un meilleur cadr.\ Il est à croire que la douce reine du ciel acceptait ce mélange insolite du travail et de la prière, et qu'elle venait en aide à ses fidèles servantes, pour qu'elles portassent vaillamment le poids du jour et de la chaleur. » Il y eut, en effet, à ces débuts de la société alors que, selon l'expression du père de Ponlevoy, on recevait les prémices de l'esprit qui devait être celui des Auxiliatrices, un entrain, une bonne humeur, une jeunesse d'âme ravissante : lei4 cœurs, les esprits, les corps, ne demandaient qu'à se dévouer, toutes comprenaient, aimaient l'évangélique beauté du sacrifice ; il fallait, chez presque toutes, modérer et non stimuler la ferveur.

L'une, je crois bien que c'est la Mère du Sacré- Cœur, la maîtresse des novices, proposait de prendre ses repas debout, pour en avoir plus vite fini ; une autre, pour faire plaisir à toute la communauté,

avançait le réveil d'une heure ; les travaux les plus pénibles étaient les plus recherchés, et pour se consoler les timides se disaient qu'il échapperait pourtant quelque chose au zèle accapareur de leurs sœurs les plus audacieuses.

La Providence se chargeait en outre d'imposer à toutes d'inévitables mortifications : du feu, nulle part, on couche dans les corridors, et telle ou telle peut compter les gouttes de pluie qui tombent sur son lit ; sauf la supérieure, personne n'a sa chambre ; la maîtresse des novices reçoit dans un réduit, séparé du grenier par une cloison en planches ; la sœur qui vient lui parler s'assied sur une poutre ; de cinq heures du matin à neuf heures du soir, il faut traverser la cour pour aller d'un bâtiment à l'autre ; cela, avec de légères améliorations, a duré vingt ans. Ne parlons pas de la nourriture, ni de la boisson, qu'on appelait gravement de la bière. Le costume, à lui seul, constituait une rude mortification. Madame de Lorgerii, mère de la première novice qui mourut, l'ayant fait peser lorsque sa fille dut revenir dans sa famille» déclara qu'il était plus lourd que celui d'une Carmélite. On le portait hiver comme été ; nulle pèlerine, nul châle pour l'hiver ; et par les grosses chaleurs les religieuses sortaient avec une robe passablement doublée, des manches de laine tricotées, montant jusqu'au coude, sous les larges manches de la robe, le châle d'hiver, le voile baissé, et pas d'ombrelle. Il fallut pour faire adopter l'ombrelle les réclamations des médecins, et pour faire lever le voile les décrets de 1880 ; vraiment ce voile attirait trop l'attention !

Certaines pratiques indiquées par le père Reculon exigeaient une grande souplesse de volonté : il voulait qu'on apprît et qu'on récitât les points principaux des méthodes d'oraison qu'il avait enseignées. Cha-

cune, après avoir trouvé lo temps d'apprendre sa leçon au milieu des occupations d'une vie de travail sans relâche, devait, interrogée à son tour, prouver qu'elle l'avait retenue : cela rappelait les beaux jours de l'enfance, le catéchisme de première communion ou de persévérance, mais les mémoires n'étaient plus aussi jeunes, si les volontés étaient sans doute plus généreuses. A la chapelle, en présence du père, chacune avait fait choix de son admonitrice, on disait sa coulpe au réfectoire, — la cuisine d'aujourd'hui — et le dimanche, il y avait chapitre. Rien pourtant qui parût stable et définitif, parce que rien ne s'appuyait sur une règle déterminée, parce que les directions étaient trop différentes et les expériences trop renouvelées. .

Il en faudrait presque dire autant des œuvres : travail des perles et des franges de châles, cours d'instruction, visite des malades et des pauvres ; cette dernière œuvre était dès lors chez les Auxiliatrices du Purgatoire, le labeur le plus aimé et comme la caractéristique de leur apostolat extérieur. Il n'était pas de sacrifice que l'on ne fît volontiers pour venir en aide aux malheureux. On se dépensait soimême et volontiers l'on partageait avec eux le peu que l'on avait. La Mère de la Providence avait donné un pain de sucre sur trois, et à certains jours ses filles donnèrent bien le tiers de ce qui leur était utile. Alors, et les choses n'ont pas changé aujourd'hui, il ne fallait rien moins que les stricts commandements de la vertu de pauvreté, pour empêcher les Auxiliatrices de s'oublier complètement elles-mêmes et ne penser plus qu'à leurs pauvres ; c'était un des moyens préférés de satisfaire leur désir d'immolation pour les âmes du Purgatoire.

Ces âmes restaient, en effet, le centre et le but de

leur vie religieuse, et le 26 mai, le Père de Ponlevoy couronnant la statue de Notre-Dame de la Providence, 1 avait appelée Reine du Purgatoire ; ce titre lui est resté. Ce fut une intime fête de famille. Quelque temps auparavant, la Mère de la Providence priait devant le Saint Sacrement ; d'instinct ses yeux se fixaient sur la chère statue, à droite de l'autel. Soudain, il lui parut peu convenable que la Reine de la Société portât une pauvre couronne de chrysocale. Mais confuse elle-même d'une semblable idée dans les circonstances pénibles que traversait la Communauté : « Comment puis-je, ô ma bonne Mère, lui dit-elle, concevoir un pareil projet, quand je manque du nécessaire ! » Pourtant l'impossibilité apparente de réaliser son désir ne l'arrêtait guère, et» sa confiance soulevait les montagnes ; elle quêta pour obtenir le diadème digne de la Reine des Auxiliatrices ; et l'or et les diamants de la charité le lui donnèrent. On ne peut s'empêcher de dire que Marie l'agréa, puisque désormais une Auxiliatrice ne peut plus voir la statue bénie, sans comprendre qu'elle doit vivre de confiance en Dieu et d'amour pour les âmes du Purgatoire, c'est-à-dire sans mieux connaître et sans chérir davantage sa vocation.

Chose assez étonnante, il n'y avait pas encore de chemin de croix de^ns la petite chapelle de la rue de la Barouillère. Un religieux franciscain, qui allait partir pour la Terre Sainte, s'en montra très surpris, et le lendemain de sa visite il écrivait à la Mère de la Providence :

Ma Révérende Mère, « Voulant vous laisser pour souvenir quelque chose de favorable pour les âmes du Purgatoire, je vous prie d'accepter cette méthode abrégée pour faire le

chemin de la croix ; mais je vous supplie, par amour pour ces âmes, procurez-vous les quatorze stations, faites-le souvent, conseillez et propagez-en la pratique, car, selon moi, c'est la dévotion la plus agréable au bon Dieu et à la Mère de douleurs, et en même temps la plus favorable aux trépassés et à nousmêmes.

«Adieu, Marie de la Providence! priez pour moi, et je me souviendrai de vous et de votre congrégation au mont Calvaire. »

Quatorze stations, quatorze quêtes, quatorze aumônes ; Monsieur Dupont fut un des premiers à répondre à l'appel de la fondatrice : ses filles désormais pourraient faire le chemin de croix dans leur chapelle, sans être obligées d'aller chez les Lazaristes.

Madame Jurien, toujours tenue au courant de tout, écrivait très surnaturellement et très finement, dans ces mêmes premiers jours de septembre :

Eaux de Saint- Gervais, 7 septembre 1857. Ma bien chère Fille en Jésus, «...Vous êtes trop vivante encore sous sa main (de Jésus), et vous aimez trop les Ames du Purgatoire pour que le Seigneur ne vous visite pas, pour votre bien, comme pour celui de ses bien-aimées épouses détenues au lieu de justice et de purification. Votre feu a besoin de s'amortir, le leur d'être atténué, adouci ; c'est ce que Dieu se propose doublement par la large part de souffrances qu'il vous fait. Cet esprit, ce corps, cette activité volent à tout souhait, hâtant les moments du Seigneur, ne les attendant pas. Le bon Maître, comble, gâte, donne à pleines mains. Encore plus, Seigneur ; encore plus, Seigneur l Vous êtes si bon, si généreux, si grand, dit la fidèle

202 LES AUXILIATRICES DU PURGATOIRfc.

servante du Seigneur ; vous ne voudriez pas vous arrêter en si belle voie. Voyez, ce que vous avez donné appelle vos autres dons... etc., etc. — Et toi, Eugénie ma fille, seras-tu insatiable autant que je suis généreux et grand ? Prévoiras-tu toujours les nouvelles demandes que tu auras bientôt à m'adresser, au lieu de me laisser au moins le mérite de t'accorder et celui de prévoir aussi !... »

La Mère de la Providence dût sourire à la lecture de cette lettre, et, comme le lui demandait sa maternelle correspondante, promettre de s'amender, en rejetant loin d'elle et « engloutissant dans le sang de Jésus » tous les sentiments d'impatiente hâte qui bouillonnaient en elle. Dieu d'ailleurs prenait toutes choses en main.

Les sœurs de l' Immaculée-Conception et de la Miséricorde ayant fait leurs premiers vœux le 23 juin, la Mère de la Providence partit avec sa sœur Emma pour Loos ; elle était à bout de forces ; elle se remit vite et, fin septembre, elle était de retour. Ces voyages, cette vie en famille, n'avaient plus pour elle aucun charme humain ; sensiblement elle se détachait ; et toujours aimante par le fond de l'âme, elle ne souffrait plus comme autrefois de vivre loin des siens ; le foyer paternel n'avait plus les mêmes douceurs, un autre foyer s'était formé, qui avait la première place dans son âme ; celui de Loos n'avait plus que la seconde. Sa plus jeune sœur venait de se marier ; les deux époux, avec une bonne grâce parfaite, firent, parmi les invités une quête en faveur de la fondation ; et la nouvelle mariée voulut donner une cloche. La cloche ne trouva pas sa place rue de la Barouillère, mais elle sonne maintenant dans un noviciat de la Société. Les amies d'Eugénie Smet avaient aussi compris que

i/était vraiment loin d'aller à Sainb-Merry chercher l'absolution, elles se cotisèrent pour offrir un confessionnal à la Communauté, Eugénie leur ayant certifié qu'il y avait là un moyen certain d'avoir la contrition parfaite.

A peine dr retour à Paris, la Mère de la Providence eut à régler l'affaire toujours pendante de l'achat de la maison. Madame Jurien consentit à acheter aux conditions suivantes : cent cinquante mille francs, payés en trois termes de cinquante mille francs chacun, le premier en 1858, le second en 1859, le troisième en 1860. « Voilà tout ce que je puis faire, arrangezvous d'après cela avec votre propriétaire ou le bon Sauveur qui m'inspire sa volonté et saura bien vous donner la lumière. » M. d'Assonvillers, malgré les réclamations de M. Enchère, exigeait un versement d^' trente mille francs le jour même où serait passé l'acte. Madame Jurien qui craignait de ne pas les avoir disponibles à cette date, engageait la Mère de la Providence à prier Monsieur Guilhem de les lui avancer ; cette démarche lui coûtait, elle la fit et réussit pleinement. Monsieur d'Assonvillers ne se décidait pourtant toujours pas. Un jour de novembre, il causait avec sa locataire et lui faisait force compliments : « Vraiment, Mademoiselle, je suis dans l'admiration de votre savoir-faire, de votre esprit d'organisation ; vous avez de ces qualités qu'il est bien rare de rencontrer chez des femmes ; je n'aurais jamais cru, lorsque je vous ai vue arriver ici, dans la situation où vous vous trouviez alors, que vous eussiez si vite mis les choses sur le pied où elles sont aujourd'hui. » La Mère de la Providence savait prier le ciel de l'aider, mais elle savait aussi s'aider ellemême ; souriante, elle réplique : « Eh bien ! Monsieur, puisque vous paraissez avoir confiance en moi, j'espère

que vous consentirez à me donner la préférence, et à me vendre votre maison sans garanties, ni hypothèques. » Monsieur d'Assonvillers voulut, par quelques formules de politesse esquiver ce coup droit, mais, pressante avec Dieu, la Mère de la Providence ne lâchait pas prise avec les hommes ; toujours souriante, elle tend la plume à son interlocuteur, qui ne sait pas résister et signe ; cette signature, deux mois plus tard, devait triompher de ses dernières hésitations ; c'était le 14 novembre.

Ce mois décidément, et rien de plus justifié, devait avoir une profonde influence sur la vie des Auxiliatrices du Purgatoire. Le 2, le Père Lavigne qui n'avait pas toujours, on s'en souvient, été aussi favorable, prêchait à Saint-Sulpice. Après avoir parlé de l'oubli auquel semblent voués ceux qui ne sont plus : « Je me trompe, s'écria-t-il, lorsque je dis que les morts jie sont pas pleures, que leur souvenir n'est plus vivant dans les cœurs ; à cette heure, dans une des rues les plus inconnues de votre grande ville, à quelques pas d'ici, à l'ombre d'un modeste sanctuaire, des âmes pieuses réunies sous le nom d'Auxiliatrices du Purgatoire, prient, se sacrifient, agissent pour les pauvres défunts. Pendant cette octave, vous pourrez les voir redoublant de ferveur, s'offrir au pied du Saint Sacrement exposé au milieu d'elles, comme autant de victimes d'expiation et de réparation. Rendez-vous, s'il se peut, dans ce pieux oratoire, joignez-vous à elles, pressez-vous autour d'elles, afin de faire violence au ciel. » Le Père avait mis dans cette apostrophe son éloquence et son cœur ; il émut son auditoire, et pendant quelques jours les visites se succédèrent rue de la Barouillère, où l'on fut d'abord surpris de cette afïluence. Dieu avait ses desseins et l'œuvre recommandée en pleiue chaire

CHAP. V. LES DÉBUTS, RUE DE LA BAROUILLÈRE 20o

par un Jésuite devait, quelques jours plus tard, bénéficier d'une plus grande faveur de la part des mêmes Jésuites.

Quelque temps la chanté des Pères Maristes avait assuré la messe quotidienne ; il y eut à cotte époque refroidissement dans leur première bienveillance. Peutêtre n'avaient-ils plus la même confiance dans le succès du jeune Institut, peut-être quelques difficultés entre la Mère de la Providence et le P. Reculon avaient-elles mal disposé les esprits, — la Mère n'avait pas cru pouvoir admettre rue de la Barouillère pour l'y soigner, une jeune fille, pénitente du père, — toujours est-il que le P. Meunier, qui venait chaque matin, se retira et ne lut pas remplacé. Le 14 novembre, le jour même où Monsieur d'Assonvillers avait donné sa signature, la Mère de la Providence envoya la sœur du Suffrage chez les Pères Jésuites de la rue de Sèvres, dans l'espoir d'obtenir une messe pour le lendemain. Le P. Cornuau, ministre de la maison, vint lui-même : « Je vous enverrai quelqu'un dont vous serez contentes : faites en sorte de le garder. » Avoir un Père Jésuite qui remplît régulièrement les fonctions de chapelain, la Mère de la Providence ne put croire tout d'abord à une charité si inespérée : « Pour la première fois de ma vie, écrit-elle, je frappai deux fois le rocher. Je renvoyai la sœur du Suffrage, rue de Sèvres, afin qu'elle se rendît mieux compte de ce que signifiait la parole du Père ministre. La sœur du Suffrage retourna donc chez les Pères. Un peu embarrassée de son message, elle demanda le père Ministre et lui exposa son doute : « Dites à votre Mère que c'est comme si je lui envoyais un aumônier ! »

« La fête de sainte Gertrude avait été célébrée l'année précédente avec le plus de solennité possible, mais cette fois nous avions déployé tout le faste de

notre pauvreté. Notre petite chapelle avait un air de fête inaccoutumé, un tapis de Smyrne et une lampe du sanctuaire, offerte par Madame Simart, l'embellissaient encore. A l'heure précise nous vîmes arriver le R. P. Basuiau qui fut reçu comme l'envoyé du Seigneur, Il l'était, en effet, pouvons-nous dire aujourd'hui, mais nul ne savait alors à quel point il devait l'être. Son air mortifié, son attitude religieuse, son recueillement à l'autel, inspiraient le respect et la confiance à la communauté.

« Après la messe, s'adressant à la Mère de la Providence, avec un sourire de bonté : « Ma bonne Mère, vous avez cru recevoir un évêque ! — Oui, mon Père, et plus qu'un évêque, mais pouvons-nous avoir l'espoir de vous conserver?» Le Père répondit qu'il viendrait bien volontiers tant que l'obéissance le lui permettrait. »

Nous dirons bientôt tout ce que l'obéissance lui permit. Jamais on n'oublia, rue de la Barouiilère, jamais on n'oubliera dans la Société, que ce fut dans le mois des âmes du Purgatoire, que ce fut le jour de sainte Gertrude, si dévouée aux âmes du Purgatoire, qufi le Père Basuiau commença Is ministère de dévouement qu'il continua sept années à Paris, et qu'il devait seulement achever en Chine, au jour de sa mort.

Quand le saint curé d'Ars apprit, quelques mois plus tard, par un récit de l'abbé Toccanier qui revenant de Paris, avait tout vu de ses yeux, qu'un Père Jésuite était l'aumônier des Auxiliatrices du Purgatoire, que Monsieur Gabriel leur Supérieur venait d'accepter pour elles la règle de saint Ignace, adaptée aux nécessités de leur œuvre ; quand il vit, après les expériences laborieuses des débuts et les indécisions premières, s'ouvrir l'ère d'un gouvernement stable

et plein de sagesse, le si jeune Institut qui vieillissait, pour ainsi parler en quelques jours, puisque, au lieu de ne compter que sur lui-même, il s'appuyait, en les modifiant selon son esprit et sa fin spéciale, sur des lois que l'Église avait hautement approuvées, et dont les siècles avaient éprouvé la vertu ; saintement joyeux, il s'écria, dans son paternJ et naïf bonheur : « Ah ! les pauvres petites, elles sont sauvées ! »

Rkvi:ri:ni) Pi;uk Basiiat.

Page 1