‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 26 sur 40 · C. Ihaiulicsuc. KUit · texte numérisé non relu

C. Ihaiulicsuc. KUit

G. Dcbcrquc. Imp . Pans.

CHAPITKE SIXIÈME

« Religieux modeste, — ce sont celles qui l'ont vu chaque jour pendant sept ans qui parlent ainsi, — sans grande notoriété, sans talent de parole, — il ne parlait jamais en public — mais pieux, dévoué, foncièrement désintéressé, le Père Basuiau portait avec lui la grâce propre de la Compagnie de Jésus. Le plus grand service qu'il rendit à l'Institut fut d'endiguer, si l'on peut ainsi parler, les puissances naturelles et surnaturelles de la Mère de la Providence, livrée en quelque sorte à elle-même, faute de direction spirituelle et religieuse suivie. » Le nouveau chapelain s'entendit, dès l'abord, très bien avec Monsieur Gabriel, supérieur de la Communauté ; celui-ci le rencontrant, au soir du 23 novembre, alors qu'il venait donner le salut, le remercia en termes très affectueux de son dévouement.

Sans qu'il l'eût prévu, et bien moins encore voulu, par le seul fait des circonstances, le Père Basuiau vit i5on modeste rôle de chapelain provisoire transformé en celui de conseiller aimé et écouté, bientôt même en celui de père spirituel. On n'exagérerait pas en

HAMON. LES MJKILl VÏPrCES DU PUHGATOIRi:. — I. 14

disant qu'il fut le vrai maître des novices de la Mère de la Providence et de ses filles ; situation unique^ anormale peut-être, mais si évidemment voulue du bon Dieu, que les Supérieurs de la Compagnie de Jésus durent la reconnaître et l'accepter, alors que sans doute ils ne l'eussent pas choisie. Le Père y mit d'ailleurs, en même temps que des vues hautement surnaturelles, un tact et un dévouement auquel toujours, rue de la Barouillère et rue de Sèvres, tous ont aimé à rendre l'hommage mérité. D'abord le chapelain se contenta de célébrer la sainte messe et de remplacer, pour entendre les confessions des religieuses, Monsieur Gabriel, empêché de venir. Il n'abordait avec la Mère Supérieure que les sujets généraux. Un jour pourtant, après la messe, — il y avait bien deux mois qu'il venait rue de la Barouillère, — il demanda, souriant avec bonté : u Me permettezvous de vous faire une petite observation ? — Ah l mon Père, répondit la Mère de la Providence, avec sa spontanéité ordinaire, nous ne sommes que des enfants et nous avons tout à apprendre ! — Eh bien 1 vous ne prononcez pas comme il faut le latin de vos oraisons, » Et le Père indiqua quelques fautes d'accentuation. Cette marque d'intérêt fut accueillie avec un reconnaissant merci : « Ma position de fondatrice, ne m'a pas permis de me former à une foule de choses que j'ignore ; je vous serais on ne peut plus reconnaissante, mon Père, de vouloir bien vous charger de cette mission. »

Ainsi par une remarque sur la prononciation du latin, commencèrent entre le religieux et la fondatrice ces rapports de confiance qui devaient avoir un bien autre développement, et dont la Providence voulait se servir, pour faire sortir la Société des Auxiliatrices du

Purgatoire de ses tâtonnements et lui donner sa pleine formation religieuse.

Dans les mêmes jours, à ce grand et essentiel bienfait, Dieu en avait joint plusieurs autres, par la raison qu'un bonheur n'arrive jamais seul. Le 23 novembre la Mère de la Providence, avait su par Monsieur Gabriel, que Son Éminence le cardinal Morlot viendrait le jour même la visiter et prendre connaissance de son œuvre ; visite toute paternelle et non point visite de cérémonie. Monsieur Gabriel était là, bien entendu ; ce fut lui qui reçut Monseigneur.

Éminence,

« Permettez à vos enfants de déposer dans le cœur de leur père, les sentiments de leur bonheur et de leur reconnaissance, pour l'honneur que vous leur faites en venant les visiter,

« Bénie dans son humble berceau, votre famille spirituelle a grandi ; et j'ai la certitude qu'elle se fût multipliée davantage si nous avions pu élargir les murs qui la contiennent... Ce jour aura, j'espère, de nombreux anniversaires ; permettez-moi, Éminence, de vous dire dans toute la simplicité de ma foi, que je ne veux être ici que l'humble représentant de vos pensées et de vos volontés, parce que je crois fermement qu'une œuvre qui prend le titre d'œuvre chrétienne, ne garde la vie que Jésus-Christ lui communique qu'en étant dépendante, en toutes choses, de celui que Dieu lui a donné pour pontife et pour père. ))

Son Éminence répondit très paternellement « Que l'on doit bien prier ici, dit-il, à son grand vicaire, entrant dans la chapelle, quelle riche simplicité, quel goût parfait ! » A la salle Saint-Jean, la Mère de la Providence donna quelques détails sur la fondation,

elle fut écoutée avec bienveillance, et lorsqu'elle présenta le cahier où se trouvait le plan de l'Institut et l'approbation de Monseigneur Sibour : « Voici le livre d'or », dit aimablement le cardinal ; après avoir lu attentivement, il voulut signer et ajouter son approbation à celle de son prédécesseur. Il remontait en voiture : « Éminence, lui dit M. l'abbé Gabriel, permettez-moi de vous dire combien je suis heureux. — Et moi je suis ravi, je ne m'attendais pas à ce que j'ai vu, »

« Quand Son Éminence dit qu'elle est ravie, écrivait quelques jours plus tard Monseigneur Chalandon, il y a bien de quoi faire tourner un peu la tête... La bienveillance que vous accorde votre premier pasteur me fait un bien grand plaisir, et sous sa protection vous n'avez rien à craindre. » L'évêque de Belley restait toujours paternellement dévoué à l'Œuvre des Auxiliatrices, et en faisait l'éloge à Monsieur Combalot, prédicateur de son Avent qui ne savait trop qu'en penser ; Monseigneur écrivait quelques jours plus tard : « Je souhaite apprendre que votre maison est acquise et payée. Vous monterez de plusieurs degrés dans mon esprit quand cela sera fait ; je vous croirai une sainte à miracles de premier ordre. »

Celle à qui il adressait cette taquine et paternelle invocation : Vierge-martyre, priez pour nous ; celle qu'il appelait encore : martyre de la terre, bienfaitrice du Purgatoire, et aspirante du Ciel, allait faire le miracle.

Le 17 janvier, pendant que la Communauté achevait son action de grâces. Monsieur d'Assonvillers arrivait, et s'installait dans la partie de l'hôtel qu'il s'était réservée. La Mère de la Providence étant allée le voir, ne fut pas peu surprise de l'entendre dire

qu'un nouvel acquéreur se présentait, qui offrait cent quatre-vingt mille francs ; il était disposé à traiter avec lui. Très émue, et très maîtresse d'ellemême : « Mais, Monsieur, dit-elle, un homme d'honneur n'a qu'une parole et vous m'avez donné par écrit celle de nous accorder la préférence pour cent soixante-dix mille francs » ; et elle lui remit sous les yeux la pièce signée du mois de novembre. Il était difficile de ne pas tenir cette promesse et, après un long entretien qui se prolongea jusque vers midi, rendez-vous fut pris pour le lendemain, chez monsieur Delahaye.

Avant de se rendre chez le notaire la Mère de la Providence passa à l'archevêché pour obtenir la bénédiction du cardinal ; elle ne put voir Son Éminence. La séance, à laquelle assistaient la Mère du Sacré-Cœur et la Mère de l' Immaculée-Conception, ainsi que M. Buchère, dura de trois heures à six heures et demie. Le lendemain 19, second anniversaire de l'arrivée à Paris, l'acte fut signé : « Vous devez une belle chandelle à la Sainte Vierge », conclut Monsieur Delahaye, qui, pendant toutes les négociations, s'était montré tout dévoué.

La fondatrice, mieux que personne, savait combien Marie avait été secourable, et comment Dieu avait tout conduit. Transportée de joie, dans l'élan de sa reconnaissance, elle alla dès son retour, se prosterner devant le tabernacle : « Bon Maître, s'écria-t-elle filialement, vous n'êtes plus seulement locataire, vous êtes propriétaire ! » Toute la Communauté fut ensuite réunie dans la chapelle illuminée, et après une fervente prière à Notre-Dame de la Providence, on chanta les litanies de saint Joseph ; toutes répondaient à chaque invocation : « Nous vous remercions ! »

La Société s'affermissait et se faisait connaître peu

à peu : Louis Veuillot en avait parlé dans ï Univers, Auguste Nicolas l'appréciait et l'aimait ; par la duchesse de Bassano, l'Empereur et l'Impératrice, sollicités d'intervenir en sa faveur, avaient envoyé une large aumône ; la Mère de la Providence pensa que l'heure était venue d'assurer sa vie religieuse et de prononcer ses vœux perpétuels. Monsieur Gabriel fut d'avis d'attendre, tout en approuvant ; le Père Basuiau consulté, répondit qu'il y aurait là pour elle et ses filles une bénédiction du ciel. La fondatrice n'aimait pas les retards ; elle se rendit à l'archevêché : elle voulait, pour elle et la Mère du Sacré-Cœur^, obtenir cette grande grâce. Écoutons-la, rien ne vaut son récit : « Cette fois, je fus non seulement admise, mais Dieu permit que le cardinal me distinguât entre plusieurs personnes qu'il était obligé de congédier, et me fit entrer aussitôt. J'exprimai à Son Éminence le regret de n'avoir pas eu sa bénédiction avant l'achat de la maison, je lui fis connaître l'heureuse issue de l'affaire. J'ajoutai : « Voici l'œuvre assise, au point de vue temporel, ne serait-il pas au moins aussi nécessaire de l'affermir au point de vue spirituel? Je viens solliciter de Votre Éminence la permission de prononcer, avec une de mes filles, nos vœux perpétuels, bien que M. l'abbé Gabriel, notre Supérieur, trouve cette demande un peu prématurée. — Oui, je vous accorde cette grâce >, dit aussitôt le cardinal. Malgré l'émotion que cette parole m'avait causée, je continuai : « Éminence, notre bonheur serait complet,

I. Dès i856, la Mère du Sacré-Cœur, ayant rencontre rue de Sèvres le P. Basuiau avait eu le pressentiment que c'était lui que le bon Dieu destinait à la Société « elle n'en parla pas, ditelle dans ses notes, pour ne pas déranger par son empressement les desseins du Saint-Esprit ». Elle engagea simplement à son retour, la Mère de la Providence à aller remercier le Père d'un service rendu.

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si nous pouvions nous offrir à Notre-Seigneur par vos mains ; et puisque votre bonté paternelle m'en- €0urag3, j'ose solliciter la faveur dans toute son étendue, en priant Votre Éminence de vouloir bien faire cette cérémonie le 25 de ce mois, date qui m'est particulièrement chère par les grâces de Dieu qu'elle me rappelle. » A ces mots le cardinal reprit vivement : « Cela m'est impossible ; je suis retenu tous ces temps-ci. — Mais, me hâtai-je de dire avec confiance, Votre Éminence doit être libre ; n'ayant pas eu l'honneur d'être reçue plus tôt, nous avons prié son bon ange de nous garder ce jour. » Monseigneur prit alors son agenda, et constata que ce jour-là il était libre.

« Heureuse du succès de ma démarche, je me rendis à Notre-Dame des Victoires pour remercier la Sainte Vierge. C'était l'anniversaire du jour, où deux ans auparavant, j'avais commencé une neuvaine pour demander la grâce de mourir, ne me trouvant pas capable d'affronter les difficultés que présentait la fondation. La souffrance avait déjà porté son fruit. »

« De là j'allai chez M. Gabriel. « Mon Père, lui dis-je, en me jetant à genoux, ne m'en veuillez pas, Monseigneur a exaucé mes désirs, et lui-même viendra recevoir mes vœux, le 25. — Enfant gâtée, répondit notre bon supérieur, en jetant sur moi un regard d'affection toute paternelle. » Et, tout de suite, il combina l'ordre de la cérémonie. »

On put trouver trois jours pour une retraite dont le P. Basuiau traça le plan ; une sœur qui faisait ses premiers vœux, et deux qui prenaient l'habit, — l'une de ces dernières était Madame Simart, la Mère Saint- Pierre, que nous retrouverons bientôt, — se joignirent à la Mère de la Providence et à la Mère du Sacré-Cœur.

La Mère fondatrice écrivait dans ses notes deretraite :

22 Janvier : « J'ai senti, ô mon bon Jésus, que vous me demandiez la mort à moi-même, c'est-à-dire aux assurances relativement à l'état de mon âme et à toute propriété en ce qui concerne la sainteté, de sorte que je supporte avec joie cet état de ténèbres spirituelles où je ne sens rien que la tentation,

« Notre œuvre prendra le grand caractère des œuvres du Seigneur. Le Père nous a dit : « Dieu va la prendre en main et la faire sienne. «

« O mon Dieu, si je comptais sur moi, j'abandonr nerais tout, ne me sentant capable de rien, mais je puis tout en Celui qui me fortifie. Je sens que si je le veux, je deviendrai une sainte, par la voie du renoncement et de l'abnégation. »

23 Janvier : « J'ai médité sur la pauvreté et l'humilité de la crèche. J'ai vu qu'il faut que j'entre dans un nouvel état dont Dieu seul est le principe. Cet état est la dépendance parfaite de la grâce. J'ai promis à Notre-Seigneur de lui demander la mort à moi-même ; jusqu'ici je l'ai beaucoup admirée, mais je ne l'ai jamais demandée, sans quoi je l'aurais obtenue, car jamais, mon bon Jésus, vous ne me refusez quelque chose... Vous ferez de moi ce que vous voudrez, mais je veux être votre Providence pour vos épouses chéries du Purgatoire. »

24 Janvier : « J'ai été impressionnée de ma méditation sur Marthe et Marie. Oh ! que de fois j'ai rempli l'office de Marthe, tandis que ma conscience me demandait celui de Marie. Seigneur, depuis 1843, quelle activité naturelle ! Comme je me suis passionnée pour tout ! Comment ai-je résisté aux fatigues de toutes sortes qui m'ont accablée ! Vous savez, cependant. Seigneur, que c'est pour vous que j'ai

tout entrepris ; mais, puisque vous préférez l'oraison aux œuvres, quelle route ai-je donc prise ? Je ne veux plus penser à tout ce détail dont le souvenir après tout, ô bon Jésus, me prouve une fois de plus que je suis l'enfant de vos miséricordes. Vous avez accepté toutes ces œuvres, puisque vous les avez fait réussir,, envers et contre tout, et que vous avez permis le succès malgré mon activité naturelle. Aujourd'hui, Seigneur, je vous fais le sacrifice de ce besoin d'agir qui me consume. Je ne ferai que ce que vous me permettrez par celui que vous avez choisi pour moi. »

Celui qui avait été choisi par Dieu, était le Père Basuiau ; le 21, la Mère de la Providence lui avait fait une confession générale de toute sa vie, le priant de vouloir bien se charger de son âme. Le Père attendit pour répondre, et quand il répondit, il fit nettement entendre à sa nouvelle fille spirituelle qu'il se croyait en droit d'exiger beaucoup d'elle et en particulier une entière soumission. La Mère de la Providence comprit tous les sacrifices que renfermait cette promesse ; jamais un sacrifice ne l'arrêta, elle promit de toute son âme.

Ses notes se terminaient ainsi : « Je vous demanderai chaque jour cette union inséparable avec vous, de chaque minute, après laquelle mon âme soupire, je vivrai dans une dépendance continuelle de la grâce ; je n'aspirerai qu'à me trouver seule avec vous. 0 mon bon Jésus, aidez-moi, je ne sais pas être Marthe et Marie, Mon attrait, vous le savez, est d'être Marie, mais à force de faire toujours l'office de Marthe, on a cru que c'était mon lot. Je sens que le moment n'est pas encore venu ; non, je ne puis pas,, dans les vues de la Providence, être Marie, il faut que je sois Marthe et Marie. »

A côté de la Mère de la Providence, la Mère du.

Sacré-Cœur, dans la paix de son âme, se préparait au grand jour des vœux perpétuels. Celle-là, c'était Marie par caractère et par tendance ; son recueillement, son esprit de prière, frappaient d'abord. Là s'alimentait la flamme d'un zèle ardent pour les intérêts de Dieu et le salut des âmes. Chercher Jésus dans le silence et la méditation, et donner ensuite le Jésus qu'elle avait trouvé, elle avait mis toute l'énergie et toute la constance de sa volonté à poursuivre ce but ; elle ne s'en départit jamais. Nous n'avons pas s©s notes de retraite de 1858 ; une lettre annonce aux siens la cérémonie du 25 : « Monsieur Gabriel et Monseigneur Morlot ont trouvé bien d'assurer son avenir spirituel (l'avenir de l'œuvre) en nous faisant prononcer, extérieurement, les vœux perpétuels que nous avons faits dans notre cœur. Monseigneur consent à les recevoir lui-même, lundi 25, à 8 heures. Notre Mère et moi sommes les seules qui, pour le moment, auront ce bonheur. Nous entrons en retraite demain matin, avec une Sœur qui fait ses premiers vœux et deux autres qui prennent l'habit. »

Cette austère sobriété de style ne ressemble guère aux efïusions brûlantes de la Mère de la Providence : tout était contraste chez la mère et chez cette première fille tant aimée : les cœurs seuls et les volontés battaient à l'unisson.

Le, 25 à 8 heures, coriime il était convenu. Son Éminence le cardinal Morlot arrivait, avec Monsieur Cuttoli, son secrétaire particulier. Monsieur l'abbé Gabriel, Monsieur l'abbé Roquette, curé de Saint- François-Xavier — les Auxiliatrices étaient ses paroissiennes — le Père Basuiau, l'attendaient à la porte d:3 la chapelle. La cérémonie fut aussi solennelle que le permettait le modeste sanctuaire ; Monseigneur fit une exhortation très pieuse et toute paternelle ; le

diarium affirme que les chants furent « du ciel ». Le bon Monsieur Guilhem, l'ami des jours heureux comme des mauvais jours, assistait à la fête et au déjeuner du cardinal ; il en avait fait tous les frais. Monseigneur Morlot signa sur le registre l'acte des vœux; après lui, signèrent tous les ecclésiastiques qui en avaient été les témoins. Son Éminence accorda quarante jours d'indulgence pour chaque nuit passée près des pauvres, pour chaque prière à saint Joseph, pour tout travail fait dans la maison pour les pauvres. Le soir il y eut salut solennel. Ce jour du ciel eut un lendemain ; le Père Cornuau vint faire une instruction avant la messe d'actions de grâces, et la Mère de la Providence consacra de nouveau toute sa Communauté à la Très Sainte Vierge, à peu près dans les mêmes termes que le 8 novembre.

« Mes vœux perpétuels sont prononcés, écrivaitelle ; ô Jésus, vous contractez avec moi, si indigne, une alliance éternelle ! Ce qui s'est passé dans mon âme ne peut se dire. Journée trop courte, marquée par des bienfaits signalés de la Providence, je ne vous retrouverai plus qu'au ciel. J'ai éprouvé. Seigneur, tout ce que vous m'avez dit durant les deux années qui ont préparé la fondation : « Tu seras religieuse mais pas comme une autre ; j'aplanirai pour toi bien des difficultés, mais tu ne seras parfaite religieuse qu'à trente-trois ans. » Le 25 mars 1858, la Mère de la Providence, avait trente-deux ans et dix mois.

Le Père de Ponlevoy disait, parlant de la fondatrice des Auxiliatrices du Purgatoire : « Il y a dans cette âme une nature et une grâce aussi puissantes. » C'était la vérité, et le P. Basuiau, qui ne l'ignorait pas, avait eu raison de vouloir être toujours obéi. Celle qu'il dirigeait était, certes, une âme d'obéissance, mais son caractère, sa spontanéité, l'entraînaient

souvent, malgré son vrai désir d'obéir, à faire approuver ses actes plutôt qu'à les soumettre à l'autorité de son directeur ; en outre, depuis deux ans surtout, elle avait tant agi par elle-même, que l'habitude avait encore donné plus de force à sa tendance de nature. Les débuts furent pénibles : « Vous me brisez, vous m'enlevez tout mon entrain. — Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi, répondait le Père avec calme, et, que l'esprit de Notre-Seigneur remplace votre activité naturelle. » Cette âme si volontaire, si frémissante sous le joug, était encore une âme douloureuse, et vraiment on ne concevrait pas qu'il en eût été autrement, les âmes du Purgatoire ne l'auraient pas permis. D'une sensibilité extrême, e'ie portait vaillamment, sans doute, sa croix de souffrances physiques et morales, mais comme parfois elle en avait les épaules et le cœur meurtris ! « Tout le monde me croit au troisième ciel ; il n'y a que le bon Dieu et vous, mon Père, qui sachiez combien je souffre. « Nature ardente et spontanée, religieuse avant d'avoir été novice, supérieure sans avoir été inférieure, la Mère de la Providence avait besoin de s'assouplir et de calmer une ardeur dont elle était la première à regretter l'extrême vivacité ; pleine d'élan, d'enthousiasme et pourtant accablée parfois sous des tristesses et des angoisses du corps et de l'âme, elle disait dans l'intimité : « Lorsqu'on me parle de gaieté, il me semble que je joue la comédie. » Elle avait besoin d'une main douce et ferme, qui ne la quittât point, et l'aidât, pour ainsi parler, à chacun de ses pas : le Père Basuiau était l'homme de cette grande et belle œuvre, il fut le maître des novices de la vénérée fondatrice qui appelait, justement, les sept années qu'il resta près d'elle, les sept années d'abondance. A en cueillir quelques épis, nous connaîtrons

mieux efc la nature de la Mère de la Providence, et la direction du P. Basuiau ; lisons quelques-unes des notes qu'elle a laissées.

« Je me plains que tout m'ennuie. — Vous n'êtes pas la seule. — Je crois que les autres s'amusent ou s'ennuient pour l'amour de Dieu. — C'est une illusion, on ne s'amuse pas en s'ennuyant, et supporter la souffrance, n'empêche pas de la sentir. »

« Au pied du Saint Sacrement, comme je me suis plainte aujourd'hui de toutes mes souffrances physiques et morales, il m'a semblé que Notre-Seigneur me disait : Tu portes la croix sur la poitrine ; après y être monté pour ton amour, je n'en suis pas descendu, et toi, tu veux perpétuellement descendre de La croix. — Oui ; mon Jésus, je suis montée au Calvaire en fondant cette communauté. Vous m'avez mis un bandeau sur les yeux lorsque j'ai quitté ma famille, je n'ai pas compris ce que je faisais, je me suis jetée à corps perdu dans vos miséricordes, mais, le 25 janvier de l'an dernier, en me livrant à vous pour toujours, bon Jésus, ç a été de tout mon cœur que je vous ai dit : Je me donne. Aussi vous avez profité de ma permission ; bon Maître, faites que je me laisse crucifier. »

'c Mon Père, mon état n'est pas ordinaire : ces luttes, ces combats incessants..., quoique le cri de mon cœur au milieu de tout cela soit toujours : On ne m'enlèvera pas l'amour de Dieu ! — Mon enfant, votre état est celui d'une personne qui subit une transition... mourir à la nature n'est pas l'ouvrage d'un jour... plus j'avance, plus je suis convaincu des desseins de Dieu sur vous »

« Quelle nuit j'ai passée ! Après la sainte communion j'ai demandé à Notre-Seigneur la paix de l'âme :

Tu ne l'auras que lorsque tu ne la désireras plus,, a-t-il semblé me répondre. »

« Avez-vous remarqué l'Évangile : Si le grain de froment n'est jeté en terre... etc. J'ai pensé à vous, mon enfant ; il faut que vous soyez le grain de froment, bien caché en terre, bien broyé, pour faire l'œuvre de Dieu. — Mon Père, je ne puis pas. — Bien, bien, laissez-vous faire, le bon Dieu s'en chargera. »

« Le Père me refuse de m'occuper de différentes œuvres : Mais, mon Père, je ne fais plus rien. — Vous avez à vous occuper avant tout du Purgatoire ; auparavant, vous travailliez pour vous, maintenant vous travaillez pour Notre-Seigneur. — A part moi, je me suis dit : que c'est vrai ! Je vis encore trop pour n'en pas souffrir beaucoup, Cette nuit j'ai rêvé que les trois clous de Notre-Seigneur me perçaient le cœur d'outre en outre. Le Père me dit que- si cela était réel, sainte Thérèse en serait jalouse, mais, comme ce n'est qu'un rêve, je n'ai pas à m'en préoccuper. »

« Le Père bénit les médailles du B. Pierre Claver, et croit que je les ai fait faire. Je parais étonnée qu'il me croie capable d'agir sans sa permission ; il me répond qu'il me suppose capable de tout... excepté de faire le bien. J'ai pris cette parole au sérieux, et elle m'a réjouie toute la journée. Il me dit aussi qu'il faut que je sache refuser et avoir le courage de mon opinion, sans toujours écouter les tendances de mon cœur... Le Père ne veut pas que je donne... Ah ! Seigneur, faites que j'obéisse toujours, bien que cet ordre me paraisse bien dur ! J'ai donné huit francs depuis quatre jours. — En voilà assez pour quinze jours, me dit-il. — Ah ! mon Père, saint Ignace, dont nous lisons la vie au réfectoire, donnait tout ce qu'il

avait et quêtait pour ses malades de vieux effets. Laissez-nous faire comme lui. — Mon enfant, c'était un saint. — Mon Père, vous voulez que nous devenions saintes. — Oui, par l'obéissance. — Eh bien l nous ferons ce que vous voulez ! »

« Mon Père, est-ce une tentation ou une vertu, que mon dégoût profond pour k monde ? — Mon enfant, c'est une grâce dont vous devez remercier le bon Dieu. • — Je pense quelquefois que c'est une suite de ma vie de soufîrances, je ne puis prendre plaisir à rien.

— Vous êtes une enfant gâtée de la Providence. — Mon Père, laissez-moi vous le dire, à qui le dirais-je, si ce n'est à vous ? je me sens d'une faiblesse incroyable, je ne veux pas reculer, je ne sais pas avancer, et je comprends que je ne puis pas rester où je suis, tout à fait comme une personne qui doit faire une longue route ; j'en suis au quart, je reste là entre deux pierres, je ne veux pas reculer, je ne sais pas avancer. • — Mon enfant, en électricité, vous savez qu'il y a le positif et le négatif : l'un attire l'autre. Vous êtes le négatif ; Notre-Seigneur, le positif qui vous attire ; il faut vous abandonner et dire : Fiai a tout ce que la grâce demande de vous. — Mon Père, je n'en puis plus, et tous les jours je demande au bon Dieu de changer. — Cela n'est pas bien de le dire, encore moins de le penser. — Je n'ai jamais tant souffert que depuis que je suis à Notre-Seigneur : Je suis comme un cheval qu'on a bien battu, il trotte toujours, jusqu'au moment où il ne peut plus avancer,

— Avancez toujours. — Jusqu'ici, tout a été pour moi comme des mots, (c'est-à-dire jusqu'au moment où je suis arrivée à Paris) les mots de vie intérieure, de sacrifices, de souffrances, de croix me semblaient magnifiques, parce que je n'y touchais pas... Mais maintenant je vois que le bon Dieu m'aime par la

souffrance, je connais sa manière. — Mon enfant, on ne raisonne pas ainsi lorsqu'il s'agit des créatures, et on souffre le martyre pour la personne que l'on aime.

— Mon Père, c'est que l'amour est plus fort que la souffrance, et voilà ce que je voudrais obtenir du bon Dieu !...

« Mon enfant, la souffrance est le seul bien qui ne soit pas enlevé à l'homme. Vous devez souffrir pour trois motifs : 1^ pour acquitter des dettes ; — 2° pour atteindre à la sainteté. — 3^ comme supérieure d'un nouvel ordre. — Et les âmes du Purgatoire, mon Père ? — Elles se rattachent à ces trois motifs.

— Mon Père, si j'étais heureuse de souffrir, ma souffrance ne serait plus une croix, mais l'avant-goût du ciel ; aussi quand je vais au pied du Tabernacle supplier Notre-Seigneur de changer mon état, je ne réussis pas à achever ma phrase, je coupe mes mots pour dire : Que votre volonté soit faite. — Dites-le toujours... Si Notre-Seigneur changeait votre état, si vous aviez le contentement moral de ce que vous faites, vous ne souffririez plus, si vous étiez contente de vous, j'en serais bien fâché. — Je désire beaucoup plus être bonne, pour Notre-Seigneur, que pour moi. »

Ainsi, peu à peu, jour à jour, sous la souffrance aimée, redoutée, supportée ; dans l'obéissance acceptée, malgré les frémissements de la nature, l'âme si humble, si confiante, si simple de la Mère de la Providence se calmait, se virilisait, sans rien perdre de son enthousiasme, ni de son élan ; quand l'heure de l'action sonnait, elle s'élançait toujours avec la même bondissante impétuosité ; ainsi, lentement, la grâce pénétrait cette riche nature, et ceux pour qui elle n'avait rien de caché admiraient les merveilleuses opérations de l'Esprit-Saint. Les progrès étaient réels, et quelquefois le Père Basuiau le disait pater-

nellement pour encourager. Luttant contre des souffrances continuelles que ne laissait pas soupçonner l'apparence d'une santé magnifique, la Mère de la Providence ne négligeait pas les pénitences corporelles. Avec simplicité elle signale, dans ses notes spirituelles, l'emploi de la discipline de fer et de la discipline de corde ; le Père est obligé de lui défendre de s'habituer à manger le moins possible, pour arriver à cette juste limite dont parle saint Ignace dans la dixième addition ; elle s'efforce de réprimer les premières saillies de sa vivacité, et les élans trop affectueux de son cœur : « Quel malheur, mon Père, d'avoir un cœur ! — Quel bonheur, mon enfant, de consacrer entièrement ce cœur à Tt^mour de Notre- Seigneur et au sacrifice ! »

A côté de la Mère fondatrice et avec elle, ses filles ressentaient aussi le bienfait de la nouvelle direction ; aucune peut-être ne la goûtait mieux que la Mère du Sacré-Cœur. Elle avait toujours pensé que la Compagnie de Jésus était appelée à aider le jeune Institut, et bien des fois, rencontrant un Père Jésuite, elle s'était demandée : « Est-ce celui-là ? >- Son jugement très sûr et très droit, la faisait entrer pleinement dans toutes les idées du Père Basuiau ; en l'écoutant, elle ne faisait, semble-t-il, que comprendre parfaitement ce que son instinct naturel lui avait déjà fait deviner. Les esprits, rue de la Barouillère, heureux de vivre dans cette claire lumière, dans cette vérité religieuse et pratique, que les conseils et les exemples du Père leur révélaient chaque jour, arrivaient à souhaiter que les mots qui passent devinssent des écrits qui restent ; on désirait une règle qui fixât enfin toutes les indécisions et assurât la stabilité. Sans doute la demande fut-elle adressée au Père Basuiau dès les premiers mois de 1858 ; car,

adoptée officiellement le 25 mars 1859, la règle actuelle était déjà proposée aux religieuses le 25 octobre 1858. Le P. Basuiau — quelques-uns l'ont blâmé, mais l'expérience a montré qu'il avait raison — crut pouvoir adapter à la nouvelle communauté la règle qu'il suivait lui-même. Le projet était audacieux : saint Ignace a écrit pour des hommes, et si, la grâce de Dieu aidant, il a écrit avec une telle connaissance de l'esprit et du cœur humain, comme aussi de la vie surnaturelle, que ses fils gardent encore et suivent, sans le moindre changement, les lois qu'il a fixées, il ne s'en suit pas que des femmes pourront porter avec la même facilité le même fardeau. Le Père mit au travail et tout son cœur et tout son bon sens, et son œuvre a été approuvée, et son œuvre est pratique, et son œuvre sanctifie. La nouvelle règle était prête au début d'octobre.

Le jour de Notre-Dame de la Merci, il avait fait une instruction à la communauté ; Monsieur Gabriel, qui était là, dit à la Mère de la Providence : « Le Père Basuiau est un saint, jamais il ne grimace, il a toujours sur Jes lèvres le sourire de Jésus-Christ ! » Le diarium qui raconte le fait, ajoute : « C'est une chose touchante, et pour les Anges et pour les hommes d'entendre un saint chanter les louanges d'un saint, avant canonisation. » Quand on aura redit qu3 Monsieur Gabriel était un original, on n'aura rien dit qui soit opposé à sa canonisation, et le petit fait suivant montre combien il était surnaturel et peu susceptible. Supérieur de la Communauté, il fut invité à prêcher la retraite ; olle commençait le 20 août. Pendant cette retraite, la Mère de la Providence, accompagnée de son assistante, la Mère du Sacré-Cœur, vint lui présenter le travail du P. Basuiau. Il semble bien que Monsieur Gabriel n'avait pas été

prévenu de ce que faisait le Père, et on voit ce que, chez un homme d'un autre caractère, aurait pu provoquer cette initiative en dehors de son autorité. Il lut avec la plus grande attention les règles prépa rées pour ses filles, et dit que lui-même en parlerait le lendemain à la Communauté. Le lendemain, lundi, 25 octobre, il adressa, avec .solennité à son auditoire les paroles suivantes : « Mes enfants, en présence du Tabernacle, sous le regard de Jésus-Christ, nous adoptons comme règles définitives de cette œuvre, celles de saint Ignace qui ont formé tant de saints. Elles nous ont été présentées ; elles ne sont point douces... au moins vous aideront-elles à marcher dans la voie de la croix, seule voie tracée aux épouses de Jésus-Christ. »

Tout n'était pas fait ; mais sur le berceau de la Société, l'étoile avait lai, et on pourrait marcher à sa clarté bienfaisante. Il fallait peu à peu apprendre, et chercher quelquefois, la manière de pratiquer ces admirables règles. Ce fut le travail du Père Basuiau, il y mit un dévouement, une sagesse et une constance que les Auxiliatrices du Purgatoire n'oublieront jamais. Il sut entrer dans les moindres détails ; oraison, prières, lecture spirituelle, examen, office, œuvres extérieures, coutumes, fêtes, le diarium note avec soin toutes les prescriptions qui deviennent la vie de famille ; nous regrettons de ne pouvoir nous y arrêter ; nous laissons aux enfants d'en savourer le charme intime et l'action féconde. Le Pèro n'improvisait rien : il présida le premier conseil de la Société auquel prirent part, avec la Mère de la Providence, la Mère du Sacré-Cœur, la Mère Économe, les Mères Saint-Joseph et de la Miséricorde ; il y avait en outre des réunions plus fréquentes où, avec la Mère de la Providence et la Mère du Sacré-Cœur, l'on préparait

les explications et les applications de la règle : « Vous ne voyez rien ? » demandait parfois le Père, à la Mère du Sacré-Cœur, retranchée dans sa modestie. — Non, mon Père, répondait-elle humblement. — Eh bien ! il faut voir, reprenait-il souriant. »

La Mère du Sacré-Cœur savait voir, quand il était nécessaire ; rien ne le prouve mieux que la manière dont elle formait ses novices, aidée par le Père. Ce noviciat de 1858 ne ressemble guère à ceux d'aujourd'hui ; c'est à présent, comme alors, la même ferveur chez les futures Auxiliatrices, mais Jersey et Versailles difïèrent bien de la rue de la Barouillère. Il n'y avait pas de règle à expliquer, puisqu'on n'en avait pas. Les premières instructions développaient : Le Livre d'or, ou r H umiliié pratique. La conférence de chaque matin était alors l'unique exercice spécial aux novices ; le cabinet où la maîtresse des novices recevait celles qui désiraient la voir était, on se le rappelle, séparé du reste du grenier par une cloison en planches, et, en guise de chaise, on s'asseyait sur une poutre. Pendant le mois de mars 1858, six postulantes demandent l'entrée : « On couchera dans les corridors, au grenier, dans la remise ; ce seront les plus privilégiées, on s'y rapproche de la crèche. )^ Mais si les demandes étaient nombreuses, beaucoup de postulantes ne persévéraient pas ; on écrit à la date du 16 mars : « Onzième postulante que notre Mèr^ congédie. Pauvre sœur, comme on la plaint ! » C'est Madame Simart, une novice entrée le 10 octobre 1857 qui parle ainsi. Avec elle au noviciat il y a six sœurs coadjutrices, et une seule religieuse de chœur, Mlle Marie Prévost, la future Mère Sainte-Gertrude ; du moins, ce furent les huit qui, seules, persévérèrent. La Mère Sainte-Gertrude fut la première et le modèle des infirmières de la Société, comme nous

l'avons dit. Les connaissances qu'elle avait en médecine, son expérience, une vigilance quasi maternelle sur les santés, furent si vraiment bénies de Dieu que, pendant les douze premières annéss, la mort ne franchit pas le seuil de la maison. Son titre le plus beau à la reconnaissance de la Société, c'est le dévouement affectueux et incessant dont elle entoura la Mère fondatrice pendant sa dernière maladie. Elle l'aimait comme une mère, elle la vénérait comme une sainte, elle eût passé par le feu pour lui procurer le moindre soulagement. Malade elle aussi, — elle ne survécut que six mois à la Mère de la Providence — elle ne voulut céder à personne la douloureuse consolation de panser la terrible plaie, qui causait à la vénérée Mère un martyre sans trêve. Lorsque ses forces épuisées l'obligèrent à partager avec la Mère Marguerite Mari'> le soin de veiller la chère mourante, elle voulut néanmoins présider aux principaux pansements, et faire elle-même ce qui pouvait offrir un danger de contagion : « Je n'ai qu'une pauvre existence à risquer », disait-elle en souriant.

La vocation d3 Madamt^ Simart fut vraiment providentielle. Son père. Monsieur Baltard, était protestant ; elle avait huit ans quand elle fut baptisée, à Saint-Roch, par Monsieur l'abbé Olivier, plus tard évêque d'Êvreux. Sa mère était indifférente en matière religieuse. Jusqu'à dix-huit ans la jeune fille hésite entre le protestantisme et le catholicisme. Elle rencontre alors, en 1847, Monsieur Gabriel ; au contact de cette grande intelligence et de cette foi ardente, son esprit s'éclaire, son cœur s'échauffe, et le Dieu de l'Eucharistie, descendu dans son âme pour la première fois, y allume un amour intense ; elle est changée. Quelques années plus tard, en 1852, la nouvelle catholique épouse Monsieur Simart, artiste

célèbre, membre de l'Institut. Entourée d'une affection profonde, fière des talents de celui qu'elle aimait, la jeune femme pouvait se promettre le plus heureux et le plus brillant avenir. Toujours pourtant, même aux jours les plus brillants et les plus pénétrés de bonheur humain, il y eut dans cette âme profonde un vide que rien de terrestre ne put combler. Quelques mois seulement après son mariage, elle écrivait en décembre 1852 : « Mon Dieu, je souffre le martyre ! Et pourtant je suis heureuse... Heureuse ? Non ! Il ne m'est possible de l'être qu'auprès de vous, dans l'éternel repos. Quel beau destin, mourir jeune, et laissersa mémoire auréolisée de jeunesse, de beauté, de poésie ! » Et en 1854 : « Plus que jamais j'ai senti le vid^: et la petitesse des affections humaines !... Dieu, Dieu seul ! » Madame Simart ne devait pas laisser une mémoire auréolisée de jeunesse, de beauté et de poésie. Dieu lui réservait quelque chose de meilleur, de plus beau, et d'une poésie plus profonde : la Mère Saint-Pierre a laissé une mémoire « auréolisée » de bonté, de dévouement et d'une flamme d'amour divin qui réchauffe le cœur. Sa vie humaine fut brisée en plein bonheur. Un jour de mai 1857, Monsieur Simart avait un rendez-vous important, aucune voiture n'était là ; il prend l'omnibus. Pour faire place à une dame, il monte sur l'impériale ; comme il voulait descendre, la tête lui tourne, et il tombe violemment sur le pavé. On le ramène tout sanglant ; après plusieurs semaines de souffrances, quand les médecins l'estimaient sauvé, une hémorragie soudaine l'emporta : c'était le 27 mai.

Monsieur Gabriel avait été pour M. Simart un véritable ami, l'ami de toutes les heures ; avec un cœur tout paternel, il essaya d'apaiser l'inconsolable souffrance de celle qui restait, « Mais aussitôt après

mon veuvage, écrivait-elle plus tard, il partit pour Carlsbad et me laissa seule avec ma douleur. » Sur l'enveloppe où elle réunit les lettres qu'il lui adressait alors, elle écrivit : « Lettres de mon premier père, le bon abbé Gabriel, qui fut pour moi saint Jean- Baptiste et me conduisit jusqu'à l'Agneau de Dieu ! Jésus, mon Époux, ayez pitié de lui ! Amen. ■> Malgré les difficultés réelles qui s'opposaient à sa vocation, difficultés de famille, difficultés venant d'une intelligence incomplète de la vie religieuse, Monsieur Gabriel aidant, et la grâce de Dieu aussi, d'une manière bien émouvante et nettement providentielle, Madame Simart entrait au noviciat Je 10 octobre, fête de saint François de Borgia. Avec elle, entraient tous ses meubles : « Ma bonne Mère, croyez-vous enfin que j'y suis, dit-elle à la Mère de la Providence, en montrant son mobilier ?.. — Je «rois que les meubles y sont, mais qu'ils pourraient aussi repartir ! >*

Les chaises étaient encore rares, rue de la Barouillère, et pendant quelque temps les religieuses prenaient place, sur les canapés et les fauteuils de damas rose de la nouvelle postulante. Un jour, madame Simart, devenue novice, se préoccupait de sa vocation: « Si je m'en vais, se dit-elle, sur quoi vont-elles s'asseoir ? » Elle resta, et les meubles aussi. '

La formation, toute de raison et de surnaturelle virilité, donnée par la Mère du Sacré-Cœur faisait merveille. Quand elle eut les explications du Père Basuiau sur les règles de saint Ignace, elle s'efforça de bien faire comprendre à ses novices que, sous leur simplicité apparente, ces règles présentaient une haute perfection ; c'était beaucoup de comprendre la lettre, c'était mieux d'atteindre l'esprit. « Généralement parlant, disait-elle, nous ne devenons utiles

au prochain que dans la mesure où nous mourons à nous-mêmes. » Et pour mourir à soi, il est inutile d'attendre les grandes occasions qui ne se présentent guère, il faut savoir profiter des mille riens qui font que, sans être fort mal, « on n'est pourtant jamais fort bien ». Se tenir droite, sans s'appuyer sur le dossier de sa chaise, à moins d'être souffrante ; garder exactement les règles de la modestie, prendre un soin religieux des objets à son usage, faire par amour pour la pauvreté ce que font par nécessité les vrais pauvres, aimer mieux avoir moins que plus, ne pas se mettre à l'aise, prendre partout le moins de place possible, tout cela lui semblait plus sanctifiant, plus profitable aux âmes du Purgatoire que des vertus plus éclatantes, qui, hélas ! bien souvent, ne sont des vertus que pour la seule imagination. Elle aimait, par-dessus toutes les autres, les mortifications providentielles ; très sensible aux changements de température, par les grands froids et par les fortes chaleurs, elle disait avec son bon sourire : « Profitons, mes sœurs, cela ne durera pas longtemps, et les âmes du Purgatoire comptent sur nous. » La pensée des âmes du Purgatoire ne la quittait pas, elle voyait dans cette fin de l'Institut le moyen le plus efficace de développer l'esprit de sacrifice, et elle en usait.

D'ailleurs elle ne voulait chez ses novices aucune hâte exagérée, aucune tristesse déprimante : « Comment le Saint-Esprit pourra-t-il travailler en vous, si vous vous agitez et remuez sans cesse le métier ? Il attend que le calme se rétablisse, votre dépit retarde son œuvre, au lieu de l'avancer. » Et encore : « Il n'est rien de si bon que de voir sa misère, et rien de si doux que lorsque, détestant l'offense de Dieu dont elle peut être cause, on acquiesce amoureusement à l'humiliation qui nous en revient... L'âme qui ap-

précie toutes choses au poids de Dieu, ne se fait pas de folles terreurs. » Et quand une novice troublée lui parlait de ses anxiétés et de ses craintes sur l'avenir : « Demain est aussi bien à Dieu qu'aujourd'hui, et Jésus veillera sur vous, comme il le fait maintenant. » En fait, pour les Auxiliatrices du Purgatoire, demain apportait toujours les bénédictions de Dieu nécessaires : « C'est une grande joie, disait la Mère du Sacré-Cœur, lorsqu'une nouvelle sœur vient partager notre vie ; ce qui est admirable c'est que le bon Dieu nous envoie toujours les dons, les aumônes en proportion de notre nombre et de nos besoins, depuis que nous sommes vingt, nous avons toujours eu de quoi vivre, comme lorsque nous étions dix. » Sa consolation c'était de voir ses novices en récréation avec un visage gai et ouvert, d'admirer comme la grâce les transformait. Les privations ne manquaient pas dans ces premières années : la cuisine servait de réfectoire ; un grand broc et des cruches en grès, que l'on passait de main en main, remplaçaient les carafes et même les bouteilles qui étaient fort rares ; « mais les cœurs étaient heureux », s'écrie l'une des novices, et les âmes étaient généreuses. Madame Simgirt était chargée de l'entretien de la serre enguirlandée de lierre, et des plates-bandes qui l'entouraient. D'abord elle mit des gants pour sauvegarder ses mains blanches et fines, mais bientôt les gants furent laissés de côté et les mains sacrifiées avec tout le reste. La Mère de la Providence, qui la suivait de près, lui disait parfois : « Saint-Pierre, je compte sur vous, il faut devenir une sainte et une sainte canonisée. »

De tous les exercices du noviciat alors en usage, aucun peut-être ne lui parut plus éprouvant que la « leçon de mémoire ». Malgré tous ses efforts, elle ne pouvait retenir le passage des psaumes, la page

d'histoire sainte fixés. Invariablement il lui fallait avouer, après avoir essayé de balbutier quelques lignes, qu'elle ne pouvait pas se rappeler « sa leçon )>. Ce qu'elle faisait, les mains dans ses manches et ks yeux baissés, dans une contusion sentie. Un jour, pendant son « expériment » de cuisine, la pauvre sœur fit un faux pas et laissa tomber la soupière. Le malheur était irréparable, et la chère novice en eut une douleur d'autant plus vive qu'elle privait, par sa maladresse, la communauté du plat le plus substantiel ; sa contrition était parfaite, parfaite aussi fut son humiliation ; la Mère du Sacré-Cœur fit cesser aussitôt son « expériment » de cuisine. Qu'importe ? N'écrivait-elle pas alors : « Les luttes, les obstacles, les épreuves, les soulïrances de la vie religieuse... Moyen, et non but. C'est l'échelle de Jacob : les Anges y montent et descendent aussi ; comme le géant Antée, ils touchent terre pour reprendre des forces, (par l'humiliation qui donne l'humilité). Quand l'heure du repos aura sonné, disparaîtra l'échelle, le moyen. Alors nous aurons des ailes et la joie sans fin ! Amen ! »

De pareils efforts et des sentiments aussi surnaturels faisaient la joie de la Mère Maîtresse, qui tenait avant tout à développer la vie intérieure chez ses xîhères novices : et le grand moyen pour atteindre ce but, c'était la prière, c'était l'oraison. Elle leur apprenait à connaître et à aimer ]\otre-Seigneur,par une méditation approfondie de la vie du divin Maître : « J'aimerais, écrivait-elle à une jeune fille qui songeait à la Société, à vous voir toujours l'Évangile entre les mains, afin que, sans efforts, vous soyez tellement imbue de Jésus que vos paroles, votre maintien, vos regards, tout en vous reproduisît Jésus. ^)

Ce n'était pas assez d'effleurer un sujet, il fallait

l'étudier, le pénétrer, le vivre, et chaque scène évangélique, chaque mystère, longuement médité d'abord, puis contemplé avec amour, vécu autant que cela nous est possible, ici-bas, devait pénétrer l'âme tout entière et la transformer. Après la méditation proprement dite, la contemplation, et l'application des sens, méthodes que connaissent bien tous ceux qui ont fait les Exercices de saint Ignace, la Mère du Sacré-Cœur voulait qu'on revînt encore une fois au mystère si bien étudié déjà, afin de pénétrer jusqu'aux sentiments intimes du Cœur de Jésus. Ainsi la petite Société se groupait plus étroitement autour de ce divin Cœur et se formait sur l'exemplaire sacré ; du Cœur tout aimant, la flamme de charité descendait dans chacune de ces âmes si pures et si bien préparées, elle y allumait l'incendie qui veut tout embraser et ne dit jamais : assez. La Mère du Sacré-Cœur, avec un parfait bon sens, recommandait à ses novices de s'aider et non de s'embarrasser des différentes méthodes qu'elle leur expliquait ; elles devaient suivre l'attrait de la grâce : « Appliquez-vous sérieusement à votre méditation, puis laissez faire le bon Dieu. »

Pleine de patience pour soutenir et fortifier, elle était impitoyable envers le découragement, cette plaie des âmes faibles qui ne savent pas être humbles ; presque toujours son calme, sa douceur, sa maternelle bonté, parvenaient à faire passer dans les cœurs la confiance rayonnante en Notre-Seigneur^ qui illuminait sa personne et sa vie. Une de ses anciennes filles assure qu'elle ne la vit jamais imposer son autorité que par l'exemple ; sa fermeté se devinait plus qu'on ne la sentait, on admirait dans toute sa conduite une égalité d'âme qui charmait et reposait.

« J'en reviens toujours à mon vieux principe, écrivait la Mère du Sacré-Cœur, on ne peut rien qu'en

aimant... les faiblesses des autres, les miennes, tout me prouve que le monde ne peut être régénéré, comme il n'est sauvé, que par l'amour ! » Comme elle avait raison, et comme elle aimait ! Avertie, peut-être par son bon Ange, la Mère Maîtresse entre un jour à la lingerie et y trouve une novice violemment tentée ; cela se voyait assez au trouble de sa physionomie et à la brusquerie de ses gestes. En apercevant la Mère du Sacré-Cœur, la malheureuse éclate en sanglots, et, d'un mouvement de colère, jette à terre tout le linge posé sur la table. « Ma Mère, je n'y tiens plus ; je suis prête à partir demain, rien ne me retiendra, je n'ai pas de respect humain ! » Et pendant qu'elle raconte l'horrible tempête qui secoue son âme, elle se met à ramasser une à une les pièces de linge qui jonchent le sol. La Mère Maîtresse vient à son aide et, avec un regard de douceur : « Une autre fois, ma pauvre enfant, n'oubliez pas que, quand on jette du linge à terre, il faut ensuite prendre la peine de le ramasser. » Elle ajoute quelques bonnes paroles, mais, visiblement l'orage n'est pas calmé ; il faut prier et attendre l'heure de la grâce...

... Le soir vient, rien n'est changé. L'âme triste, la Mère du Sacré-Cœur recommande sa novice à Notre-Seigneur, et tâche de reposer. Elle occupait la même chambre que la Mère de la Providence. Pendant la nuit, une fenêtre bat, secouée par le vent ; la Mère du Sacré-Cœur demande la permission d'aller la fixer, elle en profite pour aller voir sa chère brebis malade et qui ne dormait guère. Doucement elle entre dans le dortoir, dépose maternellement un baiser sur le front brûlant ; « Chère fille, ne nous quittez pas, vous me feriez tant de peine !. . J'ai pris le prétexte d'un volet agité par le vent, pour venir près de vous. » Le cœur a ses raisons que la raison est parfois lente à saisir, et

qui sont bien puissantes ; ces mots allèrent droit au cœur de la novice tentée, la paix revint aussitôt, et, toujours, celle qui avait failli partir, attribua sa persévérance à la sage et affectueuse sollicitude de sa Mère Maîtresse.

A certaines époques ce n'étaient plus les novices seules qui entendaient la parole si sage, si afîectueuse et si forte aussi, de la Mère du Sacré-Cœur ; dès 1859, à l'occasion des « Triduum » elle faisait à la Communauté des exhortations très simples et très élevées à la fois, surtout très surnaturelles. Sur les feuilles écrites de sa main, il y a des notes du P. Basuiau et de la Mère de la Providence ; parfois même c'est le plan tout entier qui lui a été fourni, mais le développement est bien d'elle, c'est son esprit, c'est son cœur. Elle en revient toujours à sa grande idée, le fondement de toute vie surnaturelle et aussi le sommet : la guerre à la nature, la destruction du moi, ennemi de Jésus : « Qu'est-ce que ce moi qu'il faut détruire ? C'est ce sentiment qui me fait rapporter tout à moi, qui m'aveugle tellement qu'il m'empêche de me connaître. Je dis bien que j'ai de l'amour-propre ; qui oserait dire autrement ? Mais je ne le reconnais jamais dans les occasions ; j'ai toujours une bonne intention, on ne sait pas combien je souffre... Oh ! comme nous nous ignorons nous-mêmes ! Si nous pouvions nous voir une bonne fois avec les yeux d'un autre ! »

« Abnegel signifie proprement, se nier. Nier une chose, c'est dire qu'elle n'est pas, je dois faire comme si je n'étais pas. On passe à côté de moi sans me saluer ; si je n'y étais pas, je ne me fâcherais point. — On n'écoute point mes avis, ou on les écoute sans les suivre ; si je n'y étais pas, je ne m'en froisserais point. On me blâme ; je désire qu'on me loue, comme si

vraiment, j'étais quelque chose... Ouand on se sent troublée, inquiète, c'est l'amour-propre ; il y est, sous une forme ou sous une autre, car l'amour de Dieu, c'est la paix. Le grand obstacle à la perfection, c'est moi-même : c'est donc moi qui m'empêche d'être à vous, ô mon Dieu. Entre vous et moi, il n'y a que moiy et j'hésiterais ! »

Un des moyens qui, au début de la Société, aidaient les religieuses à se bien connaître et à détruire le moi, c'était le chapitre. « Le chapitre... A la bonne heure, s'écriait la sœur Saint-Pierre, je n'ai point à fouiller en moi ! Vous me dites mes défauts, quel bonheur ! 9 heures. Je viens du chapitre ; voyons : Parler seule... C'est pourtant très vrai. Quelle absurdité ! C'est encore un tribut payé à la vie extérieure. Une âme qui réellement se possède, ne doit pas donner ce ridicule spectacle. Je me punirai chaque fois que je m'y surprendrai. — Mouvements trop vifs... c'est vrai, très vrai. — Toujours pressée. Puis encore ? Je dis la leçon de l'office avec affectation... c'est vrai. Je la comprends et je la sens ! C'est absurde de faire part à mes sœurs de ma dévotion sensible, d'autant plus que c'est un tort qui me choque dans les autres. Quand j'entends l'une des nôtres dire le chapelet à la communauté en accentuant certains mots, je suis agacée ! Il faut dire le texte avec simplicité, et puis le Saint- Esprit parlera à chacune selon son besoin. Il se peut que le mot compris par moi ne soit pas celui qui parle à telle autre, et je gêne son sentiment par le mien !.. Quel bonheur d'être ainsi renseignée et éclairée !.. Je manque dj simplicité, c'est bien vrai. Je suis double, mais patience... On n'est pas simple dans les crises de transition ; par le fait on ne peut l'être... je relirai ceci le mois prochain, s'il plaît à Dieu. i>

« Nous voyons mal, écrivait-elle encore, et c'est pourquoi il y a un chapitre, où on se voit à travers vingt-cinq lunettes différentes. Je ne sais pourquoi, j'y porte toujours une physionomie grave au possible, je sens que je voudrais au contraire, y mettre l'impression de douceur, de mansuétude qui révélerait mon cœur ; mes sœurs, je vous aime !. . C'est mal. Je leur reproche des fautes da modestie dont réellement je m'édifie, et, elles aussi, elles me reprochent des fautes « indispensables ». L'une a trop de prévenances, il faut le lui reprocher... On me dit que j'ai le ton raide ! A l'orgue, je dis : Assez ! Chut ! trop haut ! trop vite ! taisez-vous... etc., etc., etc. C'est raide, en effet ! Mais au moment du feu, l'officier ne dit pas à ses soldats : Mes bons amis, veuillez avoir la bonté de porter armcs ! Soyez assez bons pour faire feu ! Seulement prenez bien garde de vous blesser !. . J'en ai ri vraiment !.. » Puis la pensée de foi arrive : « Oui, oui, j'ai le ton raide et j'y veillerai. ^

Pauvre chère Mère Saint-Pierre, comme c'est bien elle ; oh ! non certes, elle n'était pas double ; toute vibrante, très musicienne, quel bifen elle a fait avec sa voix et avec son cœur ! Elle voulait qu'on chantât avec intelligence ; pour l'apprendre aux autres, elle le faisait elle-même ; peut-être exagérait-elle un peu afin d'arriver au juste milieu ; elle ne voulait pas qu'on chantât pour chanter, mais pour prier. Combien de personnes sont sorties de la chapelle de la rue de la Barouillère, — et pendant de longues années, — pieusement émues après avoir entendu cette voix magnifique, non, cette âme plus belle encore, qui chantait et qui priait. Les nombreuses générations de jeunes religieuses, qui ont passé sous « son bâton », n'oublieront jamais... ni son ton raide, ni son bon cœur.

La musique et le bâton de la Mère Saint-Pierre nous ont fait aller trop vite ; nous ne sommes encore qu'aux jours lointains déjà de la formation... Nous écoutons la Mère du Sacré-Cœur, nous assistons au chapitre ; peu à peu, la formation religieuse élève et grandit les âmes des Auxiliatrices du Purgatoire ; en 1859, les Exercices de saint Ignace furent pour elles la plus lumineuse et la plus fortifiante révélation.

Monsieur Gabriel, qui avait prêché les deux retraites précédentes, avait donné à ce ministère tout son cœur et tout son dévouement ; mais la retraite, pour lui, c'était la méditation des grandes vérités qui nous rappellent nos fins dernières, et sans doute c ;ttî méditation est chose excellente. Les nouvelles religieuses s'y sentaient pourtant un peu à l'étroit, et désiraient quelque chose de plus. Le soulagement fut profond et la consolation très grande, quand le P. Dutau, invité par le P. Basuiau, mit ces âmes ardentes et avides de perfection en face de l'idéal divin, incarné dans Notre-Seigneur. Enthousiasmées par l'appel glorieux qui retentit dans la méditation du Règne, elles contemplèrent l'enfant de Bethléem, l'exilé d'Egypte, l'adolescent de Nazareth, le thaumaturge des campagnes de la Judée et de la Galilée, le martyr du Golgotha, le ressuscité de Pâques, et le triomphateur de l'Ascension.

Enfin la Mère de la Providence, la Mère du Sacré- Cœur et toutes celles qui écoutaient, rangées près d'elles : les postulantes, les novices, celles qui venaient de prononcer leurs premiers vœux, toutes ces âmes que la passion du Purgatoire avait réunies, trouvaient la spiritualité qu'elles avaient en vain cherchée jusque-là, celle qui devait les faire vivre. Aussi quels accents ! « Oh ! l'abandon, la simplicité de l'enfance ! C'est là ce que Jésus me demande... Dans

les bras du Père, est-il besoin de prudence ? Je me souviens que mon père selon la chair se lâchait «outre moi ; lorsque, traversant à son bras une rue ou un boulevard, je tournais la tête dans la crainte des voitures, des chevaux ; sa tendresse prévoyante se trouvait insultée par ce mouvement de tête souvent machinal... Oh ! mon Dieu, j'ai cessé de ramer depuis bien longtemps ; quelque brise du ciel enfle seule la voile de ma petite barque, et quels que soient les «rages, les récifs, les dangers, je veux dormir, sachant que votre cœur veille... Quelle paix il m'est resté de ■cette sainte retraite ! >

Et encore : « Le P. Gabriel — il s'agit de Monsieur Gabriel — oh ! oui, je lui dois tant, je lui dois tout ! J'étais dans le désert, c'est là que nous nous sommes trouvés ; c'est saint Jean-Baptiste. Il est la voix de €oiui qui crie dans le désert : Rendez droites les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers ! Il crie : Faites pénitence ! Et il baptise au nom de celui qui doit venir. Il est rude et âpre, mais il conduit à celui qui est doux ! Avec sa grosse voix, il promet de si suaves choses, qu'on se met à sa suite, partageant sa nourriture de sauterelles et de miel sauvage... et alors passe l'Agneau de Dieu ! . . Les disciples de Jean- Baptiste le quittent et suivent Jésus ; mais lui, trouve la chose toute naturelle. N'a-t-il pas dit : « Celui qui viendra après moi est plus grand que moi. »

« Quant à ce pauvre saint Pierre, c'est bien toujours le même !... « Quoi, Seigneur, vous me laveriez les pieds ?.. — Vous ne comprenez pas maintenant. . — Tout de suite, le cher passionné dépasse le but, en son zèle impétueux : « Seigneur, les mains et la tête. » Mais non, saint Pierre, ta pensée et tes œuvres sont pures, elles n'ont point touché à la terre !... Saint Pierre, prie pour sœur Pierre. »

Elle n'avait pas besoin de nous dire son nom, nous l'avions reconnue à sa foi simple, et à son cœur aimant ; mais comme nous lui devons un grand merci pour nous avoir permis d'assister un peu à cette première retraite de 1859, et fait entrevoir les flots incessamment multipliés de grâce, qui, dans ces jours de paix, après avoir doucement soulevé les âmes, les emportaient vers la perfection et vers Jésus.

Jusqu où iront-elles ? C'est le secret de Dieu et de ses anges, mais trois ans ne se seront pas encore écoulés quand la même Sœur Saint-Pierre écrira un jour de Pentecôte : « J'ai fait lire Sœur des Anges — Sœur des Anges était une Sœur coadjutrice, entrée au noviciat trois semaines après elle — ... eh bien ! l'Esprit-Saint (il me semble) m'a entraînée si loin dans la compréhension des choses divines, que j'étais comme écrasée... Je lui expliquais l'horloge de la Passion ; que dire ? Je me disais à moi-même das choses inouïes, que je voyais comme de mes yeux ; aux siens, c'était tout simple et vrai. Enfin, je descends à la chapelle, pour faire un chemin de croix, afin d'obtenir la grâce de rester en face de l'Humanité de Notre-Seigneur, car maintenant je sens trop en Lui la Divinité... Alors, un Dieu à nos pieds, un Dieu humble, un Dieu qui nous aime, un Dieu qui sy donne : pauper servus et humilis... Oh ! j'en meurs !.. » Nature d'élite, pensera-t-on, nature exceptionnelle. Sans doute, eh bien ! cette sœur des Anges à qui elle essayait d'apprendre à lire, — et ce fut sans succès — cette sœur des Anges, enfouie dans son humilité et dans son dévouement, qui vécut sans bruit dans un labeur incessant, pauvre sœur dont la voix s'entendait à peine, mais qui parlait si bien à Dieu dans l'intime de son âme, était-ce aussi une nature d'élite, une nature exceptionnelle ? Ses derniers jours

montrèrent à tous les yeux, l'intensité de la vie surnaturelle que la retraite de 1859 commençait à faire germer en elle ; comparable à son amour pour le travail, il n'y eut que sa vénération pour ses supérieurs. L'infirmière lui offrait une potion : « 'Je n'ai plus besoin de tout cela, dit-elle. — Mais, observa la Supérieure, il faut pouvoir dire au bon Jésus : j'ai fait votre volonté jusqu'à la fin. » La malade prit la potion, puis regardant la Mère supérieure : « Lorsque je serai en Paradis, je ne vous oublierai pas. Oh ! non, je ne vous oublierai pas ! » « Jésus, Sauveur, vous êtes toute mon espérance », répétait-elle tout le jour, en regardant sa croix de profession. « Fiat^ Jésus ! » '< Il est bon à la mort, n'est-ce pas, lui dit-on, de s'être donnée toute à Lui ! » Oh ! oui, Jésus rend tout cela. » Pas un regard, pas une plainte, pas un retour sur soi : le calme de l'enfant qui s'endort dans les bras de sa mère ! . .

Si j'ai parlé de la sœur des Anges, c'est pour avoir rencontré son nom dans les notes de la Mère Saint- Pierre ; on trouve chez les autres la même simple candeur, la même allégresse à suivre Jésus ; il y eut sans aucun doute plus d'une défaillance, et un zèle peu éclairé sacrifiant quelquefois, par exemple, la prière à l'action. C'est un reproche qu'il fallut adresser souvent à la sœur Sainte-Apolline ; toute pleine de confusion et épuisée de labeur, elle venait alors humblement s'agenouiller aux pieds de Jésus-Eucharistie : « Je n'ai pas fait tels et tels exercices, mais je suis votre petit chien, et me suis dépensée pour vous. » Elle se dépensa jusqu'au bout ; quand une dernière fois, le dimanche 4 mai 1879, elle eût été, s'appuyant à chaque pas, de banc en banc, s'agenouiller à la table du Maître, pour y recevoir le pain de chaque jour, elle se coucha en disant : « Je n'en puis plus. »

A partir de ce moment, elle ne demanda rien, ne voulut plus exprimer un désir, contente de répéter sans cesse : « Fiat, mon Jésus, aidez-moi, donnezmoi la patience ! » Elle fut malade trois jours seulement ; elle avait bien été jusqu'au bout, comme elle l'avait dit : la Mère supérieure lui demanda si elle avait quelque appréhension de recevoir l' Extrême- Onction : « Peur de recevoir un sacrement, oh ! non, non », dit-elle. Et quand le prêtre vint : « C'est le moment pour moi de chanter le Magnificat, je le dis de tout mon cœur, puisque je ne puis le chanter. » La Mère infirmière lui proposa de retirer un instant un sinapisme qui la faisait souffrir : « Oh ! non, non, mon Jésus, c'est pour une âme du Purgatoire, mais vous pourriez bien en sauver deux, cela me brûle

tant ! Je ne puis plus parler, fiai î Je suis prête,

mon bon Jésus, venez. » Dans son délire, le souvenir de son emploi lui revenait : « C'est inutile de mettre une lampe ici, il y a du gaz, cela suffît » ; puis revenue à elle-même : « Patience, mon bon Jésus, patience, cela ne me regarde plus. » Vraiment l'annaliste a eu raison de terminer le récit de cette humble vie par ces paroles : « Courage, bonne et fidèle servante, parce que vous avez veillé avec soin sur de petites choses, entrez dans la joie du Seigneur. »

Elles furent vraiment bénies de Dieu ces premières années de l'Institut ; il y passe un élan, une ardeur de zèle, une vaillante bonne humeur qui réjouissent l'âme, et resteront une des caractéristiques des Auxiliatrices du Purgatoire. Il faut d'abord y voir la bonté miséricordieuse du Père céleste d'où descendent tous les dons de lumière, mais pourtant on doit aussi y reconnaître, avec l'esprit de la Mère de la Providence, la formation de la Mère du Sacré-Cœur, pleine de sagesse et de bon sens joyeux, qui savait

parler à chacune de ses novices sa langue particulière, et pénétrer doucement au fond de toutes leurs âmes. La grâce de Dieu l'y aidait mais aussi une fine psychologie : « Les écarts de l'imagination vous troublent, écrit-elle, parce que vous sentez qu'ils vous détournent de vos devoirs, mais ils vous plaisent. Vous avez peur du précipice, mais vous aimez la fleur placée au bord. Vous trouvez qu'il est plus facile de se désoler de n'avoir pas bien fait que de s'imposer la contrainte nécessaire pour mieux faire. » Elle donnait ces marques d'une intention pure et droite :

« 1 Faire ce que Dieu veut, c'est-à-dire agir selon l'obéissance.

« 2 Quand il le veut : se conformer à l'heure, au temps.

« 3 Aimer à rester cachée, ignorée.

« 4 Continuer avec le même zèle, après un médiocre succès.

« 5 Continuer contre son attrait, en vue de l'utilité commune.

« 6 N'attendre de reconnaissance de personne après avoir fait ce que l'on peut. »

Décidément les novices de la rue de la Barouillère étaient à bonne école, et toutes, à leur tour, ont pu répéter cette parole : « La Mère du Sacré-Cœur est une des âmes qui ont fait le plus de bien à la mienne. »

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