‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 27 sur 40 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Peu à peu, jour à jour, sous la direction immédiate do la Mère du Sacré-Cœur, sous les yeux et par les exemples de la Mère de la Providence, les Auxiliatrices du Purgatoire se formaient à la vie religieuse, grandissaient dans la perfection et l'amour de Notre- Seigneur. Leur vertu intime, le feu de la charité qui brûlait leur cœur, devait nécessairement rayonner et embraser d'autres cœurs ; les œuvres extérieures providentiellement naissaient et se développaient au hasard des circonstances. On se rappelle peut-être que, à peine installées rue de la Barouillère, on était venu leur demander de secourir une pauvre malade. La petite note ofTicielle qui résume ce premier ministère extérieur est très brève : « Première malade envoyée par la Providence ; sans religion ; trois enfants ; morte en chrétienne ; ensevelie par les nôtres ; » et dans la colonne des nuits passées — on passait alors la nuit chez les malades, — le chiffre 39. C'est tout. Heureusement nous pouvons donner des détails.

La malade, Madame Victorine Stalars, avait trentesept ans ; son mal était sans remède, une phtisie

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pulmonaire au dernier degré ; aigrie par ses malheurs elle ne voulait recevoir aucun service, avait horreur du prêtre et de tout costume religieux. La sœur qui vint la visiter entra seule dans la mansarde, et s'approchant du lit voulut lui dire quelques mots : « Je n'ai besoin de personne ; ma voisine — l'obligeante femme qui était allée chercher du secours, rue de la Barouillère — pouvait bien me laisser mourir tranquille, sans se mêler de ce qui ne la regarde pas. » Et brusquement la malade se tourne vers le mui-. Toute la puit, silence complet, quelques regards seulement vers la charitable infirmière. Vers quatre heures, celle-ci propose une potion : « Ne me laisserezvous pas la consolation de vous rendre service, dit-elle avec douceur, une seule fois à la fin de cette longue nuit ! » Un premier mouvement repousse le gobelet ; cependant, se ravisant, Madame Stalars le prend et boit. « Comment se fait-il, demande alors la sœur, que, malade comme vous l'êtes, vous vous trouviez si complètement seule ? » Le dévouement silencieux de toute la nuit avait rempli, jusqu'au bord, d'une émotion inconnue, le pauvre cœur ulcéré, cette dernière goutte de charité le fait déborder. La malade éclate en sanglots, raconte ses deuils : la mort de son mari, l'éloignement de ses enfants ; ses larmes, ses confidences lui font tant de bien qu'elle accepte enfin d'être visitée, soignée et consolée : « Vous m'avez amené des anges, disait-elle bientôt à la brave femme qui l'avait secourue, elles me font passer les jours comme une heure. » Tous les préjugés tombèrent un à un, Madame Stalars faisait l'édification de toutes ses voisines et bientôt, le grand et divin Consolateur venait visiter la mansarde : « Ah ! s'écriait la malade, au soir de la touchante cérémonie, c'est aujourd'hui le jour de la réconciliation... C'est pourquoi je vous

pardonne de m'avoir trompée en me cachant que vous étiez religieuses. Je vous remercie de m'avoir sauvée malgré moi. Si la première fois que vous m'avez veillée, j'avais découvert le moindre indice qui m'eût fait soupçonner qui vous étiez, je crois que j'aurais retrouvé assez de forces pour vous mettre à la porte. » Elle voulut profiter des derniers jours pour expier ses fautes : elle avait le pressentiment qu'elle serait morte le jour de l'Assomption et voulait s'y préparer. Elle mourut la veille, à cinq heures du soir, après avoir reçu Notre-Seigneur en viatique et béni son p3tit garçon auquel elle recommanda d'aimer bien le bon Dieu et de prier pour sa mère.

A soigner les plaies du corps, on découvre vite celles de l'âme, et la visite des malades à domicile devenait l'occasion de nombreuses bonnes œuvres ; le zèle des Auxiliatrices pouvait se dépenser, et il se dépensait largement. Ici ce sont des enfants qui n'ont pas été baptisés, des adultes qui n'ont pas fait leur première Communion, qui n'ont pas reçu la Confirmation, des ménages auxquels manque la bénédiction de l'Église ; là, on trouve moyen d'apaiser la faim des affamés, d'assurer du travail, l'avenir des enfants. « Vos filles sont sublimes de dévouement », disait à la Mère de la Providence, l'abbé Roquette qui les voyait à l'œuvre sur sa paroisse de Saint François- Xavier, et Monseigneur de Ségur leur envoyait constamment l'adresse de ses malades, comme il sollicitait celle de leurs pauvres pourleurdistribuerdes secours.. Dans les cas les plus difïiciles et quand la gardemalade ne savait trop comment se tirer d'alïaire, elle allait, à Saint-Sulpice, consulter leP. Millcriot et tout s'arrangeait.

Reçue par un vieux ménage, comme un ange du cieU à peine l'Auxiliatrice eut-elle parlé de faire adminis

trer la malade qui se mourait que son mari se fâcha : « Jamais prêtre ne viendra troubler les derniers moments de ma femme ! Quant à moi, j'ai été une fois au confessionnal, mais c'était pour déclarer au prêtre qui m'avait refusé ce que je lui demandais, que je le tuerais à la prochaine occasion. » C'était peu encourageant ; la pauvre sœur va trouver le P. Millériot et lui demande de venir quand même. Le Père arrive sans se faire annoncer, bien entendu. L'attitude du mari devient menaçante ; néanmoins, résolu d'être convenable, il se contente d'enfoncer violemment son bonnet de coton sur l'oreille, et se retire dans un coin d'où il surveillera ce nouveau venu et l'empêchera de confesser sa femme. Le Père Millériot va droit à lui « Eh bien ! mon brave, la bonne petite maman est donc malade !.. Je viens pour la guérir. Un Paier et un Ave, dits de tout cœur obtiennent tout du bon Dieu, qui est le grand médecin. N'est-ce pas que vous ne refuserez pas de demander sa guérison ? )> La pauvre malade pleurait, émue de la bonté du Père. Non je ne refuse pas de demander sa guérison ; savez-vous qu'elle ne m'a jamais fait de chagrin, dit le vieillard ému à son tour, sa mort sera le premier qu'elle me causera. Nous nous aimons comme au premier jour, c'est elle qui m'a fait reprendre courage, lorsque je voulais en finir avec la vie, car nous avons été bien malheureux. Pendant plus de trois mois, nous avons vécu de pain trempé dans un peu d'eau, et de cassonade délayée en guise de soupe. Voyez-vous, Monsieur, si elle meurt, je veux mourir sur sa tombe. — Non, mon ami, il n'est pas question de cela. Le meilleur moyen pour obtenir ce que l'on demande au bon Dieu, c est d'être en état de grâce. Laissez-moi im instant avec la bonne mère. » Et moitié riant, moitié de force, le Père pousse le bonhomme vers la

porte, qu'il ferme sur lui. La confession terminée, M. G. rentre dans la chambre furieux et décidé à faire une scène ; il s'était repris. Le visage radieux de sa femme reflète un si complet bonheur qu'il s'arrête net. Le Père Millériot, qui a tout vu : « Adieu, mon brave, venez me voir, je serai ravi de recevoir un bon enfant comme vous. — J'irai, Monsieur le Curé, répond le vieillard calmé, et il reconduit le Père jusqu'à la porte, son bonnet de coton à la main, La pauvre malade mourut quelques jours après, et à Noël, Monsieur G. alla trouver le Père Millériot.

Parfois une visite à un malade en fait découvrir un autre, d'étage en étage, les Auxiliatrices opèrent des conversions et des miracles, la concierge elle-même imite ses locataires et revient à Dieu : « Si celui-là se convertit, avait dit une concierge je croirai aux miracles. » M. R. marchand bimbelotier travaillait tous les dimanches ; franc-maçon, très monté contre Dieu, la religion et les prêtres — « car le monde n'est si malheureux, que parce qu'on les écoute » — il consentit pourtant à faire une neuvaine à Notre-Dame de Liesse « la Vierge de son pays », et ofïrit à la Mère de la Providence un lilas pour mettre aux pieds de saint Joseph son patron, le jour de sa fête. Après avoir mal reçu un prêtre, une première fois, il se confessa, et reçut l' Extrême-Onction, au grand ahurissement de tous les locataires Le miracle avait eu lieu ; la concierge, âgée de soixante-douze ans, mariée civilement, d'une ignorance absolue en religion, se rendit à l'évidence, et alla se confesser au P. Millériot qui réussit à lui faire comprendre qu'une honnête ferhme comme elle, et une bonne chrétienne, ne pouvait plus s'enivrer. Huit jours après, une rupture d'anévrisme l'emportait subitement. Sa fille terrifiée courut se confesser et voulut communier, ce qu'elle n'avait pas

fait à son mariage ; elle vécut depuis chrétiennemeriL Quelques jours après la mort de la concierge, on signale aux Auxiliatrices un ménage très peu honorable ; mariage à faire, jurements, injures aux prêtres, batailles, toute la misère ; l'homme, garçon de calé dans un bouge de la banlieue est au lit ; la femme, de dix ans plus âgée, ne peut travailler, atteinte d'un panaris. Le mari est seul quand la visiteuse se présente, il lit son journal : « Que vous faut-il, demand<t-il d'un ton brusque ? — Je soigne une malade audessus de vous, on m'a parlé de votre état, j'ai pensé, mon pauvre ami, que mes services pourraient vous être utiles. — Les malheureux n'ont pas d'amis, je fais mes affaires moi-même et je suis mieux servi. » Et il reprend son journal. La femme arrive, elle revient de chez le médecin, son mal est grave, on l'engage à entrer à l'hospice, et la pauvre malheureuse sanglote. La sœur réitère ses offres, et commence à allumer le feu, non sans trembler ; la chambre est petite, le sol jonché de copeaux, de papiers gras et huilés, une étincalle pourrait tout enflammer. En travaillant, la visiteuse tâche de consoler, parle un peu de Dieu ; la femme s'y prête, et tente sans trop réussir, de faire un signe de croix : d'ailleurs elle prétend connaître sa religion et n'ignore pas qu'il y a un seul Dieu en trois personnes : le Père, le Fils, et... l'Ainsi soit-il. Ce discours paraît irriter le mari ; on se tait.

La bonne femme demande alors un docteur pour Henri (son mari), des médicaments, de quoi dîner, du charbon et du café : le soir elle avait tout cela ; le récalcitrant daigna dire merci ; mais quand il vit la chambre mise en ordre, le visage de sa femme qui,, depuis longtemps n'avait pas vu l'eau, reprendre sa couleur naturelle, et la pauvre tête encore plus

négligée depuis le panaris, délivrée d'une hideuse vermine, il interrompit décidément la lecture du journal et dit : « C'est pousser la charité trop loin, car tout cela doit bien vous coûter, ma sœur. » Il avait (iil : ma Sœur, et c'était bien la première fois de sa vie. La nuit suivante survint une attaque de paralysie. Une voisine, raccommodeuse de soutanes, mais dont les idées n'avaient rien de clérical, vint prêter secours aux deux malheureux ; le médecin fut pessimiste, la malade pouvait mourir dans les vingt-qu-atre heures. Le soir pourtant elle reprit connaissance ; le mari avait consenti à faire une prière. Pendant les quinze jours qui suivirent, on put parler un peu de religion et il dut convenir que pour être heureux, il fallait aimer le Seigneur ; sa femme, plus pratique, se contenta de demander qui était le plus grand dans le ciel, du bon Dieu ou de la Sainte Vierge, car elle voulait prier celui-là. Une seconde attaque de paralysie précipita les choses, elle promit de se confesser, et le P. Millériot lui. mandé. Monsieur G., voulant esquiver cette visite, s'était levé. Bien avant l'heure fixée, le Père arrive : u Votre femme est malade, mon ami, soyez tranquille, nous la guérirons. De quel pays êtes-vous ? — De la Bourgogne. — De la Bourgogne ! Eh ! c'est mon pays ; nous sommes compatriotes, de braves enfants par là ! Allons, une poignée de mains. » Puis il s'approche de la malade et demande qu'on les laisse seuls. « Est-il bon, s'exclamait M. G., retiré chez la voisine, pas plus fier qu'un enfant ! Ah ! ma Sœur, je suis un misérable, ajoutait-il, les larmes aux yeux. J'ai dit tant de mal des prêtres, parce que je ne les connaissais pas. » Le P. Millériot, sorti de la chambre, tend de nouveau les mains au pauvre homme : « Vous avez là une brave petite femme, mon ami ! — Monsieur le Curé, je ne saurais pas

VOUS mentir, nous ne sommes pas mariés, — Eh bien \ nous vous marierons. Venez me voir, samedi matin, nous causerons du pays et nous arrangerons vos petites affaires. — Vous arrangerez aussi les miennes, dit la voisine, car il y a vingt ans que cela n'a pas été fait. — Venez, venez, mes enfants, le plus heureux sera votre serviteur. »

Le samedi le pauvre homme n'était plus aussi résolu. Que diront les camarades ?. . Pendant que ia sœur pousse de son côté : « Va donc, Henri, crie la malade de son lit, ou tu verras que le bon Dieu nous enverra encore du chagrin. » Henri se décide et revient fou de joie, battant des mains et sautant comme un enfant : « Vite, vite, ma Sœur, faites les démarches pour le mariage, et nous serons tout à fait les enfants du bon Dieu ! »

Le mariage fut un événement dans la maison et dans le quartier. Quand les noms furent affichés à la mairie, M. G. voulut voir si c'était vraiment bion lui, La marquise de Bénar, s'était chargée des toilettes, du repas et du loyer en retard ; les heureux mariés passèrent rue de la Barouillère, entre le mariage civil et le mariage religieux. M. G., qui depuis deux jours préparait son discours à la Mère de la Providence, commença : « Vous m'avez remis dans le bon chemin. » les larmes l'empêchèrent de continuer. Comme on l'exhortait à se préparer au mariage religieux : « Plus de querelles, plus de jurements » répétait-il à sa femme. Le vendredi, ils cachèrent la viande pour ne pas succomber à la tentation : « Nous avons péché, il est juste que nous soyons punis, » disait le brave homme. Le P. Millériot bénit le mariage, félicita toutes les voisines accourues à la cérémonie, du témoignage de bienveillance donné aux deux époux, rappela à ceux-ci que le bon Dieu ne les avait éprou-

vés que pour les ramener à lui, fit une distribution générale de médailles de la Sainte Vierge, bénit tout le monde, et emporta sous son bras la brioche offerte par les mariés en témoignage de reconnaissance. « Je mourrai de joie aujourd'hui, répétait le marié en entrant dans la chambre où les attendait le repas do Madame de Bénar ; la bonne voisine qui avait communié le matin y assistait. Le lendemain Monsieur et Madame G. entendirent la messe et communièrent tous deux ; la reconnaissance de cette dernière lut si expansive qu'on dut l'engager à se taire ; elle criait tout haut dans l'église : « Mon Dieu, bénissez la bonne mère, la bonne sœur, la bonne princesse, (c'est ainsi qu'elle appelait Madame de Bénar), faites qu'elles ne soient jamais malades ! »

Les braves gens vécurent encore ensemble huit années, puis il fallut se séparer : la femme mourut pieusement à la Salpêtrière, le mari entra chez les Petites Sœurs des Pauvres, « Je ne m'occupe plus que de mon âme, disait-il à la sœur qui venait visiter son ancien malade, je prie toute la journée. » Sa mort fut celle d'un saint. Il ne voulait jamais se couvrir quand l'aumônier venait le voir ; lorsqu'il reçut le saint viatique, après avoir été administré, rien ne put le retenir dans son lit. Il se laissa glisser à terre et reçut son Dieu à genoux, les mains jointes. Le prêtre le voyant défaillir le remit lui-même dans son lit, et l'aida à faire son action de grâces ; le pieux mourant avait sans doute mérité de l'achever dans l'éternité... Quelques instants plus tard il rendait le dernier soupir, Misericordias Domini in œternum cantabo ! La Mère de la Providence n'avait-elle pas raison de résumer, dans ces mots, la fin de la Société et les moyens de l'atteindre : « Nous dévouer aux plus délaissés de ce monde et de l'autre ? »

Le 21 mars 1859, quand le cardinal Morlot voulut bien accepter de présider la première réception des Dames Associées on lui présenta le livre des œuvres. Pendant les dix-neuf premiers mois, les Auxiliatrices avaient visité et soigné cent vingt-neuf malades pauvres : elles en avaient converti cinquante-deux ; soixante-quatre avaient été guéris, quarante-huit étaient morts, quarante avaient été ensevelis par elles ; elles avaient près des malades, des mourants et des morts, passé cinq cent soixante et onze nuits. « Voilà, dit Son Éminence, un bon fonds de caisse. »

L'œuvre des malades pauvres so'gnés à domicile mettait les Auxiliatrices en relations avec des personnes qu'il était utile, pour leur bien éternel, de ne point abandonner après leur guérison. « Il faut donner Dieu à ces âmes » pensait la Mère de la Providence. La journée du dimanche restant libre, elle décida que quelques heures seraient consacrées aux pauvres femmes qui demandaient à continuer des relations avec leurs « Mères ».

La Mère Marie du Sacré-Cœur, alors « intendante des malades », fut chargée de la nouvelle œuvre. Les réunions furent d'abord peu nombreuses. Quand la première Mère directrice quitta Paris pour la fondation de Nantes, la Mère Saint-François-Xavier hérita de son apostolat. Sa nature franche, son accueil cordial, son intrépidité à la recherche des brebis infidèles, en attirèrent beaucoup au bercail. Elle écrivait à la Mère du Sacré-Cœur partie pour la Chine : « La conférence s'augmente de manière à faire craindre que le local, cependant si long, ne puisse contenir mes brebis. J'en ai plus de cent. L'administration des omnibus pourrait nous voter des remerciements, car plusieurs de nos habituées

ayant déménagé au loin prennent ce moyen de transport pour être exactes au rendez- vous. »

La Mère Marie de Saint-Ignace lui succéda. Elle avait aussi le cœur sur la main ; c'était Emma Smet, la sœur de la Mère Fondatrice. Sa rondeur, sa bonhomie, sa sympathie compatissante plaisaient aux pauvres et aux délaissés. Elle écrivait, rendant compte de la loterie annuelle : « Elles étaient cent quarante et une et ont chanté de toutes les voix possibles des vers composés pour la lête. Notre Mère leur a donné à chacune un saint Joseph ; elles sont parties contentes. »

L'œuvre fut longtemps sous le patronage du bienheureux Pierre Claver : plus tard elle prit le titre de : Réunion de Noire-Dame du Suffrage. Ce patronage de la Sainte Vierge était mieux compris, il était désiré, depuis que les réunions avaient de Paris gagné Bruxelles et Nantes, puis les autres maisons de la Société. Le patronage du bienheureux Claver fut réservé aux réunions des colored, quand des maisons furent fondées en Amérique.

Pendant la réunion, les assistantes portent uu'^ large médaihe suspendue au cou par un ruban violet ; l'heure est choisie de manière à permettre d'assister aux offices de la paroisse. On y récite le chapelet, on chante des cantiques, on écoute une explication pratique de l'Évangile ou de quelque point de doctrine. Alors on se sépare, et celles qui ont besoin d'un conseil, d'une consolation, vont les chercher près des religieuses qu'elles connaissent et en qui elles ont confiance.

La fidélité aux réunions est récompensée ; la charité des dames associées permet d'offrir, chaque année, des étoft'es pour vêtements, draps de lit, couvertures ouatées, objets et fournitures de ménage, etc.. Un grand moyen d'apostolat est la retraite annuelle. Lcïs

H\MO\. — Li S AUXII (\TR1CE6 DU PUItGATOîRE. — I. 17

mamans peuvent y venir avec leurs jeunes enfants^ on se charge d'amuser, pendant les mstructions, tout ce petit monde turbulent dans le jardin de la Communauté. Les Auxiliatrices, plus d'une fois, ont admiré des prodiges de grâce, dans ces âmes simples et droites pour la plupart. Il est permis aux plus pieuses de s'associer aux Auxiliatrices, par la prière et par l'offrande des mérites de leur vie de labeur et de souffrance, aux intentions des âmes du Purgatoire. Pour nous donner une idée du bien accompli dans cette œuvre, écoutons la Mère Saint-François-Xavier rendre compte de son apostolat à la Mère du Sacré- Cœur :

« Depuis le 1^'" janvier, ma bonne Mèr ;, le bon Dieu se S3rt tellement de moi comme instrument de sa grâce, que je n'oserais pas prendre la rue de Sèvres quand il me vient à l'esprit de passer par la rue du Cherche-Midi, je craindrais de manquer un poisson appelé à nager dans les eaux de la miséricorde. En voici vingt de péchés en trois mois, et deux cent quarante-deux ans de réparés. Bonne Mère du Sacré- Cœur quand l'âme est en paix, comme ii est facile de voir le fil de la grâce qui part du Cœur de notre divin Maître, pour aller entraîner l'âme du pauvre pécheur.

(' Une de nos femmes avait une amie de soixantehuit ans qui n'avait pas fait sa première communion et ne savait ni lire ni écrir.-, mais dont l'âme était humble et droite. Avant d'aller lui faire ma première visite j'entre à la chapelle, et en quittant Notre-Seigneur je lui dis : « Mon bon Jésus, suivezmoi. » 11 me suivit car cette femme après mon départ disait à son amie : « La bonne sœur m'a quittée trop tôt, elle me faisait chaud au cœur. » Le catéchisme alla bon train, et la conversion fut complète et bien

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consolante. C'est cette femme qui me disait un jour : « Ma Sœur vous allez être bien contente, car je suis entrée pour faire une prière à l'église des Juifs, rue de Sèvres, Elle voulait dire les Jésuites ; heureux les pauvres d'esprit !

« Voici un autre trait de l'amour du bon Dieu. La mère L. étant malade, je dus la remplacer dans son office. J'étais en bas, dans les passages, quand arrive le garçon épicier, puis sœur X. pour faire la commande. Le bon jeun-" homme me fit le salut le plus aimable : u On voit bien, ma Mèrj, dit la sœur, que vous êtes de connaissance. C'est Monsieur qui vous a apporté du sucre, pour la loterie des pauvres femmes de la Conférence. « <■< Puis, ajoute le brave garçon, c'est ma Sœur qui m'a chauffé cet hiver. » Je me rappelai alors qu % pendant les grands froids, je le trouvai, un jour, à la même place, ayant l'onglée. J'avais ma chaufferette et tout naturellement je la mis à sa disposition. Il n'y avait pas de quoi avoir une si grande reconnaissance ; le bon Dieu se sert de tout. Je partais lorsqu'il me vint cette pensée : Retourne lui parler. J'y vais et je commence ainsi : « Puisque nous sommes de vieux amis, il faut me dire toute la vérité : « Avez-vous fait vos Pâques ? — Non, ma Sœur. — Depuis combien de temps ? — Deux ans.

— Est-ce que vous n'avez pas un doux souvenir de votre première communion ? — Oui, répondit-il Us larmes aux yeux. — Portez- vous une médaille ?

— Oui, une du Sacré-Cœur. » Je lui en donnai une de la Sainte Vierge. Cette bonne Mère fit que mes paroles portèrent coup. Le soir même l'excellent garçon se confessait, et il communiait le lendemain, à la messe de six heures.

« Il y a plus d'un mois une femme dont le mariage a été réhabilité voilà deux ans, vient me voir au

parloir. « Ma Sœur, me dit-elle, seriez-vous assez bonne pour me donner un scapulaire ! — Qu'est-il donc arrivé au vôtre ? — Dans notre maison il y a une famille de protestants ; leur petit garçon de neuf mois a été pris de convulsions. Cet enfant est adoré de ses parents. Un ami du père voyant son chagrin lui dit : « Connaissez-vous des catholiques ? C'est que, voyez-vous, ils portent une petite pièce de drap sur la poitrine et dans le dos, c'est ce qu'ils appellent un scapulaire, et cela est souverain pour faire passer les convulsions. » Le malheureux père vint me trouver et me demanda si je portais le scapulaire. Je lui dis : oui. « Oh ! donnez-le moi ; mon enfant est si mal. Voilà pourquoi je n'en ai plus, ma Sœur. » « Cet enfant est-il baptisé ? — Non. — Croye -vous qu'il vivra ? — Oh ! non, il est perdu. — Eh bien ! vous avez une grande mission à remplir, il faut le baptiser. — Mais, ma Sœur, comment faire ? >•> Alors, ma bonne Mère, je me suis mis à l'œuvre pour former une baptiseuse. Trois semaines après, elle revenait toute joyeuse : « Ma Sœur, pendant quinze jours, j'ai fait en vain des tentatives pour être seule auprès de l'enfant, impossible ! J'étais désolée. Enfin un jour son père vint me dire : « Madame, je suis obligé de sortir, le petit est dans son berceau, je vous prie, montez de temps en temps. : avec cette assurance je serai tranquille » Ma Sœur, le sang ne me fit qu'un tour. Voici le moment, me dis-je. Je, montai, j'ôtai le petit béguin... j'ai tout fait comme vous m'avez dit ; j'ai bien mouillé la peau de la tête, je me suis recueillie, puis en faisant le signe de la croix sur la tête de l'enfant, j'ai dit en versant de l'eau : Je te baptise, au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit ; ainsi soit-il. Ma bonne Sœur, quelle miséricorde du bon Dieu, quelle protection de Marie ! A onze heures di

soir une nouvelle convulsion survint ; à minuit le pauvre petit était mort. Je pleure quand j'y pense, et c est de bonheur d'avoir mis un petit ange en Paradis.»

Plus de trois cent cinquante âmes revinrent au bon Dieu, par l'entremise de la mère Saint-François- Xavier

En fondant la Société des Auxiliatrices, la Mère de la Providence n'avait pas donné pleine satisfaction au zèle qui brûlait son cœur, pour les chères âmes des trépassés. Comme son divin Maître, elle eût voulu allumer partout le feu qui la dévorait, et embraser la terre. A son contact, bien des cœurs avaient senti la flamme du sien et, peu à peu, chez les plus ardentes des dames qui fréquentaient la rue de la Barouillère, naissait, grandissait le désir de participer, d'une manière plus intime, aux prières et aux œuvres des Auxiliatrices. Femmes du monde, elles avaient sans doute leurs devoirs, de mères de lamilles et de maîtresses de maison ; à côté pourtant, elles estimaient pourvoir s'associer aux œuvres de miséricorde qu'elles voyaient pratiquer, avec un si joyeux et complet dévouement. Pourquoi ne viendraient-elles pas à certains joure rue de la Barouillère, prendre aussi dans la maison de Dieu, près du Tabernacle et près des Mères, leur part de paix et de silence ? Ce serait, sous forme de Tiers-Ordre, une nouvelle association, une extension de la Société, plus d'âmes secourues ici-bas, plus d'âmes surtout aidées au delà du tombeau. L'idée était si juste, elle devait si naturellement germer dans un pareil milieu, que, dès les premiers mois du séjour, rue de la Barouillère, elle semblait déjà mûre et donnait son fruit surnaturel.

Le but du Tiers-Ordre était le même que celui de la Société, avec des moyens différents, sans doute ; il convenait donc que la devise fût la même, et sur les croix

d'argent que devaient porter les associées on grava: Prier, souffrir, agir pour les âmes du Purgatoire. Prier, ces dames récitent chaque jour les actes de foi, d'espérance et de charité, le De profundis, et les vêpres des morts. Souffrir, elles acceptent en esprit d'amour les souffrances qu'apporte inévitablement chaque journée. N'est-ce pas déjà un moyen de les adoucir ? c'est le meilleur moyen, certainement, de les transformer en mérites éternels et en suffrages puissants pour les âmes du Purgatoire. Agir, elles visiteront les pauvres, autant qu'elles le pourront, accompagnant les Auxiliatrices ; elles assisteront, rue de la Barouillère, aux réunions du lundi, ces bonnes réunions qui entretiennent le « feu sacré » ; elles aimeront leur association, et garderont, avec le centre de l'Œuvre, une union toujours actuelle et intime ; elles feront une aumône proportionnée aux moyens dont elles disposent, toutes les œuvres des Auxiliatrices étant gratuites. Ces dames, dans les maisons de la Société sont chez elles, elles y trouvent la demeure amie par excellence, où 1 affection la plus large leur est acquise, où la première place leur est toujours réservée. Elles sont sûres d'y rencontrer un appui, une consolation dans leurs peines, leurs joies y sont partagées, et jamais elles ne demandent en vain une prière pour les nécessités corporelles et spirituelles, et d'ellesmêmes et des leurs.

Une forme de prière, d'action et de souffrance — elle est tout cela en même temps — leur est particulièrement chère, l'abandon complet de leurs mérites satisfactoires en faveur des âmes du Purgatoire, se confiant pour elles-mêmes dans la miséricorde du bon Maître, et dans la reconnaissance des âmes qu'elles auront délivrées. Il faut nommer les choses par leur nom, et le mot ne leur fait pas peur, cela s appelle le

vœu héroïque. Cette pratique, il importe d'ailleurs de le noter, est simplement conseillée, sans être obligatoire. Il est juste encore d'ajouter que cette complète donation des mérites satisfactoires souleva plusieurs objections ; la Mère de la Providence aimait alors à citer cette révélation de sa chère sainte Gertrude : « Un jour la sainte fut triste et abattue, se souvenant du dépouillement universel qu'elle avait fait de toutes ses bonnes œuvres en faveur d'une défunte. Elle dit à Notre-Seigneur : « J'espère pourtant, ô mon Dieu, que votre miséricorde me regardera plus souvent, maintenant que je suis pauvre et nue. « Notre-Seigneur reprit : « Que puisje faire à celle que la charité a ainsi dépouillée, sinon de la couvrir de ma propre robe [proprio vellere), et de travailler avec elle, pour l'enrichir d'une plus plus grande abondance de mérites ? Elle répliqua : « Oui, mais cependant ii faut que j'en paraisse toute dénuée en votre présence, car je ne vous ai pas seulement oiïert, pour cette âme, le bien que j'avais fait par votre grâce, mais aussi, celui que je ferai à l'avenir. » Le Sauveur lui dit : « Votre condition est semblable à celle d'un petit enfant, que sa mère, qui serait grande dame, tiendrait nu entre ses bras, mais qu'elle couvrirait de sa propre robe, avec une tendresse non pareille : il serait bien plus favorisé que ses sœurs, qui, avec tous leurs riches vêtements, ne seraient assises qu'à ses pieds. « Il ajouta : « Avezvous moins étant sur le rivage dû la mer, que ceux qui sont sur les bords des petits ruisseaux ? » Ceux qui se confient en leurs bonnes œuvres, n'ont que de petits ruisseaux faciles à tarir, mais celui qui s'anéantit soi-même par humilité et par charité, possède Dieu qui est 1 Océan de toute félicité i. »

I. Sancùe Gertrudis magnœ, virginis ordinis Sancti Benedicti, Legatus divinœ pietatis; liv v. c. 8, p. 546. J'ai reproduit la tra-

Après une probation de quelques mois, les premières associées reçurent la consécration de l'Église ; Son Éminence, le cardinal-archevêque de Paris présidait la cérémonie. « Après quelques paroles adressées aux vingt-huit dames présentes — c'était le 20 mars 1859, — la Mère de la Providence les rangea e'iemême dans la petite chapelle où les religieuses ne purent trouver place ; elles s'agenouillèrent sur les dalles de la sacristie.

« A huit heures et demie, Son Éminence, assistée par son grand vicaire, fut reçue par M. l'abbé Gabriel notre supérieur, M. l'abbé Roquette, curé de la paroisse, et le R. P. Basuiau. Son Éminence adressa quelques mots à ces dames, leur faisant comprendre ce que l'Église triomphante, l'Église souffrante, et l'Église militante attendaient de leur dévouement. Puis Monseigneur bénit les croix d'argent portant la devise : Prier, souffrir, agir pour les âmes du Purgatoire ; notre Révérende Mère les passa au cou des vingt-huit dames, agenouillées tour à tour au banc de communion, et la messe commença.

« Après le Confiteor, et le Misereahir, la formule de consécration que chacune de ces dames tenait à la main fut lue à haute voix, par l'une d'elles, au nom de toutes, et elles firent ensuite la sainte communion. La messe terminée. Son Émiennce, fit une seconde allocution, appliqua aux croix des nouvelles associées les indulgences du chemin de la croix et de la bonne mort, et récita, au pied de l'autel, un De profundis pour leurs parents défunts.

(' Lorsque Monseigneur Morlot eut achevé son

duction éditée à Paris, chez Jean Hénault, m. d. c. lxxi. Les Insinuations de la divine Piété de Sainte Gertrude, p. 4*^- T'^^* simplement rendu à Sainte Gertrude les trois dernières lignes que la traduction mettait dans la bouche de N.-S.

action de grâces, et le petit déjeuner qui la suivit, les diplômes en parchemin ayant été distribués aux nouveaux membres du Tiers-Ordre, il se rendit dans la salle où la communauté se trouvait réunie. » On lui passa le livre des œuvres ; il eut la bonté d'adresser quelques paroles très bienveillantes, puis il se retira, félicitant ces Dames de tout son cœur.

Par le fait de leur admission dans le Tiers-Ordre, les associées entrent en participation, pour leurs défunts et pour elles-mêmes après leur mort, de tous les mérites expiatoires et de tous les suffrages offerts par la Société toute entière, en faveur des âmes du Purgatoire : c'est un trésor immense.

La Mère de la Providence avait créé l'œuvre, elle ne pouvait évidemment la diriger, mais Dieu pourvoit à tout. Dès la première heure elle put mettre à la tête de cette œuvre naissante celle qui devait la conduire pendant quarante-cinq ans, et en être l'âme si forte et si charmante à la fois, celle qui après s'être donnée si surnaturellement à Dieu, savait si spirituellement le donner aux autres ; la sœur Saint-Pierre, qui, le 25 janvier 1860, après avoir prononcé ses vœux, était devenue la mère Saint-Pierre. Tout semblait la désigner pour cet apostolat important et fécond : le charme qui s'exhalait de toute sa personne, sa haute intelligence, son expérience de la vie, une vivacité et une tournure d'esprit essentiellement française, qui savait faire accepter un enseignement austère et des vérités un peu dures : elles auraient froissé, présentées avec moins de grâce originale et pénétrante. Son action fut bénie et parce que, à tous les éléments naturels du succès, elle joignait un dévouement inépuisable et une intense vie surnaturelle, on put dire au lendemain de sa mort : « Il faut être confesseur pour savoir tout le bien qu'elle a fait aux âmes. >;

Elle éprouvait parfois comme une frayeur de cet emploi, elle redoutait d'être reprise par l'esprit du monde ; pour se remettre dans la vérité il lui suffisait alors de se rappeler ce qu'elle avait écrit, à propos d'une charge beaucoup moins importante qu'elle devait exercer dans la communauté, sans doute celle de directrice du chant : « Sœur Pierre, souvenez-vous que dans votre charge vous n'avez ni droit de commander ni de reprendre, ni surtout droit de juger ; mais seulement mission de commander, mission de reprendre, mission de surveiller. Ce n'est pas là exercice d'un droit, mais simplement accomplissement d'une mission qui sera demain entre les mains d'une autre. C'est devoir, en tant qu'il est confié par l'obéissance, mais ce n'est que dans l'obéissance qu'il prend sa raison d'être. L'indignité n'y compte pour rien. Dieu supplée par sa grâce. Or, la grâce ne peut devenir propriété et constituer un droit de propriété. Nous sommes fermiers de nos charges, et nous donnons aux Nôtres, les revenus. »

L'idée qu'elle se faisait de cette mission, de ce devoir était très haute : « Les dames du Tiers-Ordre veulent bien communier à l'esprit de notre Institut, mais communier à sa chair et à son sang par la pratique des œuvres, et par le sacrifice personnel, ah ! voilà ce qu'il faut obtenir. . . Dieu aidant, cela sera, et le Tiers-Ordre deviendra un grand arbre. Gardons le feu sacré, afin qu'en nous touchant elles soient échauffées, et aillent ressusciter les morts de la ville. Ces âmes de bonne volonté ignorent la route qui conduit à l'intimité du divin Cœur de notre Sauveur. Comme Zachée, elles sont petites, et pour voir passer Notre-Seigneur entouré de ses disciples, elles montent sur un arbre. Humainement parlant, c'est si beau de voir un prophète entouré d'âmes généreuses ! Mais

Notre-Seigneur, touché de cette premières bonne volonté, les regarde avec complaisance, et leur fait un signe qui les engage à descendre, puis à rentrer, enfin à lui préparer à souper. Alors le divin Maître ost content, et soupe avec ces âmes qui lui ont été obéissantes. Quel banquet ! Ah ! vsi vous connaissiez le don de Dieu, chères Sœurs du monde !

« Pour vous faire entrer dans cette vie intérieure il faut, ainsi que le dit Jésus, rentrer, rentrer chez vous, c'est-à-dire faire une retraite de quelques jours sous la protection de saint Ignace. Ce sera le point de départ de la réforme de l'âme. Le mal de l'époque est de travailler toujours autour de soi... (que d'œuvres par le mond'^, quelle activité !) on se néglige soi-même. Or, au lieu d'apprendre à se renoncer, à se haïr soimême, ces bonnes œuvres mêmes excitent un amourpropre plus difficile à déraciner que tous les vices ensemble...

« Oui, notre petite Société deviendra un grand arbre. Nous sommes nous, les religieuses, la racine et le tronc : nous aspirons par la prière, dans le divin Cœur, les sucs que la soufïrance élabore et fait monter dans les œuvres : voilà le tronc. Le Tiers-Ordre s'unit à nous par les œuvres ; ces chères branches porteront au loin les fleurs et les fruits ; mais il faut qu'elles restent unies au tronc, autrement, la sève mère ne circulera pas jusqu'aux extrémités ; à côté d'un tronc nu, il y aura des faisceaux de branches, mais cet ensemble de l'arbre sera détruit... »

On raconte que les lundis où l'on savait que la Mère Saint-Pierre devait parler, la salle des réunions était toujours comble ; les retardataires restaient debout près de la porto, tâchant d'entendre. Il suffit d'avoir lu la page qui précède pour juger que ces dames avaient bon goût, humainement parlant,

comme dit la Mère Saint-Pierre, et surnaturellemenL aussi. Pour dire des vérités aussi pratiques, aussi substantielles, revêtues d'une parole aussi sobre <l aussi originale, elle avait un organe admirable ; à la salle des réunions sa voix parlante était aussi mélodieuse qu'à la chapelle sa voix chantante. Elle ne laissait d'ailleurs rien au hasard, tout était minutieusement préparé. Si au cours de la conférence, l'inspiration passait, emportant les mots et les idées dans sa flamme ardente, tant mieux ; mais le travail de préparation permettait de s'en passer, et celle qui parlait ne voulut jamais s'y fier. Elle avait même très nettement copié les prières qu'elle récitait chaque fois, de peur que la moindre distraction ne vînt troubler le recueillement, c Faire toujours grandement, parfaitement les plus petites choses, écrivait-elle, c'est ma devise d'attrait. » Elle la vivait.

Pendant de longues années, elle cirait elle-même la salle des réunions ; son pied frottait le parquet, son esprit travaillait sa conférence ; elle soutenait gaiement que cela lui donnait des idées. Oui ne se rappelJe l'avoir rencontrée, en tablier bleu, lanterne et brosse à cirer à la main, se rendant à « sa salle », pour la nettoyer !

Incomparable dans ses exhortations aux dames du Tiers-Ordre, la mère Saint-Pierre l'était aussi dans sa manière très franche, un peu audacieuse parfois, de les faire participer à son apostolat : « J'ai conduit vendredi, écrivait-elle, une de nos dames dans une famille, bien éprouvée par la dernière maladie de son chef aimé. Ma compagne me dit vouloir rendre aussi méritoire que possible sa course charitable, et je lui proposai de monter d'abord chez une de mes malades, la prévenant néanmoins que l'apparence de la maison, l'escalier, le sale cabinet qu'elle habitait,

soulèvcraiont peut-être en elle bien, des dégoûts. « Oh ! non, ma Sœur, me dit-<?lle, seulement je ferai arrêter la voiture quelques portes avant, car je suis fatiguée et j'ai dit à mon cocher de m'attendre. — Bien, Madame. » Je prends alors un beau balai neuf, une pelle à main, et une demi-livre de beurre, et je me mets aux ordres de Madamo***...

« Avant de sortir dans la rue, elle me regarde, et me dit d'un air gêné : « Ma Sœur, permettez-moi de vous dire que votre balai ne tiendra pas dans mon coupé — Eh bien ! Madame, répondis-je en riant, nous ferons passer le manche par la fenêtre. — Ma Sœur, la voiture a des armoiries et je craindrais... Vous comprenez. A la campagne, j'ai ma voiture incognito, mais à Paris... Mon domestique lui-même serait humilié... »

Piteusement, je crus prudent de rapporter mon cher balai à la porterie et de cacher ma pelle sous mon châle. Puis, revenant vers l'équipage : « Je crois plus sage, Madame, de n'aller point chez ma malade : il est un peu tard, nous irons seulement chez cette famille éprouvée dont je vous ai parlé. » Nous sortons. « Cocher, dit ma compagne, vous arrêterez au coin de la rue de Varenne et de la rue de la Chaise. » Une fois là, j'entends, en descendant, un « Retournez à l'hôtel ! » Et je vois, sans le comprendre d'abord. Madame*** un peu embarrassée de me voir marcher à ses côtés dans la rue. « Ma Sœur, me dit-elle na.vement en regardant dans le magasin de peur d'être vue en si petite compagnie, est-ce que cela ne vous gêne pas de sortir l'après-midi ? Il y a tant de monde dans les rues et on rencontre tant de personnes de connaissance ! »

« Une fois montée dans l'étroit appartement, ma <lame associée délivrée du respect humain, retrouve

son cœur de chrétienne et de femme ; elle est aussi délicate dans ses paroles que généreuse dans ses actes, et mettant cinq francs dans chaque main de la petite Marie : « Voilà pour t'acheter des bonbons, lui ditelle, je reviendrai te voir ! »

« Avant de sortir dans la rue, Madame*** méprit affectueusement la main et me remercia de l'avoir présentée dans cette intéressante famille... »

Eh bien ! oui, tout en restant très religieuse, très charitable, elle sait voir, elle ne craint pas de sourire, un éclair de spirituelle malice jaillit de ses yeux, au contact des petits ridicules humains. Jamais personne n'en a été froissé ; est-ce qu'une enfant peut oublier que, même un peu taquine, sa mère néanmoins reste celle qui aime, celle qui console, celle à qui l'on revient toujours. La Mère Saint-Pierre, les Dames du Tiers- Ordre le savaient bien, était toujours prête à les écouter, à leur ouvrir les trésors de charité que contenait son cœur : en pareille matière, sa délicatesse n'avait pas de limites : « J'ai eu un reproche, l'autre jour, sévère et bien net, de mon aimable Maître et Seigneur. J'allais sortir pour faire une visite à une dame du Tiers-Ordre, bien malade ; on m'annonce une jeune veuve ; je descends sans tenir mon cœur en haut, et lui dis en arrivant que j'allais sortir... Aussitôt, sa physionomie déjà triste, prend une expression douloureuse et elle me dit : « Je suis pressée, moi aussi, et je souffre !.. Je m'en vais, et cependant qu'il eût été bon de vous voir. » Aussitôt je compris ce manque d'abandon de ma part. Pauvre Jésus souffrant, comme je vous traitais, sans y penser !

« Je fis raconter ses peines à la pauvre âme, et mis beaucoup plus de temps à lui faire oublier mon manque de douceur, que je n'en aurais mis sans cette réparation. Aussi ma résolution est-elle bien

prise. Je n'arriverai plus en disant : «J'allais partir, ou : je suis pressée ; je n'ai pas le temps, vite, je pars...» Car je suis sûre que l'humble Jésus ne disait jamais CCS mots-là. Il était paisible, réglant le temps qu'il pouvait donner aux choses et aux gens, puis, se levait doucement et se retirait sans avoir laissé voir qu'on lui était importun. Ainsi ferai-je par sa grâce... Oh ! mais, je ne me passerai rien là-dessus ! Contrister les âmes qui soulîrent et qui viennent à nous pour panser leurs plaies, envoyées par Notre-Seigneur qui sans cesse à nos pieds, panse les nôtres, mais c'est mal, mal, mal ! . . C'est de l'amour-propre tout pur ! » Quel cœur ! et comme elle a raison. Nous la retrouverons dans cette histoire et, plus d'une fois encore, nous la suivrons à la trace chaude et lumineuse de sa bonté. Laissons une de celles qu'elle a le mieux connues et le mieux consolées nous dire la puissance qu'elle prenait sur une âme, même au premier contact: " J'ai été aujourd'hui, écrit M^^® Zénaïde Fleuriot, recommander ma chère Alix aux prières des Auxiliatrices du Purgatoire. Ah ! ma chère Marie, quelle profonde impression j'ai rapportée de cette visite, et quelle inoubliable vision que cette noble et sereine ligure de religieuse, entrevue dans l'humble parloir du couvent. Grande et belle, sous son austère vêtement noir, peut-être plus jeune que moi, il y avait, sur son visage aux lignes pures, aux yeux lumineux, une telle expression de douce mansuétude que j'ai mis tout de suite ma main dans la sienne, en lui ouvrant mon cœur désolé. Comme elle a compris mon chagrin, comme elle m'a bien montré le ciel ! Elle parlait, et je ne me lassais pas de l'écouter... Ses lèvres bienfaisantes laissaient tomber goutte à goutte le baume divin, qui seul peut panser la plaie toujours saignante de mon âme.

« Elle n'a pas voulu me laisser faire une retraite dans l'état de désolation où je me trouve, et m'a dit d'aller d'abord à Rome, et de revenir ensuite la voir...

« Chose singulière ! Je pense constamment à cette femme, à la voix grave et douce que je ne connaissais pas hier ; il me semble que je ne saurais plus loubiier. Quelle influence aura-t-elle donc sur ma destinée ? »

Celle qu'elle eut sur tant d'autres âmes, la noble et sainte influence d'une volonté qui en aide une autre à mieux vouloir le bien, et d'un cœur qui en aide un autre à mieux aimer Jésus.

Bientôt ce ne fut plus seulement rue do la Barouillère, que les dames du Tiers-Ordre vinrent se grouper autour des Auxiliatrices du Purgatoire ; partout où s'élevait une maison nouvelle de la Société, une nouvelle réunion de ces dames commençait ; aujourd'hui, elles se sanctifient, elles font du bien, non seulement au Nord, au Midi, à l'Est et à l'Ouest de notre cher pays de France ; elles sont en Belgique, en Angleterre, en Italie, en Autriche, en Espagne, en Suisse, en Hollande, en Amérique, j'allais oublier la Chine ! Au ciel, la mère Saint-Pierre et la Mère de la Providence peuvent être fières de leur œuvre, et de leurs dames associées !

Les prêtres peuvent faire partie de l'association en offrant chaque mois le saint sacrifice de la messe, aux intentions de l'œuvre — une seconde intention peut suffire — et les religieuses en offrant une communion également chaque mois.

En 1860, la Mère de la Providence adressait cette supplique au Souverain Pontife :

Très Saint-Père,

« Marie de la Providence, supérieure de la Société canoniquement érigée à Paris sous le titre d'Auxilia-

trices des âmes du Purgatoire, humblement prosternée aux pieds de Votre Sainteté, La supplie de vouloir bien accorder la faveur d'une indulgence plénière à tous les membres de cette Société, dits « membrtis honoraires »,

« 1° Le jour où ils sont admis au nombre des associés,

«2^ Aux fêtes du Sacré-Cœur de Jésus, de l'Annonciation, de la Commémoraison des défunts, de saint Joseph, de saint Ignace de Loyola, de sainte Gcrtrude,

«30 A l'article de la mort, en prononçant avec un cœur contrit, ou du moins en émettant de cœur cette invocation : Mon Jésus, miséricorde,

« 40 Que ces indulgences soient applicables aux âmes des défunts. «

Sa Sainteté daigna accorder la faveur sollicitée :

Borne, de Sainl-Pierre, le 4 juillet 1860. « Accueillant favorablement la supplique qui nous est adressée, nous accordons à perpétuité et sans aucune expédition de bref, par notre présent rescrit, les ndulgences demandées, avec pouvoir de les appliquer par mode de suffrage aux âmes des défunts.

Plus IX..)

Ainsi s'achevait dans une sainte et magnifique croisade contre l'égoïsme et l'oubli, l'Association de prières et de bonnes œuvres en faveur des âmes du Purgatoire, commencée à Loos par Eugénie Smet ; elle devenait entre les mains de la mèra Marie dî ia Providence, et sous forme de Tiers-Ordre, une véritable extension de la vie religieuse et des œuvres des Auxiliatrices des âmes du Purgatoire. Les membres honoraires font vérilabicment partie de la famille ; aussi la Mère Fondatrice voulait-elle établir entre eux et la Société des relations aussi fréquentes

U.VMO.N. LES AUXILIATRICES DU PL'r.GATOIRE. — I. 18

que possible. Par leurs visites, par leurs lettres, ils. aimeront tenir la Communauté au courant de leurs jo es et de leurs deuils, certains que des cœurs fraternels y prendront leur part ou s'uniront à leurs actions de grâces.

Une fidèle associée écrivait : « Je viens de perdre mon fils, après avoir eu la consolation d'assister à son retour très sincère à la foi de son enfance. Maintenant jo vous confie son âme, comme je vous ai confié, il y a vingt-cinq ans, celle de son père. Ne la laissez pas souffrir longtemps en Purgatoire. » Souvent des diplômes d'associés sont envoyés au centre avec ces mots : « Le cher défunt ou la défunte a bien recommandé de réclamer les suffrages de la Congrégation. Le comte de M un, lors de la mort de Madame Craven, sa tante, en demandant des prières, tint à rappeler combien elle était attachée à l'œuvre et avait à cœur SOS obligations de membre honoraire.

Ce n'est plus seulement dans les maisons de la Société, c'est partout, c'est toujours que des âmes essaient de réaliser la belle devise : Prier, souffrir, agir pour les âmes du Purgatoire.

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