CHAPITRE HUITIÈME
Pendant que le jeune Institut prenait une connaissance plus intime de lui-même, du but qui lui avait été fixé, et des moyens de mieux l'atteindre, la maison de la rue de la Barouiilère s'adaptait, chaque jour un peu mieux, à sa nouvelle destination Le diarium note à la date du '23 février 1858 : « Tous les meubles de luxe tendent à disparaître, » Sans aucun doute, il s'agit des canapés et des fauteuils de damas rose de la mère Saint-Pierre. Le l^i* novembre la communauté récitait pour la première fois les Litanies des Saints, comme on les récite dans la Compagnie de Jésus ; un peu plus tard, saint Stanislas Kostka devenait le patron des novices, et le bienheureux Alphonse Rodriguez celui des Sœurs coadjutrices ; le 2 février 1859, la rénovation des vœux se passa pour la première fois, comme dans la Compagnie de Jésus. Par toute sa vie, par son éducation au Sacré-Cœur en particulier, la Mère de la Providence avait été préparée à une pai-faite ini.elligence et de l'esprit et des règles do saint Ignace ; aussi, de plus en plus, pour les bsoins spirituels de sa C<ommunauté, s'adressait-elle
rue de Sèvres ; le R. P. Provincial était venu luimême faire l'instruction et donner le salut le jour de saint Joseph ; le P. de Ponlevoy vint le jour de l'Ascension, et poussa la condescendance jusqu'à bénir l'humble table des Auxiliatrices, La Mère Fondatrice essaie par tous les moyens de témoigner sa reconnaissance et celle de ses filles ; elle quête pour mettre une couronne, au front de Marie, dans la nouvelle église du Gesu, elle envoie des secours aux missionnaires du Canada.
Les nouveaux amis ne font pas oublier les anciens : Monseigneur Chalandon, Monseigneur de Garcignies, viennent souvent rue de la Barouillère, ils y donnent la confirmation aux retardataires que les Auxiliatrices découvrent, dans leurs visites chez les pauvres malades. Le l^ï" janvier 1859, Monsieur l'abbé Toccanier surprend la Mère de la Providence qui l'accueille avec grande joie. La messe dite, devant les religieuses réunies, le vicaire d'Ars qui, tant de fois a transmis les encouragements et les conseils du saint curé, raconte les merveilles de grâce dont il est le témoin chaque jour, et avec quelle joie l'homme de Dieu suit les progrès de la petite Communauté. Avant d? partir, il remet à la Mère Générale, de la part de M. Vianney une image de la Très Sainte Vierge, dans un petit cadre d'argent ; il y joint un mouchoir qu'il a dérobé, et insiste pour qu'elle vienne enfin faire, elle aussi, son pèlerinage : on l'attend depuis si longtemps ! La Mère de la Providence ne demandait pas mieux, et Monsieur 1 abbé Gabriel avait promis, l'année précédente, qu'elle irait cette année même à Ars. Le bon curé de Saint- Merry n'était pas crédule ; avant de se former une opinion sur son collègue d'Ars, il avait voiuu voir par lui-même. Il vint, fit une retraite, et se rendit compte, dans de longs entretiens, que l'esprit
de Dieu parlait par la bouche du saint homme ; il partit enthousiasmé. Un jour, que l'on parlait de la Mère de la Providence : i( Quand me l'enverrez-vous ? demanda le saint curé ; j'aime mieux sa visite que celle d'une princesse. — L'année prochaine, répondit Monsieur Gabriel. )i On était à l'année prochaine, le P. Basuiau consulté, estima que le désir de satisfaire une dévotion personnelle n'était pas, pour la Mère Générale, un motif suffisant de quitter sa communauté, et d'entreprendre le pèlerinage d Ars. On peut trouver sévère la décision du Père, et bien dure la souffrance imposée ; de quelle belle scène, de quel charmant et saint entretien nous avons été privés, mais aussi quel fleuron glorieux à la couronne éternelle des deux saints qui, par vertu, ne se rencontrèrent jamais ici-bas. Le 6 août, la Mère de la Providence écrivait : « O mon bon Jésus, quel sacrifice vous m'imposez en enlevant le curé d'Ars, sans que j'aie eu le bonheur de le voir, de recevoir sa précieuse bénédiction ! Que votre sainte volonté soit faite l Mon Dieu, je vous offre mon sacrifice do suite pour les âmes du Purgatoire. » C'était les larmes aux yeux que « le bon Père d'Ars ); avait écouté les nouvelles. que Monsieur Toccanier lui avait données de sa famille spirituelle de Paris ; il était dans l'admiration des voies ineffables de la Providencî sur elle ; et de la fondatrice, bien qu'il ne l'eût jamais vue, il avait coutume de dire : « Je la connais. » C'était parfaitement exact ; ces deux grandes et belles âmes s'étaient pénétrées, et les yeux n'auraient eu rien à révéler à deux cœurs qui se connaissaient si bien.
Au moment de l'assassinat de Monseigneur Sibour, le saint curé avait écrit à la Mère de la Providence : « Cette mort vous enlève un protecteur sur la terre, elle vous en donne un bien plus puissant, au ciel. »
Comme c'était encore plus vrai au mois d août 1859 ! Les conseils d'Ars si familiers, si féconds et si lumineux dans leur touchante naïveté, avaient été une grande force dans les premières difficultés de la fondation ; et l'on peut dire, je crois, que sans leur secours, Eugénie Smet n'aurait pas été jusqu'au bout des desseins providentiels. Du haut du ciel, le père aimé continua son œuvre, et veilla lui-même à ce que les événemi^nts ne vinssent jamais démentir les prophéties qu'il avait faites sur la terre. Dans la distribution des reliques, les Auxiiiatrices eurent une part de choix : différentes pièces de vêtements, I3 roohet dont Monsieur Vianney se servait au confessionnal, un morceau du rideau de lit incendié par lo diable, une mèche de cheveux, une fioh pleine de sang. Ce sang, recueilli après une saignée, est dr^meuré liquide et vermeil ; un médecin protestant, après avoir reconnu le fait, avouait qu'il ne pouvait l'expliquer naturellement.
Peu de mois avant de prendre le curé d'Ars, le bon Dieu avait rendu pour quelque temps à la Fondatrice, Madame Jurien, depuis longtemps en voyage à i' Ile-Bourbon. De Saint-Denis, elle la remerciait en janvier de ses prières et de celles de ses filles. « Je ne sais sous quel pressoir vous êtes ? mais il est certain que celui qui fait couler à pleins bords le jus de ma vigne, est de ceux qui serrent forlemeni. Quelles agonies j'ai éprouvées, en décembre surtout !.. Avez-vous ressenti le contr.^-coup de tant de misères, chère fille, avez-vous crié vers Dieu pour celle qu'il tenait suspendue par sa grâce, au moment même où tout semblait en elle anéanti au fond des abîmes ! C'est certainement à vos prières à toutes, que je dois ce double efîet de chute et d'ascension vers le ciel ! Il semblait qu'une force surhumaine enlevait mon
âme malgré elle, au moment où je sentais la force me quitter et la pauvrette s'affaisser ! »
La pauvrette était à Marseille le 20 mai, et elle accourait rue de la Barouillère chercher la fore 3 ; elle ne savait plus vouloir comme autrefois le combat, la lutte, et la douleur ! Elle restait pourtant convaincue que « nos souffrances sont la rosée bienfaisante qui fait fleurir l'arbre desséché par les prospérités ». Elle fut accueillie avec une grande joie dans la chère maison qu'elle regardait à bon droit comme sienne, et elle reprit ses habitudes d'intimité. Si elle avait perdu de sa vaillance et de son entrain, elle n'avait rien perdu de son originalité. Un matin, pendant la messe du P. Basuiau, la fenêtre basse de ce que l'on appelait solennellement le chœur, était restée ouverte à cause de la grande chaleur. Tout à coup. Madame Jurien, enjambant l'obstacle, pénètre par cette fenêtre dans la chapelle et s'agenouille pieusement Elle hésitait ce matin-là, incertaine où elle devait se rendre pour assister à la sainte messe. « Va l'entendre au Purgatoire ", lui avait dit une voix intérieure ; elle était venue et était entrée par où elle avait pu.
Le 2 de ce même mois de mai 1859 qui vit le retour de Madame Jurien, le P. Félix prononça, rue de Sèvres, un sermon de charité au profit de l'œuvre des Auxiliatrices. Ce fut un grand succès pour l'orateur de Notre-Dame, et la meilleure comme la plus sainte réclame pour la Société. Vers une heure et demie, il était évident qu'un gros orage se préparait ; rue de la Barouillère, les religieuses n'en voulurent pas moins chanter à la Salette un Regina Cœli des plus gais, accompagné d'Alleluia sur tous les tons. Aux environs de cinq heures, invasion dans les parloirs des huit dames quêteuses, qui sautent au cou de
la Révérende Mère : « Oh ! que c'était beau ; quelle parole î quelle éloquence ! Tout le monde pleurait, des voitures jusqu'à la Croix-Rouge ; et combien de personnes n'ont pu entrer. » L'orage lui-même vint en aide au prédicateur. Au moment où il demandait à son auditoire déjà conquis : « Savez-vous ce que souffrent ces âmes ? — Le feu, le feu, le feu ! » un puissant éclair traverse l'église et l'embrase, le tonnerre gronde, et, dit un récit : « Il semble que l'ange d.' la justice va apparaître. » La quête fut magnifique. Le pauvre avait mêlé son offrande à celle du riche. Le jour même où le sermon fut affiché à la porte du Gesu, une humble femm^ apporta timidement à la porterie des Pères une pièce do deux francs. « C'est pour la supérieurs de l'œuvre du Purgatoire. J'ai bien des parents pour qui les religieuses prient sans s'en douter. » On remit la pièce à la Mère Supérieure qui voulut la déposer aux pieds de Notre-Dame de la Providence. Aumônes, prières, souffrances, de tous côtés elles afïluaient, enrichissant le trésor du Purgatoire. Le P. Félix revit son sermon, le fit imprimer, et l'abandonna en toute propriété aux Auxiliatrices ; elles le répandirent à travers la France : c'était faire connaître leur œuvre, c'était solliciter des secours et surtout des prières.
Quelques jours plus tard, le 10, on entrait en possession de l'aile droite de la maison habitée jusque là par Madame la comtesse de Nugent. « Toute la Communauté se rendit à la chapelle et, après une prière d'actions de grâces, visita ses nouveaux domaines. C'étaient le second et le troisième étage seulement, le premier étant encore encombré de meubles. Dès le lendemain six religieuses y couchent. Une statue de saint Stanislas, un bénitier, six chaises, avec le christ et les six lits, voilà tout le mobilier.
« Le bon M, Guilhem, touché de cette pauvreté et les larmes aux yeux, a prié notre Mère d'accepter cent écus pour parer aux premières nécessités d'installation. Nous avons lieu de croire que la Providence charge souvent M. Guilhem, d'acquitter les billets à ordre que le Purgatoire tire sur elle. Comme il s'en réjouira à l'heure de la mort ! »
Toujours mis au courant de ce qui intéressait la petite communauté, Monseigneur Chalandon écrivait au début de janvier 1860, à la Mère Fondatrice : « Vous avez fait tant de choses extraordinaires, que je regarda comme la chose la plus ordinaire, que vous obteniez de saint Joseph les quatre-vingt mille francs dont vous avez besoin ; mais j'attends, avec plus d'empressement encore, qu'il vous envoie les cinquante mille nécessaires h la fondation d'Aix, d Monseigneur Chalandon venait de quitter Belley pour l'archevêché d'Aix ! Fonder une maison, à peine installée rue de la Barouillère, la Mèr^ de la Providence n'y pouvait évidemment pas songer, et cela d'autant moins que les deux années qui venaient de s'écouler n'avaient donné aucune novice de chœur, six postulantes coadjutrices seulement étaient entrées au noviciat; heureusement 1860 et 1861 allaient procurer de bonnes et vaillantes recrues : Mesdemoiselles Joséphine Kapferer, Alberte de Montenol Madame de Magallon, Mesdemoiselles Juliette Binet, Emma Smet, et Adèle Sergent, que devaient suivre, en 1862, Mesdemoiselles Louise de Lorgeril et Elisabeth Vigoureux, Bif^n différents furent les appels ; mais comme il est facile de distinguer en chacun d'eux le son de la voix divine.
Alberte Legendre de Montenol était née à Évreux, le 10 octobre 1824. Elle avait grandi libre et heureuse, sous les ombrages du parc de la Vacherie ; toujours
accueillie et approuvée par la plus souriante des affections, pourquoi aurait-elle contenu l'expression toute franche et si puissamment originale d'un 3 nature très ardente et très expansive ? Un jour, à quatorze ans, elle patinait avec son frère et son institutrice ; elle se retournait pour leur sourire ; un affreux craquement, la glace s'entr'ouvre, l'institutrice disparaît, elle et son frère sont sauvés. Après avoir vu à quoi tient une vie humaine, cette enfant de quatorze ans prend la résolution de ne pas se marier. D'ailleurs, cela ne Tempêche nullement, libre de son temps et de sa fortune, de régler sa vie sur ses goûts et ses caprices, et d'être, à Paris comme en Normandie, l'âme de toutes les réunions mondaines. Très recherchée, très choyée, elle veut faire le bonheur de tous ; aussi heureuse de porter son aumône, avec de charmantes attentions, chez les pauvres paysans du voisinage, que de danser avec entrain au bal qui la réclame le soir. Alberte de Montenol rencontra la souffrance ; Dieu lui prit sa mère ; peu de temps après ce fut le tour de son père. Elle avait trente ans ; elle ne voulut plus penser qu'aux bonnes œuvres, et se mit sous la direction du P. Basuiau. Voici comment elle connut les Auxiliatrices : « C'était au mois de novembre 1857, Madame de Nugent m'avait suppliée de venir dîner chez elle un certain lundi. J'arrive rue de la Barouillère, 16. Elle n'était pas rentrée. Je me rappelle alors lui avoir entendu dire qu'il y avait dans la maison, une communauté naissante consacrée aux âmes du Purgatoire. Je vais donc à la recherche de la chapelle car ce jour-là, par extraordinaire, je n'avais pas fait de visite au bon Jésus dans l'après-midi. Je sonne, j'entre dans la chapelle, je me mets en prière. A peine étais-je installée qu'une sœur s approche de moi timidement, et me demande « si je désirais parler à
quoiqu'un ? — Non, ma Sœur », lui répondis-jo. — Alors, lo plus gracieus«^meni possible, cette bonne sœur m'apprend que la chapelle n'est pas publique et qu'un office va commencer. Je comprends parfaitement le langage, et lui remettant une légère offrande en lui recommandant mes chères âmes, je prends congé de Notre-Seigneur. En traversant la sacristi(^, j'entrevois deux personnes ; arrivée aux marches, sous la marquise, suivie d" la sœur qui me congédie poliment, il me vint à la pensée que j'avais reconnu une des personnes qui étaient dans la sacristie. — (( Ma Sœur, le R. P. Basuiau n'cst-ii pas ici ? — Oui, madame. » Comme je n'avais ni règle, ni obéissance, je rentrai précipitamment, et me trouvai face à face avec mon Père spirituel. L'étonnement fut réciproque. Je l'entends dire : « Ma Mère, vous alliez faire un beau coup de faire mettre à la porte cette mauvaise chrétienne. Entrez, mon enfant, je vais vous donner la bénédiction, » Elle est dans la maison, elle n'en sortira plus ; trois ans, la Mère de la Providence l'appelle son amie, ce fut une des premières associées du Tiers-Ordre, ce fut une des huit quêteuses du sermon du P. Félix, ce fut, l'une des bienfaitrices ; enfin elle se donna elle-même, et la Mère de la Providence put l'appeler sa fille. La voyant si dévouée, si profondément chrétienne, toute aux bonnes œuvres, fidèle à ses exercices de piété comme à ses pratiques de mortification, une religieuse Auxiliatrice qu'elle accompagnait dans ses visites de malades, lui demande un jour : « N'avez-vous jamais pensé à la vie religieuse ? — Oh ! jamais », s'écrie Alberto, s'arrêtant tout court avec un geste et un ton de profonde conviction. Dieu y pensait, et peut-être le P. Basuiau aussi. Ell^ visitait une pauvre femme, rue des Canettes : chaque jour du Carême jeûnant rigou-
reusement, elle venait par tous les temps faire son, petit ménage et préparer le repas du matin. Un jour, le 17 mars, la malade exprime le désir d'avoir à son repas des éperlans. Il y a loin de la Madeleine à la rue des Canettes, Alberte à jeun était venue à pied ; sans hésiter, elle descend chercher des éperlans. Les marchandes de poisson sont d'estimables commerçantes, mais on ne leur fait point injure en disant que parfois elles ont le verbe haut ; celle à qui s'adressa Mademoiselle de Montenol, trouva bon de plaisanter la belle marquise qui venait elle-même faire son marché. La belle marquise, un peu émue, emporte les éperlans, et les donne à sa malade ; puis, passant devant Saint-Sulpice, elle entre pour entendre la mess i et communier. « Je ne pensais aucunement à la vie religieuse, je me croyais au contraire dans le monde là où Dieu me voulait quand, avant et après la communion, j'entendis clairement : « Mon enfant, je t'ai tout donné ; à ton tour de m 3 donner ta volonté, ta liberté. » A une douceur inexprimable succédèrent le trouble, les efforts du démon qui voulait m'empêcher de parler au Père de ce qui venait de m'arriver, mais la même voix du matin se fit entendre de nouveau : « Tu parleras aujourd'hui, c'est le moment. » Le calme revint, elle obéit ; le lundi de Pâques ellç commençait une retraite, elle l'achevait le mardi de Quasimodo ; sa vie était désormais fixée, elle serait Auxiliatrice du Purgatoire.
La grande décision prise, Alberte revint dans sa famille et y vécut un mois, soutenue par des grâces puissantes ; son cœur resta calme, même au moment des derniers adieux. La lutte, qui ne devait plus guère cesser dans cette âme ardente, ne commença qu'après le départ ; mais, dès le premier moment, elle fut
violente. La future Auxiliatrice est à peine dans le wagon qui Tomport*; à Paris, qu'elle sent une étrange angoisse l'envahir. Des répugnances indicibles et inconnues l'étreignent et la détournent de sa nouvelle vie. Sans joie, sans élan, elle ne se reconnaît plus et n'avance que parce qu'il lui semble impossible de reculer. Elle ost déjà rue de 'a Barouillère, quand elle aperçoit doux religieuses qui revenaient de la visite des malades. D'instinct, elle recule au fond de la voiture pour ne pas les voir, et, prise soudain d'un de ces emportements puérils plus drôles que coupables, 41e montre le poing à celles dont elle va demander dans une minute de partager la vie. Cela se passait le 30 mai 1860. La Mère de la Providence eut vite fait de calmer cette enfant ; mais ce geste, cette tentation nous laissent deviner que Mademoiselle Alberte de Montenol, demain la Sœur, puis la mère Saint-François-Xavier, eut une formation plutôt mouvementée. L'âme était difficile, ardente, généreuse. Dieu la traita en âme forte ; s'il y eut des luttes terribles et parfois des jours sombres, la victoire n'en fut que plus triomphante.
Un mois et demi plus tard, le 21 août, Madame de Magallon, née Félicie de Venel, venait elle aussi sonner rue de la Barouillère, et demander une place dans la jeune communauté ; elle devait en être l'une des colonnes. Longtemps maîtresse des novices, la Mère Saint-François de Borgia fut choisie pour cette charge alors que la cécité semblait l'en écarter pour jamais. Dieu avait mis en elle une force extraordinaire pour souffrir, mais son humilité enveloppa toujours d'ombres impénétrables les merveilles que la grâce, victorieuse d'une riche et fière nature, opérait dans son âme. Née le 16 décembre 1828, Félicie de Venei reçut une éducation toute virile, elle avait deux frères
qui l'aimaient, avfc passion, elle partageait leurs études et leurs jeux. Jamais elle ne voulut de poupée ; toutes celle? qu'on lui offrit lurent rejetées avec dédain. Toujours avec ses frères, auxquels se mêlaient parfois les petits paysans des environs, elle imposait à tous sa volonté ; par sa vivacité, par son entrain, elle était l'âme du bataillon joyeux. Nature d'élite^ les amis de la maison voyaient avec étonnement cette enfant de quatre ou cinq ans s'intéresser aux conversations les plus sérieuses, et admiraient sa raison précoce. Elle avait entendu dire aux domestiques qu'elle était laide ; elle s'en consola, puisqu'elle était intelligente. Un jour, passant avec sa troupe dans le village, elle entendit les paysans s'extasier devant un do ses petits compagnons : « Comme il est beau )>, répétaient-ils. — « Oui, pensa Félicic, mais il est bête. »
On sent le danger ; cette (ière nature pouvait devenir une nature indomptable dans son orgueilleuse supériorité. On put le craindre. Longtemps elle refusa d'obéir aux ordres qui ne lui plaisaient pas : « Punissez-moi, disait-elle, si vous le vouiez, mais je n'obéirai pas. » On la punissait, elle cédait à la force, mais, la punition accomplie, elle refusait de se soumettre : « Je n'y suis pas plus décidée qu'auparavant, car je ne vois pas d^ quel droit vous me commandez. » Jamais elle ne voulut demander pardon, jamais elle ne voulut céder au désir d'une de ses tantes qui lui avait dit : « Je te donnerai tout ce que tu voudras, pourvu que tu me le demandes. » Et pourtant, cette tante, elle l'aimait bien. Le cœur seul pouvait la faire changer. En pension, pour faire plaisir à une amie et l'imiter, elle consentit à obéir et à travailler. En peu de temps elle était à la tête d.i sa classe et se passionnait pour la musique, le dessin, le travail des
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mains ; elle réussissait à LoiiL d une façon m-rveilleuse. Seules, les choses religieuses la laissaient indifférente : «■ De quel droit mes parents m'ont-iis imposé la religion que je pratique ? J'examinerai laquelle je dois adopter quand je serai en âge d'en juger par moi-mèms ! » Et celle qui devait être la vénérée Mère de Borgia, celle qui s'indignait contre la moindre irrévérence commise en présence de Jésus-Hostie, emportait à la chapelle des livres profanes pour se distraire !
Son amour, son dévouement pour les siens, dans la grande maison du Canadeau, en pleine Provence, à l'ombre dîs hauteurs de la Sainte-Baume, commen- «èrent sa sanctification. Le Canadeau était la maison de la charité ; quiconque y mettait le pied avait le droit d'y boire, d'y manger, voire même d'y loger, si bon lui semblait ; Félicie près de son père et de sa mère apprit à être charitabb. Une jeune fille de son âge, qu'elle connut pendant une saison de bains à Toulon, et à qui elle s'attacha profondément, eut sur 'die par sa piété la plus heureuse influence ; c'est par le cœur seulement que Mademoiselle de Yenel pouvait se laisser conduire.
L'heure du mariage sonnait ; elle refusa obstinément tous les partis, elle avait fait son choix, mais restait muette. Quand enfin la mère de Félicie nomma Monsieur Henry de Magallon : « Oh ! pour lui, c'est, différent, dit-elle. » Il y avait bien des obstacles à cette union : « Monsieur de Magallon, prononca-t-elle froidement, ou personne ! « Il fallut bien céder. Là encore, Dieu intervenait ; pendant le temps des fiançailles, pendant les deux mois que dura cette union brisée dans sa fleur, la jeune femm(^/, au contact, de la foi toute chevaleresque et si tranquillement surnaturelle de ce'ui qu'elle avait choisi, fit de rapides
progrès dans l'intelligence et la pratique de la piété chrétienne. Quand, après quelques semaines d'un idéal bonheur, Monsieur de Magailon emporté en peu d'heures par ie choléra, fit en toute sérénité le sacrifice de sa vie, sa jeune femme, sous l'action de la douleur sentit son cœur monter vers des régions plus hautes que celles où il s'était tenu jusqu'alors. La devise des Magailon — Sursum corda, — était devenue, anc fois de plus, une réalité. Il avait plu au Seigneur de se faire voir à elle d'une manière manifeste en détruisant tout sous ses pas, ])résent et avenir terrestre, pour ne laisser subsister que; l'éternité comme but de ses pensées et de ses efforts.
Dès lors — Monsieur de Magailon était mort le 9 août 1854 — la vie de celle qui restait seule se transforme : le besoin de prier et de faire prier pour son mari fait déjà pressentir la future Auxiliatrice, et le livre des Exercices de saint Ignace qu'elle médite alors pour la première fois, lui révèle l'esprit de sa vocation de d>'main. Avec une grande clarté de vision et une audace toute surnaturelle elle va jusqu'à l'intime de la pensée, elle brise l'os pour trouver la moelle : « J'ai lu aujourd'hui dans les Méditations de saint Ignace les trois degrés d'humilité : le premier est de fuir lo péché ; le deuxième, de se résigner à la volonté de Dieu, quelque rigoureuse qu'elle paraisse à notre nature ; le troisième, de désirer qu'elle soit rigoureuse. C'est là que nous devons lâcher d'arriver, c'est à ce degré qu'il faut tendre de toutes Id'j, forces de notre âme. » On peut évid'?mment disent n* cette manière de comprendre les trois degrés d'iiumilité, mais on ne peut discuter J 'énergie vaillante qu'elle suppose. Il semble que les portes de la rue d ; la Barouiijère n'avaient puis qu'à s'ouvrir pour laisser passer Madame de Magailon : Dieu la laissa six années
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encore, édifier les siens, se dévouer aux âmes, et lutter contre la tendresse de ses parents. Monsieur et Madame de Venel qui prévoyaient l'appel de Dieu, ne pouvaient faire le sacrifice de leur fille bien-aimée. Pendant l'Avent de 1859, Madame de Magallon, qui déjà s'était dévouée entièrement aux âmes du Purgatoire, ayant appris à Toulon par le P. Félix, qu'il existait une communauté consacrée au soulagement des soulîrances de l'autre vie, demanda au Père si elle n'était pas appelée à cette vocation. Le Père attendit pour répondre. Quelques jours plus Lard on parlait chez Monsieur de Venel du prédicateur de l'Avent : i Maintenant c'est le Père Félix qui est à la mode, toutes les dames de Toulon vont se confesser -à lui — Et toi, Félicie, lui dit son père, y as-tu été aussi ? — Oui, répondit-elle simplement j'y suis alléD. » Cette réponse fut suivie d'un silence glacial. Madame de Venel alla trouver le Père Félix et revint enchantée. Félicie, en face de cette joie, pense que le Père a dit à sa mère qu'elle n'avait pas la vocation, et voulant avant tout accomplir la volonté de Dieu, elle se laisse aller au bonheur réel qu'elle éprouve à rester au milieu des siens et à continuer son apostolat. Le Père Félix, à qui elle fait part et de ses déductions, et de la joie de sa mère, se contente de répondre : « Pauvre mère, j'ai tâché de la consoler, mais je n'ai pas pu lui dire que vous n'avez pas la vocation ! » Ainsi donc, Dieu la voulait bien, mais les siens ne voulaient pas la donner à Dieu. Pendant huit mois son père, sa mère, ses frères lui firent de pénibles et continuels reproches, et quand, pour trouver quelques moments de calme. Madame de Magallon se retirait dans sa €hambre, sa mère venait l'y trouver et le lui reprocher : « Tu nous fuis.., les derniers jours que tu passes avec nous te sont donc bien à charge ! »
HAMON. — LF5 AUXILIATHICES DU PURCATOinE. — I. 19
Venue à Paris sur le conseil même des siens visiter une de ses parentes, Madame de Magallon se rendit rue de la Barouillère, et charmée de l'accueil qu'elle y reçut, elle résolut de n'en plus sortir ; elle écrivit à ses parents qu'elle ne retournerait pas au Canadeau. Le coup fut rude : Madame de Venel écrivit des lettres irritées, Monsieur de Venel défendit que l'on prononçât devant lui le nom de la fille qu'il avai^tant aimée, et la jeune postulante souffrit beaucoup. Devenue plus tard maîtresse des novices, parlant de la puissante grâce de l'appel elle disait : « En ces moments, il semble que Dieu fasse tout, et, sans ce secours extraordinaire, nous n'aurions pu accomplir de tels sacrifices ; mais vient ensuite l'heure de la lutte et de l'épreuve, où II se plaît à exercer notre générosité en retirant son appui sensible. » Pour l'aider, elle eut alors les délicatesses maternelles de la Mère Marie de la Providence : les deux âmes s'étaient pénétrées à la première rencontre et, quinze ans plus tard, ce fut la Mère Saint-François de Borgia qui, avec un filial respect, révéla des vertus et de la vie de la vénérée fondatrice ce qu'on pouvait en révéler au lendemain de sa mort ; elle écrivit la belle et pieuse notice sur la Révérende Mère Marie de la Providence^ fondalrice de la Sociélé des religieuses Aiixiliatrices des Ames du Purgatoire.
Les novices venaient non seulement de France, les âmes du Purgatoire les attiraient de l'étranger, Joséphine Kapferer naquit à Fribourg, de parents catholiques. Sa mère lui inspira dès sa plus petite enfance une dévotion très grande envers les âmes souffrantes et un amour ardent pour la très sainte Vierge. A huit ans, sans trop savoir ce qu'elle dit, elle jure au bon Dieu avec une de ses amies, de rester vierge et de si; faire religieuse quand elle sera devenue
grande. A quinze ans, chez les dames du Sacré-Cœur de Kientzheim, elle rêve du Garmel. Sortie de pension, très adulée dans un milieu brillant, elle se laisse éblouir et perd sa piété d'enfant ; la crainte du péché mortel seule la retient. Mais Dieu ne l'abandonne pas et, parmi les entraînements de la jeunesse, elle n'oublie pas son vœu, renouvelé au jour de sa première communion. Monsieur Gabriel, venu en 1859 au congrès catholique de Fribourg et reçu chez Madame Kapferer, éclairé d'une lumière providentielle, devine les projets de Dieu sur Joséphine, et insiste pour qu'elle vienne à Paris chez une de ses tantes. La jeune fille, que les bontés et les attentions du curé de Saint-Merry fatiguent, refuse énergiquement ; elle cède pourtant à la volonté de son père. Arrivée à Paris dans un violent désespoir, elle se calme peu à peu et, au contact de la société de choix et très chrétienne qui fréquente chez sa tante, ses idées mondaines disparaissent et la voix de la grâce devient plus pressante. Le 25 décembre, pendant la messe de minuit, l'appel est très précis : « Tu seras religieuse, et tu ne retourneras pas en Allemagne. » Alors seulement, elle parle à Monsieur Gabriel qui l'éprouve et lui fait connaître la Société : elle comprend dans une retraite, faite au mois de mars que Dieu la veut Auxiliatrice, elle entre le l^r mai. Sa mère, accourue de Fribourg, et qui, pendant quatre semaines a fait les objections les plus vives, veut cependant, la douleur dans l'âme, présenter elle-même sa chère enfant à Marie qu'elle lui a appris à aimer. L'accueil de la Mère de la Providence lui inspire une telle confiance qu'elle la quitte toute consolée : « Au moins, ma fille aura encore une mère. »
La vocation qui mit au cœur de la vénérée Fondatrice la reconnaissance le plus vive fut, sans aucun
doute, celle de sa sœur Emma. Emma était l'enfant de la maison, elle avait eu sa place rue Saint-Martin, on la recevait rue de la Barouillère comme si sa vocation n'eût fait de doute pour personne. Elle y apportait sa délicatesse, sa bonne humeur, sa piété si simple et si vraie. A Loos comme à Paris on pensait bien que, lasse d'aller d'une maison à l'autre, Emma finirait par choisir, et le choix ne semblait pas douteux. Le saint curé d'Ars avait été chargé de plaider l'affaire au ciel, et nul doute que son intercession ne fût toute puissante. Au mois d'août 1859, on avait cru la vocation fixée, mais l'heure de Dieu n'était pas venue ; à cette même date la Mère de la Providence écrivait à Madame Smet :
« Merci, merci, mère bien-aimée, de tes charmants petits mots, auxquels je réponds comme toujours en courant. La vocation d'Emma est plus que douteuse. Elle court après et la fuit à mesure qu'elle croit la tenir. Ton consentement l'a on ne peut plus impressionnée et, sur tous les tons, elle a chanté : Je n'ai pas la vocation. Effectivement, en ce moment la vocation de notre Emma est de rire avec la Mère de la Providence qui redevient Eugénie Smet, en entendant les joyeusetés de la plaisante Emma. »
La plaisante Emma aimait bien Notre-Seigneur et Marie, reine du Purgatoire, et les âmes souffrantes, mais elle aimait aussi av?"C tout son cœur de tante, certaines petites têtes blondes qui éclairaient du sourire de leurs yeux candides toute la maison de Loos, et il lui fallut deux années encore pour trouver le courage de les quitter.
Le 16 juillet 1861, elle arrivait rue de la Barouillère, décidée cette fois à étudier, dans le recueillement de la retraite, la volonté de Dieu et à y répondre pleinement. La fondatrice suivit avec émotion les phases
d'une lutte dont Notre-Seigneur sortit vainqueur. Le P. Basuiau l'avait engagée à ne pas voir la chère retraitante pendant les huit jours des Exercices ; le Saint-Esprit seul devait agir. « Tout est consommé », lui dit le Père le jour de la décision. La Mère de la Providence eut une grande joie ; mais la nature, à certaines heures, redoutait pour une sœur chérie les dures épreuves de l'austère renoncement de la vie religieuse : « Mon Père, disait la Mère de la Providence, au Père Basuiau, vous ne saurez jamais combien cette vocation d'Emma m'a causé de luttes, de souffrances, de peines intérieures et de croix. Ah ! je demande qu'elle ne connaisse pas ce cheminlà ! — Si le bon Dieu veut en faire une âme vertueuse, elle le connaîtra certainement.. «
Emma entrait définitivement rue de la Barouillère le 5 novembre, et prenait sa place au noviciat comme postulante, le "21 ; Monseigneur Chalandon écrivait d'Aix, le 7 :
« Je recommande à Emma de ne point se décourager, car d'ordinaire le grappin envoie des tristesses, des ennuis, des inquiétudes à celles qui entrent en religion... Dites donc bien à toutes vos nouvelles prétendantes de pleurer, de se désoler, de se trouver bien malheursuses tant qu'elles voudront, mais de ne le dira à personne, qu'à leur supérieure, pendant trois semaines. Avant le temps écoulé, le grappin aura perdu patience, car il est aussi pressé qu'une jeune fille. Je prierai d'ailleurs pour Emma en attendant que je puisse la nommer ma Sœur X... Cherchez-lui un beau nom... Je fais par la pensée mon pèlerinage à la grande maison et au noviciat...
« Adieu, bonne fille, je vous bénis, x.
La grande maison, le noviciat..., il y avait eu, en effet, du changement rue de la BarouiUère ; au mois
de septembre 1860, la Mère de la Providence avait acheté le N» 14, sans posséder les fonds nécessaires, mais confiante dans la divine bonté, tout retard étant impossible. Le propriétaire, Monsieur Bouillet, le propre frère de l'auteur du Dictionnaire universel, était sur le point de vendre à un industriel qui comptait y instalhr une fonderie et quatre-vingts ouvriers, La Mère de la Providence ne voulait acheter qu'à un prix raisonnable ; le propriétaire, voyant son immeuble très recherché, avait, lui, de grosses prétentions. Saint Joseph fut chargé d'arranger l'affaire, on lui promit que la première statue qui passerait par la brèche du mur serait la sienne. On ne résiste pas à saint Joseph, Monsieur Bouillet dut céder ; pourquoi, comment, on ne nous le dit pas, mais la chronique de l'époque raconte que, le lendemain du jour où l'acte de vente fut signé, l'inconsolable Madame Bouillet pleurait encore de regret, toute étonnée que son mari, qui voulait vendre salé aux bonnes religieuses, eût passé par les conditions de la Mère de la Providence et de saint Joseph !
Le Père Basuiau commanda la statue promise, mais saint Joseph était pressé. Au matin du 30 septembre, à huit heures et demie — l'acte avait été signé le 28, — une ca sse arrivait à l'adresse de la Sœur Saint-Pierre. « C'était un saint Joseph, lisons-nous au diarium, il semblait nous dire : Ces enfants m'ont acheté une maison, je viens en prendre possession. » Monsieur Cabuchet, un des élèves les plus distingués de Monsieur Simart, écrivait quelques jours p]us tard : «Je suis, à ce qu'il paraît, l'instrument de la Providence. Il y a quatre mois que j'avais dit à mon mouleur de vous envoyer cette statue, mais il l'avait oublié ; il s'en S,t souvenu lui-même, dimanche, à huit heures du matin. »
Le fameux mur de séparation ne fut percé que le 18 juin suivant ; la petite niche où l'on devait placer saint Joseph, fut creusée entre les deux bâtiments, et la statue qu'on y plaça fut, non pas celle de Monsieur Cabuchet, mais celle, commandée à Munich, par le P. Basuiau.
Le 3 septembre 1861, le Père qui désirail avant tout unj formation sérieuse des sujets, déclara à la Mère de la Providence, que le noviciat ayant sa maison, il fallait, sans plus tarder, séparer les novices du reste de la communauté. Le coup l'ut rude. « Le Père, me dit, écrit-elle, que le sacrifice sera, pour mon cœur maternel, comme celui d'une mère qui se sépare de son enfant pour qu'il soit mieux élevé. » C était bien cela, sa nature ardente ne s'apaisait que lentement, et ses alïections restaient toujours vivantes. Il y avait, dans cette âme d'élite, une étonnante impressionnabilité qui augmentait sa puissance de souffrir, et une générosité absolue qui ne reculait jamais devant le sacrifice.
Le 29, la séparation était faite ; ce jour-là, pour la première fois, on lut solennellement au réfectoire le status, c'est-à-dire que chaque religieuse fut informée et de la maison qu'elle habiterait et de l'emploi qu'elle remplirait pendant un an. Le diarium laisse supposer que l'émotion fut très vive et générale, et cependant les changements n'étaient pas bien grands ; celles qui s'en allaient le plus loin passaient simplement du 16 au 14 ; plus tard viendrait l'heure des grands brisements et des lointaines séparations. Les larmes coulèrent quand, au sortir du réfectoire, celles qui avaient jusque-là vécu entièrement la même vie, apprirent que la récréation qui commençait serait, jusqu'au dimanche suivant, la dernière prise en commun. Ceux-là seuls s'en étonneront qui ignorent
l'intimité profonde créée, malgré les heurts inévitables, par la vie religieuse ; dans une même maison et dans une même intention surnaturelle, elle assemble et lie les corps et les âmes ; la famille spirituelle est aussi puissamment, aussi suavement une que Ja famille de la terre.
La retraite annuelle, ouverte le 12 octobre par le P. Hubin, vint d'ailleurs apaiser les âmes et les mettre en pleine indifférence. Le Père de Ponlevoy l'avait prêchée l'année précédente, et la Mère de la Providence n'avait vraiment pu trouver comment lui en témoigner assez sa reconnaissance ; le prédicateur avait envoyé ce remerciement :
« Vous faites donc toujours à votre têtô pour faire ensuite selon votre cœur. Votre charité me désarme pour cette fois, mais j'en appelle pour l'avenir à votre obéissance et je demande à la prudence d'accompagner la charité. Il ne faut pas que la Compagnie militante soit à charge à la Compagnie souffrante. Je vous gronde un peu, et je vous remercie beaucoup. Que Notre-Seigneur vous rende tout au centuple !
« Votre humble et dévoué serviteur, A. DE Ponlevoy. »
Le style, c'est l'homme ; il n'était pas besoin de la signature pour nommer l'auteur de ce billet.
La Père Hubin, frappé de voir combien ses paroles religieusement écoutées entraient profondément dans les âmes et sachant qu'on avait pris des notes, demanda à les voir : « Vous avez saisi, écrivait-il, d'une manière étonnante les sujets de méditation ; les conférences et les avis sont moins complets ; c'est que, souvent, j'allais à bâtons rompus. Mais je crois qu'avec un peu de réflexion, vous pourrez y mettre
de l'ordre et corriger ainsi la^crudité et l'incorrection de la parole. »
Après la retraite, pendant que les religieuses du 16 continuaient leur vie de labeur apostolique eb de généreuse vaillance, les novices se formaient, dans la solitude aimée du 14 ; la Mère du Sacré-Cœur était toujours à leur tête. La tâche de la maîtresse n'était pas toujours facile ; elle avait à diriger des personnes parfois plus âgées qu'elle, et qui venaient rue de la Barouillère avec des habitudes et des idées arrêtées ; très surnaturelles, sans doute, très ardentes, elles avaient pourtant besoin d'une direction sage et ferme. Le jour où Madame de Magallon fut coiffée, pour la première fois, par la religieuse qui lui servait de bon ange, du bonnet traditionnel, il fut impossible de lui faire abandonner une lecture dont l'intérêt la passionnait. Très mortifiée, elle fut scandalisée de voir, un jour de fête, au réfectoire, un dessert plus soigné qu'à l'ordinaire ; il lui semblait « qu'on ne pouvait fêter les saints qu'à coups de discipline » ; il lui arrivait encore de ne pas comprendre les petites coutumes de la vie religieuse ; elle n'avait pas besoin de tout cela pour aller au bon Dieu ! Très franche, elle allait soumettre ses difficultés à la Mère du Sacré-Cœur, sans redouter les humiliations que d'ordinaire lui attirait son intransigeante austérité. Jamais elle n'oublia l'accent avec lequel sa maîtresse répondit un jour à ses objections : « Eh bien ! Madame, humiliez-vous de ne pas comprendre une règle faite par un saint tel que saint Ignace. » Pour une pareille âme, c'était la meilleur*; réponse.
La Mère de la Providence venait en aide à la Mère du Sacré-Cœur. Joséphine Kapfercr, Mère Marie de l'Annonciation, avait fait pour entrer dans la Société
les plus généreux sacrifices, elle n'en trouvait pas moins rudes les petites, mais continuelles privations de la vie religieuse. Pendant les premiers jours du postulat, elle exprima très naïvement la p îine qu'elle éprouvait à vivre dans une chambre aussi pauvrement meublée. Aussitôt la Fondatrice ordonna d'étendre dans la cellule de Mademoiselle Joséphine l'un des tapis de la chapelle, et d'y placer une table, un fauteuil, etc. La postulante, vêtue d'une élégante robe de soie bleu ciel, est invitée à se reposer toute la journée, elle ne prendra part à aucun des travaux de la maison. Profondément humiliée de cette fine et maternelle réprimande, Joséphine demande grâce et s'estime heureuse de débarrasser sa chambre, qui redevient la pauvre cellule aimée d'une Auxiliatrice. Du dehors aussi, et souvent, les novices de la Mère du Sacré-Cœur recevaient de puissants et précieux secours. On n'a pas oublié Alberte de Montenol, la Sœur Saint-François-Xavier ; les jours du noviciat furent pénibles : nature élevée, expansive, incapable d'un détour d'amour-propre, elle disait trop franchement quelquefois ce qu'elle éprouvait. La Mère de la Providence l'étonnait plus qu'elle ne l'attirait ; elle eut, pour soutenir ses premières épreuves, l'affection forte de la Mère du Sacré-Cœur et des lettres vraiment admirables que lui écrivit son ancien curé. Elle les avait copiées dans un petit cahier sous ce titre : Leitres du bon ei saini Monsieur Boissière, mon ancien curé et mon bon Père. Elles se succèdent régulièrement du 4 juin 1860 au 3 janvier 1865 ; on y respire un tel parfum d'humilité et de charité, l'esprit de Dieu y transparaît si nettement, sous une naïveté charmante qui rappelle saint François de Sales, qu'on ne peut résister au charme qui s'en dégage.
4 Juin 1860.
Ma bonne Demoiselle, « Vous voilà donc installée dans votre nouvelle habitation. L'emménagement d'une petite cellule est bientôt fait : un crucifix, une petite table, un prie-Dieu, quelques livres, deux chaises, un lit passablement résistant, mais dans lequel on dort un .sommeil bien doux ! » Vous savez que je suis sujet aux idées saugrenues ; on voici une encore : autrefois les portes des cellules étaient assez étroites ; probablement les communautés religieuses, pour se mettre à la hauteur du siècle, les auront fort élargies, autrement certaines demoiselles n'y pourraient entrer, à moins de laisser chez le concierge une partie de leur toilette. (Nous sommes en 1860, au temps des crinolines). Je ne vous demande pas si vous êtes accoutumée, j'ai la conviction que vous êtes contente : vous êtes taillée des pieds à la tête pour faire une excellente religieuse. Puis, comment ne pas être heureuse dans une situation où l'on goûte, par avance, les douceurs d'une félicité qui ne finira jamais ?.. »
La félicité qui ne finira jamais, elle est au ciel ; dès le 16 juillet, le bon curé faisait remarquer que le sort de ceux qui naviguent sur la mer du monde, est d'être agités par les vagues, les tempêtes ne doivent donc pas les étonner ; et, avec la plus aimable simplicité, il résumait les déboires et les peines de sa propre vie, })Our consoler les petites amertumes de la pauvre postulante qui s'effraie. L'austère devise de la Société ne laisse pas que de l'épouvanter un peu, mais il réfléchit : « J'ai vu que le monde en accomplit au suprême degré les deux tiers : comme il souffre, comme il s'agite ! mais pour son malheur, il ne prie pas, il n'aime pas, voilà ce qui centuple ses peines ! »
300 LES AUXILIATP.ICES DU PURGATOIRE
Le 10 janvier 1861, il écrit : « J'ai lu et relu votre lettre avec beaucoup d'attention, mêlée d'un peu de tristesse, à cause des peines que vous paraissez éprouver. Du courage, chère enfant ; si le travail vous fait peur, que la récompense vous anime. Oui, votre changement de position est grand, cependant il n'est pas incompréhensible. On a vu de grandes princesses, des reines même, préférer les humiliations du cloître à l'orgueil de la cour. Et Jésus ? . . quel changement ! Des célestes lambris à la pauvre crèche ! de l'adoration des esprits bienheureux aux insultes des juifs ! du trône éternel de gloire à l'ignominie de la croix i L'inaction vous pèse, vous préféreriez l'office de Marthe à celui de Marie, et pourtant cette bonne Marie qui se tenait tranquillement assise aux pieds du Sauveur, tandis que sa sœur faisait un peu la mouche du coche, mérita d'entendre de la bouche de l'éternelle Vérité, qu'elle avait choisi la meilleure part. Il en coûte de mourir ! Oui, si l'on cherche à s'ôter la vie à coups d'épingles, mais quand on a le courage d'abattre la tête d'un seul coup, c'est bientôt fini ; cette tête qu'il faut abattre, c'est l'amourpropre. »
Quelques mois plus tard : « Ma chère enfant, vous me faites rire avec votre liberté. Ce mot me rappelle toujours 93 de triste mémoire, 1830 et 1848 qui ne valent guère mieux à cause des conséquences. Vous savez que, dans la sainte Écriture, il est plusieurs fois parlé des enfants de Bélial ; Bélial est un mot hébreu qui signifie liberté et quelquefois le démon, parce que c'est au nom de la liberté que tant d'atrocités se commettent en Italie, que le cœur du Saint-Père est abreuvé d'amertum?, que la presse périodique vomit chaque matin le blasphème et le scandale, que le flot de la corruption monte d'une manière
effrayante, que la multitude, enseignes déployées, musique en tête, marche droit à sa perte. Maudite liberté ! C'est elle qui donne tant de fil à retordre aux pauvres curés dans leurs paroisses. Des savants se .sont demandé quelle était l'espèce d'arbre dont Eve mangea le fruit ; c'est très probablement un arbre de la liberté. Et encore cette liberté est fausse et trompeuse comme tout ce qui vient du démon. Dieu seul est essentiellement libre. Le libre arbitre de l'homme no consiste qu'à se choisir un maître, et, quand il refuse de s'abandonner sans réserve à la volonté de Dieu, manifestée par les supérieurs, il devient esclave de sa volonté, de ses passions, et, comme le dit le Bienheureux Jean d'Avila, il se fait Dieu autant que cela dépend de lui. »
Dans une autre occasion, il indique fortement à Mère Saint-François-Xavier une des causes de sa soufïrance, peut-être la principale. La maison de Nantes venait d'être fondée, la jeune religieuse avait craint d'y être envoyée ; elle resta à la maison-mère ; elle l'annonce à Monsieur Boissière qui répond : « Vous voilà dispensée d'aller habiter au milieu des Bretons qui, entre nous, valent bien les Parisiens ; mais cela est indifférent ; 1 essentiel est que nous soyons là où le bon Dieu nous veut, Paris, Nantes ou Pékin, peu importe ! A propos de la Chine, si votre bonne Mère Supérieure jugeait utile d'y envoyer une colonie, je supplierais sa Révérence de vous désigner pour en faire partie : C'est là, vous voyez, une idée tout à fait chinoise ! C'est que, voyez-vous, chère enfant, je souffre beaucoup de vous voir tant soulïrir au sujet de votre famille ; votre extrême sensibilité, les visites que vous recevez ne servent qu'à vous dessécher le cœur sans utilité pour les personnes que vous aimez. »
Le bon curé sait modérer les ardeurs impalientes : « Vous voulez courir trop vite, chère enfant ; l'essentiel, c'est d'obtenir du divin Maître, la connaissance de votre néant : lorsque vous vous compterez pour rien, vous vous mettrez fort peu en peine du jugement des autres ; qu'ils vous comptent pour ce qu'ils voudront. Tenez-vous prête à recevoir les humiliations, s'il s'en présente, mais ne les désirez pas, le temps n'est pas arrivé... Mille remerciements à Madame votre Supérieure pour les quelques lignes qu'elle a bien voulu tracer au bas de votre lettre : je suis heureux de ce que vous lui rendez justice, car elle vous aime bien tendrement ; elle souffre beaucoup de vos peines, mais une supérieure est une mère et n'est plus une camarade. »
Vint une heure, — et dans la communauté grandissante ces heures-là sonnaient vite, — où la Mère Saint-François-Xavier, religieuse depuis cinq ans à peine, eut à diriger elle-même les autres. Dans la dernière lettre qu'il lui écrivit le 8 janvier 1865, le bon Monsieur Boissière lui donne, sur sa charge et sur sa vocation les conseils les plus élevés et les plus paternels, mêlés toujours d une très fine bonhomie : « Chère enfant, puisque vous remplacez la Sœur qui est partie supérieure à Nantes, vous voilà sur le chemin de la Chine, qui sait ?. . Je suis sûr que vous vous acquittez à merveille de votre charge, l'activité est dans votre caractère. Je vais vous donner un conseil qui n'est probablement pas nécessaire, mais je vous aime assez pour qu'il me soit permis de vous dire tout ce qui me passe par la tête. Étant en charge, vous aurez souvent votre avis à donner, vous le donnerez, j'en suis sûr, purement et simplement, sans chercher à le faire prévaloir, quand bien même vous le croiriez le meilleur du monde. Vous êtes trop con-
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vaincue que l'Esprit de Dieu conduil votre Révérende Mère pour agir autrement.
« Chère entant, en méditant sur le mystère de la crèche, j'ai beaucoup pensé à vous ; je me suis dit : Le Sauveur a quitté un palais plus beau qu'on ne peut le concevoir pour habiter une pauvre cabane ; accoutumé aux louanges et aux applaudissements de la cour céleste, il s'est trouvé dans l'isolement ; il a éprouvé l'indifférence, l'abandon de ceux qu'il aimait ; il a souffert les contradictions, les rebuts et les affronts de toutes sortes. Et tout ce long cortège de souff'rances a été choisi, accepté en grande partie pour les âmes du Purgatoire, ix)ur payer leurs dettes ou alléger leurs souffrances, soit directement, soit indirectement, mais toujours en vertu du sang qu'il a répandu pour le saint de tous. La mission d'une Auxiliatricc est donc bien belle, puisqu'elle est l'imitation ou plutôt la continuation de celle du Sauveur. »
Les conseils de Monsieur Boissièr:> nous ont entraînés un peu vite, nous ne sommes encore qu'aux derniers mois de 186L Le 2 janvier 1862, l'usage de bénir l heure à haute voix au son de l'horloge, par une courte prière pour les âmes du Purgatoire, fut introduit dans la communauté ; il ne fut maintenu qu'au Noviciat. A la même date, on fixa les invocations qui devaient être ajoutées à la prière du matin : la première est adressée à la très sainte Vierge, la seconde à saint Joseph, la troisième à saint Ignace, puis viennent les saintes particulièrement dévonées aux âmes du Purgatoire : sainte Gertrude, sainte Thérèse, sainte Madeleine de Pazzi, la bienheureuse Marguerite-Marie, enfin on invoque les saints et saintes sous le vocable desquels sont placées les œuvres de la Société.
Le 23 janvier, le P. Basuiau apportait le Cérémonial
qu'il avait préparé ; il arrivait à point ; le 25, quatrième anniversaire des vœux perpétuels de la Mère de la Providence, quatre religieuses : les Mères de la Nativité, Saint-Joseph, Saint-Augustin, et la Sœur Sainte-Marthe, allaient faire leurs derniers vœux. Le Cardinal Morlot avait bien voulu accepter de les recevoir, il était assisté de son grand vicaire, de Monsieur Gabriel, de Monsieur Roquette et des Pères de Ponlevoy et Basuiau : « Je suis heureux, avait dit le Père de Ponlevoy en acceptant, de donner un témoignage d'estime à cette chère Communauté. »
Les quatre élues avaient connu les incertitudes et les souffrances de la rue Saint-Martin ; la Providence divine voulut se montrer particulièrement délicate envers elles au jour de leur suprême immolation. On avait recommandé à leurs prières une pauvre malade, Madame Lepetit, couchée depuis huit mois, et dont le lit n'avait pas été fait depuis trois mois ; elles s'unirent pour demander à Dieu la guérison de cette malheureuse, bien connue rue de la Barouillère. Madame Lepetit, avertie, pria de son côté. « La malade, écrit le docteur Paillet, s'était mise au lit le 2 juillet 1861, avec les symptômes d'une entérite intense dont l'acuité ne permettait pas l'examen manuel. Ce n'est que plusieurs jours après, qu'une rémission de la douleur combattue par les moyens appropriés, me permit d'explorer la surface de la cavité, et de reconnaître par un toucher très attentif, une série de tumeurs du volume d'une noisette, au nombre approximatif de cinq à sept, sur une ligne sinueuse, dans le côté gauche, solidaires entre elles, et désignées par les auteurs sous ces mots : tumeurs en chapelet. » Les symptômes persistaient n;algré le traitement. Le 26 janvier, le docteur mandé par Monsieur Lepetit, entend, à sa grande stu-
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péfacLiou, Madame Lepetit lui dire qu'elle est guérie et, accompagnant la parole du geste, elle frappe sur la partie malade à coups énergiques et plus que redoublés ; elle ne soull're plus, les tumeurs en chapelet ont disparu. Que s'est-il donc passé? « La veille, continue le docteur, vers neuf heures, la malade s'assoupit : à dix heures un quart, elle s'éveille en éprouvant un bien-être inaccoutumé. Elle pose involontairement la main sur le lieu de la douleur habituelle, elle ne sent plus rien, elle appuie, rien, plus de douleur. Elle s'assied sur son lit, étonnée, elle regarde de tous côtés, elle se sent, elle se reconnaît guérie, elle l'apprend à son mari qui ne savait rien des projets de la communauté des dames religieuses et qui crut tout d'abord que sa femme perdait la raison. On s'explique, le mari et la femme admirent que la guérison ait eu lieu instantanément. >^
On imagine la joie de tous ; les nouvelles professas aimèrant à voir, dans cette guérison vraiment prodigieuse, une réponse divine qui les assurait que leur entier sacrifice avait été agréé, et le soir, avant le cantique des vœux, on chanta le Magnifical. Le lendemain, dimanche, devant les associées réunies, Madame Lepclit, venue sans aide aucune, racontait, à la salle de conférence du Bienheureux Claver, la merveille ; « Oui, Mesdames, c'est un bonheur pour moi de voir Dieu glorifié par cette guérison dont je n'étais pas digne. Il y avait huit mois que je gardais le lit, et je ne sens plus rien. » Le discours était bref, il était éloquent.
Le 31 janvier. Monseigneur Morlot permettait de garder la Sainte Réserve à l'oratoire du noviciat, dès qu'un autel y serait apposé ; le 2 février^ Mademoiselle Emma Smet devenait la Sœur Marie de Saint Ignace, et prenait l'habit. On a dit que l'habit des Auxiiia-
HAMON. — LE.^ ALXIL!\THICES DU i Lr.GATOIHF.
trices n'en est. pas un ; si l'on estime que cette manière de dire est exagérée, il faut, au moins, reconnaître que cet habit n'a rien qui puisse frapper l'imagination ; rien de plus simple encore que la prise d'habit, rue de la Barouillère, comme encore aujourd'hui, dans les noviciats de la Société : une simple bénédiction, c'est toute la cérémonie, et elle n'est qua pour la famille religieuse. Dès \i& premières années de la Société^ comme maintenant, la postulante demandait d'entrer au noviciat, en présence de la communauté ; la Mère Fondatrice répondait. Avec quelle douce et puissante émotion elle parla, le 2 février 1862, à cette Emma qu'elle avait tant désirée, attendue si longtemps, sa sœur très aimée, sa fille plus aimée encore :
Bien chère Enfant,
« Nous voudrions être capable de vous dire avec quelle joie dans le Seigneur nous vous accordons l'entrée de la Communauté. Vous avez partagé, dès le commencement de sa fondation, nos sollicitudes ; depuis, vous nous êt?s restée unie par votre cœur et votre dévouement... Ah ! chère enfant, les petits chemins détournés vous ont conduite dans I-î chemin royal de la croix. Vous connaissez la cœur paternel que Dieu a choisi pour vous indiquer cette route. Obéir et vous sacrifier, telle doit être votre vie religieuse, depuis ce premier pas jusqu'au dernier. Avec la grâce, chère enfant, nous aimons à croire que telles sont vos dispositions à cette heure après laque'îe j'ai tant soupiré. Oui, j'ai désiré de vous voir parmi les nôtres, appelée par celles que Dieu m'a données pour filles et pour sœurs, du doux nom de sœur ; votre robe noire vous dira chaque jour que vous êtes morte au monde et à tout ce qui n'est pas du bon plaisir de Dieu ; en la revêtant, chaque matin, vous la baiserez.
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avec respect, comme la livrée de Jésus qui vous marque du sceau de la croix.
« Votre nom n'est plus une surprise, le Pèr i Gabriel et le Père Basuiau vous ont nommée, moi, je ne puis que répéter, avec ceux que Notre-Seigneur nous a donnés pour supérieur et pour père : oui, vous vous appellerez désormais : Marie de Saint Ignace. Noblesse oblige ; ce nom vous demandera de chercher toujours la plus grande gloire de Dieu. Protégée par l'illustre fondateur de la Ck)mpagnie de Jésus, vous demanderez sa puissante protection pour la petite Société qui vous adopte aujourd'hui. Vous aimerez saint Ignace parce qu'il ne voulait que l'amour et la grâce du bon Maître ; parce que, déjà protecteur de notre famille dans le monde, il a voulu devenir le père de votre âme : vous savez si vous lui devez, après Jésus-Christ Notre-Seigneur, la grâce de votre vocation ! Magnificat ! )i
C'était donc, ce 2 février 1862, un nouveau lien qui resserrait l'union si étroite déjà, de la Société des Auxiliatrices et de la Compagnie de Jésus ; Emma Smet, devenue la Sœur Saint Ignace, en était comme le vivant symbole et le cher témoignage. Il en était bien d'autres : le 14 juin 1860, le Très Révérend Père Beckx avait écrit à la Fondatrice : « La dévotion aux âmes du Purgatoire a toujours été chère à notre Compagnie et, l'un de mes prédécesseurs, le Père Lainez, successeur immédiat dô saint Ignace, la regardant comme le complément de la fin de notre Institut, en a fait l'objet d'une recommandation spéciale. Je me suis trouvé naturellement prévenu en faveur de la demande que vous me faites d'appMquer, pour le soulagement de ces âmes, cinq cents messes de celles qui sont laissées à ma disposition. Je demande à notre divin Maître qu'il continue à répandre ses bénédic-
lions sur vous, Madame la Supérieure Générale, et sur les âmes ferventes que vous vous êtes associées pour l'œuvre si sainte que vous avez entreprise.
« Je suis, avec respect, dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie,
« Votre très humble serviteur en Jésus-Christ,
Pierre Beckx, Général de la Compagnie de Jésus. »
Le R. P. Provincial demanda une copie de cette lettre qui fut mise dans les archives du Gesu, rue de Sèvres. Les Pères se succédaient rue d'^ la Barouillèr? ; le Père de Ponlevoy, qui n'avait pu venir b jour de la saint Ignace, des âmes éloignéc^s de Dieu lui ayant demandé rendez-vous et « l'enfer étant plus pressé que le Purgatoire », promettait d'avoir une revanche ; le Père Matignon remplaçait le Père Basuiau pendant sa retraite, le Père Foucault, Maître des novices à Angers, se prêtait à toutes les demandes de renseignements et d'explications, tous les novices voulaient s'enrôler parmi les membres honoraires de la Société des Auxiliatrices, et priaient de dater leur diplôme du 1®^ juin, premier jour du mois du Sacré-Cœur et fête, cette année-là, de Notre-Dame Auxiliatrice ; le PèreL.Longhaye qui avait suivi son fils dans la Compagnie de Jésus, et qui, au soir de sa vie, rentré de nouveau, eut la joie si douce d'y mourir novice, était ordonné par Monseigneur Chalandon dans la chapelle de la rue de la Barouillère ; le Père Blot, après avoir fait hommage de son livre : Au ciel, on se reconnaît, h la Mère de la Providence, proposait d'écrire une notice sur la Société des Auxiliatrices ; surtout, les Pères se montraient heureux et empressés de diriger d'excellentes recrues vers la nouvelle Communauté. Le Père de Ponlevoy répondait au supérieur des Jésuites de
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Liège qui mi avait demandé des renseignements sur le jeune Institut : « Je ne fais que passer par Paris, venant de l'Ouest, et allant vers le Midi, mais j'ai le temps de dire les meilleures choses sur cette nouvelle famille religieuse. Je la connais bien, très bien, nouB y donnons tous les ministères, les règles sont calquées sur les nôtres, l'esprit est bon, les œuvres utiles et nombreuses, » Le Père de Cacqueray envoyait la première novice bretonne, que tant d'autres devaient suivre. Louise de Lorgeril, dans l'élan joyeux et la fierté, un peu vide pourtant, de ses succès mondains, occupée un jour à sa coiffure, croit entendre Notrc- Seigneur lui adresser ces paroles : « Quoi, Louise, tu ornes tes cheveux de perles, quand mon front a été couronné d'épines pour i,oi ! » Les Exercices de saint Ignace la transforment, les âmes du Purgatoire, qu'elle a toujours aimées, l'attirent rue de la Barouillère. Elle y apporte sa bonne volonté et sa belle humeur ; dès les premiers jours elle écrit à une amie,. qui la suivra bientôt, sa surprise d'avoir trouvé la petite chapelle « t?ndue de velours rouge, avec son autel blanc et or, ses statues coloriées, .sos fleurs, sa musique joyeuse des jours de fête... Pas de draperies noires, point de larmes, ni d'os croisés comme pour des funérailles, mais uns simple inscription rappelant la grande pensée de la fondation et la devise : « Prier, souffrir, agir pour les âmes du Purgatoire » ; l'air ouvert des religieuses, leur simplicité i-ayonnante d'allégresso, leur entier abandon à la Providence la ravissent et, dès la première heure, elle se sent de la famille. Elle apporte encore une naturt? frémissante d'ardeur et d'indépendance ; l'obéissanc, le silence, la vie calme du noviciat coûtent à ce tempérament de feu, elle s'y plie avec une énergie constante, mais bien méritoire. Dieu la traite en âme fort^, il lui
réserve si peu de temps pour se sanctifier ! Pour la détachjr des créatures qui l'ont tant charmée, il lui donne, avec une largesse divine, « cette grâce de l'insuccès », la grâce du noviciat, et il met dans son âme, avec un sentiment profond du néant de toutes choses, un désir de la mort et un pressentiment de sa fin bien extraordinaire dans une jeune fille de vingtdeux ans, pleine de vigueur et de santé. De fait, au mois de mars 1864, elle est atteinte d'une fièvre muqueuse qui l'épuisé. L'air natal, que les médecins ont exigé, améliore son état, mais pour peu de temps, c'est bien la fin, elle le comprend : « Venez, mon bon Jésus, je vous désire, je vous aime » ; dans les moments les plus douloureux, elle s'écrie : « Pour l'amour de vous, mon Dieu, pour les âmes du Purgatoire ! Je ne désire ni la vie, ni la mort, mais votre volonté ! Si je meurs, je i egretterai cependant une chose : de n'avoir pas fait mes vœux et de mourir loin de ma communauté. » La Mère de la Providence lui permit de faire ses vœux 1^ 16 août, mais ce fut en dehors de la communauté que Dieu, pour la première fois, vint cueillir une âme dans la Société des Auxiliatrices du Purgatoire, le 5 septembre 1864.
Les Pères jésuites pouvaient multiplier les services rendus aux Auxiliatrices, le grand bienfaiteur restait toujours le Père Basuiau. Parfois la Mère Générale se plaignait de l'énergie qu'il mettait à la faire avancer au chemin royal et divin du détachement et de la souffrance : « Mon état est incompréhensible, je n'en puis plus. — Il est voulu de Dieu : Siistine. » Quelques jours avant le 25 mars 1862, il lui avait déclaré que ses filles devaient fêter son anniversaire à la jésuite, c'est-à-dire sans lui faire de cadeau ; mais, le 25 mars il lui apportait le travail qu'il avait fait sur les Constitutions de la Compagnie d? Jésus,
^ifiii de les adapter à la Société des Auxiliatrices. Il savait ainsi adoucir et tempérer ses paternelles remontrances et ses viriles décisions. « Ma surprise a ^té complète, écrivait la Mère de la Providence, le Père ne pouvait me faire un plus grand plaisir. Mon bon Maître, je vous supplie de lui rendre en suaves bénédictions, ses condescendances à ma faiblesse. » Avec les Constitutions, le Père Basuiau avait préparé un Coutnmier, c'est-à-dire que, de toutes les coutumes en usage dans la Compagnie de Jésus, il avait choisi celles qui pouvaient s'adapter au but des Auxiliatrices, et à leur manière de vivre, et en avait fait un recueil. Il est bien perm s de sourire -quelquefois en voyant la minutie avec laquelle le bon Père s'occupe des détails les plus minimes, et, sans doute, au réfectoire, pendant le Benedicite et les Grâces, il ne serait pas absolument nécessaire d'avoir sa serviette roulée, posée sur le bras gauche, et les mains dans les manches ; c'était cependant avec une joyeuse bonne humeur que l'on se pliait, rue de la Barouillère, à cette moindre recommandation comme à bien d'autres plus importantes et qui donnaient à la vie religieuse plus d'uniformité, en lui imposant plus de mortification.
A mesure que des secours nouveaux et puissants venaient aider la Mère de la Providence, Dieu permettait que peu à peu disparussent les amis et bienfaiteurs des premiers jours. Madame Jurien était repartie pour l'île Bourbon ; au début du mois de juin on apprit, rue de la Barouillère, que les meubles de son appartement venaient d'être vendus et ses domestiques congédiés. Qu'allait-elle donc devenir ? Dans les premiers jours de juillet, une lettre vint rappeler, s'il en eût été besoin, qu'elle était toujours l'amie fidèle et la femme forte d'une foi admirable.
Les récoltes avaient été ravagées par « un pou blanc^ rond, informe, car on ne lui aperçoit ni yeux, ni tête » ; et celles de la bonne Mère, comme les autres ; Madame Jurien n'avait pas cependant perdu sa confiance, et les secours, alors qu'il semblait impossible d'en recevoir, étaient venus lui prouver que la Providence n'oublie pas ses enfants. Elle remerciait la Mère Générale de ses prières et s'étonnait de n'avoir reçu aucune lettre. Elle écrivait de nouveau le 17 septembre :
« Ma chère fille, votre lettre m'a consolée de votre silence prolongé. Elle me l'explique surtout : vous ignoriez mon départ pour l'île Bourbon et tous les sacrifices imposés par le bon Maître à sa petite servante et fille. > — Elle est bien toujours la même, elle a quitté Paris sans le dire ! Elle souffre, là-bas, et elle l'avoue simplement : « Nul secours spirituel ne m'est accordé, autrement que pour les nécessités absolues de mon âme : confession, absolution... Mais un épanchemént de l'âme dans celle d'un Père, une parole consolante, fortifiante de la part d'une âme qui me soit chère en Dieu ; je ne connais plus cela, et j'en suis arrivée au point d'avoir perdu le souvenir de cette douceur, comme de cette consolation spirituelle. De lait enfin, il n'est plus question ; des os, de la viande noire, mais surtout des os, voilà ma nourri- Lur.i quotidienne, Rt je pourrais dire incessante. Il me vient en idée parfois que le démon a bien pu demander au bon Maître de me passer au crible comme le pauvre Job, et comme je n'ai pas la vertu de ce gentil» j'arrive quelquefois si près du fond de l'abîme, que je ne sais plus comment le remonter. »
Croyant toujours à son rôle de mère et tout à la fois de victime, elle ajoute, ayant en vue la Mère de la Providence : « Je souffre pour cette âme que Dieu
m'a confiée, et que vous connaissez. Par moments, il me semble que je ne crois plus à rien, que je doute de tout, que l'illusion a été mon partage dans toutes les douceurs que le Seigneur m'a fait autrefois goûter. En un mot, je suis celle âme, avec toutes ses tentations, et je vous affirme qu'elles sont fortes et nombreuses. »
Toute heureuse de savoir que le Sa nt Sacrement réside enfin dans la chapelle de saint Joseph, elle reconnaît joyeusement ses dettes envers le grand saint et promet de payer l'autel, mais les récoltes sont mauvaises, le terrible ver perfore toutes les cannes, c'est la ruine de la colonie. Aussi faut-il bien prier pour la fortune de la Sainte Vierge qui, comme toutes les autres, subit une terrible diminut on. Un conseil généreux termine la lettre :
« Prenez des filles sans dot, ma chère fille ; tant que le Seigneur restera vraiment voire héritage, que craignez-vous dans une part^ille condition ? Que l'héritage ne suffise pas aux dettes que vous avez contractées en vous appuyant sur la foi ? Ne craignez qu'une chose, c'est le manque de foi. »
Le 29 décembre 1862, le Cardinal Morlot, archevêque de Paris, mourait à six heures et demie du matin ; paternel et toujours bienveillant, il n'avait jamais rien refusé à la petite communauté de la rue de la Barouillère, à peine née et bi^n peu connue encore. Quelques mois auparavant, en octobre, il avait voulu qu'elle fût insérée dans le bref de l'archevêché et Monsieur l'abbé Lagarde, qu'il chargeait d'avertir la Mère Marie de la Providence, terminait sa lettre par cet éloge : « Enfin, Son Êminence aime beaucoup votre œuvre, ce bon esprit, ce bien fait dans l'ombre. » Monseigneur Chalandon la félicitait le 11 novembre : « La Providence vous gâte toujours, et les gâteries valent bien la peine que vous acceptiez
courageusement les chères tentations qu'elle permet : chères parce qu'elles seront un jour, dans le ciel, le plus aimé de vos mérites, comme la plus signalée de vos victoires. Ce serait un bonheur pour moi que d'avoir pu contribuer, en quelque petite chose, aux faveurs que vous accorde l'archevêché. » La perte du bienveillant cardinal fut durement sentie ; seize religieuses Auxiliatrices assistèrent, à l'archevêché, à la messe dite par Monsieur l'abbé Gabriel, en présence du corps du vénéré prélat ; trois d'entre elles suivirent les funérailles. « Jour et nuit, je ne pense plus qu'au cardinal Morlot, écrivait la fondatrice ; mon Dieu, rendez-lui tout ce qu'il a fait pour nous. » Elle avait bien espéré le voir présider les vœux perpétuels de la Mère de l' Immaculée-Conception et de la Mère de la Miséricorde, le 25 janvier ; ce fut le cardinal Donnet qui le remplaça. Monsieur l'abbé Gabriel était là ; Monsieur l'abbé Toccanier rappelait le souvenir du saint curé d'Ars, trois Pères Jésuites, le R. P. Provincial, le Père Hubin, et le Père Basuiau témoignaient par leur présence, combien la Compagnie de Jésus portait d'intérêt à la Société des Auxiliatrices du Purgatoire : vraiment la fête était complète, plus complète que les assistants ne le supposaient, car une de celles qui se donnaient pleinement à Jésus et dont la Société acceptait la donation, la Mère de la Miséricorde, devait avoir, sur le développement de l'œuvre, le rôle magnifique que nous étudierons plus tard.
Avec les vocations, avec les vœux perpétuels, avec les Constitutions, c'était toute la Société qui sortait du berceau et se développait dans le plein essor de sa jeune vie : le 8 février, la Mère de la Providence annonçait a ses filles que le troisième an était fondé, et que la Mère du Sacré-Cœur en serait i'Instructrice ;
la Mère de la Miséricorde la remplacerait comme Maîtresse des novices. L'Instructrice du troisième an venait d'achever sa trente-sixième année, et la Maîtresse des novices n'en avait pas beaucoup plus 4ie vingt-huit ; son visage était resté extrêmement jeune et la tradition veut qu", pour se vieillir, elle mit des lunettes bleues : les âmes, rue de la Barouillère, pour mûrir, n'attendaient pas les années.
La Mère du Sacré-Cœur avait été six années maîl.resse des novices, elle devait diriger le troisième an tm peu moins de deux années : ainsi, la première chaque fois, elle occupait, l'une après l'autre, les deux «barges les plus importantes pour la formation des religieuses. Puisque les Auxiliatrices du Purgatoire voulaient emprunter à la Compagnie de Jésus son esprit et vivre de sa vie, autant que cela leur était possible, elles devaient aussi prendre ses méthodes et ses moyens essentiels ; peut-être n'en est-il pas de plus original et de plus puissant que cette troisième année de noviciat ; elle vient, après plusieurs années de vie religieuse et d'expérience révélatrice, donner, à des esprits plus réfléchis, l'intelligence plus nette de leurs devoirs, rendre ou garder au cœur la droiture et la force de ses premiers élans. Chose évidemment nécessaire dans le début d'une fondation, mais intéressante pourtant à constater, il arrivait que celle qui devait présider à cette formation, ne l'avait jamais reçue. Dieu y avait pourvu largement : la Mère du Sacré-Cœur était une âme d'oraison ; non contente d'y donner le temps marqué par la Règle, elle y revenait au premier moment libre. Un jour, on la plaignait d'avoir attendu des heures dans un bureau et perdu son temps : « Une religieuse, répondit-elle, n'attend jamais et ne perd pas son temps, car il lui est toujours facile de s'entretenir
avec Notre-Seigneur. » Ainsi elle était maîtrebse de sa pensée, et quand les choses du dehors ne l'attiraient plus, rentrée en elle-même, elle trouvait Dieu comme à ses ordres et, sans obstacle, s'entretenait avec lui. De cette maîtrise d'elle-même toute surnaturelle naissaient le calme et la lucidité de son esprit, et cette activité exempte d'empressement et d'agitation qui lui lit mener à bien des œuvres si nombreuses, si diverses et si importantes.
La Mère Saint-Pierre fit son troisième an l'anné.: suivante ; elle écrivait le 29 janvier 1864 : « Ce matin, notre Révérende Mère m'annonce que le 29, fête de saint François de Sales, s'ouvrira mon troisième an !.. Je dois dire adieu à tout et à tous, et m'erfermer, seule avec Notre-Seigneur, jusqu'aux noces éterneil 's du 25 janvier 1865. Quelle grâce ! Elle m'écrase le cœur ! Moi, épouse de Jésus-Christ jDour l'éternité ! » Ses notes vont nous aider à comprendrez les fruits merveilleux de ces mois de recueiillemcnt et aussi la méthode et la spiritualité de la Mèro Marie du Sacré-Cœur.
Cette année de calme — et les moins experts dans les voies d/î Dieu ne s'en étonneront pas — ne st passait pas sans tempête. Au moment de commencer la grande retraite de trente jours qui, cette année ne s'ouvrait qu'à la fin de décembre, la Mère Saint- Pierre note, précisément au-dessus des lignes que nous venons de citer : « Que de souffrances depuis ces mots écrits le 27 janvier !.. La m.*r en furie dans le corps, l'esprit et le cœur... Humiliations sur humiliations, dont je n'ai plus le souvenir formel. Une grâce de détachement général !.. Louer, honorer, servir Dieu : je l'ai loué avec une bouche impure ; jd l'ai honoré avec une imagination déréglée ; je l'ai servi avec un amour-propre qui se cherchait... Et
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cependant II sauvera mon âme ; ce ne sera pas par justice, mais par miséricorde ! »
On se rapp.'lle comment la Mère du Sacré-Cœur faisait la guerre à l'égoïsme et à l'amour-propre, avec quelle finesse de psychologie et quel amour de Dieu elle en poursuivait les plus subtiles mamlestations ; à si bonne écolo, Mère Saint-Pierre s'étail "nstruite, et b\s grâces de choix d.:- la troisième année de noviciat aidant, elle devient presque aussi perspicace que la Mère Instructrice : « Viennent m^s années de jctinesse, de dix-huit à vingt-cinq ans : indépendance de l'esprit, orgueil du savoir, amour de la domination, divinité qui se plaçait sur l'autel avec des adorateurs, d»\s offrandes, des prières et de l'encens ! Idole mensongère qui croyait mériter les hommages par les grâces dont elle abusait en se les appropriant, et en ne les rapportant pas à l'Unique et Divine source dont elles émanaient. En parlant de Notre-Seigneur et en chn'chant à le faire aimer, elle cherchait encore plus à se rendre aimable et aimée, et à prendre dans les cœurs une place plus haute, plus respectée, plus sainte. Certes, je Tespèr:, ces actes n'étaient point délibérés et raisonnes, mais enfantés par cet amourpropre qui devenait plus coupable en se subtilisant ! »
Elle trouve même encore l'amour-propre dans l'attrait qui la poussa vers la vie religieuse ; sans doute elle y chercha Notre-Seigneur, mais îfussi, elle ose l'écrire, surtout le besoin de fuir avec sa propre douleur à la mort de Monsieur Simart, l'emprise du monde, le désir de ne dépendre qu ? de Dieu seu. et de trouver la paix, en le servant selon sa raison et se. on son cœur ! On pensera qu'elle subtilise et que, s'il s'y mêlait peut-être un peu de recherche de sa propre tranquillité, c'est pourtant bien l'amour de Jésus qui l'a poussée dans la vie d'Auxiliatrice ; il ne nous
en faut pas moins admirer l'austère sévérité de cetter âm3 pour elle-même, et reconnaître dans cette recherche un peu minutieuse, pleine pourtant d'allègn virilité, la manière, plus calme sans doute, niait également tenace et surnaturelle de la Mère du Sacré- Cœur,
C'est elle encore qui fait écrire à la Mère Saint- Pierre son élection par A+B : « La vie religieuse étant l'idéal de la vie humaine, puisqu'elle reproduit celle d'un Homme-Dieu, les répugnances que je sentà l'embrasser sont une preuve évidente du dérèglement de ma volonté entraînée par les sens, l'esprit du monde ou le démon ; c'est pourquoi je veux faire des vœux perpétuels qui m'engagent à la face du ciel et de la terre, me mettant ainsi, par la grâce toute-puissante que mon Dieu a promis d'accorder à ceux qui marcheront à sa suite, hors de la portée de mes ennemis. Et pendant que je prononcerai la formule de mes engagements sacrés devant le très sacré corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je supplie mon bon Ange de chanter pour moi, exprimant ainsi les sentiments de mon cœur. »
Elle s'arrête toute fière de son calme et de ce qu'elle estime la froide rigueur de son raisonnement, persuadée que saint Ignace doit être content de cette élection ; mais, les derniers mots nous le faisaient présager, son cœur commençait à vibrer puissamment et, si elle avait continué, une flamme ardente eût passé dans sa phrase et brûlé ses mots, « l'amour allait tenir sa main et écrire en tout autres termes. >^
La Mère du Sacré-Cœur n3 s'y serait pas opposée ; et nous n'avons pas oublié son grand principe : « On ne peut rien qu'en aimant. » Aussi, avec quelle reconnaissance, avec quel amour la Mère Saint- Pierre et ses sœurs du troisième an avancèrent dans
cette voie de la vie religieuse. Si, peut-être, un peu d'amour-propre les y fait entrer, l'amour de Jésus seul leur fera embrasser et chérir ses continuelles et crucifiantes austérités. Quand, dans les Exercices, la retraitante rencontre ce divin Sauveur adoré, quand elle le voit prendre le chemin du Calvaire, son cœur pousse un cri : « Enfin !.. » Ehe continue : « Le cœur noyé dans l'amertume, Jésus se rend de Béthanie à Jérusalem, de la ville d'obéissance à la ville du crucifiement et de la paix. Le Seigneur, dit saint Ignace, va à sa Passion ; cette expression vibre en mon cœur. Il y a sept ans la grâce me portait à la Passion ; aujourd'hui, ô mon Dieu, je puis le dire en toute vérité : je vais à la Passion. Rien de sensible en votre grâce, ma chair, mon esprit et mon cœur frémissent, mais je vais à ma Passion pour accomplir vot.rs volonté. Je vous glorifierai pour expier mes péchés, pour sauver mes frères, pour soulager les âmes du Purgatoire. Pour comprendre leurs souffrances, il me fallait cette retraite. Elles n'ont plus de facultés, plus de mémoire, plus de liaison avec la terre ; elles ne voient pas Dieu ; la sainte Humanité de Notre-Seigneur ne les console plus, elles n'ont que le Saint-Esprit, que l'amour qui les console, les fait souffrir en paix, et même leur fait préférer leurs souffrances inexprimables aux joies du Ciel, si on les leur proposait avant l'heure marquée par leur Père céleste. Il me fallait subir ce supplice pour les comprendre et me donner le zèle de leur délivrance... A force de souffrir, mon corps lui-même est en langueur, mais au moins aujourd'hui, en regardant Notre-Seigneur, je cache mes plaies en ses Plaies, et je noie mon amertume dans les amertumes infinies de son Cœur. »
G't\st bien le grand amour fort comme la mort, celui qui vit de sacrifices et d'immolation, l'amour sanglant
comme celui du Crucifié divin ; pour ne pas l'oublier la retraitante trace le 18 janvier 1865 ces lignes caractéristiques : « J'écris ceci pour me servir de témoignage contre moi-même, le monde et le démon, en ces jours de tentation que j'attends et dont je triompherai par la grâce de mon Dieu, Lui, est fidèle !
« Sous l'action de la grâce, dan8 un moment où la vie religieuse m'apparaît comm ; un calvaire douloureux, où tout m'est répugnance, sensibilité, révolte dans les sens, l'esprit et le cœur, je prends la détermination invariable de me vouera Notre-Seigneur Jésus- Christ par les vœux de pauvreté, chasteté, obéissance et la cession complète aux âmes du Purgatoire. Cette détermination est le fruit des grâces de mon Dieu en cette retraite, où sa divine Vérité a daigné m'éclairer par Elle-même, ayant oublié toute créature, tout enseignement, tout désir précédent... Je m'attache au bois de la croix avec des clous, afin de n'en descendre jamais, quelle que soit la tentation ! »
La retraite pouvait s'achever dans les névralgies, les obscurcissements de l'esprit et les tortures du cœur, dans une solitude telle que l'âme n'aspirait plus qu'au calme du tombeau, l'âme était prête au sacrifice complet et à la hauteur de sa sublime vocation : « 25 janvier : Enfin les vœux, sans émotion... Calme, paix et joie... dans le Saint-Esprit... Les vœux sont une conséquence des épreuves précédentes et préparent les épreuves à venir... Que la grâce de mon Seigneur soit bénie de celles-là et me soutienne en celles-ci ! Amen ! Alléluia !.. »
Le jour où la Mère Saint-Pierre écrivait ces lignes, le jour où un an après les premiers vœux de la Mère Saint-Ignace, elle s'engageait pour jamais à suivre Jésus dans la Société des Auxiliatrices du Purgatoire, Monsieur l'abbé Gabriel venait rue de la Barouillère,
pour recevoir les serments de la nouvelle professe, et ii trouvait des mots tout paternels pour la féliciter ; la Mère du Sacré-Cœur, elle, n'était là que par son cœur ; depuis un mois, elle était à Nantes, supérieure de la maison que la Société venait d'y fonder.