MORT DE MONSIEUR GABRIEL
DIRECTION DU P. OLIVAINT.
La Mère de la Providence souffrait profondément du départ du P. Basuiau ; elle souffrait aussi de certaines paroles inconsidérées qui lui faisaient entrevoir un avenir bien sombre. On lui disait qu'un brisement entre la Société des Auxiliatrices et les Pères de la rue de Sèvres était inévitable, que les rapports ne pourraient plus être ce qu'ils avaient été : la personne qui parlait ainsi semblait y être autorisée, sans l'avoii été pourtant jamais, et la pauvre Mère avait peur. Heureusement les paroles et les actes des supérieurs démentaient de si audacieuses et si inexplicables affirmations. Le Père de Ponlevoy écrivait de Vannes : '< Puisque vous êtes la Mère de la Providence, soyez-en la fille. S'il y a une assistance spéciale d'en haut aux voies de Dieu pour chaque âme en particulier, combien plus pour toute une famille d'âmes unies dans le Seigneur... Soyez bénie, vous, et toutes les vôtres do Nantes. » Le Père Olivaint qui, recteur de Vaugirard, n'avait pu accepter de prêcher la retraite rue de la Barouillère, s'excusait de la rue de Sèvres, dont il
venait d'êire nommé Supérieur, de ne le pouvoir pas encore cette année : il acceptait pour l'année suivante et choisissait pour le remplacer le Père Letierce ; il faisait les meilleurs vœux pour la chère communauté des Auxiliatrices et leur œuvre si belle. Le P. Letierce fut enchanté de ce qu'il vit et entendit, les échos en résonnèrent jusqu'à Lille, le bon doyen de Saint- Maurice, écrivait le 2 novembre :
Ma vieille Enfant,
« Il en fait de belles le Père Letierce ! Ne voilà-t-il pas qu'hier devant un de nos beaux auditoires, en l'excitant à prier pour les morts, il félicite Lille de comprendre cette belle œuvre, puisque c'est de Lille qu'est partie celle des Dames Auxiliatrices, et il va jusqu'à dire que j'y ai été pour quelque chose. Il m'a fait rougir. Mais c'est égal, je ne sais combien de douces émotions il a éveillées en moi. Il me semblait vous voir là, dans les grandes circonstances, buvant les influences divines et, d'un regard furtif, épiant les impressions de votre père de Lille, lorsqu'il sentait autour de lui palpiter les cœurs sous l'action de la grâce et, lorsque vous trouviez un moment, accourant chez moi pour vous écrier : « Mon Père, mon Père, comme cela va bien !. . Et l'on croirait à Paris que je vous oublie ! «
Le Père Fessard qui devait bientôt rejoindre le Père Basuiau, étant nommé visiteur en Chine, venait rue de la Barouillère raconter paternellement les détails de son voyage à Rome ; il avait été avant son départ prendre les ordres du Révérend Père Général. C'était au mois d'octobre ; la Mère de la Providence ne put le recevoir, elle avait été atteinte, après la retraite du Père Letierce, d'une rougeole assez grave pour donner de sérieuses inquiétudes. Elle voulut
que le Père ne tînt aucun compte de sa maladie : le voyageur parla tout simplement, comme s'il avait été en famille, et il ne lui fut pas difficile de le supposer.
En route pour la Chine, le Père Fessard trouvait le temps d'écrire à la Mère de la Providence :
En mer, de Messine à Alexandrie, 26 octobre 1865
Ma bonne Mère et chère Fille en N.-S. P. C.
« Je sais combien votre charité veut bien prendre d'intérêt au pauvre visiteur de nos missions de Chine ; de là ce petit mot. Les 19, 20 et 21, j'ai ressenti, quoique pas très fortement, le mal df^ mer. Depuis le 22, je vais bien, et j'ai le bonheur d'offrir tous les jours le saint sacrifie^. Souvenir bien paternel, je vous prie, à toute votre intéressante communauté. Votre humble serviteur en Jésus-Christ, « M. Fessard, S. J. >)
« P. S. — Il est probable que nous arriverons ce soir à Alexandrie. J'espère que vous êtes maintenant au moins en convalescence, et que le Cœur de Jésus v©us a rendu entièrement une santé si chère et si utile à tant d'âmes. Néanmoins toujours l'adorable et douce, quand même, volonté de Dieu.
Vive Jésus ! )'
Arrivé à Shanghaï, le 10 décembre, à cinq heures du soir, le Père Fessard envoyait aussitôt des nouvelles du Père Basuiau : « Je lui ai fait part de ce que vous savez, il se porte à merveille, il est venu providentiellement ici pour Je poste qu'il y occupe, au profit et au contentement de tous, étrangers et jésuites. A. M. D. G.
« A Shanghaï, comme à Paris, commo partout, à
votre Société de cœur, en et par celui de Jésus. » Tous ces témoignages de paternelle bonté et de si affectueux dévouement consolaient l'âme de la Mère de la Providence, sans lui donner pourtant le secours providentiel et immédiat dont elle avait besoin. La grande responsabilité qu'elle portait, ses peines intérieures, les souffrances souvent aiguës par lesquelles Dieu se plaisait à la faire passer, rendaient plus nécessaire que jamais le secours d'un guide ferme et compatissant. L'œuvre du P. Basuiau était achevée, celle du Père Olivaint allait commencer : déjà Dieu préparait les voies, un peu rudement.... la main toutefois restait paternelle.
L'un des premiers actes du nouveau supérieur de la rue de Sèvres avait été de supprimer le chapelain, et le confesseur jésuite de la communauté des Auxiliatrices. Très loyalement, il répondait aux vœux de bonne année de la Mère de la Providence :
Paris, 5 janvier 1866.
Ma Révérende Mère, P. C.
« Si je n'étais grippé en ce moment, je serais allé déjà moi-même vous voir, pour dissiper, en vous donnant au besoin des explications, tout malentendu. Je compte vous faire une petite visite dans le courant de la semaine prochaine. — Je l'espère, après avoir causé avec vous, vous serez convaincue, ma Piévérende Mère, que je suis affligé de vous affliger, que la faveur dont vous jouissiez par là même qu'elle était contraire à nos règles et à nos usages, devait cesser un jour ou l'autre, qu'en vous pressant d'avoir un aumônier, je ne retire pas, loin de là, croyez-le, à votre chère Société, la protection de notre maison ; et qu'au contraire, je vous serai pour ma part d'autant
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plus paternellement dévoué qu'il me sera permis do l'être en gardant, plus fidèlement, les usages de lu Compagnie.
« Agréez, ma Révérende Mère, mes souhaits pour cette année, ainsi que mes sentiments bien respectueux et bien dévoués en Notre-Seigneur.
P. Olivaint, s. J. •
La situation était nette, la promesse fut tenue.
Monsieur l'abbé Pernot, des Missions étrangères, s'offrit à dire la messe rue de la Barouillère, à la seule condition qu'on ne lui parlât pas de rétribution. Quelques jours plus tard, le P. Olivaint venait voir la Mère de la Providence qui le pria de bénir la Communauté réunie dans la salle Saint-Ignace. Le Père ayant lu ces mots gravés sur le mur : C'est Vamour de Jésus-Christ qui nous a réunies, les commenta eu quelques mots de feu comme il savait en tirer de son cœur. Il bénit les religieuses en leur disant qu'il emportait du nouvel Institut une plus grande estime, et un plus grand désir de lui prouver tout son dévouement.
L'occasion ne tarderait pas. La Mère Générale avait besoin de conseil et surtout d'appui ; les avis contraires, venus de côté et d'autre, redoublaient ses anxiétés ; « l'un trouve que l'on va trop vite ; l'autre, trop lentement... mon Dieu, donnez-moi votre lumière ! ■> On commençait à l'entrevoir, bientôt elle brillerait de tout son éclat ; en attendant, la Mère de la Providence devait trancher les questions les plus graves.
Dès 1860, le docteur Manning, le futur archevêque de Westminster et Monsieur l'abbé Lelièvre, avaient demandé une fondation à Londres : à cette date, c'était impossible ; en 1863. lady Georgiana FuUerton,
avait fait entrevoir que des propositions sérieuses ne tarderaient guère. De fait, Monseigneur Grant, évêque de Southwark écrivait le 2 février 1865 : « Ah ! rappelez-vous que des milliers d'églises ont été fermées dans cette île, que nos monastères ont été démolis, que les saintes âmes du Purgatoire ont perdu les grandes fondations d'aumônes et de messes des temps catholiques. Ces saintes âmes ont besoin d'une réparation perpétuelle rayonnant de Londres sur toute l'Angleterre... si vous avez des sœurs qui ne parlent pas l'anglais, qu'elles ne s'effrayent pas puisque la charité fait venir le don des langues... A quelle époque pourriez-vous en promettre ? «
Monseigneur Grant était pressé, la Mère de la Providence l'était moins : le Père Olivaint consulté lui avait pourtant répondu : « Ne refusez pas légèrement des offres que vous pourriez regretter plus tard. — Sans doute, mais comment accepter en ce mois de février 1866 ? « J'ai toujours pensé, répondit la Mère Générale à Sa Grandeur, que Notre-Seigneur nous appellerait un jour sur cette terre consacrée par le sang de tant de martyrs, et j'aime à espérer que notre petite Société pourra s'établir dans un pays où l'hérésie n'a pas craint d'attaquer le dogme consolant du Purgatoire. Mais, Monseigneur, cette heure est-elle venue ? )> Les Auxiliatrices vivaient dans une « bénite pauvreté », leurs œuvres étaient dès lors toutes gratuites, la fondation de Nantes avait épuisé les ressources et le personnel disponibles ; vraiment, un établissement en Angleterre était impossible en ce moment. La Mère de la Providence avait répondu à Monseigneur Grant le 7 février ; il insistait le 10 «... Je viens vous dire qu'après avoir prié comme vous l'avez déjà fait, il faut penser à agir, puisque le souffrir n'y manquera pas. Nous aurons des
difficultés, mais c'est aux saintes âmes souffrantes à les surmonter » ; et Monseigneur bénit les trois communautés : Paris, Nantes, Battersea. Batt^rsea ne fut jamais fondée. Après avoir exprimé toute sa reconnaissance, la Mère de la Providence disait qu'ayant prié et soufïert, elle se voyait hélas ! obligée d'attendre que le bon Dieu lui donnât les moyens d'agir.
Oh ! oui, elle avait souffert, et elle soufîrait toujours; elle écrivait pendant ces négociations même, à la date du 9 février : « Mon Dieu, vous m'avez brisée, vous m'avez broyée en m'enlevant l'appui que vous m'aviez donné, soyez-en béni ! Tout contribue au bien de ceux qui vous aiment. Que penserai-je de tout cela sur mon lit de mort ? » La main qui la frappait était pourtant toujours paternelle ; à cette date des réponses pratiques venaient de divers côtés dissiper ses doutes : on lui communiquait VExamen général qui devait être présenté aux novices, le livre des Instructions pour le noviciat et pour le juvénat, des commentaires de la règle, des sources à exploiter pour les instructions du troisième an ; quand il retire, Dieu se plaît à dédommager.
Il arrivait en outre ceci : la Mère de la Providence par ses souffrances apprenait l'art divin d'aider et de consoler les autres : Qui non est expertus pauca recognoscit ; {Eccli., xxxiv, 10) l'expérience seule nous instruit vraiment. Cette âme si ardente eut le don si rare d'attirer la confiance et de grandir les courages. C'étaient non seulement ses filles, les dames associées, les personnes du monde qui trouvaient dans sa foi et dans la bonté de son cœur la force et la vaillance ; plus d'une fois des religieux sentirent dans le petit parloir de la rue de la Barouillère, en l'écoutant, leurs doutes s'évanouir, et renaître
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l'entrain joyeux des premières années passées au service du Seigneur, Elle s'en étonnait ; cette donneuse de courage avait tant besoin d'être aidée : « Quelle métamorphose dans tout mon être, dans mes pensées... Je sens mes idées s'élargir. » Savoir supporter la souffrance, n'est-ce pas, en effet, triompher de l'égoïsme et sortir de soi ? On ne sort pas de soi, sans rencontrer Dieu et élargir, au contact des idées divines et du Cœur divin, ses propres idées et son propre cœur.
Très simple dans sa piété, la Mère de la Providence en même temps qu'elle savait exciter les courages, conseillait facilement aux autres les pratiques et les dévotions qui lui avaient réussi. Comme sainte Thérèse, elle aimait beaucoup saint Joseph, et elle avait pris l'habitude d'avoir toujours dans sa poche une petite s.tatue en métal de son puissant protecteur. Ayant à faire une démarche elle se sentait plus forte avec sa statuette ; c'était son talisman ; le grand saint, par plus d'une grâce lui avait fait comprendre qu'il agréait la simplicité de sa foi. Toujours expansive, elle aimait à conseiller aux autres de l'imiter, et elle offrait volontiers des statuettes semblables à la sienne. Bien des prêtres les avaient acceptées, le Père de Ponlevoy lui-même après en avoir béni un certain nombre rue de la Barouillère, en réclamait pour ses pénitents et pour ses pénitentes. Dans plusieurs familles on connaissait et on vénérait « saint Joseph de la poche )\ sans savoir le plus souvent d'où venait cette pieuse pratique. Le 11 avril 1866, la zélatrice de saint Joseph recevait cette lettre de Bordeaux :
Ma Révérende Mère,
« A son retour de Paris, Madame Heuzé eut la bonté de me remettre de votre part un saint Joseph de
CHAP. X, MORT DE M. GABRIEL. LE P. OLI\'AlNT 'Mj[i
poche et un saint Joseph pour ma table de travail. Je tiens avant tout à vous remercier de ce bon envoi, dont je n'ai pas tardé à éprouver les consolants effets et à recevoir des secours précieux, dans la position très onéreuse où je suis placé.
« Cette simple dévotion prend heureusement de l'extension, et je la conseille très fort. Seulement, j'ignore où l'on doit demander ces statuettes ; je prends donc la liberté, ma Révérende Mère, de m'adresser à vous pour avoir l'adresse du marchand, ou pour vous prier de me faire expédier deux cents statuettes de poche, dont je vous enverrai le montant dès que l'envoi me sera parvenu.
« Veuillez agréer, etc.
P. Roux. S. J. «
A cette époque précisément la Mère Générale cherchait un petit pied à terre aux environs de Paris, où ses filles pussent respirer un peu à l'aise : le jardin de la rue de la Barouillère, était petit et peu aéré. Saint Joseph fut chargé d'y pourv^oir et découvrit le terrain qui convenait, près du bois de Glamarh. La Mère de la Providence alla trouver un homme d'affaires : « Nous n'avons pas d'argent, mais rien que des dettes ; si, à ces conditions, vous voulez bien vous occuper de nous, vous voilà averti. )> Le notaire accepta cette mauvaise créancière, et l'achat fut bientôt conclu : « Saint Joseph qui a fait découvrir la propriété, disait-elle, ne manquera pas d'en couvrir les frais. » Il fut même assez bon pour permettre d'acquérir un terrain contigu, dit des Groseillers, et les novices purent aller prendre l'air une ou deux fois par semaine dans la maison de campagne dédiée à Notre-Dame du Sacré-Cœur ; la première messe y fut célébrée l'année suivante, le 31 mai.
Il n'y avait pas encore un an que le P. Basuiau avait été enlevé à la Mère de la Providence quand, le 4 juillet 1866, Dieu lui prenait Monsieur l'abbé Gabriel ; elle perdait les deux prêtres qui l'avaient le plus et le mieux soutenue. Les séparations succédaient aux séparations, et la pauvre fondatrice, seule désormais à porter sa croix, la sentait plus lourdement accabler ses faibles épaules. Monsieur Gabriel estimant la charge de curé trop écrasante pour ses soixante-dix ans, avait donné sa démission, malgré les supplications de ses vicaires et de ses paroissiens ; il croyait d'ailleurs que quitter la cure de Saint- , Merry c'était n'être que plus libre de s'occuper de sa chère famille de la rue de la Barouillère, et il le faisait toujours avec bonheur. Le 11 juin, il quittait Paris après avoir pris congé de ses filles avec des témoignages si particuliers d'affection paternelle qu'elles en furent frappées ; le 25, il y rentrait à l'improviste, et venait surprendre la Mère de la Providence alors bien souffrante. Il ne resta que quelques jours, et retourna continuer ses vacances chez Monsieur Monnery, son intime ami, à Poular-Velin, sur la rivière de Landerneau.
Le jeudi, 5 juillet, une pénitente du Père Millériot, venait de sa part, rue de la Barouillère, avertir que Monsieur Gabriel était mort dans un accident en mer. Il était huit heures du matin : la ]\Ière Saint-François de Borgia qui avait reçu la nouvelle veut, avant de prévenir la Révérende Mère de la Providence, en avoir confirmation. Elle envoie une religieuse près du Père Millériot qui confesse à Saint-Sulpice ; le Père est très affirmatif : une dépêche, amionçant la catastrophe a été lue la veille au soir à Saint-Merry. Presque en même temps le sacristain de cette paroisse vient apporter rue de la Barouillère le douloureux
message. Avec toutes les précautions que peut inspirer l'amour filial, la Mère Supérieure apprend à la Révérende Mère Générale que Dieu prive encore la Société d'un ferme appui. « Quel coup ! écrit-elle, que cette mort de mon cher et vénéré Père Gabriel I Une dépêche annonce qu'il s'est noyé hier entre trois et quatre heures. Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de nous ? »
Elle pleure, et personne n'osera lui reprocher ses larmes, mais elle n'oublie pas que Monsieur Gabriel lui a dit un jour : « Ma chère fille, je compte sur vous pour ne pas me laisser dans le Purgatoire. » C'est son devoir, c'est celui de ses filles de prier et de faire prier pour le vénéré Supérieur, pour l'insigne bienfaiteur de la Société, Toutes vont faire le chemin de la croix pour son repos éternel ; pendant trente jours la communion sera offerte à la même intention ; toute la journée du jeudi et du vendredi, les unes écrivent aux communautés et aux prêtres associés, les autres vont de couvent en couvent quêter prières, chemins de croix et communions « Mon Dieu, vous connaissez mes désirs, ayez pitié de cette âme bien aimée, et aussi de ses pauvres enfants !.. Il me semble que tout mon temps appartient à cette âme. Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Comme toutes ces épreuves creusent ma vie ! Je ne peux certainement m'appuyer que sur la croix, »
Le samedi, au moment même où la chère dépouille venait d'être déposée dans la chapelh des catéchismes, deux religieuses Auxiliatrices s'agenouillaient l'une à droite, l'autre à gauche ; pendant les journées du samedi, du dimanche, du lundi, elles viennent toutes occuper, les unes après les autres, les deux mêmes places et monter une garde d'honneur de prière et de reconnaissance près du cercueil du saint prêtre. Que
de souvenirs pour les anciennes de la rue Saint- Martin : c'était là où elles priaient, où elles pleuraient, que le bon abbé Gabriel prenant en main la direction de la Société, avait donné la première retraite dans les circonstances difficiles que l'on n'a pas oubliées. 11 parlait encore et bien éloquemment, le vaillant apôtre de Jésus-Christ : defunclus adhiic loquiiur, (Hébr., XI, 4) : Qu'est-ce donc que la vie ?.. Néant des choses de la terre, incertitude du temps ; les seules vraies réalités sont éternelles.
Peu à peu les détails arrivaient sur cette mort imprévue. Le mercredi, 4 juillet vers midi, après le déjeuner, Monsieur l'abbé Gabriel proposa une promenade en mer ; son hôte lui fit observer que le vent était très fort. « Bah ! répondit-il, vous avez peur de tout pour moi ! » Ils montèrent dans une barque neuve qui faisait la joie de Monsieur Gabriel. La conversation était très animée ; le vent fraîchit. Le matelot qui tenait la barr >, plie une voile. « Je vais à l'autre », dit Monsieur Gabriel, mais il se trompe de manœuvre et, dans un mouvement brusque fait chavirer la barque. Dans l'eau, il s'accroche d'instinct à Monsieur Monnery et l'entraîne ; soudain, l'étreinte se desserre, Monsieur Monnery se sent libre, mais son vénérable ami a disparu ; le médecin assura que l'asphyxie avait été instantanée. De la grève, on avait entendu les cris ; une barque arrive qui recueille les deux survivants. A peine touchait-elle le rivage que le flot apportait le cadavre et on le déposait dans la maison, d'où une heure auparavant Monsieur l'abbé Gabriel était sorti plein de vie.
Les obsèques eurent lieu le mardi, 9 juillet, u A huit heures, seize religieuses de chœur furent envoyées en quatre bandes à Saint-Merry. Elles se réunirent dans la chapelle des catéchismes, suivirent le cercueil
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et se placèrent, à gauche du catafalque, ijiiniédiatemeiit derrière la famille. Une messe basse fut dite par Monsieur le curé au bel autel, dernier don de Monsieur Gabriel avant de quitter la paroisse. L'église était pleine, la tristesse se peignait sur tous les visages, les prêtres pleuraient comme des enfants qui ont perdu leur père, A neuf heures et demie, le convoi se mit en marche à travers un concours immense de personnes accourues sur le passage de celui qui n'était ni un grand, ni un riche de la terre, mais que les dons de Dieu avaient fait... un riche du ciel.
« Le corbillard avançait lentement, suivi de prêtres, de religieux. Les nôtres allaient deux à deux. Le silence n'était interrompu que par le glas de Notre- Dame qui pleurait le nouveau chanoine qui n'avait fait que passer, (sa nomination était du 27 mars.) » Le corps fut inhumé à Sorèze, où reposait la mère bien aimée de Monsieur Gabriel.
Le souvenir de la chère morte avait rempli les dernières nuits de celui qui allait la rejoindre. Le matin même de son dernier jour. Monsieur Gabriel avait demandé l'ornement noir et dit la messe pour son père et sa mère.
La Mère de la Providence n'avait pas eu la force d'assister, avec ses filles, aux funérailles du regretté supérieur. « Je ne puis dire ce que j'éprouve, écrivaitelle, le lendemain, la charge me paraît au-dessus de mes forces. Mon Dieu, donnez-moi du courage ! » Et à la date du 23 juillet : « Dieu seul connaît le glaive à deux tranchants qui me traverse le cœur. Cette mort me produit toujours le même étonnement ! »
Les Auxiliatrices du Purgatoire avaient raison d'honorer la mémoire de Monsieur l'abbé Gabriel et de le pleurer fidèlement, elles étaient à leur place derrière
la famille ; c'était leur père dont elleB suivaient le «ercueil. Monsieur le curé de Saint-Merry n'avait jamais, sans doute, songé à fonder une congrégation religieuse ; par la force des choses qui manifeste la force de Dieu, il était pourtant devenu, — je ne dirai pas le fondateur ; dans l'œuvre que nous voyons se développer, il n'y a qu'une fondatrice — mais un agent essentiel de la fondation. Sans lui, qu'aurait pu, en 1856, Mademoiselle Eugénie Smet ? avec lui, on l'accueille partout, et d'abord à l'archevêché. Curé d'une paroisse importante, bien vu de Monseigneur Sibour, Monsieur l'abbé Gabriel donne à l'œuvre naissante une autorité, une considération qu'elle ne pouvait tenir de sa fondatrice inconnue ; la science et la vertu du prêtre, son zèle apostolique, tout, jusqu'à son âge et à son originalité, lui permet de se montrer et d'être pour Mademoiselle Smet le protecteur et le père dont elle a besoin. Ce rôle de père et de protecteur, Monsieur l'abbé Gabriel l'a rempli avec un tact parfait et un désintéressement surnaturel admirable : un autre peut-être, aurait pu trouver que les jésuites occupaient une bien large place dans la jeune communauté dont il était le supérieur, et penser que ce n'était pas au P. Basuiau, mais à lui, de donner à ses filles et leurs règles et leurs méthodes de vie surnaturelle. Il ne consulta jamais son amour-propre, il ignora toujours la susceptibilité, et le bien fait par d'autres aux Auxiliatrices du Purgatoire, il le considéra toujours comme fait à lui-même. On lui avait demandé de vouloir bien accepter de prêcher, à la rue de Sèvres, le panégyrique de saint Ignace :« Comment pourrais-je refuser, dit-il simplement, vos Pères sont si bons pour nous ! » On ne trouve pas dans l'histoire des dix années qui s'écoulèrent de 1856 à 1866, une seule trace de froissement entre le Supé-
MoNSlKl R i/aRI5K GaIîHIKL.
G. Beaiiclusiie. Eiiii.
G. Dcberquc, Imp,, Paris.
rieur des Auxiliatrices et, le Père Basuiau ou ceux de ses frères qui furent appelés rue de la Barouillère. C'est une bien douce consolation de le constater et de le dire ; cette fraternelle concorde est à la gloire de tous, et la chère mémoire de Monsieur l'abbé Gabriel brille encore plus lumineuse dans cette douce auréole de charité.
Nous trouvons à la date du 23 août 1866, les lignes suivantes dans les notes de la Mère Saint-Pierre, qui devait tant à Monsieur Gabriel : « C'est par ordre de notre Révérende Mère que j'écris ceci comme brouillon d'une copie qu'elle m'a demandée.
« Dans la nuit qui précéda la fête de la Transfiguration, je rêvai au bon Père Gabriel qui depuis 1847 me conduisait dans les voies de Dieu. Je le vis dans une des salles de la Communauté où je me trouvais. Je n'en fus ni émue, ni troublée. Ce bon Père était en soutane, très amaigri, sérieux, triste même, l'air humilié : « Eh ! quoi, mon Père, lui dis-je aussitôt, vous êtes donc en Purgatoire ? — Oui, mon enfant, — Mais qu'avez-vous donc fait ? — » Il me nomma trois fautes dans une langue inconnue, je compris, mais j>^ ne peux les exprimera — « Mais, mon Père, après tant de messes dites et tant de communions offertes pour vous ? — Ah ! mon enfant, mon expiation maintenant doit être personnelle et sera longue. — Père, est-ce que vous avez la permission de faire votre Purgatoire près de nous ? — Non, mon enfant, je ne suis venu ici que pour quelques instants. » Et il fit le mouvement de partir. Je me jetai à genoux et lui dis : « Père, depuis dix-neuf ans que je vous dois conversion, première communion, grâces de toutes
I. Un autre texte porte : « dans une langue que je ne compris pas ».
sortes, vie religieuse, enfin le salut, vous connaissez mon âme, vous connaissez maintenant les secrets de l'éternité, dites-moi un mot qui me donne une ligne de conduite pour le reste de ma vie ! » Et j'entendis : « Ne chargez jamais le jour présent du jour d'hier, ni de celui de demain. » Et après m'avoir bénie par le signe de la croix, il disparut. »
Monsieur l'abbé Roquette, curé de Saint-François Xavier, que la Mère de la Providence avait demandé comme supérieur, fut agréé par Monseigneur Darboy et nommé officiellement le 14 décembre ; il était très connu et déjà très apprécié rue de la Barouiiière, et Monsieur Gabriel ne pouvait avoir un meilleur successeur.
Le P. Basuiau ne fut pas aussi vite remplacé que Tabbé Gabriel ; Dieu pourtant, peu à peu et jour par jour, pourrait-on dire, rapprochait la Mère de la Providence du guide qu'il lui avait préparé. Le Père Olivaint, supérieur de la rue de Sèvres, se trouvait par sa charge en relations constantes avec la rue de la Barouiiière. Le 8 juillet, il avait voulu témoigner à la Mère Générale quelle part il prenait à sa peine, et lui écrire que tous les Pères priaient avec lui pour le " bon Monsieur Gabriel. «■ Des événements do ce genre, ajoutait-il, font apprécier encore davantage une œuvre comme la vôtre. Confiance et couraga, ma bonne Mère, Notre-Scigneur est là, il est le premier supérieur de votre famille et vous éprouverez bientôt sa miséricordieuse assistance. « Il ne savait pas peut-être si bien dire et, certainement, il ignorait qu'il allait être l'instrument de cette miséricordieuse assistance divine N'ayant pu prêcher la retraite des religieuses en 1865, il avait accepté pour 1866. Cette retraite s'ouvrait le dimanche 30 septembre. Le soir même, il dit à la Mère de la Providence qu'il veut avant tout jeter les âmes.
dans la confianco, dans l'amour de Notre-Seigneur, qu'il n'aime pas à faire rire dans ses conférences, mais qu'il parle sérieusement. C'est bien ce qu'il nous faut, pense-t-elle, et ce qui nous convient le mieux.
Sans doute, le Père Olivaint était un religieux d'une rigide volonté et d'une intense vie surnaturelle, très dur à lui-même, exigeant beaucoup des âmes, mais son austérité cachait mal, ou plutôt ne cachait pas du tout un cœur d'or, aux attentions les plus délicates. Lisant le règlement de la retraite, il conseilla de remplacer le travail à l'aiguille, indiqué à certaines heures, par un temps libre et pensa qu'il serait bon de terminer la méditation de deux heures et demie au jardin, pour triompher plus facilement du sommeil ; sa retraite fut un événement.
La Mère de la Providence ne pouvait, malgré ses efforts, prendre son parti du départ du P. Basuiau ; elle vivait, selon l'expression du Père Olivaint, dans un vrai marasme moral dont il fallait sortir : ses souffrances physiques et le manque de direction l'aggravaient. Paternellement, le Père lui reprocha de s'être laissée un peu aller à cet état de prostration, et lui dit franchement : « Dieu a voulu ce départ afin que vous missiez en lui toute votre confiance. N'en parlez plus, c'est plus sage. Une chose m'étonne, c'est qu'après toutes les grâces que vous avez reçues vous n'ayiez pas plus de confiance en Notre-Seigneur ; vous devriez être folle du Bon Maître. » La vigoureuse décision du Père Olivaint, la verve et l'originalité de ses conseils, déconcertèrent pendant plusieurs mois la Mère de la Providence habituée à une direction toute aussi virile, mais beaucoup moins primesautière ; cependant, dès les premiers jours de cette retraite, Dieu lui fit comprendre qu'elle avait trouvé le guide cherché. Longtemps elle avait prié le Sacré-Cœur de
lui faire rencontrer un directeur brûlant d'amour pour lui, un autre Père de la Colombière ; pourquoi ne serait-ce pas le Père Olivaint ? Elle résolut de faire une confession générale de toute sa vie, le Père y consentit. Comme elle s'attarde à ses inquiétudes habituelles de conscience : « Sabrez-moi tout cela », lui dit-il. Ce « Sabrez-moi tout cela », la troubla et la laissa tout interloquée au premier abord ; elle se remet, et achève ; elle veut se faire connaître aussi intimement que possible, car elle en a de plus en plus l'évidence, elle parle à celui qui doit être désormais le père de son âme. Elle ne tarde pas à le lui demander ; le Père Olivaint accepte ; il a vu tout le bien à faire, et combien son secours sera utile, mais il est très net : « Je ne pourrai pas vous donner tout le temps que vous désirez ; je vous le promettrais que je ne pourrais tenir ma parole. Mais s'il ne s'agit que de quelques conseils, comptez sur moi. Seulement, faites-y bien attention, vous ne savez pas à quelle brosse vous aurez à faire. » Elle s'en doutait bien un peu, jamais elle ne se repentit de son choix.
Toutes les religieuses, comme la Mère Générale, furent ravies ; la Mère de la Miséricorde, la maîtresse des novices, écrivait à la Mère du Sacré-Cœur : « Nous sortons de Manrèze, et il est impossible à notre Révérende Mère de vous écrire aujourd'hui. Jamais retraite ne fut plus selon son cœur.; ce qu'elle pouvait désirer a été réalisé au-delà de ses espérances. Le Père Olivaint s'est montré père, apôtre et saint. Il a pour lui l'expérience, l'intelligence, l'ardeur, la délicatesse et une fermeté peu commune. Cette retraite est un coup de grâce pour la Société. Toutes nos mères et sœurs en ont été ravies. Pour ma part, j'ai été bien heureuse de l'impression qu'elle a faite au noviciat. Le P. Olivaint nous a donné du Saint Ignace tout pur et vous
savez que rien n'égale cette grâce des Exercices. Remerciez avec nous NoLre-Seigneur. »
L'action du P. Oiivaint fut si profonde sur la Mère de la Providence et, par elle, sur la Société des Auxi- Jiatrices, qu'il importe de la bien connaître : rien ne la fera mieux comprendre que la direction donnée à la Mère Générale. Nature exceptionelle, d'une intelligence rapide et sûre, primesautière, d'un jugement droit, très apte à débrouiller une situation, ardente, spontanée, enthousiaste, très décidée, habituée à faire prévaloir ses idées et sa volonté, d'une bonté affectueuse, d'un grand cœur, la Mère de la Providence — c'était la rançon de ses qualités — se laissait trop aller à une impressionnabilité excessive ; ses souffrances et morales et physiques la mettaient parfois dans un état d'indécision et de véritable anéantissement ; repliée sur elle-même, elle semblait douter de tout, et de sa vocation, et de la grâce, et de l'autre vie, et de la bonté de Dieu ; pures tentations, sans doute, que rien ne manifestait à l'extérieur, mais déprimantes cependant, et qui enlevaient à l'âme angoissée de sa force et de son élan. « Sabrez-moi tout cela », avait été le premier mot du Père Oiivaint ; il écrivait le 15 novembre, deux mois après la retraite : '( le diable se moque de vous en ce moment et vous, mon enfant, vous vous laissez aller, sans trop savoir pourquoi ni comment, à cette amertume indéfinissable qu'il répand dans tout votre être. Avouez que pour lui faire des concessions et quitter la voie où vous marchez depuis la retraite, le jour de saint":^ Gertrudo est bien choisi ! Confiance, mon enfant, et folle confiance. Après tout ce que Notre-Seigneur a fait pour vous, quelle ingratitude si vous ne savez pas compter absolument sur lui ! »
Confiance, c'est le premier et le dernier mot du Père
374 LES AUXILIATRICES DU PURGATOlht
Olivaint ; il y revient sans cesse à cette confiance, ou pour mieux dire, il n'en sort pas : « Jetez donc votre cœur dans l'éternité... Faites votre méditation sur la confiance... Comment est-il possible qu'il faille corner la confiance à une âme dont la Providence s'occupe d'une façon si particulière ! » Le Cardinal Altieri meurt, la Mère Générale avait pensé lui demander de vouloir bien être le cardinal protecteur de l'Institut ; et cette mort cause une grande douleur, une lourde préoccupation :« Quoi donc, écrit le Père, il ne manquerait plus que le bon Dieu n'eût pas la permission de prendre ce bon cardinal. Allons donc, nous aurons pour protecteur le cardinal Jésus. Si Daniel, dans la fosse aux lions et les jeunes gens dans la fournaise, eussent manqué de confiance que seraitil advenu ? Les avez-vous entendu pousser des cris, des gémissements ? Quelle gloire ne rendrez-vous pas à Dieu quand, au milieu de vos épreuves, vous direz : Je brûle, mais je ne crains rien, je n'ai pas peur ! »
Les motifs de confiance ? mais ils sont innombrables. Après avoir écouté le récit des origines de la Société, le Père Olivaint s'était écrié : « Je n'ai jamais rien vu de pareil ; si vous manquez de confiance en Notre-Seigneur, vous méritez d'être pendue ! » Et dans une autre circonstance : « Ah ! mon enfant, quelle infidélité de votre part si, après tout ce que la Providence a fait pour vous, vous ne dormez pas sur les deux oreilles, l'une pour le temporel, l'autre pour le spirituel. » Il aimait à faire ressortir les qualités et les mérites des premières Auxiliatrices, « cette petite poignée pleine d'élan ; » il répétait que le bon Dieu les avait bien choisies, et avait groupé une élite de femmes remarquables ; dès les jours de la retraite, au premier contact, il avait dit : « Il faut que je sois bien sûr de
CHAP. X. MORT DE M. GABRIEL. LE P. OLIVAINT Ô/iJ
VOS sujets pour que je parle comme je le fais sans crainte d'ébranler les vocations. »
Mais pour obtenir la confiance, il faut aider la grâce de Dieu. Le Père Olivaint estimait que chez la Mère de la Providence tout dépendait de l'état moral, même, en grande partie, la santé du corps ; dès lors, c'est le moral qu'il veut atteindre : « Je veux faire de vous une femme forte, et non une femme d'impression. )> La femme forte se dégage de tout le créé pour vivre de la seule vie surnaturelle ; aile s'établit audessus de la sensibilité, dans la foi et dans la raison, si elle ne peut souffrir avec joie, elle souffre résignée, et si elle consent à être girouette, c'est uniquement pour tourner à la volonté de Dieu. La femme forte sait être soi ; le Père Olivaint félicite la Mère de la Providence de lui avoir résisté au sujet d'une postulante : « Je ne veux pas que ma direction soit un éteignoir et fasse de vous une machine, il faut que vous conserviez votre personnalité, et je vous assure que je suis très content que vous m'ayez posé vos difficultés et fait réfléchir... Votre communauté est une compagnie d'âmes d'élite, et non un tiroir où l'on met tout ce que l'on trouve. » La femme forte s'en tient à une décision donnée, et ne revient pas sans cesse sur les mêmes difficultés : « Un malade qui redirait toujours à son médecin quel est son tempérament, lui ferait croire qu'il le prend pour un nigaud... Vous ne m'avez rien appris ; si vous n'avez pas de mémoire, moi j'en ai. »
Le Père Olivaint sentait tout ce que sa façon d'agir avait d'un peu déconcertant de prime abord, et paternellement, il en avait prévenu : « Mon enfant, que ma manière de vous parler ne vous ferme pas le cœur, car il faut que je puisse vous dire toute ma pensée. Vous vous inquiétez de ce qui ne peut vous faire aucun
mal, et vous ne faites aucune attention à cette disposition à la tristesse qui vous arrête. L'intérêt que je vous porte ne me permet pas de me taire. Je cherche les desseins de Dieu sur vous, et, pour les accomplir, il vous faudrait une âme trempée. Vous avez peu de confiance et partant peu de courage et d'énergie. » Le regard des saints pénètre plus avant que le nôtre ; comme celui de Dieu, il voit des taches même dans les élus. Le clairvoyant directeur ne s'y trompait d'ailleurs pas, et savait distinguer la part du tempérament et celle du démon ; la volonté n'en avait guère. Un jour qu'il avait écouté en silence, au grand étonnement de la Mère de la Providence, il conclut : « Vous ne m'avez pas dit de mal de vous, mais du diable... Je vous l'ai répété bien des fois, la vocation d'une Auxiliatrice, c'est de souffrir. Que diriez-vous d'un pompier qui irait toujours à la Seine et jamais au feu ? Ce serait comme une Auxiliatrice consacrée aux Ames du Purgatoire et qui ne voudrait pas connaître le feu des tribulations. Laissez donc Notre-Seigneur faire en vous et par vous son œuvre. Sainte Catherine de Cambrai vous a précédée ; elle se faisait mettre dans un four pour les âmes du Purgatoire. Mais vous avez perfectionné le système... Vous portez votre four avec vous pour les chères âmes, et c'est encore mieux. Ah ! mon enfant, voir son impuissance, c' 'st bon. Il ne faut pas que l'humilité nous échappe. )^
Il est bien des manières de vivre dans la confiance, et de marcher au ci'3l par ce chemin lumineux ; dès, la première heur -, le Père Olivaint avait vu que la Mère de la Providence devait y marcher par la souffrance. Il avait compris que la douleur du corps, celle de l'âme surtout, était nécessaire à cette âme comblée des dons les plus merveilleux, gâtée de Dieu — que de fois il le lui a redit — et gâtée aussi des hommes.
Son charme lui gagnait si facilemenl les cœurs. Le Père qui voyait mieux que personne le douloureux martyre, et qui ne se sentait pas le droit de l'adoucir, dut plus d'une fois se faire violence pour ne pas lui dire : « Levez-vous plus tard, soignez-vous, couchezvous plus tôt, ne sortez pas. » Mais à par'er ainsi, il lui eût semblé agir ainsi contre sa conscience : <c Vos souffrances perpétuelles, lui alïirmait-il, me paraissent tout autant surnaturelles que naturelles ; le bon Dieu les veut dans un dessein tout particulier sur vous. Je puis me tromper, mais je ne vois pas les choses autrement. »
Dès lors, c'est un hymne à la soufïrance que chantent continuellement l'âme et les lèvres du saint directeur. La souffrance élargit les âmes : « Plus on a de souffrances, plus le cœur se dilate, et quand le cœur se dilate, on n'a pas à craindre que l'esprit se rétrécisse. Vous êtes la cheville ouvrière de l'œuvre du bon Dieu, ne faut-il pas que vous soyez Auxiliatrice jusqu'à la racine des cheveux ? » Or, il n'y a pas à se méprendre, la vocation d'une Auxiliatrice est de soulïrir, et combien plus celle de la Fondatrice : « Je vais vous donner une recette pour ne pas souffrir... Quittez votre vocation d'Auxiliatrice car, je vous le répète, vos souffrances entrent dans les desseins de Dieu, dans le plan de votre Institut. Croyez-moi donc ! » Comment délivrer les Ames du Purgatoire sans souffrir ? « C'est Notre-Seignf^ur qui, pour elles, met le feu dans vos membres. » On craignait alors que la Mère de Borgia ne perdît la vue ; le Père Olivaint répond très catégoriquement : « Si la bonne Mère de Borgia devient aveugle, elle soufYrira pour les Ames du Purgatoire qui ne voient pas Dieu. La vocation d'une Auxiliatrice, c'est de soufïrir, c'est son lot principal. » Jamais, sur ce sujet, il n'hésite, jamais il n'adoucit l'austère
vigueur de sa parole : « Vous me dites, mon enfant, qu'il vous semble que vous avez du teu qui circule en vous ; c'est votre vocation qui vous met dans cet état, c'est le supplice des Ames du Purgatoire. » Et revenant sur l'exemple de Sainte Catherine de Cambrai, qui se faisait mettre dans un four pour les chères âmes, il conclut : « Il ne lui a manqué que de fonder votre Congrégation. » D'ailleurs, et le Père Olivaint ne serait plus le Père Olivaint s'il pouvait l'oublier : Jésus a souffert, le Roi du Règne a souffert, et nous sommes à sa suite par nécessité, par libre choix et surtout par amour : « Malgré les épreuves, il faut dire : En avant ! Si Jésus enfant qui souffrait, qui pleurait dans la crèche, avait eu quelques consolateurs, si on avait voulu le soulager, essuyer ses larmes, il aurait répondu : Laissez-moi pleurer et souffrir pour les âmes que mon Père céleste m'a confiées. J'imagine qu'il n'était pas à l'aise dans la crèche ! »
Ainsi, unies à celles de Jésus, nos souffrances qui passent, deviennent immenses et éternelles ; la gloire de Dieu qu'elle tendent à réaliser les pénètre d'infini. La Mère de la Providence comprend admirablement et la doctrine et les exemples divins. Etonnée, bouleversée d'abord par la rudesse militaire de son vénéré directeur, elle voit bientôt la vérité profonde de sa conduite ; elle s'y attache filialement et surnaturellement : « Ce matin, aux pieds de Notre-Seigneur repassant dans mon cœur toutes mes amertumes, je me disais : « Pourquoi tant tenir à ce que le Père Olivaint me comprenne dans mon état de souffrances, est-ce pour qu'il diminue mes sacrifices de chaque jour ? — Non — Est-ce pour qu'il me fasse descendre de ma croix ? Est-ce pour qu'il me console ? — Franchement, il a bien autre chose à faire. Consolons-nous près de Notre-Seigneur. »
CHAP. X. MOI'.T DE M. (JABRIEL. LE P. OLIVAINT 379
Voilà des paroles qui faisaient bondir d'aise le Père Olivaint ; enfin, la confiance en Jésus entrait cette grande âme ; enfin, malgré les tentations, les défiances, les épreuves de toute nature elle entrait plus avant dans famour du Maître : « Ah ! mon enfant, que j'aime ce mot que vous m'avez dit en me parlant de Notre-Scigneur : Jésus, c'est mon ami intime. — Qu'est-ce que veut dire ce mot ? » Etonnée de cet enthousiasme, la Mère, au cœur si ardent, a peur d'avoir été trop audacieuse dans l'expression de sa tendresse et répond : « Mon Père, je crains que ce ne soit pour moi qu'un mot ? » — Non, non, mon enfant, c'est un fait, vous vous jetteriez dans le feu pour Lui. Mais, qu'est-ce qu'un ami intime ? Voyez comme on compte sur lui, comme on s'abandonne, comme on lui passe tout. Il n'y a rien, il est vrai, à passer à Notre-Seigneur, c'est la bonté infinie, mais il faut tout accepter de lui. Votre vie n'est pas encore le cœur à cœur avec Lui. » Le cœur à cœur, il se rapproche, il grandit, le cœur à cœur, il sera complet, le jour où l'âme de la Fondatrice sera entièrement vide d'elle-même : « Le vide se fait, mon enfant, il n'est pas encore fait, vous avez besoin de vous dépouiller de vous-même. Quand le vide sera fait, Jésus se précipitera dans votre cœur, parce que Jésus cherche un cœur vide de tout ce qui est de la terre. Il vous semble que vous vous éteignez ; quand vous posséderez Jésus, vous n'aurez pas cela à craindre : Jésus, c'est la flamme qui ne s'éteint jamais. » La Mère de la Providence doit, par tous ses actes, être le reflet de cette lumière divine, imiter Jésus qu'elle connaît et qu'elle aime toujours mieux : « Rappelez-vous souvent, dans le détail de la vie, la dignité de Notre- Seigneur avec sa Mère, les saintes femmes, et puis ce
que vous conseillez aux autres, faites-le vous-même... Jetez-vous, mon enfant, dans le cœur de Jésus ! »
L'apostolat devient naturel à une âme toute surnaturalisée en Jésus, l'effort a disparu, il n'y a plus qu'à laisser agir l'impulsion divine, à s'y abandonner. « Je ne vous veux pas guindée... Il faut que le surnaturel vous devienne naturel. Je désire que vous vous serviez de votre nature spontanée pour gagner les cœurs à Notre-Seigneur, d'abord celui de vos filles, ensuite celui des personnes du dehors. Que ce soit Jésus qui soit aimable dans votre amabilité.
On n'aurait pas une idée nette de la direction du P. Olivaint si on la séparait de la forme éminemment originale qu'elle revêtait. L'erreur serait d'autant plus forte que « l'assaut en chantant », le service de Dieu « à la française », sont devenues une des qualités éminemment distinctives des Auxiliatrices des Ames du Purgatoire ; il semble évident que si l'action de la Fondatrice y est pour beaucoup, on a le droit de penser et d'écrire que l'influence du Père Olivaint y est pour autant. Soldat dans l'âme, il mène la vie surnaturelle comme une bataille ; la flamme du combat luit dans ses yeux ; sa voix a des notes de clairon. « Tomber sur l'ennemi, c'est le secret de la guerre. Ne vous inquiétez pas de ce qui se passe dans l'imagination et dans les sens. Culbutez tout par la volonté... Secouezmoi cette tristesse... je la poursuis à la baïonnette. » Et encore : « Il est vrai, avec moi, il faut marcher. » Soudain, il se rappelle que, recteur de Vaugirard, il a vu les élèves jouer au ballon, il continue :»« Je donne un coup, jusqu'à ce que je puisse donner un autre coup, c'est comme pour un ballon. » Très fine, la Mère de la Providence voit l'objection, elle est d'ailleurs si facile à sa nature défiante d'elle-même : « Encore faut-il qu'on ait la force de rester en l'air. » Le Père
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Olivaint ne répond pas ; la force, il le sait bien, l'âme qu'il dirige la trouvera toujours en Dieu : « Il laut, continue-t-il, savoir considérer les choses de haut, comme le général qui d'une colline domine la bataille : « Je ne puis pas être l'homme des détails »... Il faut que vous ayiez un jugement surnaturel, que l'esprit de Jésus vous domine, que vous l'étudiiez dans sa personne, dans sa manière à lui. Alors envisageant tout d'en haut vous ne vous noierez pas dans les difficultés. »
C'est plaisir et profit d'e>ntendre les attaques et les ripostes se heurter comme des épées ; du choc jaillit l'éclair : « Ne soyez donc pas inquiète de votre œuvre ; vous croyez que vous êtes supérieure, c'est une erreur, vous êtes secrétaire. — Mais, mon Père, je suis aussi économe. — Notre-Seigneur n'estil donc plus au Tabernacle, les clefs de la maison ne sont-elles plus aux pieds de la Très Sainte Vierge ? Saint Joseph est-il parti ? — Mais si vous saviez dans quel état de conscience je suis, » gémit la Mère, se croyant indigne de si hautes protections. — « Pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires ? Je vous ai dit que votre conscience est mon affaire. » Il insiste : « C'est moi qui suis votre conscience. Notre-Seigneur nous dit dans l'Ecriture : (Isaïe, 38,17.) qu'il jette nos péchés derrière le dos, comment voulez-vous les voir ? Les tentations ne sont rien : cinq cents tentations, cinq cents désaveux, cinq cents mérites, cinq cents actes d'amour ! »
Vraiment, comme l'écrit la Mère de la Providence, il n'y a rien à répliquer aux mots du P. Olivaint ; écoutons-le encore un peu. En 1867, quand il s'agit d'accepter Ja mission de Chine, la Mère Générale avoue au Père qu'elle soufl're, comme aux jours les plus rudes de la fondation de la Société : « Eh bien, reprend-il,
la fondation a eu lieu tout de même, il en sera de même pour la Chine. — Si vous saviez, mon Père, comme mon cœur se serre à la pensée de cette séparation ! — Mon enfant, écoutez-moi : c'est très bien d'être bonne mère, mais pour être supérieure il faut se faire une bonne tête, et chercher avant tout la gloire de Dieu : Tenez bon pour la Chine et laissons Lyon pour le moment (il était question d'y faire une fondation). Voyez le Père Provincial et tâchez de gagner du temps. Cette démonstration de l'ardeur de vos filles est touchante — elles demaHdaient toutes d'être choisies pour suivre Monseigneur Languillat à Shanghaï — et nous pouvons croire que c'est la volonté de Dieu que la chose se fasse. — Vous ne craignez donc pas mon Père, que le diable ne soit transformé en ange de lumière ? — Le diable sous la forme de Monseigneur Languillat ? Ce serait bien trouvé, mon enfant ! Allons^ laissez-moi toutes ces idées-là. »
Il consentait bien à diriger la Mère Générale des Auxiliatrices, mais il voulait qu'elle gardât sa personnalité, et qu'elle apprit à se décider elle-même : « Mon enfant, il ne faut pas que vous ayez toujours besoin d'un jésuite pour vous conseiller ; ne soyez pas bébé comme cela. Il est nécessaire que vous vous formiez. Je veux vous former ; c'est pour votre bien et celui de vos enfants que je vous donne cet avis. Faites donc vous-même votre élection, nous réfléchirons ensuite. »
La Fondatrice avait fait son noviciat de supériorité pendant les sept années précédentes, elle avait coutume de les appeler les sept années d'abondance ; le Père Basuiau, la Compagnie de Jésus, Dieu lui-même, avaient donné à pleines mains, et les richesses s'étaient accumulées pour l'avenir, dans les greniers de l'Institut. Le Père Olivaint lui fît comprendre que cette
phase de transition était finie, qu'elle devait prendre toutes les initiatives et toutes les responsabilités de sa charge : dons de l'esprit et du cœur, droiture de jugement, sens pratique, merveilleuse puissance d'attraction, bonté que rien ne lasse, amour brûlant de Dieu et des âmes, elle avait bien toutes les marques d? l'élue de Dieu ; l'heure avait sonné de comprendre sa mission magnifique dans toute sa plénitude et de la remplir héroïquement. Elle se rendait compte de la nécessité de son action personnelle, comme aussi dà l'utilité de ce viril secours, elle en était profondément reconnaissante ; après l'avoir écrit au Très Révérend Père Général, elle lui demandait de vouloir bien l'aider par ses prières à remercier Notre-Seigneur. Le 22 juillet 1867, elle recevait cette réponse :
Ma Révérende Mère,
« Au milieu du surcroît d'occupations qu'ont amené ces fêtes, j'ai différé de répondre à votre bonne lettre, mais je n'ai point différé de prier à l'autel pour vous, pour votre chère Communauté, pour le Père Olivaint que vous recommandez spécialement à mes prières. Vous avez compris que la croix placée sur le Cœur de Jésus est une invitation pour les vrais amis du divin Maître, à aimer le dévouement et le sacrifice. Je vous en félicite et je m'en réjouis, car qui aime le renoncement, aime Jésus, le suit de près, et marche à grands pas vers la vie éternelle. En demandant pour vous, pour toutes vos religieuses, l'amour pratique de la croix et de notre Sauveur, songez quelquefois à moi et aux Pères de la Compagnie à qui vous portez une affection toute filiale.
«Agréez, ma Révérende Mère, l'assurance de mon
dévouement respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être,
« Révérende Mère, Votre très humble serviteur en J.-C.
Pierre Beckx, Général de la Compagnie de Jésus. »
Le 15 novembre 1866, jour de la fête de Sainte Gertrude, le cordon noir auquel était suspendu la croix des religieuses de chœur fut remplacé par la chaîne d'argent. A la fin de cette même année, la marquise de Rende obtint du Souverain Pontite une indulgence spéciale aux dames du Tiers-Ordre ; elles peuvent la gagner en récitant le Salve Regina, à chaque réunion de travail du lundi. Cette bonne nouvelle arriva rue de la Barouillère le 31 décembre. Au soir de ce jour, la Mère de la Providence répondait aux vœux de bonne année que lui offrait, au nom de toutes ses filles, la Mère Supérieure : « Je vous remercie, ma bien chère fille de tout ce que vous venez de me dire et je demande à Notre-Seigneur de vous accorder à toutes une année bénie. Je n'ai peut-être pas le courage de la lui demander bénie par la croix, mais toutes ensemble, prenons la résolution, durant cette année 1867, de nous laisser faire saintes par Dieu, acceptant chaque épreuve avec reconnaissance, comme une marque de sa prédilection. Que pouvons-nous souhaiter de meilleur et de plus profitable aux Ames du Purgatoire ? Oui, mes bien chères filles, tendons à une union toujours plus intime avec Notre-Seigneur, et toujours plus grande entre nous. Jésus seul dans notre cœur, et notre cœur seul avec Jésus. N'esL-co pas là le vrai bonheur pour l'âme religieuse ? Demandons-lui qu'il nous donne pour étrennes la paix de son divin Cœur, et le courage d'être chaque jour de cette année nou-
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velle la victime immolée de son amour, disant : Je suis contente, mon Dieu, pourvu que vous le soyez ! » Cette année-là même, celle à qui était adressée cette réponse, la Mère Saint-François de Borgia allait recevoir la rude visite de l'épreuve ; Dieu l'avait choisie pour être, d'une façon bien crucifiante, la victime immolée à son amour : elle était menacée de perdre la vue. Après avoir cru à la possibilité d'une opération, les meilleurs spécialistes déclarèrent qu'elle ne pouvail guérir. « C'est le cas de demander un miracle », dit la Fondatrice avec une ardeur que rien ne pouvait diminuer. Dieu refusa le miracle, mais la Mère de Borgia aveugle, rendit les plus éminents services à la Société. Par une motion toute spéciale de l'Esprit de Dieu, la Mère de la Providence, quelques années plus tard, lui confiait la formation des novices : le choix semblait déraisonnable, il n'en était pas de plus judicieux, l'héroïque aveugle y voyait si clair dans les choses de Dieu ! Pendant assez longtemps elle perçut une faible lueur blanchâtre, insuffisante pour la conduire et plus fatigante qu'utile. Monseigneur de Ségur, qui avait voulu s'entretenir avec elle lui demanda : « Ma bonne Mère, êtes-vous dans la nuit noire ? — Non, Monseigneur, je distingue entre le jour et la nuit. — Eh bien ! vous ne tarderez pas à être dans de complètes ténèbres. » La Mère demanda à son tour : « N'est-il pas vrai. Monseigneur, que vous ne désirez pas être guéri ? — Non, ma bonne Mère. — Oh ! quel bonheur ! s'écria-t-elle. » L'attrait de la grâce la portait au même sacrifice. Assez vite, à l'aide d'un guide-main, elle put écrire, non sans fatigU3, et c'est à elle que la Mère de la Providence dicta l'histoire des débuts de la Société et des merveilleuses délicatesses de la bonté divine envers les Auxiliatrices -du Purgatoire.
Chaque jour rendait cette bouté plus manifeste :: Monseigneur Lequette, évêque d'Arras, faisait les plus vives instances pour obtenir une fondation dans sa ville épiscopale. De nombreuses lettres furent échangées, plusieurs voyages entrepris, mais malgrél'intérêt tout paternd de sa Grandeur, d'admirables dévouements et la bonne volonté de la Mère de la Providence, le projet ne put réussir.
Les œuvres se développaient de façon merveilleuse,, et à Paris et à Nantes : conversions de protestants,, visite des malades pauvres, consolants retours à la vie chrétienne, mariages réhabilités, les religieuses cueillaient une vraie moisson de joies apostoliques. La réunion des femmes du ])euple augmentait chaque dimanche, el les dames du Tiers-Ordre, heu., reuses de s'associer aux œuvres de charité des Auxiliatrices, visitaient avec elles les malades et les aidaient de leurs délicates aumônes.
Une difficulté qui n'avait pas été prévue, devenait chaque jour plus pressante, une solution s'imposait- La Mère Générale, cédant aux sollicitations pleines de zèle de ses filles, leur avait permis de passer de nombreuses nuits chez les malades pauvres. Il devint évident que la régularité religieuse en souffrait, et pourtant comment se résoudre à renoncer au bien qui se faisait et si évident et si grand ? Le Père Olivaint consulté répondit avec sa netteté ordinaire : « La question est bien claire : ou vous êtes gardemalades et alors il faut passer les nuits, car c'est à ce moment-là que le malade a besoin de plus de secours,, ou vous êtes des religieuses exerçant les œuvres de miséricorde près des pauvres, dans un but apostolique, et, dans ce cas, il ne faut passer des nuits qu3 s'il y a quelque âme à sauver, c'est-à-dire près d'un mourant et non près d'un malade. » C'était la sagesse
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même, et on le comprit encore mieux quand les œuvi-es de la Société furent en plein développement ; les Auxiliatrices, sauf des cas très rares, ne passent pas la nuit près des malades pauvres qu'elles visitent.
Le 19 janvier 1867, le R. P. Fouillot, jésuite, instructeur des Pères du troisième an, faisait dire à la Mère de la Providence qu'il permettait volontiers la traduction de tout ce qui, dans les règles du troisième an, pouvait aider au bien spirituel des Auxiliatrices ; c'était une grande faveur qu'il tenait à leur faire.
La Mère Générale n'était jamais lasse de demander ; elle chargeait la marquise de Rende des plus multiples et des plus audacieuses requêtes ; un jour, il lui faut un autographe du Souverain Pontife, un autre jour la plume dont il se sert pour écrire, et elle réussissait à tout obtenir. La marquise lui écrivait Itî 6 mars : « Je regrette infiniment de ne pas pouvoir vous expédier les objets que vous me demandez. Craignant d'avoir des ennuis à la frontière, je les ai déposés en mains sûres à Rome, où je serai de nouveau, s'il plaît à Dieu, les premiers jours du mois d'avril, et ma première pensée, en arrivant, sera d*; vous envoyer l'autographe du Saint Père et la médaille de saint Ignace. Le Saint Père a écrit de sa main la condition du Salve Regina, pour gagner les indulgences que vous demandiez dans votre supplique. »
Le vénéré fondateur de la maison de Nantes, h-, futur cardinal Richard, fut moins heureux. Il était pour les Auxiliatrices d'une paternelle bonté ; quand il visitait la maison de Nantes, il demandait à voir les comptes, et si la Mère économe était en déficit, il ariangeait tout ; aussi avec lui la Mère de la Pro-
vidence ne mettait pas de limites à ses audaces ; cette fois le Souverain Pontife avait dit : non.
En rade de Livourne, 11 juillet 1867.
Ma chère Fille,
« ... J'ai eu mon audience du Souverain Pontife dès le 5 juin ; j'ai essayé de parler de votre désir d'avoir une indulgence plénière pour la récitation de l'office des morts. Le bon Saint Père m'a dit qu'il connaissait bien les Auxiliatrices, mais il a ajouté en souriant quand je lui ai fait connaître l'objet de votre demande: " è pur troppo ». C'est vraiment un peu trop... Quant à la fête de la Providence, je n'ai pu trouver le moment de m'en occuper, ni avec le Souverain Pontife, ni avec le cardinal Patrizzi. Il faut avoir vécu à Rome pour savoir les difficultés que l'on rencontre pour aborder les prélats et traiter les affaires particulières, »
« Veuillez, ma fille, agréer l'assurance de mon respectueux dévouement en N.-S.
Richard. »
Pour compenser cette petite déception, la Supérieure Générale reçut de Rome, le 31 juillet, fête de saint Ignace, une faveur qu'elle n'avait pas demandée. Mademoiselle Claire de Beaufort, après une retraite faite rue de la Barouillère, sur le conseil du P. Olivaint, s'était décidée à entrer chez les Auxiliatrices. Elle voulut auparavant faire à Rome un voyage décidé avant sa retraite. Désireuse de rapporter à sa future famille religieuse un souvenir précieux, il lui vint à la pensée de solliciter, pour la chapelle de la rue de la Barouillère, l'indulgence de la Portioncule. La marquise de Rende — toujours elle — promit de s'intéresser à ce projet, le cardinal Antonelli prit la chose à cœur et une réponse fut obtenue. Il fallait le consentement des intéressées qui ignoraient l'affaire et
au nom desquelles la supplique devait être adressée ; dépêches sur dépêches, tout s'arrange. La concession officielle arrivait rue de la Barouillère, le 31 juillet, le jour même où Mademoiselle de Beaufort y entrait. Le 2 août, la chapelle ne désemplit guère : « Toute cette journée est bénie de N,-S., nos sœurs entrent quatre mille fois à la chapelle, écrit la Mère de la Providence. Je ne puis faire que vingt visites pour mon propre compte, mais, réellement, j'ai lieu de croire que les Ames du Purgatoire sont bien soulagées et même délivrées. »
Deux jours plus tard, le 4 août, se produisait, et de la manière la plus inattendue, un événement qui tient une large place dans l'histoire de la Société.