‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 31 sur 40 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Le 3 août, la Mère de la Providence était allée rue ■de Sèvres saluer Monseigneur Languillal. évêque de Sergiopolis, et vicaire apostolique du Kiang-Nan ; il venait en Europe pour répondre à l'appel du Souverain Pontife convoquant tous les évoques du monde, à l'occasion du centenaire de saint Pierre. Dans le vicariat apostolique du Kiang-Nan se trouve la ville de Shang-haï. Monseigneur Languillat était jésuite, la Mère Générale pensait avoir dans cette visite des nouvelles du regretté Père Basuiau. Dieu avait de bien autres desseins.

Reçue avec une paternelle bienveillance, la Mère invite Monseigneur à célébrer la sainte messe le lendemain, rue de la Barouillère. Le prélat accepte, il aime beaucoup les âmes du ï^urgatoire, et prie souvent à l'intention de celle qui souffre le plus. — « Eh bien ! Monseigneur, nous offrirons la communion pour l'âme du Purgatoire la plus agréable à la Très Sainte Vierge, et peut-être que cette bonne Mère vous accordera, dans notre chapelle, les lumières que vous désirez pour votre mission. »

Le lendemain, 4 août, anniversaire de la mort du curé d'Ars, la communauté se réunit après l'action, de grâces dans la grande salle. Au-dessus de la porte, en entrant, Monseigneur avait lu ces mots : Pax Chrisli, c'est le salut qu'il donne aux religieuses, puis, à propos de ces autres paroles écrites sur les murs : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis », (Jean, 15, 16), Sa Grandeur parle de la mission de Chine, de ses besoins, de son rude apostolat. Cet entretien provoque une profonde émotion et fait naître de généreux désirs au fond des âmes.

En se retirant. Monseigneur dit à la Mère Générale : « Vous n'ignorez pas à quelle intention j'ai dit ma messe ? je suis venu chercher des auxiliatrices chez les Auxiliatrices. » Un des buts de son voyage en Europe était, en effet, de trouver des religieuses capables de former des vierges chinoises et de tenir un pensionnat : la Mère le savait : « Eh bien ! est-ce que vous seriez Auxiliatrices seulement dans un petit coin du monde ? — Oh ! non. Monseigneur, dans tout l'univers, — Nous verrons cela. » ; et à une novice visiblement émue de ses paroles et qui désirait depuis longtemps les missions : « Efforcez-vous, mon enfant, dit Sa Grandeur, de conformer votre volonté à celle de Dieu, et priez beaucoup. »

Le même jour, vers trois heures et demie, la Mère de la Providence fort surprise voit revenir Monseigneur, accompagné du R, P. Provincial, qui depuis dixhuit mois, n'était pas venu rue de la Barouillère. La conversation traînait visiblement, quand, au bout d'un quart d'heure, le Père de Ponlevoy s'adresse au prélat : « Eh bien ! Monseigneur, vous ne dites rien à la Mère ? — Je l'ai vue ce matin, répond Sa Grandeur. » Décidément, c'est le Père de Ponlevoy qui

expliquera tout. Il raconte que le matin vers neuf heures, disant son bréviaire dans sa chambre, ignorant que Monseigneur fût rue de la Barouillère, l'idée que les Auxiliatrices devaient accepter la mission de Chine, s'était présentée très distinctement à son esprit. Au retour de Monseigneur, il lui dit : « J'ai trouvé les religieuses qu'il vous faut », et il avait nommé les Auxiliatrices. La Mère de la Providence n'avait jamais pensé que l'heure fut venue pour sa jeune communauté d'essaimer en pays infidèle ; tant de raisons semblaient s'y opposer ; mais, femme de foi, elle répond simplement, après un silence de quelques secondes : « Mon Père, j'espère obéir jusqu'à la mort, et si l'on m'assure que c'est pour nous la volonté de Dieu d'aller en Chine, je dirai : Ecce ancilla Domini. »

La Communauté fut de nouveau réunie. Monseigneur dit aux religieuses que, après avoir parlé au R. P. Provincial, il voulait s'adresser à elles maintenant. Le R. P. de Ponlevoy prie Sa Grandeur de vouloir bien réciter d'abord VAve Maria en chinois ; et quand le prélat eiit achevé : « Quelle langue suave, dit-il, n'est-ce pas qu'elle est agréable ? » Tout le monde devine : les cœurs battent ; Monseigneur Languillat prend la parole : « Y aurait-il vraiment ici des vocations pour la Chine ? » et voyant les yeux briller de désir, il ajoute : « Voyons, que celles qui auraient envie de partir, lèvent la main. » Vingt-cinq ou trente mères et sœurs — presque toute la communauté — font spontanément le mouvement. La Mère Générale intervient à son tour, et, dominant sa maternelle émotion : « Mes enfants, dit-elle, pour accentuer davantage, quo toutes celles qui, devant Dieu, se croient appelées, à un moment marqué, à aller en Chine, que toutes celles-là se lèvent. » Les mêmes

mères et sœurs sont immédiatement debout !... — « Dieu soit béni ! » dit le R. P. Provincial en se retirant,

La Mère de la Providence savait dominer l'impétuosité de sa nature ; supérieure générale d'une communauté naissante, elle comprenait toute la gravité de la résolution à prendre, elle voulut que toutes ses filles qui généreusement s'étaient offertes, lui indiquassent par écrit la date de leur désir des missions, et les raisons qui les faisaient agir. Les lettres ne se firent pas attendre, et quand Nantes connut la grande nouvelle, ce fut le même enthousiasme : « Ah ! chère fille, écrivait la Mère de la Providence, en travers d'une lettre adressée à la Mère du Sacré Cœur, quel €Oup je viens d'avoir ! Devinez-le. Et quelle foi, quel amour de Dieu ont mes bien-aimées filles ; cette démontration m'a enthousiasmée. A demain les détails, car l'heure du courrier est venue... Mille bénédictions de tout cœur. Ah ! quelle semaine, quelle journée, quelle heure î Anniversaire de la mort du €uré d'Ars, suite de l'indulgence de la Portioncule, disent nos sœurs ! » Il faut ajouter : miséricordieuse et divine élection ! r>

La Mère du Sacré-Cœur fut une des premières à s'offrir ; elle avait eu la consolation de peupler le noviciat de bretonnes et de nantaises, dit sa notice ; elle allait essayer, si Dieu le voulait, d'y faire entrer les chinoises. Rien de plus simple, rien de plus surnaturel que sa vocation : « Toute ma vie, écrivait-elle à la Mère de la Providence, j'ai aimé les missions sans avoir aucune pensée particulière. Depuis que je suis religieuse je croyais, d'après les Constitutions, que nous partirions à un moment ou à un autre. L'année dernière, notre Révérende Mère Générale m'ayant -dit de ne plus m'en occuper, je n'en parlais plus et

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je croyais même n'y plus penser. Les circonstances présentes m'ont prouvé que j'en ai la tête et le cœur pleins. Mon seul motif, demandant d'aller en Chine, est d'accomplir la volonté de Notre-Seigneur que je crois telle sur moi. Aucune considération ne me fait impression. »

Peut-être, sans qu'il y songeât, certaine lettre du P. Basuiau, datée de Janvier 1866, avait-elle déposé comme un premier germe de vocation dans l'âme de la supérieure de Nantes ; le Père qui s'intéressait à tout ce qui touchait ses chères iVuxiliatrices, avouait à la Mère du Sacré-Cœur qu'il avait rêvé parfois d'une résidence d'Auxiliat.rices dans le Céleste Empire : « Si nous avions ici des religieuses, les vocations ne feraient pas défaut. Le peuple chinois est bien misérable ; mais il y a encore par ci, par là, de bonnes petites âmes très susceptibles d'être formées à la vie religieuse, et qui ne demanderaient pas mieux... En attendant que vous entendiez parler des religieuses aux petits pieds, veuillez continuer à recommander à Notre-Seigneur celui qui vous envoie, avec sa bénédiction, son inaltérable dévouement. »

La Mère de la Providence dut, contenir les élans de sa chère fille de Nantes, celle-ci ne rêvait que départ. Un mal de pied semble devoir l'arrêter, mais il passe vite ; elle écrit : « Je comprends David dansant devant l'arche, j'en ferais volontiers autant ; c'est vous dire que je n'ai plus mal au pied ; depuis hier, je marche aussi bien que les hirondelles volent. »

Merveilleuse puissance du désir, comme elle crée les illusions ! La Mère du Sacré-Cœur marchait bien mal et bien peu ; après un parloir prolongé, ses filles la voyaient toute épuisée remonter lourdement à sa chambre. Est-ce que vraiment sa santé n'était pas un obstacle absolu à son départ ? « J'y ai pensé,

répond-elle simplement, mais me souvenant que la prudence est la vertu de celui qui commande et non de celui qui obéit, cela ne m'a pas arrêtée. »

La Mère de la Providence réfléchissait aussi, et elle ne se hâtait pas de prendre sa décision. Elle voulait l'avis du P. Olivaint, le Père Olivaint était en retraite. 11 venait de l'achever quand il reçut le récit de la visite de Monseigneur Languillat et du R. P. de Ponlevoy rue de la Barouillère, une longue lettre de la Mère Générale, et les raisons qu'elle avait pour et contre la iondation :

« Raisons pour :

1° « Le soulagement des Ames du Purgatoire procuré plus efficacement par une vie de privations et de souffrances volontaires.

2^ « Accomplissement de la troisième règle du sommaire qui dit que c'est le propre de notre vocation de nous établir en divers lieux.

30 (( Espérance de gagner avec le temps un grand nombre d'âmes à la connaissance et à l'amour de Notre-Seigneur, par la formation des religieuses indigènes, ce qui exige la possibilité de mener la vie de communauté, chose absolument nécessaire pour conserver l'esprit religieux.

40 « Manifestation spontanée des nôtres à la proposition de la mission de Chine, demandes nombreuses, réitérées et persistantes, méditées devant Dieu, fondées sur des motifs surnaturels, résultant d'attraits qui datent de loin. Demande de la Mère Supérieure de Nantes, une des plus anciennes de la Société, qui a exercé les charges de maîtresse des novices, du troisième an, de supérieure et qui écrit par trois fois qu'elle a pensé toute sa vie aux missions et qu'elle sent l'appel de N.-S.

5° « Vocations déterminées par l'espérance des missions.

« Donc à l'extérieur : extension de la Société et soulagement des Ames du Purgatoire, procuré par un plus grand nombre de sujets; à l'intérieur, sainte émulation entre toutes, renouvellement dans l'esprit de zèle et de dévouement.

« Raisons contre :

1° « Petit nombre de sujets.

20 « Désir de Monseigneur d'avoir des religieuses qui aillent par deux cl par trois, ce qui compromettrait la vie religieuse qui compte si peu d'années parmi nous.

30 « Crainte que cet élan des nôtres, quelque généreux qu'il soit, n'ait pas été assez mûri par la réflexion.

40 « Absence de ressources pécuniaires. »

Calmant les impatiences de sa fille de Nantes, et lui écrivant que le P. Olivaint dirait le dernier mot, elle ajoutait : « Etes-vous destiné à être Saint-François Xavier et moi saint Ignace ? C'est ce que je me demande et je trouve que nous ne nous donnons pas de coup de pied. Merci de votre lettre... Calmez votre monde. Votre joie est loin de me surprendre, le contraire m'étonnerait. Préparez- vous au sacrifice de rester et de partir. »

La Mère du Sacré-Cœur lui répondait : « Il est manifeste que je ne suis pas saint François Xavier, mais il n'est pas moins manifeste que le bras de Dieu n'est pas raccourci... J'ai peine à apaiser ma joie intérieure ; dès que je suis seule un moment, ou que j'entre à la chapelle, elle me monte au cœur. Cependant, 'ai pleuré ce matin en vous disant adieu au port de Marseille ! » La Mère Générale avait dit très haut qu'elle n'enverrait en Chine que des reli-

gieuses qui eussent bien avant dans le cœur l'esprili »le r Institut, et un grand amour de la vie de communauté ; l'esprit de l'Institut garderait l'unité, et la vie de communauté donnerait la lorce de porter une vie d ' sacrifices.

Le Père Olivaint voulut laisser à la Mère de la Providence le mérite de la décision, mais visiblement, il était pour l'acceptation. Dès le 15 août — le Père était sorti de retraite le 12 — la « chère petite chinoise » de Nantes était mise au courant. La joie illumine sa réponse : « Vos lettres d'hier nous ont comblées de joie... si vous réalisez mon espérance, j'aimerais mieux être à Paris, quand on en parlera à Nantes,, mais Fiai voliui as lua... » Maintenant tous les inconvénients sont acceptés en riant « Ce sera bien autre chose en Chine, dit-on. Cette grande fondation fût-elle restée à l'état de projet que nous lui aurions dû un grand progrès dans le détachement. »

La Mère Générale tâchait de laisser entendre que la dernière décision n'était pas encore prise : ■ Vous me parlez, chère fille, comme si j'avais reçu pour vous toutes les lumières ; priez donc pour qu'elles me viennent du même rayon que vous », elle ne parvenait guère à persuader la Mère du Sacré-Cœur qu'elle ne serait pas une des élues ; le choix s'imposait si clairement, et, sans la dire encore, elle laissait si bien deviner sa pensée.

Monseigneur Languillat avait quitté Paris trois jours après sa visite rue de la Barouillère, il devait être absent quelque temps encore ; après avoir longuement prié et réfléchi, la Mère de la Providence lui écrivit le 27 août, cette lettre décisive :

Monseigneur,

« J'espère chaquf jour recevoir la nouvelle de votre

retour à Paris, mais puisque votre absence se prolonge, je ne veux pas tarder à vous donner l'opiniou du Révérend Père Oiivaint au sujet de la grande' pensée qui nous occupe ; (;lle se trouve absolument la même que celle du Père Provincial ; l'un et l'autre me disent que c'est la volonté de Dieu qui nous appelle en Chine. J'accepte donc, Monseigneur, après ces avis autorisés, la proposition qui m'a été faite par b^ R. P. de Ponievoy. C'est vous. Monseigneur, que le divin Cœur de Jésus a choisi pour accorder aux Auxiliatrices cette grâce des missions ; grâce de souffrance, grâce d'immolation plus complète, c'est vrai ; mais aussi grâce de soulagement et de délivrance plus j-fTicace pour les Ames du Purgatoire, but de notre Institut

«Il reste à traiter avec vous. Monseigneur, toutes les questions de temps et autres qui sont les conséquences de cette résolution prise au pied du Tabernacle. C'est précisément le 13 août, dernier jour de la neuvaine du Saint-Esprit et fête de saint Hippolyte (patron de Monseigneur Languillat et du P. Basuiau), que j'ai réussi à voir le P. Oiivaint et le P. Provincial. Qu'il me tarde, Monseigneur, maintenant que notre petite Société devient vôtre de vous revoir parmi nous ! Vous avez grâce pour nous dire : <^ Il y a en Chine Iroi^ mille vierges qui vous allendenl, allez leur apprendre à prier. »> Nous vous attendons avec une joie toute filiale.

«Daignez bénir votre nouvelle famille, Monseigneur^ et veuillez agréer l'assurance du profond respect avec lequel je suis,

« Votre fille humblement reconnaissante in Corde Jesii.

Marie de la Providence,

Supérieure Générale des Auxilialrices du Purgaloire. »

400 LES AUXILIATRICES DU PURGA.ÏOIRE

Le 28, Monseigneur arrivait à Paris et faisait prier la Mère de la Providence de venir lui parier. Il proposa, — toutes les autres questions traitées. — octobre ou novembre comme date du départ. La date parut bien rapprochée. Le P. Olivaint consulté répondit : « Si on nous donne du temps, nous en prendrons ; si on ne nous on donne pas, je ne vois pas que ce soit une raison de refuser la mission. »

Deux jours plus tard, la retraite annuelle commençait. Le Père Fessard, arrivé inopinément, félicita la communauté et promit de venir bénir les « heureuses élues. » Pendant la retraite, la Mère de la Providence fit la dernière démarche et écrivit au ministère pour obtenir six places gratuites, sur le paquebot de Chine au mois d'octobre. Elle tenait avant tout à ce que ses filles pussent mener la vie de communauté, et pour cela voulait qu'elles fussent au moins six. Elle écrivait en même temps à la Mère du Sacré-Cœur qu'elle pouvait en dire un mot à ses parents, sans toutefois donner comme certain un départ qui n'était pas encore décidé. « Etablissez-vous, ajoutait-elle, dans l'union intime avec Notre-Seigneur, afin que si le bon Maître vous accorde cette grâce de l'apostolat, vous fondiez solidement en Chine notre œuvre bienaimée, que vous y établissiez la dévotion aux Ames du Purgatoire, que vous y mainteniez, autant que possible, les usages, les œuvres de l'Institut. Nous désirons surtout former des religieuses parmi les vierges indigènes, et, par elles, les œuvres chinoises, afin de ne pas nous disperser et de rester en communauté : ce sera votre mission. » Elle l'informait ensuite que cinq religieuses de Saint-Maur partaient en octobre, par le même paquebot que Monseigneur et deux Pères Jésuites ; l'idéal eût été de voyager avec eux, mais les demandes avaient été faites bien tard au ministère.

Ces vues sur la mission de Chine étaient celles de la Mère du Sacré-Cœur, elle les roulait dans son esprit en se promenant au jardin après la conférence, quand le facteur lui apporta la lettre de la Mère de la Providence ; elle vit alors qu'elle n'avait rien à changer à sa manière de voir, que la supérieure de Nantes avait bien les mêmes idées que la Révérende Mère Générale ; c'est le contraire qui nous eût étonnés.

A la fin de la retraite, trois novices faisaient leurs premiers vœux ; une d'entre elles, — le fait est unique dans les annales de la Société — les prononçait quelques semaines avant la date régulière ; mais il y avait, à cette exception unique, une raison unique, la jeune Mère Saint-Paul allait partir pour la Chine. Sa vocation était si évidemment divine que la Mère Générale n'avait pu ne pas le reconnaître. Elle datait de son appel à la vie religieuse ; aussi pendant six mois avait-elle pensé aux sœurs de Saint Vincent de Paul qui avaient des religieuses missionnaires. Quand le Père de Caqueray lui eut fait connaître la société des Auxiliatrices, elle consentit à y entrer parce qu'elles suivaient la règle de saint Ignace, et que leurs œuvres étaient apostoliques, mais comme elle regrettait ses chères missions ! La troisième règle du sommaire la fit bondir d'aise ; ainsi de pays, peut-être un jour elle pourrait changer, aller chez les infidèles ; elle ne put, pendant son postulat cacher à la Mère Générale que, malgré tout, elle gardait inviolée sa glorieuse espérance. Elle l'écrivit au Père Basuiau ; mais ni le Père, ni la Fondatrice ne lui cachèrent la rude vérité : il n'y avait aucune chance de voir son désir réalisé. Et voilà que tout est changé ; vraiment, le doigt de Dieu est là : « J'ai si peu quitté, avait-elle écrit dans son élection, et je reçois ici plus que le centuple, je ne manque de rien, j'en suis

effrayée quelquefois... Il faut vraiment que je souffre quelque chose. J'ai beaucoup coûté à Notre-Seigneur,. il faut que je lui donne beaucoup d'âmes, et c'est en mission que j'ai plus d'espoir d'en moissonner. Si la Société peut disposer de quelqu'une en toute liberté, de qui sera-ce si ce n'est de moi ?... Elle me donne tout : les biens de l'âme et les biens temporels, donc je suis toute à elle ; et s'il faut pour l'établir en un lieu quelconque, souffrir les privations, les maladies, s'il faut mourir, ah ! ma Révérende Mère,, accordez-moi ce bonheur... » Elle avouait ne pas le mériter, elle avouait n'y pas être indifférente, mais, en vraie fille de saint Ignace, elle voulait vivre et mourir dans l'obéissance ; la décision de la Mère Générale sera pour elle la volonté même de Dieu.

Le jour des vœux, lorsque la communauté eût donné l'accolade fraternelle aux trois nouvelles aspirantes : <' C'est une affaire réglée, dit la Mère de la Providence, nous allons en Chine, les places sont demandées au ministère. « Ces paroles furent accueillies par une explosion de joie... Elle ajouta qu'elle comptait bien qu'on l'aiderait à fonder une caisse des missions par des prières et des sacrifices ; elle se vouait, elle, à toutes les humiliations de la quête, mais ses filles devaient lui apporter des gerbes de vertus. Le même jour cinq nouvelles professes faisaient leurs vœux perpétuels.

Le 8 septembre, jour de la clôture de la retraite, la Mère de la Providence reçut la réponse du ministère: on lui assurait deux places en octobre et quatre en novembre : les deux élues d'octobre étaient la Mère du Sacré-Cœur et la Mère Saint-Paul, en novembre partiraient la Mère Saint François Régis et les trois sœurs coadjutrices : Saint Rodriguez, saint Berchmans et sainte Germaine.

« L'émotion commence à me gagner, écrivait la Mère de la Providence à la Mère du Sacré-Cœur, le 13 septembre, et cependant le bon Dieu fait tout pour nous. J'ai vu, chez les Dames de Saint-Maur, la sainte supérieure de Singapour ; elle est charmante et sera votre bon ange pendant la traversée, c'est une vraie bénédiction. Nous consacrerons cette mission au Sacré-Cœur. « Comme on comprend son émotion et les larmes qui plus d'une fois pendant ces jours montèrent à ses yeux ; une mère ne se sépare pas de filles bien-aimées sans déchirer son cœur : « Si j'avais refusé la Chine, disait-elle, j'aurais eu des remords sur mon lit de mort ; je l'ai acceptée, il faut passer par-dessus les difficultés et les déchirements. » Sans doute, mais les difficultés et les déchirements n'en font pas moins souffrir. Les lettres pleines de surnaturelles félicitations qu'elle recevait, et de Monsieur l'abbé Roquette, supérieur des Auxiliatrices de Paris, et de Monsieur Richard, supérieur de la maison de Nantes, et de Monseigneur Lequette, évêque d'Arras, et de Monsieur l'abbé Toccanier qui avait bien un peu le droit de parler au nom du saint curé d'Ars, l'assuraient sans doute de plus en plus qu'elle faisait la volonté de Dieu, mais laissaient aussi profonde la maternelle douleur. Une seule pensée y mettait du baume : celles qui partaient allaient retrouver le Père Basuiau, sur la terre de Chine, elles ne seraient pas des orphelines. Le 17 septembre la Mère Générale écrivait à celui que l'on ne pouvait oublier :

Mon bon Père, « Notre-Seigneur disait à ses Apôtres : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis. » 11 me semble qu'il nous répète : « Ce n'est pas vous qui avez voulu la Chine, c'est moi qui vous l'ai donnée. »

« Mon Père, que voulez- vous que j'ajoute aux détails qui vous ont été donnés et que vous allez lire précisément pendant l'octave des morts... Les Ames du Purgatoire vous confient donc encore leurs Auxiliatrices, quel mystère !... Que s'est-il passé dans le cœur du Père Provincial, de Monseigneur Languillat et de votre enfant, le 4 août ? Je n'en sais rien, mais je ne puis que répéter : Ecce ancilla Domini^ froidement, sans attrait, sans enthousiasme. Mon directeur m'a dit : « C'est la volonté de Dieu. » Qu'aije répondu ? sinon : Fial^ et j'ai senti que le mot a créé la mission. »

Elle nomme les deux élues du 19 octobre et continue : « Mon Père, nous faisons d'immenses sacrifices en vous envoyant ces sujets-là. Vous m'écrivez : Laissons le ben Maître immoler sa victime tout à son aise... Etes-vous prophète ?... C'est bien Abraham qui sacrifie Isaac ; mais Dieu le veut, chacun me le répète, les circonstances s'y sont prêtées. J'ai dit que nous n'avions pas un centime, le R. P. Provincial m'a répondu : cela regarde la mission. » Au nom du même Père Provincial, elle le met au courant de ce qui a été convenu : les Auxiliatrices garderont leur costume, elles en auront un moins chaud, soit, mais le même ; leur but est de former des religieuses Auxiliatrices, qui aient la vocation, bien entendu : les Auxiliatrices européennes ne pourront jamais être qu'en petit nombre ; qu'il veuille bien se charger de l'installation, lui seul y peut quelque chose. Elle termine : « Au revoir, bon Père, le prochain courrier vous amènera vos filles. Ah ! Père, quel sacrifice, quelle séparation!... Priez pour nous ; au moment où vous lirez ces lignes, je serai sans nouvelles de ces chères enfants, et Dieu seul mesure cette croix à laquelle je n'ai pas la force de penser : Stabat Mater. Priez pour

VOS enfants, mon bon Père, et je compte sur vous, car le prochain courrier vous arrivera en même temps qu'elles.

« Vous serez père et mère, et le Cœur de Jésus notre lieu de rendez-vous ; je vous envoie les meilleurs sentiments et pensées, dans le cœur du bon Maître, où je suis toujours resté votre fille bien reconnaissante.

Marie de la Providence. »

Le vendredi 25 septembre, la Mère du Sacré-Cœur arrivait rue de la Barouillère ; le lendemain la Mère Supérieure de Paris allait à Nantes, consoler la petite communauté orpheline et installer la nouvelle Mère. Quelques jours auparavant, la Mère du Sacré-Cœur avait écrit à Madame Lardin : « ... Il s'agit de choses fort graves, il paraît certain que nous allons faire une fondation dans les missions. Tu sais mon amour pour la propagation de la foi et combien j'ai toujours désiré prendre part à l'évangélisation des infidèles. Ce bonheur me sera peut-être accordé, j'ai fait une demande ; nous n'aurons, je crois, les réponses qu'après la retraite. Les communications étant maintenant très faciles, nous irions sans doute pour quelque temps, afin de former les religieuses indigènes à la vie religieuse. Ce serait une grande joie pour moi ; tu vois combien nous avons besoin de prières à cette heure, chère maman... Ainsi pauvre mère, deux de tes enfants, (son frère Charles partait pour l'Amérique), seront en pays lointains pour quelque temps : les deux sacrifices pèseront dans la balance du bon Dieu. Ah ! je voudrais mettre dans ton cœur la confiance qui réside dans le mien ; nous aurons tout donné au Seigneur durant cette vie si courte. Lui, dans son immense bonté, nous donnera tout dans l'éternité. »

C'était la volonté de Dieu, Madame Lardin s'y soumit avec une résignation toute chrétienne ; Monsieur Lardin comprit mieux ce départ que la vocation religieuse de sa fille ; en bon philanthrope, il pensa que l'intelligence d'Eugénie serait mieux employée à moraliser des païens qu'à consoler de pauvres malades ; l'heure n'était pas venue pour lui d'aller plus avant.

A son arrivée à Paris, le Mère du Sacré-Cœur ne cacha pas à la Mère de la Providence que leurs amis et bienfaiteurs de Nantes — il faut en excepter Monsieur l'abbé Richard — ne pouvaient approuver la grave détermination qu'elle venait de prendre : l'Institut était si jeune, il était si pauvre de sujets. « Je m'attendais bien à tout cela, lui fut-il répondu, je suis même résignée à m'entendre dire, comme autrefois, rue Saint-Martin : Elle est folle ! J'ai maintenant toutes les approbations des personnes qui ont grâce pour me conseiller ; que puis-je désirer de plus ? »

Rien assurément, sinon peut-être la bénédiction du Souverain Pontife. Elle l'avait précisément demandée. Recommandée à Monseigneur Chigi par la marquise di Rende qui le connaissait intimement, elle avait été très aimablement reçue.

<i Vous voulez une bénédiction du Saint Père pour votre future mission ? dit le Nonce, après une conversation des plus animées où la Fondatrice l'avait promptement renseigné sur la Société et la Chine. « Oui, Monseigneur, parce que jusqu à présent nous n'avons rien fait d'important sans l'avoir demandée. — Eh bien, vous m'apporterez cette demande. — La voici. Excellence, et, séance tenante, elle en fit la lecture :

Très Saint Père, « Marie de la Providence, supérieure générale de

la Société des Auxiliatrices des Ames du Purgatoire, prosternée aux pieds de sa Sainteté, la supplie très humblement de daigner accorder une bénédiction toute spéciale à celles de ses religieuses qui sont envoyées dans la mission de Chine, à la demande et sous l'autorité de Monseigneur Languillat, vicaire apostolique du Kiang-Nan. Cette mission de dévouement, entreprise pour les Ames du Purgatoire, sera dédiée au Sacré-Cœur.

« Paris, le 9 septembre, fête du B. P. Claver, »

Le Nonce ayant reçu la supplique se préparait à la plier, la Mère de la Providence s'y oppose ; elle veut la faire encadrer quand elle sera revenue de Rome le pli serait disgracieux. « Au contraire, reprend le Nonce, ce sera un signe d'authenticité », et il promet d'ajouter un mot, de mettre l'adresse de sa main.

Le 14 octobre — les chinoises devaient partir le 16 — la marquise di Rende apportait, rue de la Barouillère, la supplique, retour de Rome. Le Saint Père avait daigné écrire de sa main :

« Die V» octobris, 1867.

Angélus Raphaël comitetur vos in via, et Dominus vos benedicat et dirigat (1). »

Plus P. P. IX.

Le jour même où cette bénédiction de Rome, — celle de Monseigneur l'Archevêque de Paris l'avait précédée — était remise à la Mère de la Providence, Monseigneur Languillat était venu dire la messe rue de la Barouillère et avait bien voulu adresser quelques paroles à la communauté ; maintenant qu'il emmenait

(i) « Que l'Ange Raphaël vous accompagne dans votre voyage, et que le Seigneur vous bénisse et vous conduise. » Les premiers mots sont tirés de l'anlienne de V Itincrariiim.

des Auxiliatrices il avait une double raison de se considérer comme de la famille. En quittant la Mère de la Providence, il lui avait dit : « Il faut, si vous voulez garder l'unité, que tout ce qui est ici soit aussi à Shang-haï. » C'était bien la pensée de la Fondatrice.

Le 15, veille du départ, le Père Olivaint dit la messe et enflamma les cœurs par une exhortation toute de feu sur le zèle apostolique. Ce même jour, le P. Guibout, qui partait lui aussi pour la Chine avec Monseigneur Languillat, vint adresser aux religieuses quelques mots ; les partantes allèrent dans l'après-midi recevoir la bénédiction du Nonce, qui promit de venir rue de la Barouillère, pendant l'octave des Morts.

Et puis, ce fut le grand jour des adieux. Tout ce que la délicatesse maternelle et fraternelle peut imaginer de meilleur et de plus doux, tout ce que l'amour de Jésus grandissant une tendresse humaine peut y ajouter de plus profond, des regards où transparaît l'âme entière, des mots qui réchauffent et font battre le cœur, des promesses qui dépassent le temps et s'illuminent d'éternité : ce généreux départ des deux premières missionnaires, fut vraiment la fête très douce de la charité, avec une nuance de tristesse comme toutes les fêtes d'ici-bas, radieuse pourtant d'immortelle espérance et de sacrifice consolateur. L'une de celles qui restaient avait gardé cette vision des deux qui partaient : « Notre sainte Mère du Sacré- Cœur était radieuse, sœur Saint-Paul pleurait !... C'est tout simple, l'une est morte à force de souffrir, l'autre commence à vivre. Mais que d'étoffe, et comme Notre- Seigneur est bon ! La Mère du Sacré-Cœur seule peut faire une sainte de cette charmante Saint-Paul, gracieuse comme la vie que Dieu bénit. Elles aiment toutes deux Notre-Seigneur, mais l'une possède l'idée de Dieu ; l'autre, sa substance. L'une a formé ce divin

objet par l'entendement, l'imagination, les désirs ; il faut que son Jésus croisse, qu'elle diminue, qu'elle passe par ie désert, le Calvaire, qu'elle le perde et ne garde que la Croix dans le Christ, et Marie pour sa Mère. Puis alors le Consolateur viendra, le Saint- Esprit, l'esprit d'amour... il formera en eUe le Jésus substantiel dont elle deviendra la gardienne, si c^îttc chère sœur demeure fidèle à la grâce, à l'abandon dont elle ne trouvera jamais de meilleur apôtre que dans la Mère du Sacré-Cœur, Oh ! pour elle, elle possède son Jésus et va le manifester. Elle comprend si bien que c'est un dépôt qui n^est pas à elle, et qui est à elle. »

La Mère de la Providence voulut conduire les deux voyageuses à la gare ; la Mère de la Miséricorde et la Mère Saint-Augustin étaient avec elle et devaient accompagner les chinoises jusqu'à Marseille. Dans la voiture, l'émotion était vive et la conversation languissait ; la Mère du Sacré-Cœur et la Mère d? la Providence rappelèrent quelques souvenirs de 1856 ; onze années s'étaient écoulées depuis lors, pleines de souffrances, pleines de grâces aussi ; comme elles paraissaient avoir passé vite ! On approchait de la gare : la Mère Générale rappela qu'il était convenu de se demander mutuellement pardon avant le départ.

Pardon ! la Mère Saint-Paul était déjà à genoux : « Oh ! Mère chérie, il n'y a que moi ici qui doive demander pardon et je le fais de tout mon cœur. » La Mère du Sacré-Cœur et la Mère de la Providence, l'une après l'autre, veulent accomplir le même acte de religieuse humilité ; puis pour cacher son émotion, l'ancienne supérieure de Nantes feint de regarder par la portière.

• On était arrivé ; les mots flatteurs et les pourboires aidant. U^s religieuses de Saint-Maur et les Auxilia-

trices furent bientôt installées dans un compartiment réservé où les adieux purent se prolonger. La Mère Saint-Paul dit tout à coup : « 0 Mère bien-airaée, si €6 n'était pour l'amour de Dieu, jamais je ne voudrais vous quitter. Mettez-moi un instant votre alliance, » La Mère Fondatrice passa son alliance au doigt de son enfant, et, prononçant les paroles mêmes du cérémonial des grands vœux : « Mon enfant, voulezvous l'alliance du divin MaîtrB, à ce prix de la Chine ? — Oui, ma Mère, je la veux à tout prix. »

Lô départ sonnait. Lorsqu'elle eut perdu de vue le long train qui emportait ses deux filles, et le mouchoir que la Mère Saint-Paul continuait d'agiter à la portière, la Mère de la Providence « toute brisée », se hâta de se faire conduire à Notre-Dame des Victoires, où, selon son ancienne habitude, elle épancha le trop plein de son cœur. « Mais je ne savais vraiment pas €e que je disais ; je commençais des prières que je n'achevais pas, je répétais des oraisons jaculatoires sans fin : « Ma bonne Mère, je vous en prie, protégez-les ; Sainte Vierge Marie, je vous les confie » ; et ce ne fut que lorsque je me sentis un peu fortifiée, que je quittai son béni sanctuaire. »

Quelques jours plus tard la Mère Saint-Augustin revenait de Marseille, après avoir passé par Ars ; elle avait été chargée de recommander à Dieu, sur la tombe du saint curé, la traversée des deux missionnaires, les premières de ces Auxiliatrices qu'il avait tant aimées, qui allaient travailler dans le pays des infidèles à la plus grande gloire de Dieu. Tout s'était très bien passé jusqu'à Marseille ; elle avait pu, du bout de la jetée, saluer au passage la Mère du Sacré- Cœur et la Mère Saint-Paul, embarquées sur le Mœris, et partant pour la Chine.

Pendant toute la traversée, le journal du voyage,

envoyé régulièrement de chaque escale, permit de suivre les deux Auxiliatrices. La mission de Chine tient trop de place dans la vie de la Société pour ne pas essayer, nous aussi, d'accompagner celles qui partent.

Elles étaient montées à bord du Mœris le 19 octobre 1867 ; avec elles avaient pris place sur le paquebot un archevêque jésuite allant à Bombay, trois évêques, dont Mgr Languillat, sept capucins, deux jésuites : le Père Guibout et le Père Pfister ; outre les religieuses de Saint-Maur, il y avait plusieurs religieuses italiennes, deux de ces dernières étaient logées avec la Mère du Sacré-Cœur et la Mère Saint - Paul dans une petite cabine correspondant aux numéros 33 et 34.

« L'ancre est levée, écrit la Mère Saint-Paul. Il est cinq heures du soir. Le navire se met en marche ; debout sur le pont, nous cherchons du regard notre <;hère Mère Saint Augustin qui attend notre passage au bout de la jetée : Il est bien prompt, et bientôt nous n'apercevons plus qu'un petit point noir sur lequel nous fixons le regard nous disant : « C'est bien elle certainement. » Nous ne nous parlons guère. Nous regardons le ciel et nous nous offrons au Maître. »

Dès la première heure, la mer se montre maussade ; tout le monde est malade, sauf une religieuse italienne, Madré Luigia et la Mère Saint-Paul. Elles s'empressent pour être utiles, pour défendre les portes contre des voyageurs qui trébuchent secoués par le roulis ; un anglais, croyant entrer chez lui, veut à toute force pénétrer dans la cabine des italiennes : « Ladies ici, ladies ici )>, lui crie la Mère Saint-Paul qui trébuche comme lui. il finit par comprendre.

Malgré la tempête, on fait de l'apostolat. Tout en trébuchant Madré Luigia et Mère Saint-Paul ren-

contrent une charmante jeune femme anglaise : « Vous êtes religieuses ? Et si vous vouliez sortir de votre couvent, vous pourriez ? — Ah ! nous en serions bien fâchées, nous sommes trop heureuses. — Mais vous pourriez ? — Nous ne le voudrions pas. — Ah ! moi je ne voudrais pas être comme vous j'aim? à m'amuser, à aller au bal, au théâtre. — Un jour cela vous ennuiera. — Oh ! non, jamais, jamais ! — J'ai dit comme vous, moi aussi, je voulais toujours m'amuser, et puis, un beau jour, tout m'a ennuyée, il m'a fallu le bon Dieu. Je me suis faite religieuse pour l'aimer de tout mon cœur et le mieux servir : je suis heureuse maintenant. — Vous ne vous ennuyez pas du tout ? — Non, pas du tout. — Entre nous, dites-moi, est-ce que vous ne vous battez jamais ? Tant de femmes ensemble ! — Oh ! non, nous nous aimons toutes beaucoup, comme des sœurs. — C'est extraordinaire. Moi, je ne peux pas comprendre cela, car j'ai vu souvent des dames réunies, elles étaient fort bien élevées, et cependant, au bout de quelques temps, elles avaient toujours des discussions, et vous pas ? — Nous lui expliquons la cause de cette bonne entente. — Moi, je suis protestante, mais j'aime bien la Sainte Vierge, j'ai été élevée dans un couvent de bénédictines. J'ai vingt ans et demi, et il y a quatre ans que je suis mariée. Mon premier enfant, il est mort, et le second qui est avec moi, j'ai promis à la Sainte Vierge, s'il vivait, de le nommer Marie. C'est une petite fille, elle a nom Alix-Marie, elle vient bien. » Nous l'avons engagée à mettre au cou de son enfant une médaille de la Sainte-Vierge, lui disant qu'elle la garderait de tout accident. Mais elle a peur de son mari : «Oh ! mon mari, il est le secrétaire de l'archevêque protestant de Bombay. Il y a cinq mois que je l'ai quitté pour venir en France et voir l'exposition

avec mon petit enfant, et maintenant je retourne le retrouver. »

La traversée de la Méditerranée fut très pénible, impossible de célébrer la sainte Messe. « La Mère du Sacré-Cœur a une si grande peur du mai de mer, qu'elle est décidée à vivre de l'air du temps. Je ne suis pas très rassurée sur ce genre de nourriture, car il faut manger quand même, ou la faiblesse devient extrême. La pauvre Mère, après quelques difficultés, finit par céder, et je suis fière. »

Enfin le 24, on assure que le lendemain, à cinq heures du matin, le Mœrîs arrivera devant Alexandrie ; les religieuses pourront entendre la sainte Messe et communier. Elles voudraient bien se confesser avant. La chose est assez difficile ; les cabines des dames sont le seul endroit où l'on puisse être seul, et le règlement du bord les interdit aux hommes. « Que faire donc ? Aller à fond de cale ? Allons donc ! avait dit la Mère Mathilde, religieuse de Saint-Maur... C'est sur le pont même que se passe la chose. Le Père est prévenu ; quand le thé sonne, une partie d^s voyageurs descend au salon, on en profite pour commencer. Du reste, l'obscurité du pont nous favorise un peu. Nous sommes toutes réunies sur un banc et des chaises que nous avons groupées dans un coin du pont ; à trois pas, le Père se tient debout, appuyé sur le bord du navire, on se tient également debout près de lui, ayant l'air de causer, de regarder les étoiles et les vagues ; l'absolution descend du ciel et, pendant que les promeneurs passent et repassent, riant et causant, un grand mystère s'opère. »

Hé'as ! on ne devait pas s'arrêter à Alexandrie, mais aller coucher au Caire ; Monsieur de Lesseps n'ayant pas encore creusé son canal, i' fallait rejoindre Suez par le chemin de fer. La Mère Saint-Paul a croqué

quelques jolis tableaux : au moment de débarquer « les barques se choquent, les maîtres qui du pont surveillent les mousses qui les conduisent, les admonestent en langue du pays, ils crient, ils se disputent... J'en vois deux courant avec une agilité de singa, sautant d'une barque à l'autre, se poursuivant pour se souffleter, ce à quoi ils réussissent merveilleusement. Un autre, plus pacifique, est assis sur le bord de sa barque, et déjeûne d'un biscuit de mer qu'il trempe dans l'eau pour J 'amollir, et croque ensuite avec appétit. » Sur la route du Caire « nous étions émerveillées de ce que la poussière nous permettait de voir. La végétation était bien nouvelle pour nous : des palmiers, des dattiers, des oliviers, des champs de maïs et de coton, et en fait d'habitations des maisons qui ne coûtent pas cher à bâtir, un peu de boue. C'est haut comme un four de Bretagne et percé d'une porte et d'une ou deux petites fenêtres. Ces petites cahutes groupées forment un village, on le prendrait pour une butte de terre. Je ne sais pas si nos lapins de garenne se trouveraient suffisamment bien logés dans ces terriers ? »

Les voyageurs arrivent au Caire tout habillés de gris après sept heures passées dans des tourbillons de poussière ; on a beau tenir les fenêtres fermées, elle entre partout. « Nous fûmes bientôt intallées comme des princesses dans une grande chambre à deux lits. Notre premier soin fut de procéder à l'extinction de la poussière et à d'amples ablutions qui n'étaient pas une superfluité. La maîtresse de l'hôtel des Princes, bourguignonne d'origine est depuis vingttrois ans au Caire où, dit-elle, les honnêtes gens ne font pas fortune... Monseigneur, après avoir béni la table, se met au haut et préside notre agape, les sœurs italiennes étaient descendues à un autre hôtel, les Dames

de Sainl-Maur ne nous avaient pas quittées... La nuit ne fut pas très calme : il y eut des cris d'Arabes, des batailles de chiens, et enfin des concerts de rossignols d'Arcadie qui abondent en ce pays ; de plus, des insectes du lieu nous arrangèrent de tfllc: sorte que, quelques heures après, on eût dit que nous avions la petite vérole. »

Mais l'aurore éclaira une grande joie : la messe dite par Monseigneur à l'hôpital, chez les sœurs de Saint Joseph, et la communion ; depuis six jours, ces grands bonheurs manquaient bien et le temps avait paru long. Quand les religieuses arrivèrent beaucoup de calèches stationnaient déjà depuis longtemps à la porte de l'église. L'église ! on ne peut pas même l'appeler une chapelle et tout bas, à l'oreille de la Mère du Sacré-Cœur, la Mère Saint-Paul voyant cette grande salle voûtée et dallée de pierres inégales, avec au fond, « pour dissimuler le mur, de gros dessins bleus encore plus laids qu'un mur blanc, » murmurait:. « Si notre Révérende Mère voyait cela, elle en pleurerait ! » Ce fut une douce joie pour la Mère de la Providence de lire que ses deux filles, à leur entrée dans l'église de l'hôpital du Caire, avaient pensé au zèle de la maison de Dieu qui brûlait dans son cœur maternel. Quand Jésus eut réconforté les âmes par sa divine présence, il fallut songer au départ ; avant d'arriver à Suez on devait, pendant une journée, traverser le désert : rien que du sable : c'est d'un vide, c'est d'une tristesse ! Cependant « à une station plus importante, nous descendîmes pour nous promener un peu et je lus ravie en extase... Vous ne devineriez pas devant quoi ?... Je m'approche avec joie et je contemple... un wagon rempli de choux ! Qui l'eût cru ? Oui, des choux. Ah ! le légume si vulgaire devient au désert une plante poétique. Vous en riez cii

France ; peut-être en pleureriez-vous en Egypte î » De loin, les deux pyramides firent l'efïet de deux grosses montagnes. Voilà Suez, la mer, et la première rencontre avec des chinois. « Un gros bateau nous conduit au Tigre. En l'abordant, les premières figures que nous apercevons à travers les sabords sont des têtes de chinois ! Vous pensez peut-être que nous nou8 écrions : Qu'ils sont laids ! Pas du tout, leur physionomie intelligente et douce nous inspire au contraire un sentiment de sympathie fraternelle. » Maternelle serait plus exact ; elle les a choisis pour enfants et

....mes petits sont mignons Gentils sur tous leur>; compagnons.

Mais non, elle dit bien ; ces pauvres travailleurs des soutes à charbon sont ses frères en Jésus-Christ, sauvés comme elle par le sang rédempteur, fils de Dieu et cohéritiers du ciel ; c'est pour le leur dire qu'elle a quitté et la rue de la Barouillère et sa Mère chérie, comment ne les aimerait-elle pas, et comment à leur vue son cœur ne battrait-il pas d'une fraternelle charité ?

L'installation sur le Tigre est beaucoup plus confortable que sur le Mœris. « Au-dessus des tables du salon, afin de l'aérer, des pankas — grands éventails — sont agités par de petits chinois à la tête entièrement rasée, sauf à l'endroit d'où part cette superbe queue, certainement postiche, car il y en a à qui elle tombe jusqu'au bas de la tunique. Ils sont vêtus d'un pantalon et d'une tunique de toile blanche. » Dans ces conditions, le voyage va devenir un voyage d'agrément ; la mer Rouge est magnifique, presque sans vague ; il fait sans doute une chaleur fondante, mais les robes d'étoffe légère sont endossées ; et puis, chaque matin, on a la messe... deux messes et Jésus, —

ce serait le bonheur parfait s'il n'y avait pas à bord des maladroits et des mal élevés ; mais Mademoiselle Anna de Béchenec, en religion Mère Saint-Paul, a bon bec et bon ongle en toute suave charité chrétienne. On commence par se débarrasser d'un monsieur d'une cinquantaine d'années, petit, décoré, à physionomie ennuyée plutôt que triste, au regard scrutateur. Déjà, après le Caire, dans le train il avait essayé de lier conversation, « parlé à Mère Supérieure de sa santé, fait quelques phrases de compliments, demandé où nous allions, causé un peu de tous les pays et tourné tout autour pour savoir d'où nous venions... S'il avait une grande barbe, je le prendrais pour le Juif Errant. » A Suez, le Juif Errant vint s'asseoir sur le pont, près de la Mère du Sacré-Cœur, la veille du départ. « La conversation roula d'abord sur des choses indifférentes ; je causais avec Madré Luigia à deux pas, quand j'entends tout à coup quelques paroies qui me font dresser la tête comme le vieux cheval du Père Fouillot. C'était le clairon d'alarme. Je prête l'oreille. Mère Supérieure était aux prises avec un ennemi déclaré de toute loi divine gênant sa manière de penser et de voir. Avec une bonté, une sagesse, une présence d'esprit admirables, Mère Supérieure lui rivait son clou à tout instant. Je me sentais hors de moi, surtout, quand poussée plus fortement par l'esprit du diable, il se mit à dire des horreurs des prêtres, du Saint-Père, de la Sainte Eglise dont il se moquait. On aurait dit un homme en délire ; une parole n'attendait pas l'autre, il interrompait Mère Supérieure, semblait réciter une leçon apprise et qu'on l'avait obligé à réciter le soir même » ; ce lourdaud crut distingué de se vanter d'avoir éclairé sa mère, jadis fervente catholique ! a Le lendemain soir le Juif Errant était avant nous sur le pont, assis sur

le banc de la communauté, nous attendant le pied ferme. Mais il avait compté sans son hôte, et comme nous savions trop bien l'inutilité de discussions absurdes, dans lesquelles il ne laissait pas même le temps de répliquer, nous esquivons le coup Mère Supérieure et moi. Nous nous joignons aux Dames de Saint-Maur et aux sœurs italiennes et nous commençons à parler en rond bien serré, tandis que notre diplomate,.

« Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris »

ronge son frein sur le bout du banc pour n'avoir pas l'air d'être battu. » IJ y reste plus d'une grande heure puis descend au salon faire de la musique. On ne le revit plus.

Une autre rencontre fut encore plus amusante. (( La mer est uni ) comme une glace et le navire semble glisser sur de l'huile. Nous nous installons comme de coutume au coin marqué à l'arrière du navire, mais nous sommes bientôt envahies par une douzaine de messieurs qui ont trouvé bon de placer, presque au milieu de nous, leur jeu de grenouille. C'est une espèce de table dans laquelle sont pratiquées différentes ouvertures, sous lesquelles sont des boîtes comme destroncs d'église : au milieu une grenouille, la bouche ouverte. Il s'agit de lancer, d'une certaine distance,, des pièces de grosse monnaie dans les différents troncs efe dans la bouche de la grenouille. Ces grosses pièces font un vacarme affreux en tombant dans les troncs et comme ces messieurs ne sont pas tous des plus adroits, bientôt les pièces tombent au milieu de nous.. Que Iqucs-unes en reçoivent sur le bras, sur l'épaule,, C( ia devient intolérable et semble une vraie vexation, car il ne manque pas de place ailleurs sur le pont pour ct- jeu à grand fracas. Sans doute, on veut nous faire quitter le petit coin favori où nous sommes réunies-

et que le capitaine appelle en riant : les États du Pape. Mais nous avons bonne tête et bon dos. Nous supportons héroïquement, pendant près de trois heures, cette incivilité, ce tapage, nous contentant de témoigner par un regard calme et digne notre étonnement. Enfin, à midi et demie, la cloche appelle nos joueurs à la salle à manger. Ils n'ont pas plus tôt quitté le pont, qu'aidée de Madré Luigia, je m'empare de la grenouille et la transporte de l'autre côté du pont, à la grande joie et aux applaudissements des Pères Franciscains, dont la communauté est à quelques pas de la nôtre, et qui étaient fort gênés du bruit dans leurs études et leurs prières.

« Le goûter terminé, arrive un premier joueur, puis un second. Il eût fallu pouvoir photographier les physionomies. Ils jettent un œil furtif de notre côté, et se rendent près de leur machine, faisant un détour pour ne pas passer sous le feu de nos regards un peu triomphateurs. Mais voici qu'un petit mal appris, d'une vingtaine d'années, furieux de ce tour, se fait aider d'un aussi mal élevé que lui, et retransporte la fameuse grenouille près de nous. C'était trop fort ! Comme il y avait parmi ceux qui venaient d'arriver, le vice-consul espagnol et un jeune homme français, tous deux bien élevés, je me lève, et m'adressant à eux d'un ton aimable et que je m'efforce de rendre des plus dignes, je lui dis : « Ces messieurs nous feraient bien plaisir de jouer un peu plus loin de nous, et je crois que cela ne les gênerait nullement. » Aussitôt, ils s'inclinent, excepté mon petit drôle qui maintient le jeu à cette place, mais la politesse française l'emporte et deux de ces messieurs, prenant d'autorité la grenouille, nous gagnons ainsi la bataille sur la compagnie grenouillarde. »

Heureusement, tous les voyageurs ne sont pas de

cette illustre compagnie, un jeune capitaine anglais dit pieusement son chapelet sur le pont ; le jour de la Toussaint, il communie avec sa femme, et le spectacle est, bien touchant de le voir agenouillé dans le corridor sur son mouchoir de batiste, courbé presque jusqu'à terre au moment de l'élévation ; le viceconsul espagnol est aussi un excellent catholique ; le dimanche un assez grand nombre de passagers assistent à la sainte messe, soit au Gesu (cabine de Monseigneur Languillat), soit à Saint-François (cabine des sœurs italiennes), où Monseigneur Zanolli offre le saint sacrifice ainsi que les Pères Franciscains.

Le 2 novembre, la Mère du Sacré-Cœur et sa jeune compagne entendent la messe pour les chères Ames du Purgatoire, en union avec leurs sœtirs de Paris et de Nantes. La Mère de la Providence, toujours délicatement maternelle, avait préparé pour ses chères voyageuses dans des enveloppes soigneusement datées, tout un courrier composé de lettres, d'images, de pieuses surprises qui devaient les accompagner jusqu'en Chine et abréger la traversée. Cette attention si réconfortante est devenue traditionnelle dans la Société. Dans l'enveloppe à ouvrir le 2 novembre, les deux Auxiiiatrices trouvèrent le Cœur de Jésus et le Cœur de Marie ; elles l'avaient ouverte à genoux, au pied d'un petit autel dressé dans leur cabine.

Aden passe presque inaperçu ; nous voici à Ceylan : excursion dans l'île ; les trente excursionnistes : trois évêques, quatorze religieux, treize religieuses sont reçus chez le curé de l'endroit « Le bon missionnaire a rarement vu pareille assemblée chez lui ; il a tout mis dehors pour nous, il a voulu que nous eussions des serviettes, mais comme iJ est pauvre et n'en possède poiût, ou bien peu, il a mis à nos places tout son linge de sacristie. Nous reconnaissons les manuterges à

la petite croix ; ntais n'allez pas croire qu'ils soient en bonne toile et puissent remplacer la serviette absente, ils sont en mauvaise mousseline claire du pays. Madré Luigia est prise d'un accès d'hilarité en déployant son petit morceau d'étoffe, aussi claire que du tulle, et qui eût pu servir de voile. Nous avons gros cœur de n'avoir point sous la main une douzaine ou deux de nîanuterges, corporaux et amicts à laisser à ce bon missionnaire, en remerciement de sa généreuse hospitalité. Ce bon Père Emilien, missionnaire à Pointe de Galles, (c'est son adresse que j'envoie pour les âm.es charitables et les cœurs généreux comme je sais que cette lettre en rencontrera), avait la fièvre et ne prit point part au repas, il y assistait seulement. »

La Mère Saint-Paul sait bien ce qu'elle écrit, et à qui elle écrit : la Sainte Vierge n'a rien demandé à Cana, elle a simplement dit : le vin va leur manquer, Jésus a compris. La Mère de la Providence comprend aussi, et le Père Emilien reçut tout ce que la Mère Saint-Paul aurait voulu lui laisser.

Le retour au paquebot ne manque pas de pittoresque. « Le Père Pfister qui a fait prix avec des barques s'occupe d'y caser tout le monde. Pour gagner davantage, (le prix était fait par barque) ces coquins de bateliers ne veulent nous embarquer que quatre ou cinq dans chacune, tandis qu'on y peut être huit largement. Le Père Pfister ne sait ni l'anglais, ni l'italien, mais, comme il ne doit payer que sur le navire, voyant ses gestes et ses cris inutiles pour nous faire monter davantage dans chaque barque, il prend le parti de ne se venger qu'une fois à bord en payant ce qu'il voudra... Aussitôt abordé, il est déjà un pied sur l'escalier et l'autre sur le bateau pour nous faciliter le passage à ses risques et périls, et le consul russe, sur l'escalier, nous attrape vigoureusement

par le bras pour nous consolider, tandis que nous grimpons le plus vite possible pour nous dissinmler aux yeux des voyageurs qui font galerie sur le pont. Le Père Pfister avait à s'arranger avec les maîtres de toutes les barques. Ceux-ci ne sachant qu'un niot d'anglais lui criaient de toute la force de leurs poumons : Faiher ! father ! en tendant les mains. Je ne sais comment finit la comédie ; toujours est-il que le Père ne lâcha de piastres que ce qu'il avait résolu d'en donner. »

« Vendredi 15, Sainte Gertrude : fête à Paris, fête à Nantes, fête aussi sur le Tigre : autel avec décorations improvisées dans la cabine. »

Pour se préparer à l'apostolat de demain, on fait un peu de chinois « Monseigneur travaille pendant trois heures et demie avec un dictionnaire pour me rassembler les signes de ponctuation, et il arrive tout ruisselant de sueur (car il a travaillé dans sa cabine), mais tout fier et tout content de m'apporter la petite phrase que je lui avais demandée. »

(( La Mère Mathilde et les sœurs de Saint-Maur commencent à revivre, elles reconnaissent le pays ; voici Singapour, elles veulent que nous descendions passer une bonne nuit à la Communauté. Nous faisons toilette... On aspire à une nuit sans roulis et à des repas pris le cœur à l'aise. On commence à distinguer les personnes. Voilà les filles de la Mère Mathilde ; elles sont huit au-devant d'elle. » Avec ces huit religieuses, c'est tout le pensionnat qui est là, les parents des élèves, les missionnaires, les chinois et les chinoises que la Mère à établis, quarante voitures attendent, c'est une véritable ovation : « Vraiment, c'est à désirer d'être religieuse, murmure le capitaine, nous ne sommes pas ainsi attendus ! »

Le cortège s'ébranle, les deux Auxiliatrices sont

dans la seconde voiture ; le postillon qui veut passer le pren.ier, saute sur son siège et lance son cheval au galop dans un chemin assez étroit, très accidenté ; les pauvres Mères sont duren^ent badottées. Une des sœurs de Saint-Maur qui les accompagne fait iirille gestes énergiques et crie d'aller moins vite, le cocher n'écoute pas. On traverse la ville chinoise ; c'est aujourd'hui jour de fête, « aussi les femn>es des riches ont la permission de se mettre à la fenêtre. Cela nous procure la satisfaction d'en apercevoir quelques-unes, vraies chinoises de paravent, les cheveux échafaudés comïiie des éventails des deux côtés de la tête, et ayant comme une queue de coq par derrière, »

La Mère Mathilde est reçue chez elle en triomphatrice ; et ses filles et elle ne savent qu'inventer pour faire plaisir aux Auxiliatrices et aux religieuses qui les accompagnent. « A cinq heures, nous descendons au réfectoire. C'est un vrai festin... Après le dîner, on nous propose de faire le tour de la maison, et l'on fait coucher précipitamment les orphelines, afin de nous donner le coup d'œil d'un dortoir au complet. Nous entrons dans une immense pièce. De chaque côté sont étendues sur des nattes des enfants de tout âge, les grandes ont une petite couverture jetée sur elles, la plupart n'ont qu'une grande robe de calicot. Quelques petites de deux ou trois ans sont près des grandes qui en ont soin. Un de ces petits bébés, les bras et les jambes nus et les cheveux flottants, nous arrête un instant : c'est un vrai Enfant Jésus dormant paisiblement. Nous passons au dortoir des pensionnaires. Ici, il y a de jolis petits lits avec des moustiquaires bien blancs, tous hermétiquement fermés. Tout à coup, une voix se fait entrendre : c'est une élève qui chante un couplet pour le retour de la Mère

Mathilde ; de tous les lits, on chante un refrain en chœur : c'est vrainïent délicieux ! »

« Mercredi 20. — Pan ! C'est le canon qui nous réveille, il est cinq heures. Au mên^e instant, la cloche sonne l'Angelus et pendant une demi-heure un chien nous donne un concert d'aboiements. Je saute de mon lit. Quelle joie de voir des arbres, des maisons, d'entendre des oiseaux chanter ! L'eau, toujours l'eau, c'est bien monotone, les poissons ne disent rien. »

La Mère Mathilde se prodigue ; après la messe, la visite de la maison continue, c'est jour de grande fête ; musique, séance dramatique, pièce en anglais, composée par une des religieuses de Saint-Maur ; l'heure du départ arrive bien trop vite, les voitures sont à la porte ; il faut retourner au bateau, les sacs bourrés d'oranges et de pamplemousses, les deux Auxiliatrices partent les dernières avec la Madré Eugénia, et les dernières aussi elles remercient la Mère Mathilde de son hospitalité si pleine de cœur. Le domestique chinois monte derrière la voiture, pour porter les sacs au navire, et un malais conduit. « Nous sommes faites pour les aventures comiques, nous avons un cheval rétif. Après quelques minutes de galop, il refuse complètement de marcher. Notre postillon le prend par la bride, l'accable de coups de fouet, il semble qu'il soit de pierre et ne bouge pas. Jugez de notre consternation ! Monseigneur va nous croire perdues. Deux passants se joignent au malais pour faire marcher le cheval, ils poussent les roues, rien n'y fait. Survient un malin qui se met à crier d'une voix formidable : Ouah ! ouah ! Aussitôt le cheval dresse les oreilles, et, comme s'il eût senti le coup, part au galop. Mais cent pas plus loin la comédie recommence et pas de passants. Prenant à mon tour une voix stridente, je frappe dans mes mains en criant

CHAP. XI, LA MISSION DE CHINE EN 1867 42b

le fameux Ouah ! ouah ! et ce secret d'épouvanter notre rétif animal réussit parfaitement, à la grande joie de notre malheureux postillon qui se met à sourire agréablement, en faisant voir ses grandes dents blanches. Mère Supérieure et Madré Eugenia rient de tout leur cœur, et moi je crie sans discontinuer jusqu'au port. >>

A partir de Singapour la position du navire change par rapport au soleil ; laisser les chaises de repos à bâbord sur le pont, c'était s'exposer à cuire toute la journée ; la Mère Mathilde avait prévenu les voyageuses : « Aussitôt après dîner, nous nous empressons de transporter notre mobilier à tribord et de prendre possession de notre nouvelle communauté. Ceux qui devinaient le pourquoi sur le pont auront dit : Voilà des religieuses qui savent se retourner elles et leurs chaises. » La mer de nouveau redevient très forte, le Tigre très long tangue fortement, la Mère Supérieure est toujours souffrante, la Mère Saint- Paul lui cède son lit, c'est un détail pour elle d'être bercée à droite, à gauche, de haut en bas elle dort aussi bien que les paupières d'aplomb. « Le samedi 23, le Tigre entre dans le magnifique fleuve Cambodge et glisse tranquillement entre deux rives ravissantes. La soirée est splendide, des milliers d'étoiles au ciel... le fleuve est plus large, c'est comme un beau lac bordé d'arbres d'un vert sombre, des barques sont amarrées çà et là ; une faible lumière nous y fait distinguer des êtres humains ; c'est toute une famille qui vit dans une maison flottante... Il fait si beau et les rives sont si jolies que je ne puis me décider à me coucher. Oh ! que de lumières ! Voilà Saigon. Nous entrons dans le port, et un coup de canon annonce notre arrivée dans la colonie française ; nous sommes chez nous. »

Le dimanche 24, le réveil est sonné par les clairons français ; on est indécis si l'an descendra à terre, le soleil de Saïgon passe pour dangereux, et pourtant il serait bon d'aller voir les carmélites et de leur remettre leurs commissions. Pendant le déjeûner de neuf heures et demie, arrive le Père Wibaut, vicaire général de Monseigneur Miche. La Mère du Sacré- Cœur le reconnaît, c'est un ami de la Société, dont la vocation apostolique a été décidée par le saint curé d'Ars, Quelle joie toute fraternelle de parler de la Mère de la Providence, de la chère œuvre des Auxiliatrices, de ses progrès. Le Père Wibaut coupe court à l'indécision : il faut aller à terre, la supérieure des sœurs de Saint Paul attend tout le monde. Pendant la route, Monseigneur charmé de voir que le Père Wibaut connaît les Auxiliatrices, raconte sa visite du 4 août, rue de la Barouillère : « Ah ! vous les connaissez, cela me fait bien plaisir. Vous connaissez la Mère ! En voilà une femme ! Ah ! certes, elle a de l'énergie et de la volonté, et quel regard ! Marie de la Providence, c'est un homme pour le caractère... Oui, le doigt de Dieu est là. » Visite à l'évêché : Monseigneur Languillat présente à Monseigneur Miche ses Auxiliatrices : « Voici le Purgatoire, Monseigneur. — Ah ! c'est bien plutôt le Paradis ! » Visite chez les sœurs de Saint Paul ; en attendant le dîner, on court au Carmel. « 0 sainte pauvreté ! on n'aperçoit qu'une petite maison basse. Nous montons quelques marches d'un mauvais escalier en bois. La supérieure vient au parloir et tire le rideau... Le Père Pfister entre : le rideau se baisse précipitamment. Il y eut un moment de franche gaieté de part et d'autre, si ce n'est de celle du P. Pfister qui ne cessait de répéter : « Que de cérémonies 1 » (On l'avait reçu à Laval, voile levé, avec Monseigneur Languillat.) L'après-midi, nouvelle

rencontre inattendue. C'est Monsieur l'abbé Roy, qui, alors qu'on était encore rue Saint-Martin, offrit à la Mère de la Providence des reliques des martyrs de la Cochinchine ! Comme la terre est petite !

Après des marches et contremarches, après avoir soupe à l'hôpital, il est près de dix heures quand les deux Auxiliatrices, accompagnées de trois religieuses de Saint-Paul et d'une vieille chinoise nommée Baya, qui marche en éclaireur avec une lanterne, retournent au port. Baya trouve moyen d'égarer la caravane, mais on finit par arriver. Baya au salon, donne la comédie : « elle fait des grimaces et des cris de joie devant une des grandes glaces en disant : « Deux Baya ! deux Baya ! » Les domestiques lui offrent du thé... elle répond qu'elle ne boit que quand il y a du soleil ; pour l'instant, comme il n'y a que la lune, elle ne veut pas de thé. » La pauvre Baya avait oublié de garnir sa lampe d'huile, les domestiques viennent à son aide et vers onze heures les sœurs de Saint Paul disent adieu à leur supérieure qui va visiter la mission de Hong-Kong et celles des environs.

« Le navire se met en marche dans la nuit. Le matin nous avons la messe malgré le roulis déjà fort. A neuf heures, la mer est furieuse, 1? vent pousse les nuages de tous côtés, l'eau est verte, les lames sautent en gerbes blanches et retombent en cascades. Madame la mer de Chine n'est pas commode. Bien entendu que les cœurs et les estomacs commencent à se détraquer. »

Le mardi 26, le mercredi 27, la tempête continue. « Le vent d'une violence extrême brise à l'avant une chaîne plus grosse que le poing, et les vagues enfoncent la loge des pourceaux qui est à l'avant aussi : heureusement pour eux qu'ils sont tous mangés, sans cela ils auraient péri dans les flots. Toutes les figures sont jaunes et pâles, je crois qu'une certaine

émotion de peur augmente encore le mal de mer... On craint que la machine attaquée par les vagues avec tant de force ne vienne à se briser, nous avons pris au large de peur des côtes. Le commandant n'a jamais fait cette route, de sorte que les officiers sont constamment à chercher leur direction. Je crois que nous sommes les plus tranquilles, pour ne pas dire je suis sûre. Nous ne voyageons pas pour des piastres, nous allons à l'accomplissement de la volonté de Dieu ; si nous la trouvons chez les marsouins au lieu de la trouver chez les chinois, tout est bien... Et d'autant mieux que, pour ma part, je sens fort bien que je ne ferais pas ma volonté propre... Je n'ai pas du tout le désir d'un voyage dans l'éternité par le train express sous-marin, »

Deux jours encore le danger reste réel, et la mer terrible, La Mère Saint-Paul se dépense avec la plus aimable charité, La jeune femme du"consul de France à Yokohama ne veut pas d'autres soins que les siens et le consul ne sait que dire ; « Ah ! comment vous remercier, charmante demoiselle ! Il me trouve sans doute l'air trop jeune pour me dire Madame, mais je revendique mes droits, et, montrant mon crucifix : « Ne m'appelez pas Mademoiselle, s'il vous plaît, Monsieur ; si j'étais une demoiselle, je n'aurais pas le bonheur d'avoir reçu et de porter ceci. » Il se le tient pour dit, et m'appelle : « Ma Sœur, »

Le vendredi 29, le vent change, on peut mettre une voile, on espère arriver le lendemain à Hong-Kong ; de fait, le 30, fête de Saint André, les côtes apparaissent abruptes et sévères. Monseigneur et les Pères peuvent célébrer la sainte messe ; en ce dernier jour du mois de novembre les âmes du Purgatoire qui ont besoin du divin sacrifice, ont adouci les vagues.. Visite à Hong-Kong des missionnaires italiens et de

la communauté des sœurs italiennes. Comme toujours, le retour au bateau est mouvementé. Le Père Pfister n'a pas voulu laisser à bord l'argent de la petite caravane — plusieurs milliers de francs — il en a chargé les deux Auxiiiatrices. La Mère Saint-Paul, de sa chaise que deux robustes gaillards soulèvent et emportent allègrement, ne perd pas des yeux le précieux sac qui contient le trésor ; un domestique chinois qui les accompagne au bateau le tient à la main. « Je prends le torticolis, dit-elle, à force de tourner la tête pour le voir, car il marche derrière ma chaise, et je ne sais comment je ne louche pas, après lui avoir tant fait les gros yeux pour qu'il ne lâchât pas notre sac. » Le pauvre diable est en effet harcelé par des coureurs de rues qui, sous prétexte de le soulager, veulent le lui arracher. Enfin on arrive au port. « Je guette toujours mon sac et voyant que le chinois se dirige avec le précieux objet du côté du bateau, je commence à faire la canne major avec mon parapluie et avec des yeux terribles, je crie d'une voix non moins épouvantable : « Rangez-vous, faites-moi place ! » Quand ils voient le parapluie tournant dans l'espace, tous les bateliers se précipitent à droite et à gauche dans leurs bateaux, comme une volée de pigeons effarouchés, et nous entrons dans le nôtre, en riant d'être à si peu de frais un si grand épouvantail. »

Sur le Diipleix — on quitte le Tigre à Hong-Kong — Monseigneur Languillat remet aux deux religieuses une petite lettre qui fait battre les cœurs : « Mes bien chères voyageuses, encore quelques jours de patience et vous verrez votre maison flottante s'arrêter... Vous serez à Shang-haï ! » Pleine des recommandations les plus affectueuses et les plus pratiques, la lettre se termine ainsi : « A bientôt, chères enfants,

à qui j'envoie ma plus paternelle bénédiction. » La bénédiction du P. Basuiau !

Le commandant du Dupleix, ami de Monseigneur Languillat, permet de transformer le salon des dame& en chapelle. Avec les grands drapeaux du bord, on couvre la glace de blanc, et l'on fait, avec le bleu, une grande croix sur ce foïid ; c'est charmant ; les cœurs patriotes sont ravis de voir le drapeau français si bien orner l'autel. Le mardi, 3 décembre, on fête saint François Xavier ; la veille, le navire était passé à la hauteur de l'île Sancian. Le temps est froid, mais magnifique ; c'est tout à fait exceptionnel, et le commandant pense que selon le désir que lui a manifesté le Père Basuiau, le Dupleix arrivera pour l'Immaculée Conception.

« Le jeudi 4, rien de particulier. Tous les jours, nous avons la messe, du linge d'autel et des lumières tant que nous en voulons. 0 cher Dupleix^ nous ne t'oublierons jamais ! Dans la nuit du jeudi au vendredi, le bateau s'arrête. Il n'est pas trois heures. Mère Supérieure me fait patienter jusqu'à quatre heures et demie. » Mais ce n'est pas encore Shang-haï, c'est seulement l'entrée du fleuve que le Dupleix ne peut remonter, il n'y a pas assez d'eau ; il faut attendre la marée ou un remorqueur. Monseigneur peut partir avec l'agent des postes ; il arrive à Yan-kin-pan sans avoir été signalé et surprend, de la belle manière, le Père Basuiau et les Pères de la procure en entrant au réfectoire par l'église. Pendant ce temps, les deux Auxiliatrices se morfondent sur le pont du Dupleix où les planches leur brûlent les pieds. Elles attendent le remorqueur qui n'arrive pas. « Nous avons dit Vêpres, Matines, Laudes, chapelet, litanies des Saints, tout d'avance... et rien ne vient. Nous ne voulons pas coucher là pourtant ; nos sacs sont fermés et,

depuis cinq heures du matin, nos chapeaux et nos gants sont prêts sur nos Hts. Voilà le Père Pfister qui accourt : « Une barque, une barque... C'est pour nous... un de nos Pères! » Nous courons à l'escalier du bord. Ce n'est pas le Père Basuiau !

« Un Père d'une physionomie vraiment angélique, se présente au haut de l'escalier et salue les Pères en leur donnant l'accolade fraternelle ; puis s'approchant de nous : « Comment allez-vous, mes Mères ? » nous dit-il, ajoutant quelques paroles aimables et témoignant la satisfaction que procurait notre arrivée dans la mission. — Je n'avais plus l'esprit qu'à mon chapeau et, en un instant, me voilà sous les armes. J'oublie de dire adieu à ces dames, je salue ceux qui se trouvent sur mon passage, et je suis déjà en barque au milieu des sacs et des parapluies. »

En cinq minutes, le fleuve est traversé ; deux chaises attendent les religieuses, et près de chacune quatre chinois sont debout. On s'installe, on part au pas de course.

« Il est six heures, la nuit vient, nous voici au milieu de la campagne, passant sur de petits ponts de bois.. Les porteurs de Mère Supérieure vont au galop, elle ne pèse pas ; les miens ne peuvent la suivre, je la perds de vue. Nous sommes l'une et l'autre à la merci de nos quatre chinois, mais aussi parfaitement tranquilles que dans la salle saint Ignace en pleine conférence. Qu'il fait bon être au bon Dieu ! entre les mains du bon Dieu ! à la disposition du bon Dieu ! » Ainsi emportées pendant deux heures et demie, nous avionsle loisir de nous laisser aller à toutes les pensées de reconnaissance, de bonheur, de désir de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, en un mot à tous les sentiments qui envahissaient notre cœur. Nous étions sur cette terre de Chine où tant de mil-

lions d'âmes ignorent la vérité, et pour lesquelles Dieu nous appelant, par notre nom, nous a tout-àcoup transportées à l'autre bout du monde ! n

Les deux Auxiliatrices passèrent leur première nuit en Chine, chez Monsieur Brenier de Montmorand, consul de France à Shang-haï ; elles y restèrent trois jours, entourées des attentions les plus délicates et de la plus respectueuse sympathie. Madame de Montmorand et ses enfants eussent bien voulu les garder plus longtemps, mais les religieuses désiraient reprendre, le plus tôt possible, la vie régulière dont elles étaient privées depuis plus de deux mois.

Dès le lendemain de leur arrivée, la Mère du Sacré- Cœur et la Mère Saint-Paul, conduites par Mademoiselle Edmée de Montmorand, se rendaient à l'église des Pères ; elles avaient hâte de retrouver celui qui, après les jours de la Barouillère, devait, sur cette terre de Chine, leur donner tant de preuves de son religieux dévouement. Dès que nous entrons et que nous avançons vers le grand autel, nous apercevons un Père agenouillé dans le chœur. C'est le Père Basuiau qui fait son action de grâces. Il est sept heures, le Père Guibout nous dit la messe ; vers la fin, le Père Basuiau se lève, traverse le chœur et vient du côté du banc du consulat dans lequel nous sommes. Nous croyons qu'il vient nous parler ; mais, pas du tout. Le Père passe majestueusement et sort de i 'église par une porte de côté. Le costume chinois, cette tête rasée, cette longue queue flottante, ces grandes manches, avec cela, la dignité de la démarche du Père, nous produisent une impression que vous comprendrez aisément.

« Aussitôt après notre action de grâces, nous nous rendons au parloir. La porte s'ouvre. Monseigneur Languillat entre ; puis, le Père délia Corte, supérieur

4e la mission ; en troisième, le Père Basuiau. Monseigneur et le Père Supérieur sont très bienveillants. Celui-ci nous dit que nous allons demeurer au Scnmou-Yeu, établissement où sont réunies un grand nombre de chinoises dont plusieurs, j(;unes encore, y sont comme élèves et retourneront dans leurs familles. D'autres, qui désirent ne pas se marier, suivent un règlement et forment une petite association. Etant au milieu de chinoises, ce sera le meilleur moyen d'apprendre la langue. »

Les deux Mères n'ont rien à objecter, elles sont venues en Chine pour obéir, et sur leurs lèvres, comme sur celles de la Mère de la Providence le 4 août, passent les mots de Marie à Gabriel : Ecce ancilla Domini.

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