‹ Les auxiliatrices des ames du Purgatoire 1856-1909Chapitre 32 sur 40 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

On pourrait dire presque sans exagération, que pendant l'année 1868 toutes les Auxiliatrices étaient en Chine. Rue de la Barouillère, il n'y a vraiment rien à signaler, sinon des faits qui se rapportent à la nouvelle mission. Le journal de la Mère Saint-Paul, précis, filial, débordant de bon sens, d'une verve toute française, d'un surnaturel simple et pur, fait vivre à la Mère de la Providence et à ses filles de Paris et de Nantes, deux mois plus tard, la vie des mères et des sœurs chinoises, la vie de la nouvelle mission ; nous n'avons qu'à écouter et à regarder, pour en jouir et la voir, après quarante années, se dérouler encore sous nos yeux. Nous avons pour la bien connaître, avec le journal de la Mère Saint-Paul, les lettres de la Mère du Sacré-Cœur, et celles des autres religieuses qui voguent déjà vers Shang-haï et aborderont dans un mois.

Arrivées le 5 décembre, premier vendredi du mois, les deux premières missionnaires quittaient Shanghaï le lundi suivant et partaient pour Zi-ka-wei dans la voiture du consul. Monseigneur et le Père Basuiau

les attendaient au parloir de là résidence des Pères jésuites, et bientôt le P. Recteur et le Père Zottoli, maître des novices, les y rejoignaient. « Monseigneur nous dit qu'il a été voir nos chambres et qu'il viendra sous peu nous faire une petite visite... Le parloir est bientôt envahi de chinoises... Quelquesunes des vierges du Sen-mou-Yeu (jardin de la Sainte Vierge), sont venues au-devant de nous pour nous escorter. Après quelques minutes d'entretien avec Monseigneur, nous nous dirigeons vers notre nouvelle demeure. Le Père Supérieur de la mission, le Père Recteur et le Père Basuiau nous précèdent de quelques minutes. Bien entendu, nous sommes suivies d'une foule de femmes et d'enfants qui courent après nous, en criant : « Sian mou mou ! » (les mères étrangères !) »

Le Sen-mou-Yeu est à trente-cinq minutes de l'orphelinat de Zi-ka-wei ; la maison, aux toits à corniche relevée, touche au village de Ouan-ka-dan. La première visite est pour l'église : « C'est la plus grande pauvreté, disons plus, ce n'est guère propre. Le saint Sacrement n'y est pas... Nous traversons un petit couloir et nous voilà au milieu de l'établissement, dans une grande cour ou jardin carré, entouré de bâtiments ; au fond, devant nous sont les classes. Toutes les élèves sont réunies à la petite chapelle ; nous y entrons : deux coussins sont posés devant l'autel, nous nous y agenouillons, et sur l'ordre des Pères, les élèves commencent à chanter les litanies de la sainte Vierge. Notre émotion redouble, nous nous relevons les yeux pleins de larmes et nous entrons avec les Pères qui étaient à la porte de la chapelle, non moins émus que nous, dans la grande classe où toutes étaient réunies. On nous sert du thé et une collation splendide, composée de fruits et de gâteaux chinois. Nous ne

CHAr. XII. ■ — LA MISSION DE CHINE EN 1868 437

mangeons pas, comme bien vous pensez ; les Pères parlent avec les chinoises et leur disent que nous sommes heureuses de venir au milieu d'elles ; nous ne pouvons que sourire un peu à l'une et à l'autre, nous les regardons, mais surtout nous sommes regardées. Nous avons cent quatre-vingt-seize yeux braqués sur nous. »

Les Pères se retirent, laissant les deux Mères avec leurs quatre-vingt dix-huit chinoises qui ne savent pas un mot de français. Pour se tirer d'affaire, elles n'ont qu'une phrase : « Ti ha bud sa ? » (Ceci appelé comment ?) et deux mots dont l'un signifie : «assez» et l'autre : « malpropreté », Le Père Basuiau les a prévenues qu'elles auront à se servir souvent du second. Les Pères partis, la bonne supérieure de Sen-mou- Yeu, une excellente vierge de soixante ans qui est là depuis la fondation de l'établissement, fait visiter la maison aux nouvelles arrivées. Après avoir entrevu les chambres où couchent les chinoises, « nous entrons dans nos appartements. Nous y procédons à une visite plus exacte de notre petit mobilier. Nous trouvons, dans une grande armoire de notre chambre, des assiettes, des plats, une soupière, etc. Toute cette vaisselle, avec des fleurs et des oiseaux rouges et bleus, c'est très joli. Puis des cuillères, fourchettes et couteaux, etc. »

« Nous inspectons nos lits ; ils sont si parfaitement chinois que nous ne comprenons pas comment nous y coucherons. D'abord, ce sont d'immenses lits de bois, carrés en haut et en bas, une paille tressée à jour (espèce de rotin) fait le fond ; dessus, une natte, puis une petite couverture blanche ouatée qui prend le nom et la place de matelas, mais ne le remplace pas positivement ; une autre couverture, à grandes fleurs de couleur bleue et rouge, est placée en trois

dans le fond du lit. Les chinois ne prennent pas tant de peine que nous pour dormir, ni pour tout ce qui est de la vie matérielle. Donc, ils ont simplement une couverture bien ouatée, pliée en trois sur leur lit, ils se roulent dedans, et ne s'embarrassent point de draps ni souvent de traversin ; la couverture en sert, ils se cachent la tête par dessous et ils ont la chance de ne pas étouffer. Confucius a sans doute laissé un procédé exceptionnel. »

A sept heures, souper ; un véritable festin : poulets, canards, jambon, poissons et toutes espèces de ragoûts chinois, avec dix-huit plats de dessert : gâteaux, fruits, pastilles, confitures, etc. Un grand baquet de bois est plein de riz et deux tasses, de soupe grasse. La Mère du Sacré-Cœur trouve la soupe bonne. « Aussitôt a-t-elle terminé que Se-mou-mou (la supérieure des vierges, qui assistent toutes bien entendu à ce repas), s'empresse de prendre délicatement une boulette de je ne sais quelle viande, avec les baguettes dont elle se sert, et la place dans l'assiette de la Mère Supérieure qui a fort peu le cœur aux boulettes, et fait de grands gestes qui protestent qu'elle en a assez. Inutile ! La bonne Se-mou-mou tient à faire les honneurs ; elle pêche dans une autre tasse un morceau de lard et le joint à la boulette ; puis, c'est moi qui ai mon tour ; je reçois une pluie de boulettes. Au premier moment je me révolutionne, je fais le télégraphe pour arrêter nos généreuses hôtesses, mais il n'y a rien à faire puisqu'il n'y a rien à dire. Alors je songe à saint Pierre se jetant à l'eau, je me dis : « Paul, aux boulettes ! » et je me mets à jouer de la fourchette. »

Le repas terminé, et les dix-huit plats de dessert ayant défilé, ce sont dans la chambre envahie, des éclats de rire ininterrompus ; les deux Auxiliatrices se mettent à rire de leur côté et à faire leurs réflexions.

Aussitôt les quatre-vint-dix-huit vierges de répéter, comme de petits perroquets, tous les mots qu'elles peuvent saisir. La Mère du Sacré-Cœur en profite pour prendre une première leçon de chinois ainsi que sa compagne. Toutes deux, avec une persévérance acharnée, désignant les objets qui les entourent, les mets qu'on leur sert, répètent la fameuse phrase : « Ti ha bud sa ? Ceci appelé comment ? » Quand nous parvenons à dire à peu près bien, toutes les physionomies s'illuminent, mais si nous allons, comme le plus souvent, à côté, ce sont des éclats de rire qui seraient capables de déconcerter, d'autres que des Auxiliatrices qui ont entrepris de se faire chinoises, pour faire des chrétiennes. »

La prière sonne, les chinoises sortent pour aller la chanter ; la prière chantée, elles vont en classe, pour étudier toujours en chantant. Les deux Auxiliatrices se mettent au lit, bien fatiguées de leur journée. « Il ne faut pas être peureuse en Chine ; n'ayant pu réussir à fermer notre fenêtre, force nous est de la laisser entr'ouverte. Il fait du vent ; je suis un peu saisie sous ma couverture, quoique je n'en dise rien. De temps en temps, le bruit du tam-tam se fait entendre au loin dans la campagne. A ce son mélodieux se mêle celui d'une espèce de tambourin sinistre. Je m'imagine qu'il se tient une assemblée de sorciers dans les environs. Nous dormons. »

Le lendemain, 10 décembre, les deux nouvelles chinoises entrent à plein cœur dans leur nouvelle vie ; les Pères Jésuites les aident et, le plus possible, adoucissent les premières aspérités ; les vierges de Senmou-Yeu sont charmantes de délicatesse ; pendant la récréation de midi, la bonne Supérieure fait comprendre à la Mère du Sacré-Cœur, Tin-mou-mou, que maintenant toutes sont ses enfants. Pour leurs nou-

velles enfants chinoises les deux mères européennes ont des yeux de maman : « Nos chinoises ne sont pas aussi flegmatiques qu'on veut bien le dire. Un petit trait fera voir que leur cœur est bien disposé pour lesmères que le bon Dieu leur envoie. Leur costume est uniforme ; il y a des étofïes plus ou moins belles, il est vrai, mais la forme ne varie pas. La coiffure est la même pour toutes : cheveux relevés et attachés derrière, par de petits cordons de couleur rouge ou. jaune et retenus par trois épingles d'argent : ils sont invariablement arrangés de la même manière. Toutes ont aux oreilles des anneaux plus ou moins beaux» en or ou en argent. Comme elles examinaient notre costume et paraissaient inquiètes de savoir si nous avions des boucles d'oreilles, je leur fais signe que non, avec un geste qui voulait dire que les Mères ne veulent pas de cela. Aussitôt, l'une d'elles d'arracher les siennes ; puis voyant rire les autres, elle reste un peu décontenancée, tenant en main cet indispensable ornement que je lui fais remettre ; mais ce mouvement spontané nous a fait plaisir. »

Le 20 décembre, la Mère du Sacré-Cœur écrivant à la Révérende Mère de la Providence, résumait ainsi les premières impressions de sa vie chinoise :

Sen-mon-Yeu, 20 décembre.

Ma Très Révérende Mère Générale, « Voici vos filles établies dans leur petite retraite, menant leur vie de communauté, sous les yeux de Notre-Seigneur et sous les vôtres. C'est vous dire que le Sacré-Cœur a pris sur mon bureau la place qu'il a sur le vôtre, et que votre chère image, placée au pied de la croix, se détourne doucement du cher livre (des règles) pour nous regarder. Nous avions deviné la surprise annoncée par la bonne Mère Saint-Augustin :

bien sûr, disions-nous, c'est un grand portrait de notre Mère... Nos santés sont excellentes, et la gaieté ne nous quitte pas. Le bon Maître qui connaît ses brebis et porte les pauvrettes entre ses bras, nous épargne les épreuves du début : tous les Pères, tous les Frères sont si dévoués pour nous que nous n'avons pas même la peine de désirer ; tout ce qui nous est nécessaire ou même agréable, nous arrive à point... Nous avons trois chambres et une petite cuisine, donnant sur le cloître qui conduit à la chapelle. La première pièce^ presque aussi longue que la salle Saint-Ignace, mais ayant seulement trois mètres et demi de large, nous sert de salle commune et de réfectoire ; la chambre à côté, mêmes dimensions, est occupée par nos lits, armoires, tables ; la troisième pièce, pareille, pour nos sœurs. En face, la cuisine et autres dépendances suffisamment installées... Vous voyez, ma Révérende Mère, que nous pouvons prendre patience et apprendre en paix le chinois, puisque jusque-là nous ne sommes bonnes à rien. »

Le Père Zottoli avait été nommé confesseur ordinaire de la petite communauté, le Père Basuiau était le confesseur extraordinaire, le Père Recteur de Zika-wei enseignait le chinois et préparait des leçons graduées qui furent soigneusement conservées pour les futures chinoises de la rue de la Barouillère. Le Père Basuiau avait composé des dialogues et une explication de la doctrine.

Le courrier qui emportait la lettre de la Mère du Sacré-Cœur contenait aussi, adressées à la Révérende Mère Générale, des félicitations et des remerciements signés par le R. P. délia Corte, supérieur de la mission,, et par Monseigneur Languillat, et une lettre du Père Guibout, compagnon de route des deux religieuses

Auxiliatrices ; elle complète nos documents et, ni la Mère du Sacré-Cœur, ni la Mère Saint-Paul, n'auraient pensé à nous donner ces renseignements.

Shang-haî 20 décembre 1867.

Ma Révérende Mère,

« Je ne viens pas vous donner des détails sur notre voyage ; je sais que la Mère Saint-Paul, sténographe à la journée, y a pourvu. Il est cependant une circonstance que son humilité pourrait bien avoir omise, et que vous ne serez pas fâchée d'apprendre. C'est que vos deux bien aimées filles ont laissé la meilleure impression, dans le cœur de tous ceux qui les ont vues pendant leur voyage et à leur arrivée. On vous aura probablement dit que la famille du consul était si enchantée de les avoir, qu'elle a demandé une prolongation de séjour. Sur le bateau, une protestante, la femme d'un consul russe, qui s'en allait à Tien-sin, me disait : « Quel dommage que nous ne puissions pas rester avec ces deux bonnes religieuses î «

« Je ne suis pas prophète, ni fils de prophète, ma Révérende Mère, mais je ne crois pas cependant trop m'avancer en voyant, dans tous ces préludes, les meilleures espérances pour l'avenir. Je sais que le Père Basuiau vous a écrit avec de l'encre un peu noire, je pense que la prochaine fois elle sera un peu plus blanche... »

La Mère de la Providence, très heureuse du succès de ses deux filles, et toute reconnaissante de l'accueil qui leur avait été fait, ne savait que remercier le Cœur de Jésus et lui demander de payer au centuple sa dette. « Je demande au cœur du bon Maître, que vous aimez si tendrement et si vigoureusement, écrivaitelle à Monseigneur Languillat, qu'il vous rende toute

votre charité. >> Sous l'impression que lui avait causée la première lettre datée de Shang-haï, elle disait à la Mère du Sacré-Cœur :

Ma bien-aimée Fille, « Il me serait impossible de vous exprimer ma profonde émotion, lorsque lundi, 27 janvier, à huit heures trois quarts du soir, recevant le courrier, je vis votre écriture, et ouvrant : Shang-haï, 7 décembre 1867. J'avoue que j'ai pleuré... Grondez-moi, vous aurez raison. Ah ! si on m'avait dit, en janvier 1865, qu'à la fin de janvier 1868 le Père Basuiau et les Auxiliatrices seraient en Chine et moi à Paris, aurais-je pu le croire ? Chère fille, merci de chaque syllabe de vos lettres, jamais on ne me donnera assez de détails. Je ne puis que vous admirer, car, malade comme vous l'avez été, il vous a fallu un courage vraiment surnaturel pour être affable et gagner tous les cœurs h N.-S. Enfin ! je passe ma vie entre le Fiat et le Te Deum. »

En attendant l'arrivée du deuxième groupe d'Auxiliatrices : la Mère Saint-François Régis, les sœurs Rodriguez, Berchmans, et sainte Germaine, la Mère du Sacré-Cœur et la mère Saint-Paul fêtèrent solenellement Noël et le premier janvier. Les études chinoises ne chômèrent pas, bien entendu. La Mère Saint- Paul voulut avoir une crèche; le Père Basuiau avait envoyé un petit baby japonais qui fut baptisé Enfant Jésus, mais qui ne lui ressemblait guère. Avec du papier d'emballage et de petits clous, on fabriqua la crèche : hélas ! le papier est uniformément brun clair, on aura beau lui donner une forme ou une autre, cela ne ressemblera jamais qu'à du papier et non à des rochers. « Il faudrait des peintures. 0 inspiration ! Nous avons du marc de café, et pour pinceaux, quatre balais ; les teintes deviennent superbes et les

coups de balai donnent à notre roc des veines magnifiques ! Mais, ô chagrin, à mesure que le papier sèche il revient à son premier état. La Mère Supérieure me conseille d'employer un peu de colle que nos chères chinoises s'empressent de faire cuire, j'y mêle le marc de café, et, n'obtenant pas encore la nuance désirable, j'y vide nos encriers ce qui me donne le mélange le plus satisfaisant, cette seconde épreuve ne laisse rien à désirer. )^

Le travail, avec le secours un peu tumultueux et encombrant des chinoises se poursuit toute la journée du mardi 24, pendant que le Père Recteur et le Père Zottoli confessent les élèves et les chrétiens ; ils ont déclaré que les coups de marteau ne les gênaient aucunement. Les chinoises, la Mère Saint-Paul partie, trouvent bon d'attacher des bouts de bougie aux branches d'arbres ; cela fait une illumination bien dangereuse, à chaque instant, pendant la messe de minuit, la pauvre Mère craint de voir ses rochers se transformer en volcans. A l'élévation, dans la cour, partent les pétards, et l'odeur de la poudre se mêle agréablement à celle de l'encens. La fête est superbe. Le soir, les deux Auxiliatrices peuvent aller au salut à l'église des Pères. Au moment où elles arrivent, trois pétards éclatent. « Ce qui ne nous empêche pas de passer bravement au milieu de la fumée et des débris ; salut magnifique, avec orchestre chinois, ou du moins instruments chinois. Je pense étoufïer d'émotion en entendant : Pastores erant... etc. » L'église, œuvre du Frère Mario t est charmante ; un artiste, le Père Vasseur, a fait les vitraux comme en se jouant, paraîtil, pendant les récréations ; on y voit les douze apôtres et cela fait beaucoup d'effet, assure la Mère Saint- Paul.

Le premier jour de l'an, les deux Mères « qui ne

faisaient qu'un cœur et qu'une âme, et qui comprenaient déjà beaucoup de mots chinois, durent accepter l'honneur de recevoir, en chinois, les vœux des quatrevingt-seize vierges de l'établissement. » Se-moumou entre tout à coup dans notre chambre, prend les deux fauteuils, les place au milieu, et nous y fait asseoir en nous disant que les élèves veulent nous souhaiter la bonne année. Effectivement, elles sont toutes en groupes, attendant à la porte. Nous avons peur d'une cérémonie trop chinoise, et faisons quelques difficultés, mais la bonne Se-mou-mou nous rassure par ce mot : « Zen vou chin, zen von chin » (Père l'a permis). Nous voilà donc assises : Se-mou-mou ouvre la porte et introduit les élèves qui viennent se mettre à genoux devant nous, et nous souhaiter la bonne année. Quelques-unes qui probablement n'avaient pas été bien informées de la manière dont elles devaient manœuvrer, arrivaient tout de travers ; alors Y-Kien-mou-mou qui est très vive, leur pesait sur l'épaule pour les faire mettre à genoux, puis les prenait par le bras pour les faire lever, c'était passablement comique ; la Mère Supérieure donniait à chacune une image.

Au milieu de toutes ces premières adaptations à la vie chinoise, les deux Mères ne vivaient en réalité que d'une seule pensée, une radieuse attente illuminait leurs journées : dans les premiers jours de janvier, quatre nouvelles compagnes allaient arriver, et la communauté du Sen-mou-Yeu pourrait enfin se <;onstituer. Le mercredi 8, la vieille portière ouvre sans crier gare la porte de la salle où la Mère du Sacré- Cœur et la Mère Saint-Paul achèvent de souper, et leur remet un petit paquet et un billet. Leur cœur bat si fort qu'il n'y a pas à se demander ce que c'est : la malle est arrivée, ce sont des lettres ! Le petit billet

porte ces mots du Frère Mariot : « J'arrive de Yan- Kin-pan où j'ai vu la Mère Saint Régis et les Sœurs sur le navire ; elles se portent bien. » Le paquet contient des lettres de Paris. « Nous lisons, écrit la Mère Saint-Paul, nous pleurons, nous rions et nous oublions de finir de souper ; nous perdons la tête d'émotion et de joie, et Mère Supérieure verse gravement du thé, dans son verre, ne discernant plus la bouteille de la théière. Comme d'habitude, je me mets à faire le café pour le lendemain... Mais le moulin à paroles allait plus vite que le moulin à café et, dans mes transports de joie, je m'arrête au moment, où, dans une absence complète, j'allais verser l'eau dans le tiroir du moulin, )»

Le vendredi 10, on part à la rencontre des voyageuses, elles doivent arriver par le canal, il y a encore bien peu d'eau, la marée monte. Les deux Mères se promènent le long du canal, les bateaux commencent à circuler, ils deviennent plus nombreux, la marée montant toujours ; il fait froid, propriétaires et passagers sont enfermés dans la petite niche qui leur sert de maison ; chaque bateau qui passe est interpellé par les enfants. « D'où viens-tu, de Yan kin pan ? Les Sian-mou-mou sont-elles avec toi ? » Le vent est très fort, les deux Mères commencent à prendre froid, et se réfugient dans l'église de Zi-ka-wei, elles retournent bientôt près du canal, rien, toujours rien ; elles viennent de s'asseoir dans le parloir quand une volée de petits chinois et de petites chinoises s'abat dans la cour en criant : « Sian-mou-mou, les voilà, les voilà ! » Un bateau s'arrête près du pont ; au bas de l'escalier, deux fauteuils de paille de forme européenne semblent bien signaler un bagage européen ; pas d'européennes. Les colis arrivent d'abord, les personnes viendront après. Mais la Mère Saint-Paul est jeune, le petit es-

calier est vite descendu, elle saute dans la barque, a Me baissant, je regarde dans la petite maison, et je perds toute ma dignité en apercevant la figure de la Mère Saint-Régis, blottie là-dessous comme un saint en niche, et les trois autres ne bougeant pas plus que si elles étaient canonisées depuis un siècle. Mon cri de joie les désengourdit... Elles surgissent de leur prison, et alors commencent les embrassades doubles et triples. » La bénédiction du Père Recteur et du Père Zottoli reçue, la communauté qui maintenant compte six membres, part bien vite pour le Sen-mou- Yeu; le dîner attend, il est trois heures. « Nous nous enfermons dans notre salle, maintenant les incursions ne sont plus à redouter, notre dîner, qui se tient chaud à la cuisine est servi et nous commençons ou plutôt nous recommençons à parler.

« Après le dîner, il fallait bien aller à la grande salle où toutes les élèves étaient réunies pour voir la nouvelle Mère, et les « at si » (sœurs). Cette fois nous étions interprètes. On servit de petits plats chinois, c'est indispensable, ainsi que six tasses de thé. » Et puis le Père Recteur et le Père Guibout étant présents, on imposa aux quatre nouvelles arrivées leur nom chinois.

Elles étaient six, maintenant elles avaient un nom, elles avaient leurs appartements bien isolés, la vie de communauté pouvait commencer. Les Auxiliatrices feront leur cuisine elle-mêmes ; en Chine, c'est plus sûr, les provisions viendront de Zi-ka-wei : « Tout ce qui me passera par la tête, a dit le Père Recteur, je vous l'enverrai.» Il lui passe bien des choses par la tête : voilà du poisson, des œufs, des pommes de terre, de l'huile, du vinaigre, du pain, du sel, du poivre, des ingrédients chinois dont on ne sait ni le nom ni l'emploi, et qui jettent la sœur Berchmans

dans des perplexités sans fin. Une marmite arrivée hier de Yan-kin-pan a mis pourtant un peu de calme dans l'âme de la vaillante cuisinière, qui avait la fièvre de penser qu'elle n'avait aucun ustensile convenable pour ses opérations. La brave Se-mou-mou, ravie de voir faire un repas à l'européenne, passe sa matinée dans la cuisine, de temps en temps découvre la marmite et y jette un œil discret. A midi la cuisinière plus rouge que son fourneau, et imaginant que tout ce qu'elle a fait est détestable, apporte une excellente soupe aux choux.

Le samedi 18, tous les exercices réguliers de la communauté sont repris ; à une heure et demie, lecture toutes ensemble. Le lendemain 19, c'est le douzième anniversaire de la fondation de la chère petite Société ; on le célèbre en Chine avec la même ferveur qu'à Paris. Mais en Chine il est au fond de toutes les âmes une grosse et inconsolable peine: le Sen-mou-Yeu n'est pas encore la demeure du bon Dieu ; quand sera-t-il permis de garder dans la petite chapelle le Saint-Sacrement ? Monseigneur Languillat est très sévère, il a constamment refusé cette consolation aux Pères dans les districts ; il a peur des profanations. Les religieuses Auxiliatrices vont faire leur triduum, ce triduum est suivi de la retraite des vierges qui finit le jour de la Purification de la Sainte Vierge ; Monseigneur permet que, pendant la retraite des vierges, le Saint Sacrement réside dans la petite chapelle du Sen-mou-Yeu. Le Père Recteur n'a pas de peine à lui faire promettre que ce qu'il permet aux vierges chinoises, il le permettra aux Auxiliatrices ; le bon Dieu va donc devenir leur hôte à partir du 21 janvier. Après la Purification, espérons que tout s'arrangera. La communion du 21, premier jour du triduum, fut offerte pour l'âme du Purgatoire la plus reconnaissante des grâces de Dieu.

Avec quel bonheur on fait la génuflexion pour saluer le bon Maître ! Quelle joie de voir une petite lampe l)riller dans un modeste verre placé au coin de l'autel pour dire : Jésus est là !

La Mère du Sacré-Cœur donne les points : Prier, souffrir, agir en Chine ; le Père Basuiau est venu faire une instruction ; c'était son premier sermon. Quand les cœurs s'entendent si bien, il semble que les voix ne puissent exprimer que les mêmes pensées ; sans avoir rien su, il a pris tout naturellement le même sujet que la Mèr-^ du Sacré-Cœur.

Le 25, le Père dit la messe de rénovation ; au moment de la communion les trois aspirantes renouvellent leurs vœux entre les mains du célébrant, en présence ■du Père Recteur et des bonnes petites chinoises, bien désolées de ne pouvoir comprendre ce qu'elles disent. Elles les entourent après le départ des Pères, les accablent de questions pour savoir ce qu'elles ont fait et pensé pendant leur retraite. Le soir, salut solennel. On a chanté toute la journée au Sen-mou- Yeu pour préparer les morceaux : 0 salutaris, Magnificat, Tanium. Cela ira, il y a pourtant encore des difïïcultés, mais voici qu'à l'heure de la bénédiction le Père Basuiau amène du renfort, le Père Pouplard et le Frère Mariot ; le Père Recteur officiera : « Je ne voudrais pas offenser le chœur de chant de Paris ^crit Mère Saint-Pau), les musiciennes me croiront -difficilement, jamais salut ne nous avait paru aussi touchant, jamais musique ne nous avait semblé plus belle, avec première, seconde, basse, elle allait droit au cœur. Comme nous demandâmes au bon Maître une bénédiction de son divin Cœur pour toutes nos ■chères mères et sœurs de Paris et de Nantes ! »

Le lundi 27, les vierges commencent à afïluer ; elles arrivent toutes, leurs nattes et leurs couvertures

roulées sur le bras ; elles ne se font pas faute de pousser les portes des chambres, d'entrer d'un pas discret et incertain, et de tout inspecter. Elles sont là deux cent vingt, qui ne savent que faire entre les exercices de la retraite. Les chinoises n'ont pas beaucoup l'esprit d'oraison, quand le Père cesse de prêcher, elles cessent de penser ; ne pouvant parler, on leur a dit de garder le silence, elles se distraient en regardant. Elles envahissent la cuisine de la sœur Berchmans épouvantée, découvrent les casseroles, et veulent tout voir. La sœur voudrait bien s'en débarrasser, elle sait dire en chinois : « Ferme la porte », elle lance avec de grands gestes un vigoureux « couaimen » aux seize vierges qui encombrent sa cuisine. Les seize vierges se retournent,, ferment la porte, et restent là. La bonne sœur avait oublié, ou, peut-être n'avait-elle pas su dire : allez- vous en, et les seize vierges ne demandaient qu'à rester.

La retraite dure quatre jours, les vierges chinoises la font de leur mieux. Pendant ces jours, les Auxiliatrices, tout au bonheur de posséder Notre-Seigneur, font, directement ou indirectement, plusieurs démarches près de Monseigneur pour obtenir de garder la Sainte Réserve ; le Père Supérieur fait espérer que quand il y aura, dans la petite chapelle, une porte de communication avec le sanctuaire de la grande église, leur désir pourra être satisfait. Le jour de la communion générale, le P. Frémiam qui aide Monseigneur^ vient chercher le ciboire, l'emporte, et laisse la porte du tabernacle ouverte, oubliant la custode et l'hostie consacrée. Les Auxiliatrices qui voyaient avec douleur partir l'hôte divin pensent que le Père va revenir... il ne revient pas. La Messe terminée, elles allument deux cierges, bien contentes de cet oubli. Elles n'osent fermer la porte du tabernacle. Monseigneur allait partir, la Mère Saint-Paul s'approche du P. Frémiam.

et lui dit : Mon Père, auriez-vous la bonté de venir fermer la porte du tabernacle ? — Vous ne l'avez donc pas fermée, ma chère Sœur ? — Mais, non, mon Père, je n'ai pas osé, Notre-Seigneur y est ! — Comment, le Saint Sacrement est là ? Ah ! par exemple... Ah ! si j'avais su cela... et plusieurs personnes n'ont pas communié faute d'hosties ! Il redit la chose à Sa Grandeur. — « Monseigneur, dit la Mère du Sacré- Cœur, Notre-Seigneur n'a pas voulu quitter ses enfants. » L'évêque ne sait que répondre et, visiblement ému, reconnaît là un trait bien touchant de la délicatesse du bon Maître ; le Père Frémiam vient refermer pour un jour la porte du divin Prisonnier.

Les retraitantes partent après des adieux répétés et des protestations enthousiastes, à la chinoise... C'est l'usage.

Le lendemain, le Père consomme à la sainte messe la grande hostie, le tabernacle est vide, hélas ! mais on s'occupe, dès ce jour là, de faire percer la porte de communication ; les religieuses auront chez elles Jésus, la cause est gagnée. En même temps que les ouvriers travaillent à la porte, les Mères, au grand contentement de Se-mou-mou, essaient de mettre un peu d'ordre au Sen-mou-Yeu. La manière de s'approcher de la sainte communion est particulièrement défectueuse, c'est un vrai désordre. « Nos chinoises se poussent, et, n'étant pas solides sur leurs jambes, tombent les unes sur les autres ; puis, quelques-unes attendent que le Père soit à moitié chemin pour retourner à l'autel, pour se lever et venir s'agenouiller à la grille ; c'est depuis notre arrivée un véritable tourment que ce moment et nous disons toujours : « si nous avons autorité ici, la première chose à faire sera de se rendre en ordre à la communion ; et la seconde, chacune devra avoir un mouchoir de poche.

Donc, aujourd'hui, après avoir passé un long temps à rédiger une épître sur son portefeuille pour expliquer la manière de manoeuvrer, la Mère Saint-Paul se rend dans la chapelle, suivie d'une centaine de chinoises. Par le geste, par la parole, elle essaie de faire comprendre quand il faut se lever, s'agenouiller, se retourner et s'en aller ; la moitié se prosterne quand il faut s'agenouiller, et l'autre moitié éclate de rire. C'est la grande maladie du pays ; les chinoises rient, avant, pendant, et après chaque parole, quand elles sont déconcertées... enfin elles rient toujours... » Le même exercice répété pendant une bonne demi-heure, chacune ayant passé à tour de rôle, la Mère congédie son monde, et, plus rouge qu'une pivoine, rend compte à la Mère Supérieure de ce nouvel expériment. »

Après avoir essayé de faire comprendre aux élèves comment elles doivent s'approcher de la Sainte Table, on essaie de leur apprendre à prononcer quelques prières latines, l'Angelus est la première ; ce n'est pas facile, leur gosier se refuse à prononcer les r : on entend des sons assez curieux : été concipité de si pélitu san que to. Elles abordent les religieuses en disant : Ma mêle.

La vie de famille unit peu à peu ces âmes et ces cœurs qui ne veulent que Dieu et son divin service : la Mère Supérieure, toujours généreuse et ardente, entreprend de préparer à la Confirmation celles des vierges qui n'ont pas reçu ce sacrement. Elles savent par cœur le chapitre qui traite de cette matière, mais elles ne comprennent pas ce qu'elles disent ; la Mère du Sacré-Cœur les réunit chaque jour, et pendant un quart d'heure leur explique ce qu'elles vont faire. Il n'y a pas encore quatre mois qu'elle est en Chine et la voilà qui fait le catéchisme ; on a peine à imaginer la somme de travail que suppose un pareil ré-

sultat ; « Le meilleur moyen de gagner les cœurs, c'est de se faire semblable à ceux dont on veut être aimé », avait-elle écrit ; pour devenir chinoise, elle n'épargne rien ; aussi, comme on l'aime déjà ! Le premier jour où elle avait pris les pinceaux pour écrire, les bonnes vierges l'ayant su, en eurent une joie extrême et, comme elle traversait leur classe, elles coururent derrière elle, embrassant sa pèlerine, pour lui témoigner leur reconnaissance et ajoutant : « si tu mettais des vêtements chinois, tu serais comme nous ! )) Les premières leçons laissèrent un touchant et joyeux souvenir, La Mère Supérieure, après avoir prononcé son discours écrit, le faisait répéter par une maîtresse, pour être bien sûre qu'il avait été compris. « J'ai fait pendant neuf jours, écrivait-elle à sa famille, un catéchisme de quelques minutes. Vous comprenez facilement que, malgré le respect que mon jeune auditoire professe pour Tin-mou-mou, il n'a pu toujours réprimer l'envie de rire qu'excitait mon chinois élégant et incorrect. Je riais avec elles et reprenais de plus belle ensuite, » La Mère Saint-Paul entendant sonner la première de ses classes, et ayant oublié ce dont il s'agissait, demandait à la maîtresse : « Qu'est-ce que cela ? — C'est Tin-mou-mou condo-li (Tin-mou-mou qui va prêcher la doctrine). Il y en a qui se seraient fait confirmer deux fois pour entendre Tin-mou-mou con-do-li. Monseigneur vint donner la Confirmation le 6 avril, il se montra très satisfait des élèves de la Mère du Sacré-Cœur.

Dans ce mois d'avril, il y eut grand émoi au Senmou-Yeu. Les Auxiliatrices ne pouvaient rester longtemps là où elles étaient ; dès leur arrivée, il était question de bâtir ; enfin, le terrain venait d'être choisi : ce sera près du canal, presque en face des Pères, On construira comme un petit village, où sont réunies

les vierges du Sen-mou-Yeu, les élèves et même les orphelines de Tsan-ca-len. C'est un immense travail, mais les avantages seront immenses; groupées sous une même direction, les vierges pourront plus facilement se former à leur vie de dévouement ; elles mettront la main un peu à tout, apprendront à élever les enfants, k soigner les malades, leurs expériences d'aujourd'hui faciliteront leur travail de demain. Le Frère Mariot, qui dirigera le travail, apporte bientôt le plan aux Mères, c'est superbe. Voici qui l'est moins : un vieux maître vient deux heures au Sen-mou-Yeu pour expliquer certains livres ; les Pères l'emploient pour leurs écritures, et depuis trois jours il a écrit force marchés pour le terrain, pour les ouvriers. Le vieux maître ne sait qu'une chose : on va bâtir une maison à Zika-wei, mais cette chose, il la sait bien, et la répète sur tous les tons. Les enfants concluent que les Mères vont quitter le Sen-mou-Yeu, et ce n'est plus qu'une longue lamentation. Les vierges disent que Je bon Dieu les punit de n'avoir pas été assez ferventes à profiter des conseils des Mères ; qu'il va donner leurs Mères à d'autres. Les Auxiliatrices ne peuvent dire la vérité qui si vite consolerait toutes ces douleurs, les Pères ne veulent pas que leur projet soit connu maintenant ; elles se contentent donc de répondre : « Ne vous désolez pas ainsi, le bon Dieu ne nous a pas fait venir de si loin au milieu de vous pour nous séparer si vite. » Un bruit se répand ; les vierges feront des vœux et iront avec les Mères, les élèves resteront. Grande jalousie des élèves ; on se calme pourtant peu à peu.

Les liens se nouaient déjà très étroits entre ces âmes un peu frustes sans doute, mais bonnes, malgré leur inconscient égoïsme national, et les Mères qu'elles voyaient si dévouées et si oublieuses d'elles-mêmes ;

l'une des vierges résolut d'écrire à la Mère de la Providence ce qui était au fond du cœur de toutes.

« Je m'agenouille, et je te présente cette lettre, Supérieure et spirituelle Mère de la Société, humblement je t'honore avec attention.

« Autrefois, je demandais à Dieu cette grâce qu'il nous accorde ; sainte Mère, tu nous a donné six personnes de grande vertu, d'un extérieur modeste, édifiant. Ces personnes recommandables n'ont pas craint un long chemin pour venir en Chine, exhorter et encourager de petites servantes pour apprendre les choses spirituelles, et à marcher dans le chemin du ciel...

« Les trois mères nous ont dit qu'à Paris, il y avait une Mère spirituelle et Supérieure de la Société, qui a une très grande et très haute vertu, qui, dès son enfance, n'a pas aimé la noblesse, la gloire, et a rejeté les choses du monde, quittant sa famille pour se faire religieuse ; grande intelligence qui comprend toutes choses, toujours modeste, douce, cœur pur, aimable, et, par suite, consolant les afïligés ; sans cesse agissant selon les intentions de Dieu ; travaillant pour sa plus grande gloire... toujours disant de si bonnes paroles, qu'aussitôt que les hommes les entendent, ils ont la contrition, font des pénitences et •aiment Dieu avec un cœur fervent.

« Corps spirituel, pur comme les Anges, tu aimes Dieu. Personne ne peut t'être comparée. Quand tes filles ont quelques difficulté, de suite tu la leur aplanis, tu n'aimes pas ton corps, tu aimes le feu de Dieu ; toujours fervente, tu l'allumes dans les autres. Tes œuvres spirituelles, tes vertus, chaque jour sont une aide, non seulement pour les personnes du monde, mais encore pour les Ames du Purgatoire, dont le re-

gard te suit» sans cesse espérant en toi pour entrer au Ciel...

« Moi, petite servante, j'aurais un très grand désir de te voir, d'entendre tes aimables exhortations, de jouir de tes douces manières, mais il y a une mer, une grande mer, qui m'oblige d'attendre, et qui fait que je ne puis obéir au désir de mon cœur. Donne-moi cette espérance de voir toutes les mères et toutes les sœurs venir en Chine nous exhorter, afin que nous nous dirigions toutes ensemble au ciel pour y jouir du bonheur éternel...

« Prosternée, je te vénère, je te salue.

Pauvre servante,

MOLIA TsE-TOU-COU.

« Fait avec attention. »

Evidemment, Molia Tse-tou-cou s'était bien appliquée et, derrière sa pensée, à travers ses expressions moitié chinoises, moitié européennes, on devine une autre intelligence qui conduit la sienne et, sans jugement téméraire, on peut penser que la Mère Saint- Paul n'est pas loin. Molia Tse-tou-cou voit si juste et ses désirs sont si conformes à ceux qu'exprime dans une lettre du 16 avril le Père Délia Corte ! Elle exagère sa pensée qui ne serait plus chinoise sans cela, et veut que toutes les Mères viennent au Sen-mou-Yeu ; le Père Supérieur est moins exigeant, mais il implore pourtant de nouvelles missionnaires : les premières ont fait merveille, elles sont heureuses, elles sont aimées, Notre-Seigneur les protège, mais elles ne pourront plus suffire à la tâche quand, à la direction du Sen-mou-Yeu qu'elles viennent de prendre, il faudra joindre celle de l'orphelinat des petites filles : « Je vous prie donc, ma Révérende Mère, conformément

au désir de Sa Grandeur Monseigneur Languillat^ de vouloir bien doubler leur nombre, et, si c'est possible, le tripler encore. J'ai grande confiance en votre générosité. »

Monseigneur écrivait de son côté : « Dans la visite que j'ai faite au couvent des vierges, vos filles ont toutes voulu me parler en particulier. Soyez tranquille et fière d'elles. Elles s'aiment comme des sœurs et vivent dans la plus douce joie. Que ne pouvez-vous les visiter ! Si quelque chose pouvait leur inspirer un regret, ce serait d'être privées de vous, leur bonne Mère. Voilà le seul sacrifice, disent-elles, que la Chine leur a imposé ! » Comme le Père Délia Corte, Sa Grandeur demandait un nombreux envoi d'Auxiliatrices. La bénédiction du Cœur de Jésus était sur la mission, et doucement on s'acheminait vers la grande pensée des Pères Jésuites et des religieuses : former des Auxiliatrices du Purgatoire en Chine, fonder un noviciat. La Mère du Sacré-Cœur écrivait à peu près à la même date : « Plusieurs d'entre nos vierges ont un grand désir de la vie religieuse, et surtout d'entrer chez nous ; c'est' là que nous aurons besoin de prudence et de la lumière du Saint-Esprit. Aussi, je fais beaucoup prier à cette intention sans dire pourquoi. Du reste, jusqu'à ce que notre mission soit bâtie, il n'y a rien à faire, et d'ici là, je vous transmettrai mes observations et mes réflexions. Que le bon Dieu soit béni ! »

Personne, mieux que la Mère du Sacré-Cœur, ne pouvait préparer, à une formation religieuse, les âmes privilégiées que le choix divin y appellerait. Son calme, sa patience sont admirables, et nous connaissons déjà la hauteur de ses vues surnaturelles.

« Vous pensez, peut-être, écrit-elle, à Madame Lardin sa mère, que l'étude du chinois est bien mo-

notone ? oui, sous un certain rapport ; ces lignes sont si bizarres et si nombreuses que l'attention et la mémoire en ont vite assez, mais le bon Dieu qui est si bon, me fait trouver une grande douceur à apprendre mon catéchisme dans une nouvelle langue ; les choses de Dieu ne sont pas comme celles du monde, le cœur ne s'en lasse pas, bien au contraire, plus il les goûte, plus il les veut... »

La Mère Générale lui avait demandé ce qu'elle pouvait faire de chinois, occupée comme elle l'était par ailleurs : « Autant que mon cerveau a la bonne volonté d'en digérer, répond-elle gaiement ; car pour avoir des novices, former des religieuses, il faut pouvoir parler à peu près facilement. Après une neuvaine à saint Joseph, je me suis décidée à faire la méditation, trois fois par semaine, aux vierges qui ont témoigné le désir d'être religieuses, et forment une classe à part. Il me faut bien une heure et demie ou deux heures pour l'écrire, et trois quarts d'heure pour la corriger avec ma maîtresse. Cette chère et intelligente June ne sachant pas le français, il faut que je lui explique par signes, comparaisons, etc. ce que je ^eux dire, quand je n'ai pas su l'écrire moi-même. C'est très intéressant, mais long. Puis je reçois celles qui viennent me conter leurs peines, elles ouvrent leur cœur assez simplement, seulement pour les comprendre, et ensuite leur répondre, il me faut un quart d'heure où le français ne demanderait pas trois minutes... Ah ! j'oubliais que j'écris des lettres en chinois et que j'en reçois, donc il me faut une secrétaire et une lectrice, et le temps de les comprendre. »

Et le temps de se dévouer, le temps de gâter maternellement des élèves aussi insupportables que des chinoises. C'était le jour de la fête-Dieu, il pleuvait ; impossible d'aller à la procession de Zi-ka-wei. La

Mère du Sacré-Cœur se met derrière son paravent, s'installe dans son bureau, elle savoure déjà sa matinée tranquille. « Quelques minutes sont à peine écoulées, dit-elle, que j'entends mes Sio-ne (enfants) » dire à demi-voix : « Ma Mère, ma Mère «. Je fais d'abord la sourde oreille ; le nombre des voix augmente : « Ma Mère, ma Mère, dit-on encore ; peutêtre n'y est-elle pas ? — Je l'ai vue entrer, dit une autre. » Et de reprendre d'un ton plus suppliant : « Ma Mère, ma Mère ! — Qu'est-ce que vous voulez ? » dis-je d'une voix que je voulais rendre sévère, mais les petites malignes ne s'y trompèrent pas et dirent triomphantes : « Pouvons-nous entrer ? — Eh bien ! entrez, que voulez-vous ? — Mère, les grandes sont allées à Zi-ka-wei ; elles verront Monseigneur, elles entendront l'orgue, nous, nous ne verrons rien. Si tu nous montrais quelque chose de français, cela nous amuserait. — Mais, mes pauvres enfants, je n'ai rien. » L'une aperçoit sur mon bureau le buste du Curé d'Ars ; « Qu'est-ce que cela, dit-elle ? » Je raconte son histoire. Une autre découvre une petite balance que nous avons apportée de Paris, et demande ce que c'est. Je montre la balance, leur apprends à peser ; puis, plaçant un objet assez lourd d'un côté : v Voilà, dis-je, une Ame du Purgatoire, il faut la délivrer ; lorsqu'une élève du Sen-mou-Yeu est bien sage, qu'elle apprend bien sa leçon, si elle offre son mérite à Notre-Seigneur Jésus- Christ pour cette pauvre âme, la voilà un peu soulagée » ; et je mettais un poids de l'autre côté de la balance, et ainsi jusqu'à ce que le dernier plateau emportant le premier, je pus dire que l'âme était entrée en Paradis. Ma petite famille toute charmée et tout émue, n'avait ni assez d'yeux, ni assez d'oreilles... Mais je me trouvais au bout de mon chinois. Heureusement, la Mère Saint-Paul qui n'est jamais au

bout de rien, me débarrassa de ma petite bande en lui promettant des histoires. »

Les trois mères rivalisaient de zèle ; la mère Saint - Régis, la dernière venue, était une maîtresse de travail hors pair. Quoi d'étonnant si, ravies d'un aussi maternel dévouement, gagnées à Dieu par une affection si réelle et si profondément surnaturelle, heureuses de voir leurs mères se plier à leurs coutumes chinoises, et approuver, admirer même tout ce qu'elles trouvaient de bien dans leurs usages, les vierges se soient attachées aux religieuses Auxiliatrices, et, par elles, au Dieu d'amour et de miséricorde qu'elles sont venues leur apprendre à mieux connaître pour l'aimer mieux. Souvent, dans les cloîtres on entend des voix heureuses, murmurer en mots français qu'elles ont appris on ne sait où : « Applenez-moi à plier Dieu » ; la naïve jDrière comble de joie le cœur des mères. Rue de la Barouillère, ces détails mettent, dans les âmes^ une reconnaissance sans limites, comme aussi un désir sans limites d'aller travailler sur la terre de Chine.

Les sœurs coadjutrices : sœur Berchmans, sœur Germaine, sœur Rodriguez font aussi de bon apostolat à leur manière qui, pour n'être pas celle des mères, n'en est pas moins excellente. Voici une journée de la sœur Berchmans : « A cinq heures moins cinq, le réveil. Après le signal, chacune constate les morsures plus ou moins nombreuses qu'elle a reçues, selon que les moustiquaires étaient bien ou mal fermées. Les coutumes chinoises exigent que les toilettes se fassent à l'eau chaude... aussi, chaque matin les bonnes petites chinoises s'empressent-elles de nous apporter de l'eau chaude. Dans les grandes chaleurs surtout, ce système n'est pas très agréable et, dès cette première heure, on est obligé de se dire : nous sommes en Chine. Ce mot remplace ici à tout moment l'abnegei de

France que nous n'employons plus en parlant. » Comme on a grande hâte d'aller respirer un peu, on s'habille vite : « 5 heures 25, la cloche sonne, le feu s'allume, les portes s'ouvrent... chacune commence sa méditation qui n'est interrompue que par le chant des canards, quelquefois aussi du rossignol et des grenouilles ; mais celles-ci ne peuvent nous distraire parce que leur chant a beaucoup de ressemblance avec la manière de prier des femmes chinoises. Cependant, pour être vraie, je dois vous dire que, quand elles le font bien, cette unité de voix, quoiqu'elle ne ressemble pas à la musique de nos pays, a quelque chose d'édifiant, tant elles prient avec ferveur. Quand ces cent voix sont bien parties, elles me donnent de la dévotion ; je n'ai qu'un regret, celui de ne pouvoir pas faire comme elles. J'avoue qu'il m'a fallu d'abord du renoncement pour ne pas regretter en les écoutant nos délicieux 0 Salutaris, etc, mais, au fond, c'est toujours le même Jésus qu'on adore, et puisqu'il se contente de cette manière, pourquoi ne nous suiïiraitelle pas ?

« Après la messe, les travaux domestiques..., à dix heures, les études finissent et le travail commence, lessive, repasserie, tout est en action. Ma cuisine se change pour un instant en laboratoire. Il faut des infusions de fleurs pectorales pour les enrhumées, des décoctions de quinquina pour quelques autres, etc., et le thé pour les bien portantes... Pendant que j'écris, mon aide est là qui vous offre son salut ; elle allume le feu le matin, et après les repas m'aide à laver la vaisselle ; elle est déjà formée à nos manières, et il n'y a plus à craindre qu'elle essuie les assiettes avec son mouchoir de poche... A quelque chose près, le menu du dîner se rapproche de celui de Paris, sauf la différence des viandes et des légumes, quant à la

qualité surtout. Cependant je ne dois pas me plaindre,, les Pères qui sont aux aguets de nos besoins, envoient aux « mou-mou » tout ce qu'ils peuvent, et, les jours de fête, il arrive souvent que, pendant que je me résigne à mettre des pommes de terre, au sortir de la chapelle je trouve, par exemple, à la cuisine un petifc panier plein de salade ou de haricots verts.

« Je suis obligée, mes bien chères sœurs, de vous laisser dans ce panier, l'heure de faire partir le courrier étant arrivée. »

Le sœur Sainte-Germaine, chargée du vestiaire et de la lingerie garde au milieu de difficultés bien chinoises le même entrain, la même bonne humeur : « Le parapluie de la Mère Supérieure avait besoin de quelque réparation à faire dans les baleines ; nous l'envoyons à Shang-haï pour le faire raccommoder. Après une longue attente, il arrive enfin, mais grande est ma surprise en voyant la couverture d'un côté et les baleines de l'autre. Nos braves chinois avaient mis tout leur savoir-faire à démonter le parapluie. Il n'y avait plus qu à le remonter soi-même : on n'est pas en Chine sans le sentir. »

Malgré la bonne humeur, malgré le zèle, malgré le surnaturel, les épreuves étaient parfois bien rudes et les pauvres Auxiliatrices fortement secouées. L'acclimatation n'alla pas sans ébranler les santés ; il fallut payer le tribut au climat de Chine ; presque toutes en souffrirent : la Mère Saint-Paul, prise la première, fut longue à se remettre. Elle ne put assister à la bénédiction de la première pierre que les Pères avaient fixée à la date du 9 septembre. Longtemps la chère malade donna de l'inquiétude ; ils furent bien longs les mois de convalescence et, d'après le conseil du Père Basuiau, la Mère Saint-Paul dut les passer, avec la Mère Saint-Régis, au consulat de France ; la plus

délicate hospitalité y avait été offerte aux deux religieuses.

La Mère du Sacré-Cœur restait seule au Sen-mou- Yeu avec les trois sœurs coadjutrices, pleinement abandonnée à la volonté divine : « J'ai comme la possession d'un bien dont je n'avais que l'espoir. Il fait bon d'être pleinement à Dieu et de ne compter que sur Lui pour la vie et pour la mort. » Visiblement cette âme s'unissait chaque jour davantage au divin Maître, dans la calme confiance d'une volonté toute pacifiée dans la volonté divine. Une maxime du P. de Ponlevoy était entrée bien avant dans sa vie surnaturelle : « Nous ne sommes responsables devant Dieu que du bien que nous pouvons faire. » « Cette maxime, écrivait la Mère du Sacré-Cœur à la Mère de la Providence, qui a été la source de ma paix pendant que j'ai été chargée de l'œuvre des malades, l'est encore ici. Je regarde l'immense horizon qui s'ouvre devant nous, seulement pour orienter ma marche, et rabaisse vite mon regard pour faire accomplir autour de moi ce qui se peut facilement sans troubler ni fatiguer qui que ce soit. » Dans cette conduite de la Supérieure de la mission de Chine, on se demande ce qu'il faut admirer le plus : bon sens que surnaturalise l'humilité, ou flamme du zèle que dirige, sans l'amoindrir, un complet abandon à la sainte volonté divine.

Son dévouement avait les plus charmantes délicatesses : Un jour, elle se rendait à Zi-ka-wei avec une autre Mère ; des enfants païens accourent pour la voir ; le plus petit reste devant la maison et crie à en mourir : « Qu'a donc cet enfant, demande la Mère du Sacré-Cœur ? — C'est que quand il sera arrivé au bout du chemin, les Sian-mou-mou seront passées, il ne pourra plus les voir. — Qu'à cela ne tienne, va le chercher, nous attendrons. » Le poupon vint, regarda

à loisir, sécha ses larmes, après quoi les Sian-moumou reprirent gaiement le chemin de l'église. Elle s'intéresse aux cris d'un enfant et les apaise ; elle s'intéresse aux mille riens, aux plus petits souvenirs du passé : « J'ai éprouvé un petit chagrin, écrit-elle à la Mère Générale, de la chute de votre beau lierre, le cœur se prend involontairement à tout. Faisons donc mieux que le lierre, me suis-je dit, ne nous laissons pas abattre et mourons sur la bonne croix à laquelle nous sommes attachées. « D'ailleurs, elle ne se dissimule aucune des difficultés de sa vie, elle •compte, non pour s'en plaindre ou s'en attrister, les mille et un sacrifices de chacune de ses journées ; ils existent, ce serait se tromper que de ne pas les voir ; elle apprécie à leur valeur chacun de ses succès : sacrifices, succès, au fond qu'importe à l'âme de bonne volonté toute à Jésus ? Elle a fait son devoir, elle a planté, c'est Dieu qui récompense et fait mûrir les fruits.

Ils mûrissaient plus vite qu'on ne l'avait d'abord pensé, dans ces âmes chinoises qui se révèlent d'abord égoïstes et peu généreuses : « Presque toutes nos vierges, écrit la Mère du Sacré-Cœur, le 8 novembre 1868, ont offert leurs mérites et indulgences pour les Ames du Purgatoire pendant un mois, d'autres pendant deux ; c'est un grand pas pour le caractère chinois... Nos vierges font de merveilleux progrès, du moins nous en jugeons ainsi et le racontons au Père Zottoli, que nos admirations maternelles amusent beaucoup. Elles voudraient entrer chez nous et commencer leur noviciat de suite, mais cette mesure serait diamétralement opposée à la prudence, aussi leur diton : mai mai ise, plus tard, plus tard... » Plus qu'ailleurs en Chine la prudence est nécessaire : commencer le noviciat et ne pas réussir, ce serait tout compro-

mettre pour une quinzaine d'années ; il fallait donc surtout au début, éprouver et longtemps, les vocations qui semblaient les plus sûres. Aussi bien étaitil impossible de commencer le noviciat avant l'a- •chèvement du nouveau Sen-mou-Yeu. Le travail avançait ; les Mères gardaient l'espoir de s'installer en novembre, dans leur nouvelle maison. De fail, elles n'y entrèrent qu'au printemps de 1869 ; mais dès le mois de novembre, les vierges purent occuper le nouveau bâtiment du Sen-mou-Yeu ; les mères les accompagnèrent, bien entendu, quitte à déménager de nouveau au printemps pour occuper la maison destinée à la communauté. La chapelle située au milieu et qui forme le cœur de tous les bâtiments, fut érigée sous un double vocable ; celui du Sacré-Cœur et celui de la Présentation de la Sainte Vierge.

Une des joies les plus vives de la Mère du Sacré- Cœur, c'était de voir la dévotion aux Ames du Purgatoire goûtée et comprise par les vierges chinoises ; elle note avec joie : « le but de notre œuvre les émerveille. Elles ont offert leurs indulgences pour ces pauvres âmes. L'une d'elles, charmante et naïve enfant de vingt ans, me dit : Comment faire, il y a peu de temps que j'ai perdu mon père, je voudrais offrir mes indulgences pour lui et aussi pour les autres âmes ? — Toutes les Ames du Purgatoire sont saintes, lui dis-je, offre tes mérites à Notre-Seigneur pour ses enfants, et abandonne à son Sacré-Cœur le soin de ton père. — Oh ! dit-elle en riant de tout son cœur, je comprends, je comprends ; Notre-Seigneur est bien meilleur que moi, il est tout puissant, papa n'y perdra rien. » Je dis à une autre : « Tu comprends bien que si tu offres tes indulgences pour les Ames du Purgatoire, tu ne les auras plus, et si tu viens à mourir avant d'avoir corrigé tes défauts, il faudra, toi, que tu ailles

en Purgatoire. — Oh ! qu'est-ce que cela me fait, ditelle, pourvu que je travaille à la gloire de Dieu qui est si bon pour moi. «

Tout en se montrant d'une filiale réserve dans la demande des secours nécessaires à la mission de Chine,, la Mère du Sacré-Cœur ne pouvait dissimuler à la Mère de la Providence le besoin qu'elle avait de nouvelles ouvrières. Souvent elle venait en hâte à la chapelle crier à Notre-Seigneur : « Donnez-nous des saintes, suscitez des prières et des sacrifices. Seigneur,, pour sauver votre peuple. » Le seul regret de la Mère Générale était de ne pas pouvoir envoyer un plus grand nombre de ses filles au Sen-mou-Yeu ; elle n'avait d'ailleurs que l'embarras du choix, toutes continuaient à s'offrir.

Les vierges chinoises qui chaque jour voyaient le dévouement des Mères, l'eurent bientôt apprécié, et surent à l'occasion trouver des manières bien délicates d'exprimer leur reconnaissance. Le premier hiver passé en Chine fut rigoureux, et la Mère du Sacré-Cœur redoutait le froid : « Au mois de décembre, écrit-elle, il souffla pendant trois jours un vent du nord si violent que pour traverser d'une de nos chambres dans l'autre, sous la vérandah l'eau gelait dans une assiette. La bonne Providence qui prévoit tout et pourvoit à tout, avait inspiré à la veuve de Kou-Sou, nommée Tsé-sié-san de nous faire des pardessus noirs ouatés que nous endossâmes avec empressement et reconnaissance. Lorsque nous voulûmes la remercier, elle nous répondit dans la naïve simplicité de sa foi : « Ne me remercie plus, j'ai fait cela {X)ur le bon Dieu puisque tu lui appartiens. Moi, je ne sais pas prier, alors je me suis dit : Lorsque le bon Dieu verra dans l'église les mères et les sœurs qui ont le cœur si chaud, il dira : C'est Tsé-sié-san qui a

ainsi bien couvert mes enfants, il faut que j'aie pitié d'elle ! et comme cela, le bon Dieu oubliera que je ne sais pas prier. »

Une des chinoises de la Mère du Sacré-Cœur, devenue plus tard Auxiliatrice, la Mère Marie de Saint- Joseph, résume ainsi son impression et celle de toutes les vierges sur la vertueuse et charitable supérieure : « Au commencement, elle recevoir beaucoup de mépris, à cause de la langue qu'elle ne savait pas parler, mais elle avait une patience admirable avec les chinoises, de la bonté et de la douceur. Elle avait la vie intérieure, elle- aimait comme on ne peut pas dire. Elle choisit toujours les plus pauvres personnes pour parler. Un jour, il y a une grande fête, les élèves congé, toutes ensemble pour s'amuser, les autres mères et sœurs avec les élèves. Notre mère reste toute seule, appeler une élève, lui parle : cette élève on n'aimait pas, parce qu'elle était très laideur ; après, toutes les élèves savoir elle était avec notre mère, tout le monde est très étonné, et dit : Comme cette Mère est la charité !... Pendant l'hiver est très froid, elle soufïrir beaucoup, alors elle mettait un bonnet qui faisait rire les chinoises ; elle reçut avec bonheur cette humiliation comme un don de Dieu. — Souvent réunit les enfants pour raconter les petites histoires pour satisfaire les enfants ; de même quand elle voulait apprendre à parler chinois, quand elle voir une chinoise, lui demander quelques mots chinois, elle demandait toujours comme prière et avec humilité : Voulez-vous m'enseigner un mot... et toujours remerciement.

« Elle avait passé quelques mois en Chine après ne pas cacher son zèle pour nous, pauvres chinoises ; elle expliquait la méditation pour les futures Présentandines, alors on était étonné, en disant : Cette 'Mère était savante et charitable. »

Il n'est pas de meilleure louange que celle qui sort de la bouche des enfants : Ex ore infantium... perfecisii laudem. Ps., 8, 3.

Page 1