CHAPITRE PREMIER : LOOS-LEZ-LILLE
des moments où je l'entends bien clairement, prie pour que je ne reste pas sourde à sa voix, et que je n'écoute pas les éloges continuels que je reçois des prétendus dons de la nature. Je n'ai que dix-neuf ans ; aussi je dois peut-être attendre bien longtemps encore ; deux années sont si longues, je crains tant de perdre ma vocation, si je l'ai !... Tu vois ma position présente : tentations de toutes couleurs, combats incroyables pour ma vocation depuis le matin jusqu'au soir, sujets d'impatiences continuels, maman toujours un peu souffrante, loterie qui marche lentement, croix de famille et au milieu de tout cela, je ne sais pas si c'est à cause de ma santé, je suis irritable au dernier des points. Il faut que je t'aime bien, et que j'aie en toi une bien grande confiance pour te dire tout cela ; aussi, lorsque tu me répondras, écrismoi une gazette, et parle-moi de tout ce que je te dis dans ma lettre. » Il y a dans cette jeune fille une virilité et un bon sens qui font plaisir : « Groirais-tu, que le démon veut aussi me prendre par le scrupule ; mais, par exemple, j'espère qu'il ne m'y attrapera pas. Trois fois depuis hier, — la lettre est du 6 juillet 1844 — j'ai dit à mon crucifix : Mon Dieu, je combattrai mes tentations et malgré la nuit obscure dans laquelle vous permettez que je sois, j'irai communier tout de même, et ensuite j'expliquerai tout, lorsque j'irai me confesser. »
Mais à son besoin d'action il ne suffit pas d'écrire des lettres, il faut un apostolat plus direct ; en attendant le cloître, elle veut être utile. Toute petite élève du Sacré-Cœur, Eugénie s'était émue un jour, voyant le jardinier ramasser du bois et des épines les mains rouges de froid : il avait fallu que Madame Smet donnât au brave homme une paire de gants fourrés. De retour à la maison paternelle, elle imagine de faire
elle-même la soupe pour les pauvres ; le jardinier fournit les légumes, la cuisinière le pain et l'assaisonnement ; malgré des sourires incrédules, Eugénie reste persuadée que la soupe est excellente, et les pauvres la mangent volontiers.
Il n'y a pas de pauvreté que sur les grands chemins ; un jour, à genoux aux pieds de la statue de Notre Dame de Grâces, très vénérée à Loos, elle trouve l'autel bien modeste et le désir lui vient de l'embellir. Il faut l'audace de ses dix-neuf ans pour oser ce qu'elle invente : elle compose des litanies en l'honneur de Notre-Dame de Grâces, elle les fera imprimer, elle les fera vendre, et tous frais couverts, il faudra qu'il reste cent francs pour orner l'autel ; il resta cent francs. Les litanies, approuvées par Monseigneur l'archevêque de Cambrai, sont bientôt entre les mains des pèlerins, qui les récitent avec ferveur, et quelques années plus tard, à l'époque d'un jubilé, le missionnaire les lit en pleine chaire. Eugénie se fait quêteuse pour réparer la toiture de l'église de Templemars ; elle place trois mille six cents billets poiir décorer la chapelle de la Sainte Vierge, à Saint-Maurice de Lille ; le bon doyen ravi lui offre une photographie de la chapelle restaurée, au-dessous de laquelle il écrit : « Le zèle de votre maison m'a dévorée, et je n'ai pas craint les sarcasmes de vos ennemis i. »
Cette activité extérieure ne ralentit pas l'élan de son âme vers Dieu, ni l'étude de sa vocation ; elle croit à l'appel divin ; il est pourtant des heures où elle doute, aussi profite-t-elle de toutes les occasions qui peuvent l'éclairer. En 1850, la retraite des Enfants de Marie du Sacré-Cœur est prêchée par Monsieur l'abbé Chalandon vicaire général de Metz. Eugénie,