CHAPITRE PREMIER : LOOS-LEZ-LILLE
d'abord hésitante, se décide à lui parler de ses désirs de vie religieuse, sans lui cacher les obstacles qu'ils rencontrent. « Quand on ne voit pas clair, lui est-il répondu, on prend une lumière et on regarde. Pesons bien les choses : vous avez une faible santé, vous pouvez être la joie de votre famille, et, en même temps, l'instrument dont Dieu se servira, si vous êtes fidèle, pour opérer un grand bien. » C'était j)eu encourageant ; Eugénie s'incline, mais garde son espoir dans l'avenir. S'il faut rester dans le monde elle veut, du moins, y vivre une vie parfaite. Monsieur Chalandon lui donne d'excellents conseils et l'engage à lui écrire, si elle le juge utile. Elle n'y manquera pas. D'ailleurs elle lui a promis de s'intéresser à l'œuvre du rachat des jeunes négresses dont il s'occupe à Metz; très peu de temps après elle lui envoie cent francs L'année suivante, le Père Lavigne, de la Compagnie de Jésus, prêch ■ le jubilé à Lille ; Eugénie lui parle de son espoir d'être un jour religieuse, elle ne peut pas y renoncer. C'est un autre son de cloche : « Votre vocation est véritable, mais attendez, et je vous dirai où vous devez aller. » Le Père estime qu'elle doit entrer chez les Dames de la Retraite ; elle en est beaucoup moins convaincue. Les avis différents n'auraient pourtant pas manqué de la troubler, elle si impressionnable, sans ^une voix intérieure qui la maintenait en paix, lui répétant : « Ne fais rien de tout cela. » L'heure de Dieu n'était pas venu3. Comme à Monsieur Chalandon, elle offre au P. Lavigne le secours empressé de sa charité. Elle quête pour le Maduré et, en quelques jours, elle a sept cents francs : « Voici la mine d'or de Lille », dit le P. Lavigne, en la présentant h Monseigneur Canoz, évêc[ue du Maduré. Le Père, avant de partir, lui recommande les forçats du bagne de Toulon. Voici ce qu'elle trouve
H.VMOiN. — LES AUXILIATRICES DU PURGATOIF.L. — I. 2
pour les aider. Elle a résumé les conférences du jubilé ; de tous côtés on lui demande son manuscrit. Avec l'autorisation du Père, elle le fait autographier ; on le vendra au profit des forçats. Mais les mois s'écoulent, l'enthousiasme passe, et le travail ne se fait pas, les volumes arriveront trop tard : « Mon bon Jésus, vous n'êtes donc plus avec moi î — J'y suis, mais avec ma croix. » Il est là, rien n'est donc perdu. Eugénie promet que si dans huit jours elle a placé cinq cents exemplaires, recueilli orois mille francs, deux mille pour Toulon, et mille pour couvrir les frais, elle organisera une loterie pour les petits Chinois. Les résumés arrivent ; du lundi au samedi, cinq cents exemplaires sont placés ; le P. Lavigne aura ses deux mille francs, et les frais payés, il reste encore quelque chose pour les bonnes œuvres d'Eugénie. Mais elle apprend que le P. Lavigne s'étonne de cette publication, — il avait oublié sans doute l'autorisation donnée, — elle écrit sur le champ au P. Gonthier, l'un des Jésuites de la résidence de Lille, pour lui demander ce qu'elle doit faire : « Vous avez tort de tant craindre, mon enfant ; le Père Lavigne ressemble aux colombes et aux pigeons de Paphlagonie : les premières, au dire de saint François de Sales, n'ont pas de fiel, et les seconds ont deux cœurs ; voyez si vous devez vous épouvanter ! Allez donc devant vous, et retenez que quand ou veut faire quelque bien, il faut s'attendre à beaucoup de contradictions ; c'est une histoire qui a commencé avec les Apôtres, et à laquelle vous ajouterez quelques modestes alinéas. »
Le Père Gonthier savait-il aussi bien dire ? A Loos, sans doute, ce sont de modestes alinéas ; mais plis tard quelles longues pages et si pleines et si belles ; la plume tombée des mains de la Mère a été reprise par