D ALGER A PARIS
E ces six semaines passées en Algérie, je ne dirai rien. Les nouvelles sinistres, les deuils s'étaient succédé.
S'il nous restait une dernière chance de salut, nous devions la trouver dans un grand effort national, dirigé avec sagesse et énergie. J'avais passé la soirée du 4 septembre chez le gouverneur général intérimaire, dé- ■chiffrant des dépêches, suivant, fort avant dans la nuit, sur les cartes d'état-major, les marches et les contre-marches de nos armées.
A trois heures du matin, sous mes fenêtres éclate le cri de : Vipe la i^épublique ! En
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même temps la ville s'illumine, les cloches sonnent, le canon tonne. C'est la république peut-être. Mais en même temps ces éclats de joie... c'est une victoire, bien siir?
C'était la défaite, Tarmée prisonnière, Metz livré à lui-même, nos dernières espérances anéanties. Les républicains d'Alger illuminaient, parce qu'avec l'armée l'empereur était prisonnier, et parce que la république était proclamée.
Le dégoût d'un tel spectacle acheva de me déterminer. Je partis avec un ami, M. Sauzède, magistrat du tribunal d'Alger, après m'être engagé, pour la durée de la guerre, au 7" bataillon de chasseurs à pied. Le dépôt de ce bataillon étant à Paris, notre choix devait nous assurer la rencontre prochaine de l'ennemi.
Nous quittions Alger le i3 septembre. Il ne fallait pas perdre une minute pour arriver à Paris avant les Prussiens. Les dernières dépêches signalaient leur présence à Meaux et leur marche sur Corbeil.
A tous ceux qui nous objectaient la témérité de notre voyage, nous répondions par
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des calculs de kilomètres et de dates, et surtout par les raisonnements que chacun faisait alors sur l'impossibilité d'investir Paris.
— On passera toujours, et nous passerons, disions-nous.
Il s'en est fallu de quelques heures que notre présomption reçût un désagréable démenti.
La haute mer est, en droit des gens, un €space neutre, qui échappe à toute conquête et à toute prise de possession. Cest aussi un lieu merveilleusement choisi pour imposer trêve à toutes les préoccupations.
Les émotions du départ, les derniers signes d'adieu, le splendide panorama de la capitale de l'Algérie, que je quittais après un séjour de dix ans, en quelques heures, tout disparut derrière le sillage du navire. Nous voguions sous le drapeau de la France, comprenant mieux que jamais ce que c'est que le drapeau.
Comment, au spectacle de cette mer admirable, de ces flots toujours les mêmes
dans leur perpétuelle mobilité, de cette nature si calme, de ce ciel si pur, croire aux désastres dont nous avions le cœur serré, aux scènes de violence et de ruine vers lesquelles nous nous dirigions? C'est un cauchemar sans doute. 11 n'en restera plus trace à notre débarquement.
Hélas! la trace en a reparu dès nos premiers pas sur la terre de France. Nous avions laissé à Alger la démagogie triomphante; nous avons retrouvé ce fruit amer de nos défaites à Marseille et â Lyon. Nous avons rencontré de nouveau les fanfarons révolutionnaires, dont le seul exploit a été d'abattre le drapeau national pour arborer ce qu'ils appelaient « le fier drapeau de la résistance à outrance ».
Partout une pitoyable parodie du patriotisme ! des autels de la patrie où venaient s'enrôler des volontaires qui ne partaient pas! Vieillards, femmes et enfants se rencontraient dans cette mise en scène avec des hommes dans la force de Tage, qu'on n'a vus en armes que dans les carrefours.
A Lyon, où les gardes mobiles des dépar-
tements étaient forcés de défendre à leur passage le drapeau tricolore de leur bataillon, où rémeute ouvrait les portes des prisons aux repris de justice pendant que M. Chalmel- Lacour faisait incarcérer les généraux, le canon d'alarme tonnait chaque quart d^heure. Au nom de la patrie en danger, on organisait la défense de la vallée du Rhône; mais combien peu partaient pour aller au-devant de l'ennemi !
Aussi, à côté de cette exaltation impuissante à produire autre chose que le désordre, le découragement était général.
« Vous allez à Paris? » nous disait-on partout. « C'est une folie. La guerre est finie; aucune résistance n'est possible. Peut-être y aura-t-il un combat aux barrières? Vous n'arriverez pas à temps pour y prendre part. Et c'est bien ce que je vous souhaite ! »
J'entends encore ces paroles attristantes, — impardonnables, si le spectacle qu'offrait alors la France n'était pas une excuse. A ce moment, rien n'annonçait le réveil d'une nation qui s'indigne contre l'invasion. Partout
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la résignation, l'inertie, Tabandon de toute espérance.
Nous voyagions jour et nuit, lentement : tous les trains étaient en retard. A Marseille, dans la journée du i5, Tinterruption de tout service dans la direction de Paris était annoncée comme imminente. Déjà la ligne principale par Dijon, Sens et xMelun était coupée; celle de Nevers, Montargis et Fontainebleau Tétait également : il fallait passer par Bourges et Orléans', encore refusait-on de délivrer des billets pour les stations au delà d'Etampes.
Une fois à Etampes, nous serons bien près de notre but. A la grâce de Dieu!
Il nous fut impossible d'aller jusque-là. Le 17, à une heure du matin, nous fûmes arrêtés à notre passage dans la gare d'Orléans. Le train qui nous précédait, reçu à coups de fusil, avait dij rétrograder.
Au chemin de fer et à l'intendance, on nous donna les indications les moins encou-
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rageantes. Il ne nous restait plus qu'une chance, bien incertaine, bien improbable, de pénétrer dans Paris : faire un immense circuit pour rejoindre les lignes de Bretagne, qui resteront libres les dernières, si, comme nous commencions à le croire, tous les chemins de fer doivent être coupés.
Il sera toujours temps de s'engager à pied, à travers la campagne.
Nous partons donc dans la direction de Tours. Une famille désolée s'installe dans notre wagon : — Taïeule, la mère et cinq enfants, dont les aînées sont déjà des jeunes filles. Elles fuient le village d'Athis, oià les Prussiens ont paru la veille. Elles croient avoir vu de loin leur maison brûler. Le père était à Paris, où le retenait le service de la garde nationale : il restera sans nouvelle des siens, qui n'ont pu le prévenir de leur fuite. Les plus jeunes enfants pleurent, la vieille grand'mère est consternée, mais la mère et les grandes sœurs parlent avec fermeté. Leur projet est de se réfugier aux Sables-d'Olonne, où elles comptent trouver asile chez des amis.
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Les tristes réalités de la guerre commençaient à nous apparaître.
Toute la journée du i 7 se passe à faire, avec une lenteur désolante, le trajet d'Orléans à Tours.
J'étudie avec anxiété sur la carte le chemin que nous avons à faire. Arriveronsnous à temps? D'Athis à Versailles, la route est bien courte pour les colonnes prussiennes. Il faut qu'avec ces trains qui n'avancent pas, malgré notre énorme circuit, nous les gagnions de vitesse.
A Tours, nouveau temps d'arrêt dans un désordre animé qui défie toute description. Visages officiels et gens d'aventure : tout le personnel d'intrigants qui gravite autour d'un gouvernement de hasard.
Ce ne sont plus, comme à Marseille et à Lyon, des émeutiers qui emprisonnent et qui pillent-, ce sont des pillards d'une autre apparence, ceux qui tripotent des emprunts, qui soumissionnent des fournitures, deman-
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dant bruyamment la levée du dernier homme à qui l'on puisse faire chausser leurs souliers doublés de carton.
Traversons vite : ne nous arrêtons pas dans cette foule répugnante. Chaque minute de retard est un siècle, et rend plus invraisemblable le succès de notre entreprise.
A minuit, nous sommes au Mans. La gare est pleine de soldats endormis sur les dalles. C'est avec peine qu'entre tous ces corps étendus on trouve une place pour poser le pied.
Il n'y a plus ni service, ni employés , ni renseignements à obtenir. Chacun porte comme il peut ses bagages au fourgon.
Un train s'ébranle. C'est bien dans la direction de Paris qu'il marche. Nous nous élançons dans un wagon, au hasard, sans avis donné. A peine si de cette foule, pour huit wagons qui partent à vide, sont sortis dix voyageurs.
Il était temps! Derrière nous plus un ne passera. Nous aurons été dans Paris assiégé les derniers envoyés de la France.
Je n'oublierai jamais cette nuit-là. Le temps était sombre et les nouvelles incertaines. A chaque instant de longs sifflements,
— puis un arrêt.
Chartres, Rambouillet sont dépassés sans encombre. Nous voici à Saint-Cyr, puis à Versailles. L'ennemi n'y est pas encore : il y sera tout à Theure.
J'avais mon revolver sur le coussin du wagon, prêt à gagner la campagne si le train était arrêté. Je cherchais à voir à travers la profonde obscurité de la nuit, et j'écoutais.
— Une odeur acre de bois vert brûlé me prenait à la gorge. Sur un ordre du gouvernement, on avait essayé d'incendier les forêts des environs de Paris, dans l'intérêt de la défense.
Nous glissions, laissant à notre gauche les coteaux de Sèvres, que les premières lueurs du jour commencent à éclairer;, — à notre droite, Meudon, Clamart et Châtillon. Nous avons devancé les uhlans; ils ne peu-
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vent plus nous couper la route. Nous entrerons.
Nous entrons, en effet, par la coupure des fortifications, qui ont déjà pris l'aspect de la guerre sérieuse, et sur la crête desquelles apparaissent les sentinelles de la garde nationale.
Nous sommes à Paris.