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LES AVANT-POSTES. — COMBATS DE CHATILLON ET DE CHEVILLY

EPUis la déclaration de guerre, en deux mois à peine, quels changements s'étaient opérés !

Dans les rues, sur les places, le mouvement de l'immense population n'avait pas diminué. Mais rien ne rappelait la gaieté d'autrefois. Des hommes dont le moins belliqueux portait au moins le képi de garde national; — très peu de femmes, aux vêtements sombres, affairées, rentrant chez elles.

A l'état-major de la place Vendôme, on nous dit : Allez à Vincennes. Ne perdez pas une minute. L'ennemi est là.

L'ennemi était là en effet. Dans Taprèsmidi de la veille, 17 septembre, pendant que nous faisions en chemin de fer la route d'Orléans à Tours, le i3= corps, campé dans le bois de Vincennes, avait envo3'é une reconnaissance offensive en avant de Créteil, au delà de Montmirail. La colonne française, composée d'une division et d'un régiment de cavalerie, avait rencontré le 5° corps prussien se préparant à passer la Seine. Un engagement assez vif avait eu lieu. La plupart des soldats voyaient le feu pour la première fois. Le général d'Exéa et le général Daudel, constamment à cheval au milieu des tirailleurs, ne les avaient maintenus qu'à force d'énergie.

Dans la soirée du 17, et dans la nuit du 17 au 18, le 5" et le ô*" corps prussiens avaient passé la Seine et atteint la vallée de la Bièvre; ils continuaient au sud de Paris leur marche sur Versailles. Le général Ducrot, qui occupait, avec le 14^ corps, Châtillon , Bagneux, Clamart et Meudon, avait eu, dans la journée du 18, avec leurs colonnes d'avant-garde, de sérieuses escar-

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mouches. Il demandait des renforts au général Trochu, pour prendre une offensive plus résolue.

Le i3= corps était à Bicêtre, Charenton et Vincennes. La marche des Prussiens par le nord paraissant plus lente, le nord de Paris était presque entièrement dégarni.

Le chemin de fer nous conduisit encore à Vincennes. C'était sa dernière journée. La petite ville de Vincennes était morne. Des barricades interceptaient les rues; les portes du donjon étaient fermées. Quelques habitants achevaient de déménager. Comme on nous l'avait dit à l'état-major, on attendait l'ennemi.

Cependant, à l'intérieur du fort on était plus calme. L'heure était avancée : on ne pouvait ni nous équiper, ni nous armer, ni nous nourrir. On refusa de nous recevoir avant le lendemain matin.

Quelle lugubre soirée ! Partout la solitude, la dévastation volontaire ! Des arbres coupés obstruaient la route, et les sentinelles empêchaient de sortir dans la direction de la campagne. On croyait sérieuse-

ment à une entreprise audacieuse des Prussiens,

<( Je regarde Vincennes comme hasardé, » écrivait le général Trochu au général Ducrot, dans la journée du i8 septembre.

C'était sous cette impression qu'on nous y avait envoyés.

Dès le matin , — le 19, — nous retournons au donjon. A peine dans la cour, je suis reconnu et abordé par un officier d'ordonnance, qui me conduit au général Ribourt, commandant les forts de V^incennes. Le général me demande très gracieusement en quoi il peut m'être agréable.

Je lui réponds que nous avons horreur de cette caserne froide, remplie de recrues qui font Texercice. Le grand air, un chassepot et Toccasion de nous en servir résument toutes nos aspirations.

Deux heures après, nous étions exaucés.

Nous nous étions fort heureusement familiarisés par des exercices continuels, pen-

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dant les dernières semaines de notre séjour à Alger, avec les principes essentiels de Técole du soldat. Le 7^ bataillon de chasseurs à pied, composé de huit compagnies, en avait envoyé une au i3^ corps, commandé par le général Vinoy, Une seconde compagnie bivouaquait aux avant-postes, au pied des forts de Gravelle et de la Faisanderie , dans la presqu'île connue sous le nom de Bouclede-Marne.

Nous fumes versés à Peffectif de cette dernière compagnie, à laquelle un caporal fut chargé de nous conduire. Nous venions d'être armés, équipés et habillés en une heure. Nous partions la cartouchière pleine et le fusil chargé, avec la recommandation de ne pas nous égarer, pour ne pas tomber entre les mains de Tennemi. Était-il donc si près de nous, resserrant nos avant-postes? Pour compléter la mise en scène, nous venions de sortir du donjon et nous arrivions à Tobélisque, lorsque nous vîmes venir à nous, soutenu par deux camarades, un garde national qui avait la tête ensanglantée et couverte de bandages...

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C'était simplement un maladroit, qui s'était blessé lui-même au tir à la cible.

Mais, à la même heure, sur un autre point de Tenceinte de Paris, des événements graves s'accomplissaient.

L'armée régulière se composait alors du i3^ corps, ramené de Mézières par le général Vinoy, et du 14^ corps, en voie de formation, qui avait été placé sous les ordres du général Ducrot. Il y avait en outre ^ comme ressources disponibles, les dépôts des régiments tenant garnison à Paris; l'effectif en avait été démesurément grossi par l'appel des anciens soldats et des célibataires ayant moins de trente-cinq ans. Le 7^ bataillon de chasseurs à pied, dont j'ai pu étudier de près l'organisation, outre ses six compagnies de guerre, qui se trouvaient bloquées à Metz avec l'armée du maréchal Bazaine y avait encore huit compagnies, la plupart récem.ment organisées, formant, à Vincennes^ un effectif de douze cents hommes.

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Ce qui faisait surtout défaut, c'étaient les cadres. Un capitaine était une rareté. On avait trouvé à grand'peine un ancien officier pour commander chaque compagnie, et l'on avait nommé sous-lieutenants les meilleurs des sous-officiers rappelés. Quant aux anciens soldats à qui on avait été forcé de donner les gialons de caporal et de sergent, ce qu'il y a de mieux , c'est de n'en pas parler.

Il y avait aussi la garde mobile de Paris et celle de plusieurs départements, dont l'effectif dépassait celui de l'armée régulière. Mais, au moment de s'en servir, on avait jugé convenable de porter une atteinte grave à son organisation.

On aura peine à croire un jour, si les actes officiels n'étaient là pour le constater, que ce même 19 septembre, — le jour où nous devions perdre le plateau de Châtillon et où les Prussiens devaient s'installer, pour toute la durée du siège , dans des positions indispensables à la défense complète de Paris, — ■ tous les bataillons étaient convoqués pour élire leurs officiers. Il fallut ré-

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péter à deux reprises cet ordre étrange, — le i6 et le 17 septembre, — pour qu'il fût bien compris et exécuté partout. Des bataillons marchant à Tennemi pendant le combat du 1 9 septembre s'arrêtèrent en route pour voter.

Plus tard on reconnut Terreur commise.

Il n'y avait de bataillons véritablement solides au feu, obéissants et disciplinés, que ceux qui avaient eu le bon esprit de ne rien changer aux cadres organisés et de choisir à l'élection leurs anciens officiers. Dans les autres on vit un scandaleux contraste entre le résultat du scrutin et l'évidence des services. Dès les premiers combats, chacun tut forcé d'en convenir.

Le 20 septembre, un bataillon de mobiles de la Seine qui occupait le mont Valérien, après avoir destitué à Télection la plupart de ses officiers, força les portes de la forteresse dont il avait la garde , et, tout débandé, rentra à Paris. L'ennemi approchait. S'il avait fait une pointe audacieuse, il serait entré au mont Valérien sans coup férir.

Deux bataillons de la Loire-Inférieure, envoyés en toute hâte par le ministre de la

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guerre, rencontrèrent les fuyards qui chantaient la Marseillaise et se disaient trahis. Il n'y avait pas en vue un cavalier ennemi.

Les mobiles de la Loire-Inférieure, bien commandés, s'établirent dans la forteresse. Le danger fut ainsi conjuré.

De pareilles leçons ne devaient pas suffire. On ne répara le mal qu'avec hésitation. Le 29 octobre , on rendit au ministre de la guerre la nomination des colonels et des lieutenants-colonels. On n'agit de même pour les autres officiers que le 18 décembre, quand avait déjà été livrée la bataille de Champigny, la seule qui ait été engagée avec l'espoir sérieux de forcer les lignes du blocus.

En attendant d'aussi lents palliatifs, le 19 septembre, la garde mobile votait, et les Prussiens s'emparaient de toutes les hauteurs qui dominent Paris , de Villejuif à Meudon. Ils avaient dès lors nos forts à leurs pieds.

Quelques-uns des soldats du 14e corps n'avaient pas tenu devant l'ennemi. Des

zouaves fugitifs rentrèrent bruyamment dans Paris. M. Gambetta en profita pour faire placarder une proclamation, — ce remède à tous les maux, — où il était parlé des « lâches », des « déserteurs », du « moment suprême », et des « effroyables périls de la patrie ».

Ce qu'il y avait d'exact, c'est que nous venions de subir un échec dont les conséquences étaient graves, puisqu'il complétait l'investissement et puisqu'il rendait possible la construction des batteries qui, depuis, ont bombardé la rive gauche.

Les ouvrages du plateau de Châtillon avaient été négligés, presque abandonnés. « Le 4 septembre, » dit dans une de ses dépositions le général de Chabaud-Latour, <( le service fut désorganisé. Le 3 , il y avait cent mille hommes occupés. Le 4, ils étaient dispersés, et Je dus mettre huit jours à les retrouver. »

Le général Trochu l'avoua lui-même au général Ducrot, le i5 septembre :

« J'ai eu tant à faire au point de vue politique et militaire, que je n'ai pu m'occuper

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de ces travaux... Tout cela est peu avancé. Si, comme je le redoute, l'ennemi arrive dMci à deux ou trois jours, on ne pourra en tirer grand parti. »

Le général Ducrot supplia cependant de ne pas les abandonner. « Que l'ennemi, » dit-il, » nous laisse un moment de répit : nous travaillerons avec tant d'ardeur, que nous arriverons à nous y établir solidement. »

Le temps et les hommes manquèrent au général Ducrot pour exécuter son dessein. Il aurait fallu, depuis le 4 septembre, travailler sans trêve à fortifier ce plateau de Châtillon, y conduire avec l'armée les meilleurs bataillons de la garde mobile, et, au lieu de les faire voter, choisir au feu les plus dignes pour commander les autres.

Ne récriminons pas. C'était écrit. L'attraction de l'abîme se faisait partout sentir. Nos premiers désastres avaient réduit à l'impuissance la France officielle, l'armée régulière, ses gloires, ses grandeurs et ses faiblesses. Le gouffre ouvert sous nos pas devait encore, en s'élargissant, dévorer les con-

ceptions et les efforts de la France révolutionnaire.

Pendant cet après-midi du 19 septembre, nous cheminions sac au dos et chassepot sur Tépaule, sous la conduite d'un caporal, dans la direction des avant-postes où nous étions envoyés. Où étaient-ils exactement situés? Notre guide lui-même ne paraissait pas sûr de sa route. Allions-nous tomber dans quelque grand'garde prussienne?

Avant de descendre les pentes du plateau de Vincennes , le caporal chargé de nous conduire nous quitta un instant pour aller aux renseignements.

A notre gauche, quelques escouades de travailleurs creusaient des retranchements autour de la redoute de Gravelle. Devant nous se déroulait le magnifique panorama des bords de la Marne, hmité à Thorizon par les hauteurs dont nous devions faire plus tard la connaissance : Chenevières, Cœuilly, Villiers, Noisy-le-Grand. Au pied du plateau de Vincennes, à Textrémité duquel

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nous avions fait halte, de hautes cheminées et des toits de maisons sortaient du feuillage : c'était l'usine des eaux de la ville de Paris, où notre compagnie bivouaquait. Dans vingt minutes nous allions arriver.

Des travaux précipitamment exécutés avaient transformé Tusine en ouvrage avancé. La porte principale était protégée par une barricade de pavés, percée de meurtrières et garnie de sentinelles. La cour était remplie de soldats bruyants, affairés, exécutant lestement les ordres qu'ils avaient reçus. De cette foule sortit tout à coup, pour me donner l'accolade, un grand chasseur à pied, à Tallure très militaire. Il me fallut un peu de temps pour reconnaître Georges Potier, ancien attaché du ministère de la justice, récemment nommé substitut à Versailles. Au lieu d'aller au Palais réclamer son investiture de magistrat, il avait couru au bureau de recrutement. Il était soldat de cœur et d'âme. Cependant, en souvenir de son titre officiel, pour intimider les emprunteurs indiscrets, il avait inscrit sur le poteau auquel il suspendait armes, sac et fourni-

ment, ces mots redoutables : La Justice!

Trois magistrats que le hasard réunissait dans une compagnie dont reffectif n'atteignait pas deux cents hommes!

C'était une singulière bonne fortune.

M. Potier avait des amis, qui devinrent bientôt les nôtres. Il était plus facile de supporter ensemble les misères inévitables de la vie de soldat. Nous formions un groupe assez nombreux pour tenir à distance les voisinages trop incommodes, nous rendant de mutuels services, surtout celui de conserver une gaieté soutenue, à Tabri de toutes les mésaventures. La gaieté est une force bien française, qu'il est bon de ne pas laisser altérer, malgré la gravité des événements. Le mieux est de faire la guerre avec entrain, comme on fait un voyage fatigant ou une partie de chasse périlleuse, en joyeuse compagnie; — de repousser comme une faiblesse toute inquiétude et toute tristesse. Quand la guerre n'amène pas la victoire, la tristesse ne revient, hélas! que trop vite.

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Cependant, pendant les premiers jours, nous n^eûmes pas le temps de beaucoup causer. Notre compagnie, — la 8° du 7*^ bataillon de chasseurs à pied, — défendait, aux extrêmes avant-postes, une machine importante qui envoie à Paris des eaux prises dans la Marne. Un télégraphe nous mettait en communication avec le service central des eaux de la ville.

On était inquiet. Le i5 septembre, à neuf heures du matin, le chef de gare de Joinville-le-Pont avait envoyé une dépêche, que le gouvernement fit publier :

« Ennemis, au nombre de dix mille environ, se dirigent sur Joinville. La troupe se concentre dans les forts. Dans une heure l'ennemi sera ici. »

Les grand'gardes prussiennes n'avaient pas poussé si loin leurs approches. Cependant, la nuit suivante, Tusine fut évacuée par les hommes du service des eaux, qui revinrent, le 16, sous la protection de notre

compagnie envoyée du fort de Vincennes.

On avait crénelé les murs, coupé la route par des fossés et des palissades, obstrué avec des arbres renversés les arches principales du viaduc du chemin de fer, — le tout en grande hâte. Les créneaux ouverts par le génie n'étaient pas à hauteur d'homme, mais à hauteur de géant. A certains endroits, il aurait fallu monter sur des échelles pour faire le coup de feu, et nous n'avions pas d'échelles à notre disposition.

En même temps, le pont de pierre traversant la Marne sous la redoute de la Faisanderie et conduisant de Joinville à Champigny avait sauté. On devait regretter plus tard cette destruction, lorsqu'il fallut préparer dans cette direction la grande sortie du 2q novembre. Mais aux premiers jours du siège, les redoutes avancées et leur armement paraissaient être une défense si insuffisante, qu'on ne reculait devant aucun sacrifice pour créer des obstacles à une attaque immédiate des Prussiens.

Nous occupions la base de la presqu'île, dans l'impossibilité d'empêcher le passage de

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la rivière. Rien n'eût été plus facile que de TefFectuer la nuit, sous Ghenevières, Bonneuil ou Champigny, à l'extrémité méridionale de cette langue de terre, qui n'a pas moins de 4 kilomètres. Les eaux étaient très basses : on pouvait traverser la Marne presque à pied sec au barrage de Bonneuil. On croyait à l'imminence d'une entreprise de ce genre. Le soir du 19 septembre, à la suite du malheureux combat de Chàtillon, cette préoccupation était très vive. Les dépêches prescrivant de se défendre à outrance se multipliaient. Elles tenaient en éveil de la manière la plus sérieuse la compagnie dans laquelle nous venions d'être incorporés. Les hommes de grand'garde ne devaient pas prendre un seul instant de repos. Pour les empêcher de céder au sommeil, il leur était interdit de s'asseoir pendant les vingt-quatre heures de leur service. Des tirailleurs garnissaient les créneaux. Le reste des soldats, couchés sur le pavé de la cour, avec leurs sacs bouclés sans pouvoir même en détacher la couverture, prenaient les armes plusieurs fois pendant la nuit.

Le i3^ corps, à peine arrivé de Mézières, avait été envoyé, le i5 septembre, à Vincennes, pour couvrir le front de Paris, de Nogent à Charenton. Dans la journée du 19, il dut quitter précipitamment cette position, pour s'établir en face du plateau de Chàtillon, que venaient d'occuper les Prussiens victorieux, ne laissant à Vincennes, pour couvrir nos lignes de défense, d'Ivrj^ et Charenton jusqu^au delà de Nogent et de Rosny, que la division d'Exéa. Nous étions en avant des redoutes, dans un isolement presque complet, les sentinelles avancées de la défense.

Nous avions pour chef un simple lieutenant, M. Jeanselme, très calme, un peu froid, et cependant fort aimé du soldat. Il sentait tout le fardeau de sa responsabilité; il témoignait à ses hommes qu'il comptait sur eux, afin qu'à tout événement la compagnie se comportât bien. Sorti de la troupe, il avait acquis lentement son grade; il avait été décoré pendant la campagne du Mexique.

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Il nous racontait qu'il avait été victime d'une surprise pendant cette expédition : aussi se tenait-il sur ses gardes avec une extrême vigilance. Il faisait à notre petit groupe Thonneur de le placer aux postes de choix; il nous envoyait en reconnaissance dans la presqu'île, et il nous promettait qu'en cas d'attaque nous serions son bataillon sacré.

On apercevait rarement les Prussiens dans ces expéditions microscopiques, mais on entendait siffler les balles de tireurs invisibles embusqués de l'autre côté de la rivière. C'était la guerre en très petit. Le moindre incident était commenté, grossi, exagéré de la meilleure foi du monde. Nous avions tous dans Tesprit que l'ennemi organisait en silence quelque grande entreprise, dont nous devions être le premier objectif.

Les avant-postes de la Boucle-de-Marne ne tardèrent pas à être renforcés. Joinville et Saint-Maur furent occupés, le 22 septembre, par des troupes de ligne, parmi lesquelles figuraient les bataillons de dépôt de l'ancien 20= et de l'ancien 2 3% formant deux des bataillons du 7° régiment de

marche. Un bataillon des mobiles du Loiret s'installa à Saint-Maur, en avant de nous. Il défendait de fortes barricades, qui coupaient les rues et le viaduc du chemin de fer. Toutes ces troupes étaient placées sous le commandement du colonel du 7= de marche.

L'arrivée de ces renforts nous reléguait à Tarrière-garde. Nous n'avions plus qu'à surveiller le cours de la Marne entre Créteil et Charenton. Ce qui continuait à troubler nos nuits, c'était la fusillade nourrie qu'engageaient les mobiles contre un ennemi imaginaire.

Les ténèbres aidant à l'illusion, nous étions convaincus que notre première ligne était vigoureusement attaquée, et nous prenions les armes pour la soutenir. Ces alertes ne provenaient que de Témotion et de l'inexpérience de quelques sentinelles. Peu à peu nos voisins acquirent plus de sang-froid, et nous laissèrent passer de meilleures nuits. Ils devinrent de forts bons soldats. Relevés dans la presqu'île par les mobiles du Poitou, ils furent engagés dans plusieurs batailles.

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Les rapports militaires rendirent très bon compte de leur ferme contenance.

A rémoi des premiers jours succéda un calme relatif. On se desserrait. Quelques habitants, des cantiniers surtout, reparurent à Joinville et à Saint-Maur, nous apportant des ressources alimentaires très recherchées. La privation presque complète des rations de vin, remplacées par de Teau-de-vie, était devenue fort débilitante.

L'exercice terminé, les heures de loisir étaient plus fréquentes. Il était évident que l'ennemi ne cherchait pas à nous serrer de bien près.

Quoique nous fussions fort éloignés de toutes les sources d'information et de nouvelles, le récit de Tentrevue de Ferrières arriva jusqu'à nous. On ne s'occupait pas de diplomatie, moins encore de politique, aux avant-postes. Cependant l'impression générale fut que les propositions de M. de Bismarck étaient inacceptables. Il s'y joignait

un seniiment tout personnel : les soldats de notre compagnie n'avaient pas encore combattu. Sans être des héros, ils pensaient qu'il serait humiliant pour eux que la guerre se terminât sans qu'ils eussent plus sérieusement payé de leur personne. Le rapport de M. Jules Favre eut alors l'entière approbation des chasseurs du 7" bataillon.

Le mois de septembre s'achevait par une température d'été. Les heures étaient longues. Un de nous dénicha, je ne sais où, quelquesuns des romans de Cooper. Un cabinet de lecture s'organisa sous nos toiles de tente, maintenues par de hautes perches et nous abritant du soleil. Un peu de paille rendait la dalle de la cour moins froide et moins dure. Le souvenir de la misère des premiers jours nous faisait trouver cette installation presque confortable. Quelques mètres carrés formaient notre dortoir, notre salle à manger et notre fumoir; nous lisions avec avidité ces récits de guerre sauvage, auxquels un peu d'imagination arrivait à donner de Tactualité. Les Prussiens étaient devenus des Miiigos; nous faisions, dans le sentier

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de la guerre, la chasse à leurs chevelures , ou plutôt à leurs casques pointus^ nous jurions de ne pas rentrer dans 710s jvigtvams sans avoir apaisé le Grand-Esprit par le sacrifice de quelqu'un de ces reptiles.

Vous le rappelez-vous, Œil-de-Cristal, Sourde-Oreille, l'Écureuil, la Barbe-Ardente? Et nos belles nuits de faction à Textrémité du grand pré, sur les bords de la Marne;

— le ciel étincelant d'étoiles, les hautes futaies du parc Skacken, les mystères des premières maisons de Créteil! Puis, quand les yeux , fatigués de regarder sans voir, commençaient à avoir des éblouissements, la lumière électrique des forts faisait lentement sa promenade circulaire, paraissant et disparaissant, dessinant tout à coup les blancs arceaux du viaduc, et les laissant s'effacer dans Tombre.

Au matin, — l'heure des surprises, — le brouillard s'élevant des eaux de la rivière,

— des bruits singuliers, des clapotements, des murmures ressemblant à des voix, — les premières lueurs du jour tardant trop à venir pour la pauvre sentinelle, l'oreille

tendue, le corps morfondu par Thumidité, tout étonnée de revoir le calme aspect de la campagne à la première éclaircie du brouillard.

Ces émotions et ces inquiétudes, cette volonté de se dévouer et cette inanité des occasions, ces illusions sans cesse renaissantes, mes chers compagnons, les oublierez-vous ?

Le 3o septembre au matin, le canon tonna sur notre droite. Nous couriàmes couvrir de tirailleurs les bords de la Marne. Sur Tautre rive, les troupes du général d'Exéa pénétraient dansCréteil : elles allaient occuper la ferme de Notre-Dame des Mèches, pendant que le général Vinoy livrait, de l'autre côté de la Seine, les sanglants combats de Chevilly, Thiais et THay. A dix heures tout était fini. Le général Guilhem était entré dans Chevilly avec les deux régiments de sa brigade, le "ib" et le 42% enlevant d'assaut des positions fortifiées. Il avait été tué dans l'action \ Tordre de re-

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traite avait été donné, et le corps du général était resté entre les mains de l'ennemi.

Était-ce une simple reconnaissance offensive, comme le disaient les bulletins? un combat engagé pour exercer et aguerrir le soldat?

Pour faire une reconnaissance, disait-on, il ne faut pas mettre en ligne des divisions. Si Ton avait voulu prendre un village et le conserver, il aurait fallu appuyer les colonnes d'attaque par des troupes de soutien.

Je ne juge pas. Mon impression est que le succès, si petit qu'il soit , est le meilleur moyen de donner à une armée de la confiance et de l'élan. Gagner du terrain, garder ce que l'on a conquis, coucher là oià l'ennemi couchait la veille, ne pas céder un pouce du terrain que Ton a enlevé, voilà ce que comprend le plus humble soldat, et il ne marchande pas dans ce but ses sacrifices.

Il regrette au contraire le sang versé pour aboutir à « une retraite en bon ordre ». Il s'apitoie sur le sort de ceux qui sont tombés dans les lignes ennemies et qu'il n'a pas vu ramasser. Il n'admet pas que Ton n'ait

pas eu rintention de conserver un champ de bataille sur lequel ses chefs et ses camarades sont restés.

Si les nécessités de la guerre imposent ce résultat, il vaut mieux le lui dire : «■ Nous avons échoué, nous reviendrons à la charge, nous réussirons mieux une autre fois. »

L'optimisme des bulletins officiels ne trompe personne. Le plus ignorant juge avec son gros bon sens. S'il juge qu'on ne lui dit pas la vérité, la confiance s'en va, l'ardeur s'éteint : — la confiance, l'ardeur, les plus précieuses des forces du soldat.

Pendant ce temps , le général Trochu s'efforçait d'organiser les éléments disparates avec lesquels il devait composer l'armée de Paris. Le iS*^ corps avait seul un peu de cohésion et de solidité. Former des régiments avec les cadres des dépôts, assujettir à la discipline les soldats rappelés et les recrues commandées par un très petit nombre d'officiers et de sous-officiers, n'était

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pas chose facile. On avait trop de cavaliers et fort peu d'artilleurs. On fondait des canons : les gendarmes, les cavaliers, les anciens soldats les plus capables, étaient réunis et instruits à la hâte pour créer des batteries.

Il fallait écouter et discuter les conceptions les plus étranges. La politique s'en mêlait : les inventeurs arrivaient munis de recommandations puissantes ; ils afHuaient au champ d'expérience de Vincennes, proposant des paraballes que l'infanterie devait pousser devant elle, des mitrailleuses fantastiques, des torpilles capables d'anéantir une armée. Quelques-uns étaient fous ou peu s'en faut ; la plupart cherchaient une spéculation fructueuse.

La direction d'artillerie reçut un jour la visite d'un personnage muni d'ordres supérieurs. Il s'agissait d'un procédé nouveau pour établir le fourneau d'une mine. Les trous furent creusés, la poudre disposée, les curieux écartés.

Restait à allumer la mèche. L'inventeur réclama un artilleur.

« Monsieur, » lui répondit l'officier qui

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avait fait exécuter ce travail, « j'ai perdu mon temps à expérimenter votre invention. Vous étiez porteur d'ordres auxquels j'ai dii obéir. Votre mine n'est dangereuse que pour ceux qui s'en servent. Je ne veux pas sacrifier en pure perte la vie d'un de mes hommes. Si vous avez confiance, descendez. »

L'inventeur court encore, et l'affaire en resta là.

Dès les premiers jours d'octobre, les nouveaux régiments , rapidement organisés , commençaient à prendre figure. Comment allaient-ils être employés? c'était le sujet de toutes les conversations.

On savait qu'ils formeraient deux armées : — l'armée de la défense proprement dite, chargée de la garde des forts et des avantpostes; — l'armée des opérations actives, destinée à forcer les lignes du blocus.

On avait eu d'abord la pensée de ne garder à Paris que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour soutenir un siège; tous les autres auraient été envoyés au

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dehors, avant rinvestissement, pour grossir l'armée de secours. La crainte d'un coup de main des Prussiens, dès leur arrivée sous, les murs de Paris, fit hésiter. Le blocus fut plus rapide et plus complet qu'on ne l'avait prévu : dès lors, pour sortir et rejoindre les armées de province, il fallait combattre et remporter une éclatante victoire.

Notre désir unique, exclusif, passionné, était d'appartenir à l'armée qui devait tenter cet effort, traverser les lignes ennemies, puis tenir la campagne en refoulant les Prussiens vers la frontière. Le siège de Metz se prolongeait. Puisque le maréchal Bazaine ne se dégageait pas lui-même, il fallait aller lui tendre la main. Que de fois, pendant les longues heures des grand'gardes, nous faisions par la pensée les étapes qui nous séparaient de Metz, doublant le pas pour apercevoir la flèche de sa vieille cathédrale, entendant déjà notre clairon sous la voûte de la porte Serpenoise et les acclamations enthousiastes des Messins !

Combien est amer aujourd'hui le souvenir de telles illusions! Elles étaient alors les

compagnes de nos jours et de nos nuits. Les lignes de Tinvestissement n'étaient qu'un rideau qui allait se déchirer pour laisser apparaître le grand drame de la guerre, avec le dénouement victorieux de Metz délivré.

FORMATION DE L ARMEE ACTIVE. SES CAN- TONNEMENTS LE 3l OCTOBRE

î9 gya

E i3 octobre, notre compagnie fut

subitement rappelée à Vincennes.

On nous dit que nous allions être versés dans le 37^ régiment de marche, qui venait d'être créé. Deux de ses bataillons devaient être formés avec des chasseurs à pied, empruntés aux dépôts, qui regorgeaient d'hommes; le 3® bataillon se composait de soldats de ligne.

Nous rentrions donc dans la caserne, ou^ pour mieux dire, dans la cour de la caserne, au milieu de laquelle on nous fit camper dans de grandes tentes contenant cha-

cune une escouade d'une vingtaine d'hommes.

Ce changement d'horizon n'était pas gai. Malgré les pluies d'automne, qui avaient commencé, nous regrettions notre vie au grand air sur les bords de la Marne.

Pour comble de malheur, le 87^ de marche était condamné à tenir garnison dans les forts. Il envo3^ait des détachements à Charenton, à Gravelle, à la Faisanderie et à Nogent. Pendant ce temps, le i3^ et le 14" corps prenaient continuellement l'offensive. Le jour de notre retour à Vincennes, le combat de Bagneux était livré. On s'arrachait les journaux, chacun interprétant à sa guise les renseignements qu'ils donnaient. La garde mobile de province entrait sérieusement en ligne. A Bagneux, les bataillons de la Côtc-d'Or et de FAube, commandés par MM. de Grandcey et de Dampierre, s'étaient fait une part glorieuse à côté de deux régiments dont on commençait à parler après chaque affaire : le 35*^ et le 42°, rappelés de Rome après nos premiers désastres, et qui, n'ayant pas fait partie de l'ar-

mée du Rhin, avaient conservé leurs cadres au complet.

L'armée est prête, disait-on de toutes parts. Devions-nous rester en arrière, entendre raconter des combats auxquels on ne nous faisait pas assister, et partager jusqu'à la fin notre existence monotone et inutile entre l'intérieur du fort et quelques rues de Vincennes, qui avaient repris de l'animation?

Du i8 septembre au i3 octobre, l'aspect de cette petite ville avait entièrement changé. Les restaurants, les cafés, les magasins fermés, s'étaient rouverts l'un après l'autre. Le va-et-vient entre Paris et la banlieue avait recommencé, sans autre obstacle que la fermeture des portes pendant la nuit. II fallait, il est vrai, un laisser-passer pour franchir les fortifications ; mais les maires chargés de délivrer ces autorisations en distribuaient à tout venant. Les omnibus circulaient, les voitures de place stationnaient à la porte du fort. Le mouvement de la population, moitié civile, moitié militaire, devait aller en augmentant jusqu'à la fin du siège.

Le lendemain de mon retour de Saint- Maur à Vincennes, un incident inespéré vint, contre toute attente, combler mes vœux.

Le 37e de marche revenait de l'exercice et s'alignait dans la cour du Fort-Neuf. Un officier arriva à cheval sur notre front et demanda à me parler.

C'était, avec son nouvel uniforme de lieutenant-colonel, M. Coiffé, que j'avais connu capitaine au 2^ zouaves à Oran.

Nommé chef de bataillon après l'expédition d'Aïn-Chaïr, il était parti avec le 2^ zouaves pour l'armée du Rhin. A la suite de la bataille de Reischoffen, sa mort avait été annoncée à Alger. Tout à coup, en octobre, j'avais vu au Joutvial officiel un décret l'appelant au commandement du 8*^ de marche. Je m'étais hâté d'envoyer ma carte à ce mort ressuscité, pour le féliciter. En la recevant, il était monté à cheval et il était accouru :

pendant le Siège de Paris. dj

« Je ne veux pas vous laisser ici. Venez avec moi, » me dit-il.

Il se chargea de toutes les démarches, me promit de prendre quelques-uns de mes amis, et acheva de me décider en me disant que son régiment faisait partie de ce bienheureux i3e corps auquel depuis un mois nous portions si fort envie.

La chose se fit en quelques Jours. M. Sauzède, mon compagnon inséparable depuis Alger, vint avec moi. M. Potier et trois de ses amis ne tardèrent pas à obtenir Tautorisation de nous rejoindre. La « tribu » se trouva de nouveau réunie au 8° de marche.

Jusqu'au siège de Paris, M. Coiffé avait appartenu au 2^ zouaves, et son existence militaire s^était confondue avec celle de ce régiment depuis la guerre de Crimée jusqu'à la bataille de Reischoffen.

Le jour de cette glorieuse défaite, il était à la tête de son bataillon. Les espérances de la matinée s'étaient évanouies. Vers trois heures de l'après-midi, Tillusion n'était plus possible. En vain multipliait-on les charges à la baïonnette : les colonnes prussiennes

cédaient un instant, mais elles se reformaient bien vite plus profondes et plus tenaces.

Une artillerie formidable écrasait les débris de Tarmée française. Nos tirailleurs se repliaient, serrés de près par les tirailleurs allemands. La fusillade était engagée presque à bout portant. Le bataillon du commandant Coiffé, encore en bon ordre, vit revenir à lui un bataillon décimé du même régiment. M. de Chevroz, le plus ancien des capitaines restés debout, en avait pris le commandement.

Les deux amis échangèrent un dernier mot.

— Nous tenons jusqu'au bout, dit Fun.

— Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus, répondit Tautre.

A ce moment, AL Coiffé chancela et tomba de cheval : une balle lui avait sillonné la poitrine et traversé le bras gauche. Ses soldats remportèrent du champ de bataille sans connaissance.

Un instant après, la lutte suprême s'engageait corps à corps. M. de Chevroz dis-

parut dans cet ouragan de fer et de feu. Il tomba, regardant en face l'ennemi qui achevait son œuvre de destruction, commandant, <( jusqu'à ce qu'il n'en restât plus », les héroïques débris à la tête desquels il a été vu le dernier.

M. Coiffé avait été transporté dans une ambulance de Niederbronn. Revenu à lui, il ne voulut pas tomber au pouvoir des Prussiens. Il se fît panser, hisser sur un cheval, et il essaya de suivre la retraite. Mais bientôt force lui fut de céder à la fatigue et à la souffranee.

Une famille alsacienne le recueillit, et réussit à dissimuler sa présence. Grâce à des soins dévoués, son rétablissement était presque complet, lorsque la nouvelle du désastre de Sedan arriva jusqu'à lui. Il était dans les Vosges alsaciennes, au nord de Saverne : autour de lui, à de grandes distances, s'étendait, comme un fîeuve débordé, l'invasion prussienne.

A tout prix, il voulut partir. Au péril de leur vie et de leur fortune, ses hôtes l'aidèrent à gagner Colmar. C'était un soldat,

6o Les Aifant-Postes

et des meilleurs, à rendre à la France.

Il se déguisa, suivit la crête des montagnes, guidé, secouru par ceux à qui il pouvait apprendre le but de son voyage, mais à la merci d'un espion ou d'un indiscret. Il eut le bonheur d'atteindre sans encombre, près de Belfort, une station de chemin de fer. Le 16 septembre,, il arrivait à Paris, et il se mettait à la disposition du ministre de la guerre, trop heureux de rencontrer un officier de cette valeur pour commander un des nouveaux régiments qu'on organisait à la hâte.

Tel était, avec l'ardeur et Ténergie de ses trente-sept ans, avec l'expérience acquise par une vie de campagnes continuelles, — en Crimée, en Afrique, en Italie, au Mexique, — le chef qui m'appelait à lui. Un régiment est fier de son colonel comme de son drapeau : nous Tétions du nôtre, et nous avions raison.

Je dus aller à Paris pour me faire équiper de pied en cape. Il fallait échanger le man-

pendant le Siège de Paris.

teau à capuchon des chasseurs contre la grande capote des « lignards ».

Le 20 octobre, muni d'autorisations en règle, je franchis les formidables barricades de la place du Trône, défendues avec conviction par les gardes nationaux, à trois lieues en arrière des avant-postes.

En suivant le boulevard du Prince-Eugène, j'aperçus tout à coup une grande statue de bronze descendue de son piédestal : c'était la statue d'Eugène de Beauharnais, qu'on s'apprêtait à remplacer par la statue de Voltaire. Oui, pendant que les Prussiens assiégeaient Paris, la passion et l'ignorance outrageaient ainsi la mémoire d'un vaillant et loyal guerrier, pour glorifier le courtisan de Frédéric, de celui qui écrivait de Lorraine au roi de Prusse :

« Je suis persuadé que, si vous regardiez bien vos titres,, vous verriez que le marquisat de Cirey est une ancienne dépendance du Brandebourg... Venez prendre Girey, Monseigneur, qui a été détaché du marquisat de Brandebourg : je vous en conjure, rendeznous, si vous le voulez, Strasbourg, Metz; mais gardez votre Cirey... »

Les descendants de Frédéric de Prusse avaient accompli le vœu de Voltaire : ils étaient à Cirey, ils ne rendaient ni Strasbourg ni Metz, ils assiégeaient Paris, et c'était à Voltaire que les Parisiens assiégés élevaient des statues !

J'avais hâte de revenir aux avant-postes. J'emportai avec moi quelques provisions.

Paris, que je n'avais pas vu depuis le i8 septembre, me sembla tout ragaillardi. On trouvait encore, à très bon compte, des repas vraiment merveilleux. Le cheval remplaçait le bœuf; mais il était bien accommodé, et l'on s'en apercevait à peine. Le souvenir de la soupe de soldat aidant à l'illusion, je me croyais à quelque festin de Lucullus, en voyant défiler tant de plats, servis avec du pain frais sur une nappe bien blanche.

Les marchands de comestibles étaient encore parfaitement fournis. A les entendre, ils vendaient leur dernière terrine. Mais à peme l'acheteur était-il sorti, que l'étalage se regarnissait, alimenté par des cachettes inépuisables.

Après deux mois d'investissement, ce qu'a-

pendant le Siège de Paris. 63

vait dévoré le monstre aux deux millions de bouches ne faisait le vide nulle part.

Le 8^ de marche occupait des baraques sur le plateau de Vincennes, derrière la redoute de la Faisanderie. Le 21 octobre, l'ordre de prendre les armes y fut apporté en toute hâte. Le régiment tout entier se mit en marche.

Il faisait partie de la division du général d'Exéa, appartenant au iS" corps. Chemin faisant, — le long du lac des Minimes, — on me nomma notre général de brigade, qui passait à cheval : c'était le général Daudel. Sa brigade se composait du 7^ et du S*" de marche, Tun commandé par le lieutenantcolonel Tarayre, l'autre par le lieutenantcolonel Coiffé. Le 8" avait trois bataillons portant encore les numéros de leurs anciens régiments : 29% 41^, 43°.

On nous dirigea, par Fontenay, vers Neuilly-sous-Bois. Je marchais avec les tirailleurs d'avant-garde, chargés d'éclairer le

gros de la colonne et de signaler les avantpostes ennemis.

Neuilly-sous-Bois était désert. Nous avancions avec précaution, lorsque tout à coup, de Tangle de Téglise, débouchent cinq ou six uniformes noirs. A notre vue, ils se rejettent brusquement en arrière et disparaissent derrière un mur. Ce sont sans doute les premières grand'gardes prussiennes. Notre capitaine nous rassemble à Tangle d'une ruelle^ puis nous nous avançons de maison en maison, le chassepot chargé.

Le poste ennemi est pris à revers : nous allons Tenlever... Hélas! nous constatons en approchant que ces Prussiens que nous croyions tenir, sont des chasseurs à pied français en maraude. On les renvoie sous bonne escorte à leur corps.

Il n'y a pas âme qui vive à Neuilly-sous- Bois. Le village traversé, on nous montre un grand enclos à 5oo mètres plus loin. C'est, dit-on, un cimetière fortement occupé. Cette fois nous trouverons à qui parler.

On nous arrête; le régiment se forme en bataille. Nous le précédons, déployés en ti-

pendant le Siège de Paris. 65

railleurs. A notre gauche, la cavalerie gravit au galop les pentes du mont Avron. Le soleil fait étinceler les armes, le cœur bat, le cadre est magnifique pour un premier engagement,

— Halte ! crie-t-on.

Nous n'avancerons plus : nous n'étions là que pour la montre.

A la même heure, le général Ducrot abordait Tennemi à Tautre extrémité de Paris avec la plus grande partie de son corps d'armée ; il livrait le combat sanglant et très honorable de la Malmaison, sur la route que devait suivre, trois mois plus tard, la sortie infructueuse du 19 janvier.

Le général Trochu avait ordonné au général Vinoy d'attirer l'attention de l'ennemi sur la Marne :

« Il ne se fera, » avait-il écrit au commandant du i3^ corps, (( aucun mouvement d'artillerie attelée-, l'infanterie seule se mettra en route vers onze heures, et devra rentrer dans ses bivouacs lorsque le feu du général Ducrot sera éteint, c'est-à-dire vers la tombée de la nuit. » Le général Vinoy avait prescrit « de

faire sortir les troupes du i3' corps par le chemin de ceinture, massées en bataillon ou déployées, sans prendre Toffensive. »

Cependant le reste de la division d'Exéa, dirigé sur Créteil et sur Champigny, rencontra Tennemi, et eut avec lui un engagement assez vif.

Cette sortie du 2 i octobre n'avait pas pour but de forcer les lignes du blocus : elle devait aguerrir les nouveaux régiments, leur faire commencer leur apprentissage de la guerre. Je ne sais si notre manifestation de Neuilly-sous-Bois inquiéta sérieusem.ent Tennemi; elle eut du moins un résultat : la garde mobile du Tarn put faire une ample récolte de pommes de terre dans les champs abandonnés que dépassa un instant notre ligne de bataille. Il était vraiment dommage de laisser pourrir en terre d'aussi précieuses ressources en vue de nos avantpostes.

Le soir, après huit heures de marche, nous étions rentrés aux baraques, rapportant de notre expédition un formidable appétit.

pendant le Siège de Paris. 67

Ces baraques, que nous avons habitées jusqu'à la fin du mois d'octobre, coûtaient, dit-on, près d'un million à PÉtat. Elles avaient été construites à la hâte, et elles formaient, par le mauvais temps, un abri très défectueux. Les planches, mal jointes, laissaient passer la pluie. Malgré quelques travaux de dessèchement, tort peu efficaces, le milieu du cantonnement formait un véritable lac, les pluies d'automne devenant chaque jour plus abondantes. Cependant, si cela ne valait pas le logement dans les maisons des villages abandonnés, cela était bien préférable à la vie dans les tentes dressées dans la cour du fort de Vincennes, et garnies d'un peu de paille qui pourrissait vite.

Puis ce séjour des baraques n'était que provisoire. Nous sentions que nous ne tarderions pas à faire quelque chose.

Le rapport militaire sur le combat de la Malmaison était encourageant. On s'engageait vigoureusement. Les officiers donnaient

68 Les Ai'ant-Postes

l'exemple : Tétat de leurs pertes était significatif. Le général Ducrot faisait l'éloge de ranillerie, n"a3'^ant à lui reprocher que soji audacieuse témérité. Tant mieux ! disionsnous. On a perdu deux pièces de 4 ! Cela vaut mieux qu'un excès de prudence qui ne sait rien risquer. Le temps s'écoule : des assiégés ne doivent pas hésiter à agir avant qu'il soit trop tard.

Maintenant, ce sera notre tour. Puis viendra le tour de tout le monde dans la grande opération baptisée d'avance d'un nom de bonne augure :

La Trouée !

Le rapport du général Ducrot m'apprit la présence, dans son corps d'armée, de M. Pinel de Grandchamp, avec lequel j'avais eu de très affectueuses relations. Il avait au 14'' corps d'armée un commandement d'artillerie, et il était signalé pour sa remarquable audace. Ne pouvant franchir la distance qui me séparait de lui, — le 14^ corps était au bois de Boulogne, — je lui écrivis sur une carte quelques mots de souvenir et de félicitation.

pendant le Siège de Paris. 69

« Est-ce possible? » me répondit-il. « Estce que je rêve, ou bien est-ce vous? Je crois à quelque méprise, et je me perds en conjectures. J'allais partir pour vous serrer la main, lorsque j'appris que le 1 3^ corps devait sortir. J'ajourne ma visite à votre retour. Dites-moi seulement bien vite si je puis vous être bon à quelque chose. Il est impossible que vous restiez là. Dites un mot, et, quarante-huit heures après, vous serez proposé pour le grade de sous-lieutenant auxiliaire d'artillerie pendant la durée de la guerre. C'est sûr. Hâtez-vous de me répondre. Il n'y a pas une minute à perdre-, et, si vous pouvez venir me joindre vous-même, mieux vaudra... Venez, venez : je ne puis rien faire sans votre consentement positif. »

Nous en étions là ! La pénurie des cadres était telle, qu'un fantassin aussi inexpérimenté que moi pouvait devenir en un instant lieutenant d'artillerie... comme Bonaparte. Je n'étais pas venu à l'armée de Paris pour chercher des galons et des grades : je déclinai l'offre amicale de M. de Grandchamp. Je n'y eus pas grand mérite. Après avoir, pen-

yo Les Avant-Postes

dant les premiers jours, payé mon tribut à la vie de soldat par des privations matérielles, j'avais près du colonel Coiffé une existence facile, presque confortable. Son affection pleine de sollicitude m'initiait à tout ce qui pouvait m'intéresser dans les incidents quotidiens de la guerre. Je voulais rester jusqu'à la fin soldat de 2^"= classe, n'ayant à répondre que de moi-même.

Ma croix d'avocat général sur rna capote grise était ma seule distinction. Elle en valait bien une autre. Les vieux soldats non gradés étant fort rares à l'armée de Paris, j'entendais sur ma route d'amusantes réflexions :

— '< Tiens! un soldat décoré! «disait un désœuvré du camp.

— « Une vieille pratique qui n'aura pas pu garder ses galons, » répondait un autre. « Il ne sait sans doute ni lire ni écrire. »

— (I Tais-toi, » ajoutait plus bas un troisième : (( il ne faut pas... plaisante?- celuilà. »

pejîdant le Siège de Paris. 71

Je restai aux baraques une dizaine de jours. Je partageais avec M. Sauzède une petite chambre oià j'avais assez de place pour installer une table entre nos deux lits de camp. La journée finie, je griffonnais à la hâte quelques notes. Elles ont été interrompues au mois de novembre, lors des sorties; mais je les ai reprises à Noël, pendant le bombardement, jusqu'à la fin du siège.

Elles sont le témoignage de Tétat d'esprit de l'armée au milieu de laquelle je vivais. L'absence de nouvelles certaines, les récits optimistes des journaux, quelques renseignements plus exacts, la fièvre du blocus, véritable maladie morale, un reste de bon sens, nous faisaient passer par les plus étranges vicissitudes de confiance et de découragement.

^7 octobre. — On travaille à des cheminements vers le carrefour Pompadour et Ghoisy-le-Roi. On pourra ainsi approcher

la grosse artillerie des retranchements prussiens. Nous devenons ainsi les assiégeants des ouvrages de Tennemi.

Mais l'occupation d'Orléans et de Châteaudun, éloignant l'armée de la Loire, rend très problématiques les chances d'une sortie. Comment réussirons-nous dans une tentative que Bazaine n'a pu mener à bien, avec des moyens d'action beaucoup plus puissants et dans des conditions plus favorables?

Ne raisonnons pas. En avant! et comme les Vendéens : Vire la France quand même! Rester en place, ce serait se laisser prendre dans une souricière.

27 octobre. — On affirme que les Prussiens, serrés de près par nos travaux d'approche, viennent d'évacuer Choisy-le-Roi.

Malheureusement, les nouvelles des armées de province ne sont pas bonnes, Paris est à peu près livré à lui-même.

3o octobre. — Aujourd'hui il y a eu un engagement au Bourget , devant Saint- Denis. D'après les renseignements qui commencent à nous arriver, ce serait un succès important.

3i octobre. — Que dire de cette journée, remplie par une sinistre nouvelle?

L'armée de Bazaine a capitulé et Metz s'est rendu ! Nous n'espérions plus que Bazaine parviendrait à se dégager ; mais nous pensions qu'il défendrait longtemps cette ville si patriote, n'ayant pas, comme Paris, une immense population à nourrir. Délivrer Metz , après nous être dégagés nous-mêmes, était le rêve de nos jours et de nos nuits. Maintenant c'est fini. L'ennemi est établi sur nos places, il occupe nos rues, il remplit nos édifices. Si nous sommes victorieux, — et comment l'espérer? — il faudra, à notre tour, aller assiéger Metz.

Nous continuerons à nous battre, sans espoir, pour l'honneur.

Paris est, dit-on, dans un état de grande surexcitation. Les meneurs exploitent la situation difficile qui est faite au gouvernement par une série d'échecs. Le Bourget a été repris par les Prussiens. On avait exalté outre mesure ce succès éphémère : la réaction n'en est que plus vive. Le général de Bellemare est accusé avec violence.

L'ennemi à nos portes! à Tintérieur, la marée montante des folies révolutionnaires! Que je suis heureux d'être aux avant-postes dans un pareil moment! L'armée est le dernier refuge de l'honneur français.

Dieu protège ce qui reste de la France!

* ce-

pendant les derniers jours d'octobre, des alertes continuelles nous faisaient prendre les armes à chaque instant.

Les forts signalaient des mouvements considérables de troupes ennemies. Dans la journée du 24 octobre, les grand'gardes reçurent l'ordre de redoubler de surveillance, l'ennemi montrant de grosses forces en avant de Joinville. On nous fit passer la nuit prêts à marcher.

Puis le lendemain, 25 octobre, il y eut suspension d'armes, sans motif connu. Pendant vingt-quatre heures, les forts restèrent silencieux.

Le lendemain de la prise du Bourget, il y eut au contraire une canonnade nourrie

pendajit le Siège de Paris. 76

toute la journée : craignant un retour offensif, on voulait occuper les Prussiens sur tout le périmètre de la ligne d'investissement.

Cinq mille mobiles vinrent dresser leurs tentes à côté de nos baraques. Pendant ce temps, le 8= de marche sortit dans la direction de Créteil, appuyant la gauche d'une démonstration exécutée sur l'autre rive de la Seine. Il y eut une courte fusillade, sans grand résultat.

On ne connaissait pas encore la capitulation de Metz. Inquiétudes privées, anxiété patriotique, tous les sentiments étaient d'accord pour nous faire aspirer à des nouvelles de province. Comment admettre qu'il fût impossible à des courriers de franchir des lignes si étendues? Bien des spéculations étaient annoncées : pièges grossiers dans lesquels l'ardeur de notre désir nous faisait tomber.

On remettait de l'argent à des messagers qui changeaient sans doute de quartier sans quitter Paris, et dont on n'entendait plus parler.

Le 3o octobre, nous reçûmes Tordre de quitter les baraques. Ce fut une diversion à la triste nouvelle de la capitulation de Metz et aux bruits d'émeute qui nous arrivaient de Paris. La défense des avant-postes de la presqu'île de Saint-Maur allait former un commandement spécial, confié au colonel Coiffé. Notre changement de cantonnement, qui allait nous mettre en contact immédiat avec les avant-postes prussiens, s'effectua le 3 I octobre.

Si éloignés que nous fussions de la politique, nous ne pouvions nous en désintéresser tout à fait. Elle se rappelait à nous d'autorité, par des ordres continuels de nous tenir prêts à marcher, non pas contre Tennemi , mais sur THôtel de ville.

En même temps les soldats isolés étaient abordés par des individus de mauvaise mine : on cherchait à les exciter contre leurs chefs. Ces émissaires s'adressaient surtout aux sous-officiers. Les rares débits qui étaient restés ouverts dans la presqu'île ven-

pendant le Siège de Parais. 77

daient les journaux les plus avancés, celui de Blanqui notamment. C'étaient des publications d^énergumènes. On n'en pouvait pas trouver d'autres à notre portée. Cependant je ne crois pas qu'en ce moment il y eût la moindre chance de provoquer des défections dans l'armée pour un mouvement militaire donnant la main à l'insurrection civile.

La garde mobile de province était très excitée contre le parti de la Commune. Nous avions avec nous à Saint-Maur un bataillon du Poitou. « Il ne faudrait pas nous envoyer à Paris, » médisait le comte de Beaumont, qui commandait ce bataillon, « tant nos hommes sont animés ! Ils appellent les Bellevillois les sang impur : ils ne peuvent pas les souffrir. »

Jamais les événements du 18 mars ne se seraient produits, si l'on n'avait pas renvoyé la garde mobile en province deux jours avant la malheureuse entreprise de Montmartre, et si, comme le bon sens l'indiquait, on n"avait pas permis dans une ville assiégée de publier de violentes et continuelles excitations à la révolte. Quand le soldat

s'est trouvé en contact avec Phabitant, ces excitations longtemps impuissantes ont fini par produire leur effet.

Nous recevions sur les événements de Paris des nouvelles tardives et très incomplètes. Mes notes résument ce qui parvenait jusqu'à nous.

3i octobre. — M. Thiers, rentré à Paris avec un sauf-conduit, rapporte des propositions de paix appuyées par quatre puissances médiatrices : — ■ TAngleterre, la Russie, TAutriche et Tltalie. Elles sont dures. La Prusse garderait tout notre matériel pris à Sedan et dans nos places fortes. Une indemnité de deux milliards lui serait payée. La Lorraine et TAlsace, réunies au Palatinat, formeraient un Etat neutre, comme la Belgique.

I" jiovembre. — Une messe militaire a été célébrée ce matin dans l'église de Joinville. Chacun s'y est rendu librement.

L'église était pleine de mobiles, de fantassins, d'artilleurs. Arrivé à l'autel, le prêtre se retourna pour demander si des hommes de bonne volonté étaient disposés à lui ser-

pendant le Siège de Paris. 79

vir d'enfants de chœur. Il y eut un moment d'hésitation. Trois soldats, triomphant d'un premier mouvement de respect humain, sortent des rangs et viennent en uniforme s'agenouiller sur les marches de Tautel. « Bien, mes enfants! » dit le prêtre*, et la messe commença.

Les clairons et les tambours retentissent. Il me semblait entendre, comme autrefois, la musique militaire remplissant les voûtes de la cathédrale de Metz. Les cérémonies religieuses en face de l'ennemi ont dans leur simplicité une singulière grandeur.

Au sortir de la messe, chacun devisait des nouvelles de Paris. A minuit, le colonel avait reçu Tordre de se tenir prêt à marcher sur l'Hôtel de ville. Il eût fallu quitter nos avant-postes, pour aller délivrer le gouvernem.ent, fait prisonnier par quelques bataillons de la garde nationale. Le gouverneur de Paris, chef de la place assiégée, était retenu comme les autres. Une commission executive, où figuraient les noms de Blanqui, Félix Pyat, Flourens, Delescluze, Schœlcher et Mottu, formait le nouveau pouvoir.

8o Les Avant-Postes

Heureusement, le général Trochu et M. Ernest Picard avaient réussi à se dégager. La garde mobile et quelques bataillons fidèles de la garde nationale avaient repris THôtel de ville sans coup férir. Jules Favre, Garnier-Pagès et les autres membres du gouvernement avaient été délivrés.

Ce qui est à retenir, c'est l'attitude suspecte de quelques-uns de ces derniers.

M. Dorian avait été nommé président de la commission provisoire chargée de faire procéder aux élections. Avait-il accepté? Toujours est-il que Flourens et Blanqui invoquaient son témoignage, affirmant qu'ils étaient d'accord avec lui. Son nom figurait sur les affiches placardées pendant que les membres du gouvernement étaient gardés à vue, et appelant à l'élection immédiate d'un pouvoir municipal. Si j'en crois les récits qui nous parviennent de Paris, le maire, M. Etienne Arago, aurait lu, à l'Hôtel de ville, le décret qui convoquait à bref délai les électeurs pour la nomination des membres de la Commune.

Je me suis procuré le texte de cette

pendant le Siège de Paris.

affiche. Il est bon de le conserver et de ne pas oublier les noms de ceux qui l'ont signée.

« Citoyens

« Aujourd'hui, à une heure, les maires provisoires des vingt arrondissements, réunis à THôtel de ville de Paris, ont déclaré à l'unanimité que, dans les circonstances actuelles et dans Tintérêt du salut national, il est indispensable de pourvoir immédiatement à la constitution du pouvoir municipal.

« Les événements de la journée rendent tout à fait urgente la constitution d'un pouvoir municipal autour duquel tous les républicains puissent se rallier,

« En conséquence, les électeurs sont convoqués pour demain, mardi i" novembre, dans les sections électorales, à midi.

« Chaque arrondissement nommera au scrutin de liste quatre représentants (i).

(i) C'est exactement de cette manière qu'a eu lieu, après le i8 mars, l'élection de la Commune.

« Les maires de Paris sont chargés de l'exécution du présent arrêté.

« La garde îiationale est chargée de veiller à la liberté de l'élection.

(( Vive la république!

« Fait à THôtel de ville, le 3i octobre 1870.

Signé : Dorian , président de la commission des élections.

Shœlcher, vice -président de la commission des élections.

Etienne Arago, maire de Paris.

Ch. Floquet, Henri Brissox, Hérisson, Ci.a.ma- GERAN, adjoints au maire de Paris (1).

Quatre représentants par arrondissement!

C'était rélection de la Commune! En quel-

(i) Devant le conseil de guerre, MM. Arago et Dorian ont reconnu qu'ils ava'ent rédigé et signé cette affiche.

pendant le Siège de Paris. 83

ques heures, sans listes dressées, avec de pareils scrutateurs! La liberté du vote sous la sauvegarde de la garde nationale, qui détenait prisonnier le gouverneur militaire de Paris! Quelle honteuse capitulation devant une émeute qui s'est évanouie à l'apparition de quelques bataillons fidèles !

2 novembre. — Nous avons eu ce matin un moment d'inquiétude. Le commandant des carabiniers parisiens, corps franc placé sous les ordres du colonel Coiffe, est venu lui demander l'autorisation de rentrer à Paris pour vingt-quatre heures avec ses hommes. « Nous voulons voter contre la Commune », ajouta-t-il en montrant une convocation électorale.

On allait donc voter. Était-ce la preuve que les envahisseurs de THôtel de ville avaient repris l'offensive et qu'ils avaient réussi? Nous apprîmes quelques heures après que le gouvernement, ne se sentant plus une autorité morale suffisante, se soumettait lui-même au suff'rage universel de la population et de l'armée de Paris.

Voter, quand on ne devrait penser qu'à se battre!

On votera donc demain, par oui et par non, sur le maintien du gouvernement de la Défense nationale, tel qu'il est constitué.

3 novembre. — La matinée a été occupée par le vote. Il n'y avait pas dhésitation possible : je suis allé déposer mon oui dans Turne.

Je ne connais que les résultats des régiments campés autour de nous.

Le 8'' de marche a eu 3oo non sur 2,5oo hommes.

Un bataillon du 20" de ligne, i5 jioîî sur 600 hommes.

Les mobiles de la Vienne, 3 non sur i,5oo hommes.

L'échauffourée de l'Hôtel de ville n'a pas eu de suites à Paris.

4 novembre. — Les chiffres du vote de Paris nous sont parvenus dans la journée : sur 420,000 votants, il n'y a pas eu 5o,ooo lion.

AL Trochu et ses collègues ont eu ainsi leur plébiscite avec une majorité énorme.

pendant le Siège de Paris. 83

C'était assez, c'était trop distraire notre attention de ce qui devait Toccuper exclusivement. Ces incidents furent clôturés par une proclamation très ferme, adressée par le général Vinoy à son corps d'armée :

« Vous savez maintenant, et tous, comme moi, vous déplorez profondément les événements qui ont eu lieu à l'Hôtel de ville. Une minorité factieuse et malheureusement trop connue par son passé a surpris les membres du gouvernement de la Défense nationale au mom.ent où ils délibéraient sur les affaires du pays; elle les a violentés et retenus prisonniers une partie de la nuit, en proclamant devant eux le gouvernement de la Commune. Le iS" corps, placé tout entier aux avant-postes, n'a pas connu et n'a donc pu prévenir cette violation flagrante des droits de la société. Mais il se doit à lui-même et à l'honneur de l'armée d'empêcher le retour de semblables événements.

« Soldats du I 3° corps, comptez sur vôtregénéral en chef comme il compte sur vous ; ses mesures sont assurées pour la défense de Tordre intérieur, comme elles l'ont tou-

jours été contre les attaques extérieures. Attendez avec confiance : je veille. »

Il fallait empêcher que Tennemi, averti de nos dissensions intestines, essayât d'en profiter. Le colonel Coiffé, investi aux avantpostes d'un commandement fort étendu, sentait tout le poids de sa responsabilité. La presqu'île de Saint-Maur formait une position très avancée, entourée de trois côtés par les positions prussiennes, et dominée en face et i>ur ses flancs. Là, plus que partout ailleurs, la vigilance ne devait pas être un instant en défaut.

La nuit, le colonel se relevait, et m'emmenait avec lui visiter à Timproviste chacun de ses postes, qui étaient nombreux.

Cette surveillance était indispensable. Ces jeunes troupes, dont les cadres étaient insuffisants, ne comprenaient point Timportance des moindres détails de leurs obligations militaires. La fatigue, la nonchalance, l'emportaient trop souvent sur la discipline.

pendafît le Siège de Pai^is. 87

Avec quelle colère et quelle douleur le colonel trouvait des sentinelles s'abritant, des hommes de grand'garde endormis ! Une brusque attaque en aurait eu raison presque sans bruit, et Tennemi se serait trouvé à Timproviste au cœur de nos cantonnements.

C'est comme cela qu'a commencé pour nous, à Bry-sur-Marne, la journée du 2 décembre.

Une ligne de barricades et de murs crénelés coupait la presqu'île dans sa partie la plus étroite. Elle s'étendait, sans interruption, du pont de Créteil à la gare du parc de Saint-Maur. Un peu en arrière, à notre extrême gauche, on construisait une importante redoute. N'était-elle qu'un complément de notre système de défense ? Le plan d'attaque de la bataille de Champigny étaitil déjà arrêté? Toujours est-il que l'artillerie de cette redoute, prenant de flanc le village occupé par les Prussiens et ayant vue sur les routes qui gravissent les hauteurs de l'autre côté de la Marne, devait faciliter la marche de nos colonnes d'attaque.

En avant de notre retranchement deSaint- Maur, la presqu'île formait un vaste demicercle, resté longtemps inoccupé. Des patrouilles et des reconnaissances le parcouraient quotidiennement. Ces expéditions poussaient jusqu'à la Varenne Saint-Hilaire, où elles rencontraient quelquefois des groupes d'ennemis, qui se retiraient précipitamment et repassaient la rivière. Le pont était détruit ; mais les Prussiens avaient un poste dans une île, à Tabri de laquelle ils avaient réuni quelques barques sous le village de Chenevières. Des hauteurs qui leur appartenaient, ils dominaient la presqu'île et ils surveillaient toutes les routes : aucun de nos mouvements ne pouvait leur échapper.

Dans nos lignes, avec l'appui des forts, nous étions à peu près inexpugnables : il eût été bien difficile de nous débusquer; c'eût été du moins une bien grosse entreprise, préludant au siège de Paris de vive force. Au contraire, à mesure que nous avancions, nous perdions nos avantages.

Pour remplir la mission qui lui avait été confiée, le colonel Coiffé conservait le gros

pendant le Siège de Paris. 89

de ses troupes aggloméré à Joinville et à Saint-Maur. Il y avait sous ses ordres, outre le 8e de marche, un bataillon des mobiles de la Vienne et un corps franc, bien commandé, qui faisait très sérieusement son service, — les carabiniers parisiens.

Sillonnant jour et nuit la presqu'île par des reconnaissances, il gardait près de lui une force suffisante pour résister longtemps s'il était attaqué. Prêt à se porter en force au point menacé, il exerçait jusqu'à la Varenne Saint-Hilaire une surveillance continuelle.

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