TROIS MILLE MARIAGES ALTORISES
Brusquement, il se leva, envoya un baiser à celle qui ne le voyait pas et, plus confiant en l'avenir, retourna chez lui.
Le lendemain, après une nuit agitée, Georges, fut matineux. Sitôt que le soleil eut filtré au travers de ses persiennes, il bondit hors de son lit avec cette précipitation 'particulière qui s'empare de nous et nous permet d'être prêts bien avant la minute solennelle^ aux heures des grands jours
de la vie...
Tout en faisant sa toilette, il pensa à la veille, regarda son triste bobo
en hochant la tête.
A onze heures, il déjeuna, parla avec sa mère de l'entretien que celle-ci avait eu la veille avec les Lotîhes.
Il apprit ainsi que les bans allaient être publiés dans deux jours et que, par conséquent, le mariage était pour dans trois semaines, ce qui le troubla
un peu.
Au dessert, il commença d'échafauder son édifice de mensonges.
A brùle-pourpoint, il dit à sa mère :
J'ai bien mal dormi cette nuit, et, depuis quelques jours, cane va pas...
j'ai des points dans la poitrine... J'ai dû attraper froid en Vendée.
— Tu tousses?
Non, mais la nuit, j'ai des sueurs froides... Je suis las, le matin,
quand je me lève.
— Mais il faut voir un docteur.
— C'est bien mon idée.
— Notre malheureux Tinois est mort, va chez celui des Loches.
Je verrai cela... mais ne t'affole pas outre mesure... ce n'est qu'une
indisposition.
— C'est que ce n'est pas le moment d'être malade...
— Je vais réagir.
— Tu devrais y aller tout de suite, clicz le docteur...
— C'était mon intention...
Madame Dupont, excellente mère, s'inquiéta. En effet, depuis son retour, Georges n'était plus le même... Les idées les plus noires lui traversèrent le cerveau.
Georges la rassura, prit son café et sortit pour aller chez le docteur, pas
celui des Loches, il ne lui plaisait pas... un brutal, un ancienmajor d'Afrique et puis un homéopathe... non... Maurice lui en avait indiqué un.
Sitôt qu'il fut dehors, il pressa le pas et arriva rue Bréda vers une heure moins le quart.
Docteur Firmin FOXAT
Au 5® étage.
Georges monta deux étages et sonna. Un valet de chambre vint ouvrir et, sans mot dire, l'introduisit dans le salon d'attente. La pièce était vide. Le jeune homme jeta un regard autour de lui. Ce n'était pas le décor sévère de la veille. Les tentures étaient plutôt claires, les murs garnis de .tableaux de Villette, de Léandre, de Fragonard, un Corot, un Harpignies, sur la cheminée, une johe pendule empire, deux Clodion, dans les coins, des bronzes galants, un piano, sur une console, placée là comme par acquis do conscience, VAmour blessé.
Soudain, la porte s'ouvrit.
Un homme jeune, de trente à trente-cinq ans, le visage presque souriant apparut et s'inclina.
Georges se leva et passa dans le cabinet de consultations dont l'aspect ressemblait à celui du salon.
De bons fauteuils^ pas de portraits de Ricord^ pas d'attirail de médecine. Pour bureau, une table marine vierge de bouquins de science.
Georges respira plus à l'aise.
Le docteur, de la main, lui désigna un siège. Il s'y assit et tout de suite commença :
— Docteur, pardonnez-moi l'expression, mais je suis bien embêté... Je crois que je l'ai...
— Ah!... ah!...
— Je sais bien que je ne suis pas le seul, mais ce n'est pas une consolation... Ce qui me fait croire que je suis atteint, c'est ce bobo-là.
— Voyons.
Le docteur s'approcha du visage de son consultant, examina l'érosion et conclua :
— En effet, monsieur, vous avez la syphilis.
— C'est très grave, n'est-ce pas?
— Très grave si vous ne vous soignez pas, rien du tout si vous êtes sérieux.
— Je ne demande qu'à me soigner...
— Je vais vous faire une ordonnance.
116 LES AVAHIES
— Dans combien de temps serai-je guéri ?
— Ça dépend.
— Deux mois, n'est-ce pas?
— Certains de mes confrères disent quinze jours sur leurs afiiclies; moi, je suis un peu plus pessimiste... Je demande deux mois pour évitej* tout danger immédiat et six mois pour être sûr de la guérison.
— Ah ! six mois...
— Oui, cela vaut mieux, croyez-moi.
— C'est... que... je dois me marier dans trois semaines.
— Eh bien, vous reculerez votre mariag-e.
— De deux mois.
— Accordez-m'en six, je vous en prie...
— Mais on m'avait dit trois ou quatre ans.
— Qui ça, on?
— Un ami qui avait été chez un grand spécialiste.
— Oui, je sais, certains de mes confrères parlent de plusieurs années parce qu'ils supposent toujours que leurs clients ne sont pas sérieux. Avec des théories pareilles, on pousse les gens au suicide, on les affole... C'est exactement comme si l'on disait à quelqu'un : vous allez mourir, mais vous aurez une belle mort... Non, non, il faut consoler, guérir par l'espoir... et puis, la syphilis n'est plus ce qu'elle était. Voyez-vous, mon cher monsieur, il n'y a dans la syphilis que deux périodes de contagion : la primaire et la secondaire... Lorsqu'on vient chez moi en première période, par mes prescriptions, j'évite la seconde et le malade n'offre plus ce caractère douteux qui rend mes confrères si pessimistes... De plus, lorsque mes clients sont mariés ou sur le point de se marier, je leur défends d'avoir des enfants. Ce n'est pas bien difficile, n'est-ce pas... avec un peu de prudence et do bonne volonté?...
— Oh! non... mais pendant combien de temps? • — Deux ou trois ans...
— Et pendant ce laps de temps, il faut se soigner ? • — Prendre des dépuratifs très simples...
— Tous les jours?
— D'abord tous les jours pendant les six premiers mois et après, tous les deux mois.
— Mais, ça se voit, dans les familles qu'on prend des médicaments.
— D'abord ce ne sont pas ce qu'il est convenu d'appeler des médicaments... Ce n'est même pas mauvais au goût. Et puis, vous n'êtes pas forcé de les mettre sur la table... On a toujours chez soi un petit coin personnel... J'ai un de mes clients qui m'a bien amusé : il allait prendre ça, avant
chaque repas, dans ses water-closets... il avait une petite fiole sur lui et une grande à son bureau...
— Oui, évidemment... Et ce que j'ai là, ce bobo? -— Ça va disparaître avec le traitement...
— Et, le bobo disparu, la maladie disparaît aussi ?
— Vous entrez en convalescence, si je puis m'exprimer ainsi.
— Il ne faut pas que j'embrasse ma fiancée?
— Ah! non... mais trouvez un truc, embrassez-la dans les cheveux en les effleurant à peine.
— Merci, docteur... Ah ! vous me rendez la vie, plus que la vie!...
Et comme Georges mettait sa main au gousset de son gilet, le docteur, en souriant, inurmura :
— Ce que vous voudrez...
Georges tendit trois louis au docteur qui s'inclina. Puis, il reprit :
— Ainsi donc, je fais faire cette ordonnance.
— C'est ça^ pendant les six premiers mois vous prenez bien régulièrement, chaque jour, la première formule, et, après les six mois la s-econde, par acquit de conscience.
■ — Et je me marie...
— Mais pas d'enfant !
— Non, non... Oli! mais dites-moi, pour reculer mon mariage, on va être très difficile, sans ordonnance et je ne peux pas montrer celle-là... Vous ne pouvez pas me trouver une faiblesse quelconque... les poumons, par exemple. Oh! vous n'allez pas me refuser ça... un certificat, un petit certificat de rien du tout... pour l'honneur... avec votre certificat je pourrai mieux plaider ma cause... ordonnez-moi la campagne... ce qui me permettra de m'absenter un peu, jusqu'au temps où mon bobo sera guéri... Ah ! faites ça, docteur, à genoux, je vous en prie.
— C'est que...
— Oh! mon cher docteur... voyons... c'est un service que vous me rendez, un ^rand service... Et puis, cela met presque votre responsabihté à couvert... en me délivrant ce certificat, vous êtes sûr que je ne vous désobéirai pas... Moi, à votre place, je n'aurais aucune confiance en mon client et je penserais à la fiancée... si je n'ai pas de certificat, je ne peux rien dire... ça devient très grave... on me questionnera... ce sera très triste... ça fera une histoire terrible. Avec la dot de ma femme^ je m'étabHs... Si je rate mon mariage, mon avenir est flambé, ma vie s'écroule... Ayez pitié de moi. Et puisque vous m'avez rendu l'espoir, ne vous arrêtez pas à une signature qui n'engage en rien votre responsabilité de docteur. Je vous en supplie...
Le docteur s'assit à sa table et écrivit :
a Je soussigné. Docteur en Médecine de la Faculté de Paris, déclare que monsieur Georges Dupont, sur le point de contracter mariage, est atteint d'une légère lésion au sommet du poumon droit laquelle, suivant mes prévisions sera cicatrisée après six mois de repos à la campagne et d'hygiène prescrite.
« Fait à Paris, le 1902.
« Signdbture illisible.
» 23, boulevard Malesherbcs. o
Le doclour complaisant, le charlatan, disons le mot, tendit le certificat au bas duquel il avait bien eu le soin de mettre son adresse particulière au lieu de celle de son cabinet de la rue Bréda, devenant par cela même un peu plus le complice du misérable ; — il tendit, disons-nous, le certificat à Georges qui s'en empara avec un mouvement de joie à peine dissimulée.
Il remercia une dernière fois et sortit.
— Maintenant, pensa-t-il, je suis couvert. Je vais attendre six mois... Dans six mois, je me marierai, je tâcherai de ne pas avoir d'enfant et si jamais il m'arrive un accident j'ai le certificat pour moi.
Après quelques minutes de réflexion, il ajouta :
— Le plus dur, maintenant, va être de faire reculer mon mariage... Les Loches vont pousser les hauts cris... Je vais y envoyer mère.
De retour rue du Rocher, il montra son certificat à madame Dupont qui s'émut aussitôt, crut son fils perdu. Mais Georges la rassura. Ce ne serait rien, le docteur le lui avait certifié.
De voir son fils si calme devant le danger dénoncé, la maman, peu à peu, se fit une raison.
— Mais, si tu es malade, si tu as besoin de six mois de grand air, tu ne peux pas te marier.
— Non, évidemment. Tu vas leur dire.
— Je vais y aller tout de suite... Tu viens avec moi ?
— Si tu veux.
— Filons... En revenant, nous ferons faire l'ordonnance du docteur.
— Non, en allant.
Georges venait de réfléchir que garder sur lui l'ordonnance était très imprudent. Loches pouvait la lui demander et, qui sait, peut-être tout deviner. Mieux valait prendre ses précautions. Aussi, après quelques pas faits dans la rue du Rocher, entra-t-il chez un pharmacien. Ceci fait, il rejoignit sa mère et tous deux se dirigèrent vers la rue du Ranelagh.
Tout en marchant, madame Dupont, encore très inquiète, dit à son fils :
— Tu vas retourner chez ton oncle, en Vendée...
— Oui.
— Et surtout, soigne-toi bien, Georges, j'irai te rejoindre dans quelques jours, car tu vas partir tout de suite... Oh! oui, il ne faut pas attendre... Moi qui étais si contente de te voir marié, qui espérais faire bientôt joujou avec tes petits enfants, il faut quç ces bonheurs-là me soient encore reculés... Oh ! je n'ai pas de chance... Et Henriette, tu vas lui dire.
— Oui, mère, je vais lui dire.
— Ne lui dis pas brutalement, ça pourrait lui donner un coup à cette pauvre petite... elle t'aime tant!... Ah! dépêche-toi de guérir pour être heureux. Henriette est si douce, si bonne, si intelligente... Ne lui fais jamais de peine surtout... Je crois qu'elle ne te le pardonnerait jamais... Mon Dieu! pourvu que tu guérisses !...
— Mais oui, ne te fais donc pas tant de bile.
— Ah ! c'est que je n'ai que toi, moi... et si tu venais à me manquer...
— C'est ça, enterre-moi tout de suite...
— Tu aurais peut-être pu te marier et partir avec ta femme à la campagne.
— Il vaut mieux que je n'épouse Henriette qu'à mon retour... pour nos enfants... Je tiens à être guéri...
— Oui, tu as raison... Ah ! tout cela n'est pas gai... Ça arrive en coup de foudre.
La pauvre femme était à l'envers...
Elle était incapable de cacher son émotion. Aussi, lorsqu'ils arrivèrent rue du Ranelagh et qu'elle se trouva en face des Loches, ceux-ci furent-ils subitement inquiétés par le bouleversement des traits du visage de madame Dupont. D'autre part, l'air navré de Georges ne contribua pas peu à augmenter leur inquiétude.
Loches, en leur serrant les mains^ demanda :
— Qu'est-ce qui arrive ?
Madame Dupont se tourna vers Georges et Henriette qui se tenaient embrassés.
— Laissez-nous, mes enfants, voulez-vous?
Les deux jeunes gens passèrent dans le cabinet de travail du député. Lorsque la porte se lut refermée sur eux, madame Loches dit à la mère de Georges :
— Nous vous écoutons, qu'y a-t-il?
Alors, d'une voix chevrotante, la pauvre femme, avec les larmes aux yeux, commença :
— [1 y a, mes bons amis, que j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous annoncer.
120 LES A^■AnIÉS
— Une mauvaise nouvelle ! fit Loches en sursautant.
— Oui, Georg-es ne peut pas se marier.
Cette phrase tomba comme un plomb sur la tête des deux époux. Lorsque le premier moment de stupeur fut un peu passé, le père d'Henriette s'écria :
— Comment, vous nous refusez la main de votre lils, à la veille du mariage ?
— Je n'ai pas dit que je vous refusais la main de Georges...
— Mais si...
— Je vous demande de bien vouloir reculer le mariage...
— Et pourquoi ça?
. — Georges est malade.
— Malade, lui !... Et qu'est-ce qu'il a?
— Il a le sommet du poumon droit un peu attaqué et le docteur lui a proscrit six mois de campagne.
— Allons ! allons ! ce n'est pas sérieux.
- — Oh ! si, je vous prie de le croire, c'est très sérieux.
— Et c'est seulement aujourd'hui qu'il s'en aperçoit?... Le poumon droit malade, lui !... un gaillard bâti comme un hercule, qui mange comme quatre... Je vous dis, que ce n'est pas sérieux. Dites-moi que vous avez réfléchi, que la dot n'est pas suffisante, je préfère ça, je mettrai quelque chose en plus...
— Mon ami, je vous donne ma parole que vous vous trompez. Depuis quelque temps, je nesais si vous l'avez remarqué, mais Georges n'est plus le même
— Ça c'est vrai. Nous on parlions avec ma femme pas plus tard que ce matin.
— Il dort mal, il a des moiteurs, des éblouissémenls. Je vous en prie, croyez-moi.
— Soit, je vous crois. Mais, ça n'est pas mortel ce qu'il a. Ça ne l'empêche pas de se marier... Nous le soignerons... Ils partiront pour l'Italie.
— Oui, c'est aussi ce que je me suis dit... Mais vous savez bien que c'est que des jeunes mariés, ils ne seront pas raisonnables... Le voyage, le changement de vie peut ne pas être bon pour lui.
— Enfin, c'est donc si grave que ça ?
— Non, mais vous savez ce que c'est que ces petits malaises-là. Pris à temps, ce n'est rien, négligés ça peut être grave par la suite... Six mois, ce n'est pas beaucoup... Et puis, s'ils ont un enfant tout de suite, le petit peut ne pas être très bien portant non plus... c'est à considérer.
— Oui, évidemment, fit Loches en réfléchissant, tout ce que vous me dites là est très juste, très vrai, très raisonnable.
Liv. IG.
— Ah! lu avais bien besoin d'être malade, toi!... (Page 123.)
Liv. IC.
— Alors, vous acceptez?
— Attendez, attendez, comme vous y allez, ma bonne amie. Laissezmoi le temps de réfléchir... Et s'il ne se guérit pas, votre fils?
— Il se guérira.
— Et s'il se croit guéri, que je lui donne ma fille et qu'il soit tuberculeux?
— Ce n'est pas déshonorant.
— Evidemment, mais c'est fâcheux... Et si ce mariage ne se fait pas, notre pauvre petite Henriette va être très malheureuse.
— Mais il guérira.
— C'est mon devoir de m'informer de la santé du mari que je lui donne.
— Dans six mois, si vous craignez pour l'avenir, vous pourrez le prier d'aller rendre visite à votre docteur.
— : Oui, c'est juste...
— Alors?
— • Eh bien alors...
Et se tournant vers sa lemme. Loches questionna :
— Qu'est-ce que tu en penses, toi ?
— Mon ami, reculons le mariage... Il faut espérer que dans six mois Georges ira mieux.
— Mais notez qu'il n'est pas malade, ce qu'on appelle malade, fit madame Dupont. C'est plutôt par acquit de conscience que je vous prie de nous accorder ce délai ; c'est par scrupules, scrupules peut-être excessifs mais que vous ne pouvez qu'approuver.
— Oui! fît Loches, en se levant... ça ne fait rien, c'est assommant, tout était prêt, les lettres commandées... c'est rudement fâcheux.
— Eussiez-vous préféré que Georges se marie sans rien dire ?
— Certes non !
— Alors?... Il est déjà assez privé, le cher entant... Il aime beaucoup Henriette.
Loches coupa court aux litanies de madame Dupont.
— Oui, nous savons, chère amie, et Henriette aussi aime votre fils. Allons, c'est une affaire entendue, je vais chercher les enfants. Georges aura dû dire à Henriette...
— Oui, il a dû lui dire.
Le député se dirigea vers la porte de son cabinet de travail.
Lorsqu'il y pénétra, il aperçut sa fille qui pleurait penchée sur l'épaule de son fiancé.
La scène entre les deux jeunes gens avait été extrêmement touchante.
Georges, avec mille précautions, avait annoncé la triste nouvelle et Henriette avait reçu ce coup en plein cœur.
Son premier cri avait été :
— Tu es gravement malade?
— Mais non...
— Oh! si. Depuis quelques jours, je me doutais bien de quelque chose... Si tu es malade, je veux te soigner, mon aimé... c'est presque déjà mon droit, c'est mon devoir...
Et lorsqu'elle sut qu'une séparation de six longs mois était nécessaire, cela acheva de l'émotionner... Elle éclata en sanglots. Ce fut à ce moment que son père apparut.
— Ça, je m'en doutais, la pauvre chérie ! s'exclama-t-il en apercevant sa fille sanglotante et courbée sous le poids de la grande douleur que venait de lui faire ressentir la fâcheuse nouvelle !
Il prit son enfant dans ses bras et, en la berçant, il essaya de la réconforter.
— Ne pleure pas, ma mignonne... je t'en prie, sois forte... ce n'est qu'un retard apporté dans Téclosion de ton bonheur.
Puis, se tournant vers Georges, un peu colère, il dit à voix basse :
— Ah! tu avais bien besoin d'être malade, toil... avec une mine pareille ! . . .
Quelques minutes après, tous trois rentraient dans le salon.
Madame Loches courut à sa fille.
Les deux femmes s'étreignirent. Georges, lui, qui seul connaissait la véritable raison de cette douleur générale, se prit à pleurer aussi en pensant :
— Ah ! mon Dieu, ayez pitié de moi... Vous êtes témoin que si j'avais écouté le docteur j'aurais peut-être tué ma fiancée par mon aveu... C'aurait été terrible... Tandis que maintenant, je vais pouvoir me soigner^ bien et avec beaucoup de volonté et de prudence. Je serai seul à souffrir et je pourrai rendre heureuse celle que rien au monde n'aurait pu me décider à abandonner pour presque toujours... Et puis, je pourrai payer mes billets... Il n'y a que l'enfant, ça, ça chagrinera maman... On en sera quitte pour accuser la nature!...
Voilà! voilà ce que l'inconscient, le lâche, l'imbécile disait, pensait, se promettait.
Et tout cela par la faute d'un morticole misérable, d'un charlatan, d'une brebis galeuse égarée dans le grand et magnifique troupeau des disciples d'Hippocrate, de ces hommes consciencieux et probes que la mort n'effraye pas, qui exposent leur vie aux chevets des malades et pour le progrès.
Nul ne trouvera jamais d'épithète assez forte pour qualifier la conduite de ces hommes qui profitent de la lâcheté humaine et qui parsèment les
murs des grandes villes de leurs affiches où s'étalent en toutes lettres les pires mensonges.
Guérison de la Syphihs en 15 jours. — 2 mois. ^
Voilà les vrais coupables, ceux qu'on devrait interdire.
Ce ne sont pas seulement les pauvres pierreuses qu'on devrait poursuivre, mais aussi ces tristes personnages qui, à l'abri d'un diplôme, exercent la plus triste profession et le plus dangereux racolage.
On ne guérit pas en quinze jours, ni en deux mois, ni en six mois de la Syphilis.
Le docteur Fraisier l'avait dit à Georges, répétons-le avec lui, répétonslo sans cesse :
ON EN GUERIT^ oui, c'est vrai, mais après de longs mois d'un traitement rationnel et scrupuleusement suivi.
Lorsque Georges et sa mère quittèrent les Loches, il était convenu que, dès son retour de la campagne, dans six mois, Georges épouserait Henriette.
La date était fixée.
Le misérable avait été vaincu par son désir d'amour, par sa passion.
Son honneur ne s'était pas révolté.
Mais il n'était qu'à demi fautif.
Firmin Foxat était le vrai coupable
Et c'était écrit, c'était décidé.
Henriette pouvait être considérée comme perdue, atteinte.
Par la Syphilis, Georges Dupont allait empoisonner une famille
Hélas! la Syphilis est la plus commune des maladies vénériennes.
11 en est une autre, dont nous ne voulons pas écrire ici le nom vulgaire, dont nous parlerons plus tard avec tous les développements nécessaires, dans la partie plus spécialement médicale de cet ouvrage.
Cette maladie que les jeunes gens affectent de traiter avec mépris est grave, elle aussi, — parfois plus grave que sa n grande sœur ».
Elle est grave à ce point, qu'elle peut, — après complications, — priver celui qui en a été atteint des joies les plus chères de la paternité.
Un des amis de Georges Dupont, un de ses convives lors de son dîner d'enterrement de vie de garçon, était dans ce cas.
De môme que nous allons voir le malheur porté par la syphilis dans une famille, nous allons voir une autre famille de braves gens atteints dans leur affection la plus chère et déçus dans leurs espoirs les plus sacres.